‹ Histoire de la presse en Angleterre et aux États-UnisChapitre 20 sur 71 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Organisation intérieure des journaux de Londres. — Distribution des matières. — Article de la Bourse. — Les annonces. — Leur uniformité. — Lear nombre. — Dépenses des journaux. — Droit sur le papier. — Frais de rédaction en 1773, en 1821, en 1855. — Personnel d'un grand journal. — Correspondances. — La malle de l'Inde et lé Daily News,

On ne connaît encore en France que bien imparfaitement ce qu'on nous permettra d'appeler le mécanisme de la presse anglaise. Un journal du matin se compose de huit pages grand in-folio divisées chacune en six colonnes, soit en tout quarante- huit colonnes ; c'est presque le double des plus grands journaux français. La première et la huitième pages , c'est-à-dire la surface extérieure du journal, sont consacrées aux annonces ; la seconde et la troisième contiennent les débats des deux chambres et , à leur défaut, les extraits des enquêtes parlementaires, les assemblées générales des compagnies de chemins de

fer, ou bien encore les prix courants des marchés, les documents commerciaux ou industriels qui, pendant la session, passent à la sixième page. Les matières importantes sont réservées pour la quatrième et la cinquième pages, qui forment la surface intérieure du journal : la quatrième contient les annonces des théâtres, le sommaire des séances des chambres et les articles politiques, au nombre de quatre au plus, de la longueur d'une colonne en moyenne. La cinquième page est occupée par les nouvelles du jour, le bulletin de la cour, les audiences ou les réceptions ministérielles, la malle des Indes, celle des Antilles ou celle des Etats-Unis, selon la date du mois, et la correspondance de France ou celle d'Irlande suivant leur importance. La sixième page est consacrée aux correspondances étrangères et à l'analyse raisonnée de la Bourse, et quand la place est libre, à l'analyse des pièces de théâtres et des livres nouveaux. La septième est remplie par les comptes rendus des tribunaux.

Telle est invariablement la composition d'un journal du matin. On sera sans doute frappé du peu d'espace qu'y occupe la politique proprement dite, et de la part considérable qui est faite aux renseignements utiles. Les articles de fond eux-mêmes ne sont souvent que des résumés où sont analysés en substance et appréciés les documents publiés ailleurs par le journal. Près d'un huitième de l'espace total est con-

sacré aux tribunaux , non pas, comme en France , pour satisfaire la curiosité publique : le coté pittoresque et dramatique est au contraire presque toujours sacrifié au côté juridique ; mais, en Angleterre, la législation n'est pas fixée comme chez nous, beaucoup e6t laissé à l'arbitraire des tribunaux et à l'autorité des précédents : les opinions et les décisions des juges, les considérants des arrêts, sont donc d'une extrême importance pour les gens de lois et pour les plaideurs. Un autre trait caractéristique de la presse anglaise est l'importance extrême attachée à l'article sur la Bourse , ou , pour prendre le terme consacré , « aux nouvelles du marché à l'argent. * On peut dire que c'est là l'article capital , celui qui est le plus lu et qui peut exercer l'influence la plus décisive sur l'autorité d'un journal. Il ne s'agit pas, comme en France, de résumer en quelques lignes les variations des fonds et de rapporter les bruits qui ont couru; il faut recueillir et donner en substance l'opinion des marchands d'argent et de crédit sur les événements du jour, et analyser tous les mouvements des fonds en rapportant les effets aux causes ; il faut apprécier à sa valeur chaque affaire à mesure qu'elle se présente sur la place, savoir invoquer et rappeler à propos les faits matériels, les renseignements statistiques, les documents diplomatiques qui peuvent éclairer sur la condition présente ou l'avenir d'une entreprise ou d'un

fonds étranger. C'est donc une des fonctions importantes d'un journal que la tâche d'y écrire chaque jour l'article sur la Bourse. M. Alsager, qui avait su s'acquérir la notoriété en ce genre , et dont les articles faisaient autorité dans le monde commercial, recevait du Times un traitement annuel de 20000 francs.

Les annonces commencent et finissent le journal anglais : elles occupent au moins le quart de sa superficie, et le Times publie plusieurs fois par semaine des suppléments de quatre et même de huit pages remplis tout entiers d'avis au public. Rien de ce que nous voyons dans les journaux français ne peut nous donner une idée de la quantité d'annonces publiées journellement par les feuilles anglaises ou américaines. Les commerçants en France ne se rendent pas un compte suffisant de l'utilité des annonces : ils s'effrayent d'une dépense qui doit se renouveler souvent et dont l'effet est lent à se produire ; ceux même qui regardent la publicité comme une nécessité croient y satisfaire en s'imposant un sacrifice unique, et recourent à l'affiche , c'est-à-dire à l'annonce la moins efficace et la plus dispendieuse. L'affiche est éphémère, et 'si passager que soit le journal, il dure encore plus qu'elle. Il est rare que l'affiche échappe plus de deux ou trois jours au crochet du chiffonnier; le journal ne figure que vingt-quatre heures sur la table du café ou du cabinet de lecture, mais de là il part pour la pro-

vince ; il passe successivement dans les mains de cinq ou six familles, et huit jours après sa publication il trouve encore des lecteurs. Tant qu'un fragment en subsiste, les quelques lignes imprimées sur ce fragment peuvent être un avertissement ou une tentation pour celui dont le regard se pose avec le plus d'indifférence sur ce qui n'est qu'un chiffon sans valeur. L'affiche en outre est immobile, et son action est toute locale ; la sphère d'influence du journal est illimitée , • il pénètre partout. Le commerçant anglais n'ignore pas cette universalité du journal, et, à mesure que les chemins de fer augmentent la masse des acheteurs qui veulent se pourvoir dans la capitale, il multiplie lui-même ses annonces afin de répandre le nom de sa maison. L'annonce est pour lui le principal et presque l'unique moyen de publicité. Par contre-coup, le chaland qui n'a pas d'habitude§ faites et qui veut être assuré de trouver du premier coup ce dont il a besoin, ne se met guère en route pour une emplette sans avoir vérifié si son journal ne contient pas l'adresse de quelque maison spéciale et l'indication du prix courant de la marchandise.

La presse anglaise a proclamé l'égalité des annonces. Dans les journaux français , l'annonce tient encore beaucoup de l'affiche , elle recherche la singularité dans la rédaction et dans les caractères , elle prend volontiers des proportions immenses. Rien de

semblable ne se rencontre dans les journaux anglais, Toutes les annonces sont imprimées dans le même caractère et en la même forme, avec des titres de la même dimension ; il est rare qu'elles dépassent dix ou douze lignes, hormis pour les propriétés à vendre dont la description est quelquefois donnée avec d'amples détails. Ces annonces sont classées méthodiquement, de sorte que toutes celles qui sont de même nature se trouvent à côté les unes des autres. C'est là encore une des causes qui multiplient les an* nonces, car les maisons dont les noms se trouvent souvent répétés acquièrent > par l'habitude que l'on contracte de les voir à la même place , une notoriété qui constitue peu à peu dans l'esprit du public une certaine prééminence. Il en est résulté une autre conséquence, la spécialité des annonces dont nous avons déjà parlé ; par cela sjeul que le public s'est habitué à chercher dans un journal les annonces d'une certaine nature, tous les gens qui ont des annonces semblables à faire ont intérêt à s'adresser à ce même journal, et cela finit par être indispensable. Le même fait s'est produit pour les mêmes causes aux Etats-Unis. Le Times, pour sa part, a deux spécialités, ou plutôt il a le monopole absolu de deux sortes d'annonces. C'est à lui que s'adressent tous les gens qui cherchent un emploi et tous ceux qui cherchent un employé. Tous les jours deux cents laquais, valets de chambre, domestiques,

bonnes, cuisinières, etc., demandent une place parla voie du Times, et tous les jours aussi deux cents personnes demandent dans les colonnes parallèles un domestique, une bonne, un commis, une institutrice. Ces annonces, qui n'ont chacune que deux lignes , trois au plus, constituent un des plus beaux revenus du Times , parce qu'elles doivent approcher du chiffre de cent mille par an. L'autre spécialité est plus étrange encore. La quatrième colonne de la première page du Times est en quelque sorte une poste aux lettres supplémentaire. C'est un moyen de correspondre sans rompre l'anonyme et sans savoir l'adresse des gens. Il ne se passe guère de jours sans que quelque femme abandonnée ou quelque famille attristée n'adresse, par la voie du Times, un appel à un époux fugitif , à un fils indocile, à une fille en route pour quelque Gretna-Green continental1. Toutes les

1. Voici quelques annonces qne nous traduisons du Ttmw, du 3 juin 1857 :

William Wishart est instamment prié de revenir chez lui immédiatement.

Laura. — L'obstacle prévu s'est malheureusement élevé. Avant peu, je l'espère, je pourrai vous revoir.

A. E. R. — - L. R. a trouvé une place. Il faut de l'argent. L'affaire de l'école est entièrement réglée pour le 25. P. C. espère que vous serez de retour d'ici là. Adresse ordinaire.

A. J. M. — £. S., M., et S. vont aussi bien qu'on peut l'espérer,

lettres de l'alphabet s'appellent , se supplient et se menacent réciproquement par la voie de cette quatrième colonne. En 1852, pendant près de trois mois, nous y avons vu chaque semaine « une colombe qui n'avait plus qu'une aile » implorer à grands cris le « retour du ramier qui devait la protéger. »

Jusqu'en 1854, les annonces ont été soumises à un droit de 1 shilling 6 pence ou 1 fr. 80 cent. , dont l'abolition fut votée dans la session de 1853 4. Ce droit, dont le montant était compris dans le coût de l'annonce, ne pesait en apparence que sur le public :

considérant le chagrin que leur a causé l'absence prolongée de J. M. Quand auront-ils le plaisir de le voir?

Ma chère sœur. — Si je n'ai pas le bonheur de vous trouver chez vous aujourd'hui, écrivez -moi à quel moment je pourrai avoir demain le plaisir de vous voir. Toujours à vous fidèlement. 2 juin 1857.

M. George Green, récemment à Brigthon, est instamment et amicalement supplié de revenir ou d'écrire immédiatement à sa femme ; sa longue absence causant beaucoup de chagrin et d'inquiétude à sa femme et à ses parents.— A. G., Camdentown.

Si ceci tombe sous les yeux de F. B., qui a quitté sa maison le 13 mai, il est très-instamment prié de revenir au sein de sa famille désolée ; l'affaire est arrangée , et le malheur qu'il prévoyait peut être détourné, pourvu qu'il revienne immédiatement.

1. Les journaux étaient tenus d'acquitter jour par jour le droit sur les annonces ; ils devaient, en faisant leurs versements, remettra aux employés du bureau du Revenu deux exemplaires de leur numéro, pour servir de moyen de vér fication et de pièces de conviction en cas de fraude.

il n'en était pas moins funeste aux journaux , parce qu'il portait à 2 shillings 1 /2 , c'est-à-dire à plus de 3 francs, le prix d'une annonce de deux lignes, et qu'il empêchait ainsi les petites bourses de recourir fréquemment à la publicité. En outre, quand les annonces sont si coûteuses, le public ne se borne pas à en faire moins souvent, il cherche avec raison à tirer le meilleuT parti possible de sa dépense; et il ne porte ses annonces qu'aux journaux qui sont le plus répandus et où il est assuré qu'elles seront lues par un plus grand nombre de personnes. Il en résulte qu'un journal qui se fonde ne doit compter sur aucune annonce avant d'avoir prouvé sa vitalité par plusieurs années d'existence, et d'avoir acquis une certaine popularité ; encore ne doit-il espérer que le superflu des autres journaux. Il ne faut pas être grand calculateur en effet pour s'apercevoir qu'une annonce de 3 francs mise dans un journal où elle a chance d'être lue par cinq mille personnes, et dans un journal qui a trente mille lecteurs, coûte en réalité six fois plus cher dans le premier que dans le second. Par conséquent , toute personne qui n'aura qu'une seule annonce à faire la. portera au journal qui a la clientèle la plus nombreuse. C'est ainsi que le droit sur les annonces a , pendant sa durée , contribué puissamment à créer l 'espèce de monopôle dont le Times est investi.

Les journaux anglais ont à supporter des frais énormes : il serait trop long de les énumérer tous, et nous devrons nous borner à en indiquer les principaux. Nous rencontrons en premier lieu les frais préalables, et d'abord le droit sur le papier, qui, tout modique qu'il soit en apparence , n'en constitue pas moins un impôt fort lourd pour les journaux, à cause des quantités de papier considérables qu'ils consomment. Ce seul droit sur le papier est pour le Times une charge de 1500 francs par jour ou de 400 000 francs par an. Vient ensuite le timbre, qui fait office de droit de poste et qui s'élève à 1 penny, c'est-à-dire à 10 centimes par numéro. Comme ces deux impôts s'acquittent en quelque sorte journellement et d'avance , ils exigent de la part des journaux un fonds de roulement considérable qui est un premier obstacle à la multiplication des feuilles quotidiennes. Il est juste cependant de remarquer que le Times est presque seul à faire timbrer directement son papier, et que les autres journaux achètent habituellement leur papier tout timbré , en sorte que c'est le marchand de papier qui fait les avances.

L'inconvénient le plus grave des charges que nous venons'd' énumérer est de nécessiter une mise de fonda considérable; mais ce que le journal verse chaque matin au Trésor, sous la forme de droit de timbre et de taxe sur le papier, lui est remboursé dans la jour-

née par le public. Il est d'autres frais bien plus onéreux, qui sont invariables de leur nature, et que le journal doit supporter également, soit qu'il n'imprime qu'un seul numéro , soit qu'il ait plusieurs milliers d'acheteurs : ce sont les frais de rédaction et d'impression. Ces frais se sont démesurément accrus depuis quelques années. Nous savons ce que le Public Adveriiser coûtait de rédaction en 1773, un an après la dernière lettre de Junius ; la dépense totale , en y comprenant bien des faux-frais, ne s'élevait pas tout à fait à 20 000 francs par an , dont 2500 pour frais de traduction des nouvelles étrangères, 350 francs d'abonnements aux journaux étrangers , et 5 à 600 francs d'abonnements aux journaux anglais. Cependant le Public Adveriiser était un journal bien fait pour le temps et en grande réputation. Cinquante ans plus tard, en 1821, les seuls frais d'impression et de tirage du Chronicle montaient à 1500 francs par semaine, g' est-à-dire au quadruple des dépenses de toute sorte du Public Adveriiser de 1773. A la même époque, les dépenses annuelles d'une feuille du soir étaient de 150 000 francs ; celles d'une feuille du matin, même avec la plus stricte économie, ne pouvaient se réduire au-dessous de 225 000 francs, et un journal de premier ordre , désireux de conquérir ou de garder la faveur publique, devait compter sur une dépense de 350000. Les déboursés pour les

nouvelles extérieures se réduisaient pourtant alors à un abonnement de 3000 francs payé aux employés de la poste, qui recevaient en avance les feuilles étrangères , et en fournissaient à chaque journal l'analyse et des extraits tout traduits. Tous ces chiffres sont aujourd'hui de beaucoup dépassés. Un journal du matin emploie maintenant un premier et un second prote, un metteur en pages spécial pour les annonces, trois premiers et trois seconds correcteurs , de quarantecinq à cinquante compositeurs en titre (le Times en » a cent dix) et huit ou dix suppléants , un mécanicien en chef, un aide-mécanicien, quinze ou dix-huit personnes pour le service de la machine à vapeur et des presses. La composition , l'impression , le tirage, en un mot la préparation matérielle du journal, reviennent en moyenne à 5000 francs par semaine , c'est-à-dire à plus de 250 000 francs par an.

Nous devons ranger au nombre des dépenses éventuelles dont il n'est pas possible d'indiquer le chiffre approximatif, l'acquisition des publications officielles et les abonnements aux feuilles de l'étranger, des colonies et de la province. M. Hunt 1 évalue à cent cinquante le nombre des feuilles qu'un journal est obligé de recevoir, et comme nous pourrions citer tel

1. Tht fourth Estait, tome II, p. 201. M. Hunt était le principal rédacteur du Daily Nev:s.

journal français qui en reçoit trois ou quatre fois autant, ce chiffre est loin d'être exagéré. Les frais de poste pour les lettres et les missives des correspondants, les dépêches télégraphiques , s'élèvent chaque mois à une somme importante. Souvent il est nécessaire d'employer un courrier pour devancer la poste ou pour l'atteindre. Un rédacteur du Times, en février 1848, a traversé le détroit dans une barque non pontée, pour porter plus tôt à Londres la nouvelle de la révolution accomplie à Paris. Lorsque une réunion importante a lieu en province , lorsqu'un personnage politique de premier ordre doit prendre la parole, on est obligé de recourir à un train spécial. Lors de l'élection de M. Hudson à Sunderland, le rédacteur de l'un des journaux de Londres traversa deux fois l'Angleterre en quinze heures, pour aller entendre et sténographier le discours du roi des chemins de fer. La dépense d'un train spécial, quand elle doit être supportée par un seul journal, s'élève à 1200 francs. Ce sont là de lourdes charges, et nous n'avons encore rien dit du personnel de la rédaction.

A la tête de la rédaction est Y éditeur ou rédacteur en chef, qui est responsable vis-à-vis de la loi de tout ce qui s'imprime, qui représente le journal dans ses relations avec les hommes politiques et avec le public, et qui seul est en rapport immédiat avec les pro-

priétaires, quand il n'est pas propriétaire lui-même. Sa fonction est de régler chaque jour la composition . du journal , de décider des matières qui seront traitées et de désigner les écrivains qui les traiteront, de revoir les articles politiques , rarement d'écrire luimême. Le traitement d'un éditeur varie de 25 à 40 000 francs, selon l'importance et les ressources des journaux. Au second rang vient le sons-éditeur, qui est chargé de tous les détails, qui lit et dépouille les journaux de la capitale et de la province, qui fait pour le gros du journal ce que fait l'éditeur pour les articles politiques, c'est-à-dire qui revoit la copie, la corrige, l'abrège, s'il y a lieu, et la classe. Dans plusieurs journaux, cette tâche laborieuse est partagée entre deux personnes. Un rédacteur spécial , sous le titre de sous-éditeur étranger, est chargé de parcourir et d'extraire les journaux étrangers, de lire et de reviser les dépêches des correspondants , et de les classer par ordre d'importance en élaguant tout ce qui est dépourvu d'intérêt. Le traitement du sous-éditeur varie de 12 à 15000 francs. C'est là l'état-major du journal ; mais l'éditeur seul connaît les écrivains auxquels il demande les articles politiques , leur nom n'est jamais prononcé dans les bureaux ni écrit sur les livres. Ils sont rétribués à tant par article , et la dépense de ce seul chapitre ne peut s'évaluer à moins de 40 à 50000 francs par an. Les comptes rendus

des deux chambres exigent un chef de la sténographie à 12000 francs par an, et quinze sténographes à 8000. Les comptes rendus des douze ou quinze juridictions de l'Angleterre , confiés d'ordinaire à autant d'avocats, coûtent un millier de francs par semaine, hormis pendant les vacances des cours. Il y a encore les assises de province et les quinze tribunaux de simple polioe. Quelques journaux y attachent des rédacteurs spéciaux ; d'autres se contentent de ce qui leur est apporté par les coureurs de nouvelles à deux sous la ligne. Gn voit que la partie judiciaire du journal exige à elle seule toute une armée. La plupart des jurisconsultes célèbres de l'Angleterre ont commencé par être attachés comme rédacteurs à l'un des grands journaux. Le dernier rédacteur important que nous rencontrions est le rédacteur de la Bourse , qui a au moins 10000 francs de traitement. Deux rédacteurs spéciaux sont en outre attachés aux deux grands marchés de Mark-Lane et de Mincing-Lane , et une petite dépense est aussi nécessaire pour se procurer exactement et de bonne heure les relevés des marchés secondaires , c'est-à-dire des marchés aux bestiaux, aux fourrages , à la viande , au poisson , aux légumes, au charbon. Mentionnons en dernier lieu les rédacteurs tout à fait subalternes qui sont chargés des théâtres, des concerts, des courses et des expositions artistiques. -

Cette liste formidable du personnel, et par conséquent des dépenses d'un journal, est loin d'être épuisée, car nous n'avons pas dit encore un mot des correspondances. La malle de l'Inde a été une des plus lourdes charges des journaux anglais, à qui elle a coûté jusqu'à 250 000 francs par an. Il y a quelques années, le Times , outre un traitement annuel de 2500 francs, donnait plus de 2000 francs par voyage à un courrier, à la condition de faire en soixante-seize heures le trajet de Marseille à Calais , et d'apporter ainsi, avec quelques heures d'avance sur la poste, un sommaire en dix lignes de la malle de l'Inde. Cette dépense se renouvelait tous les mois, et s'ajoutait à toutes celles qu'entraînait le courrier ordinaire. L'achèvement des chemins de fer français et l'établissement du télégraphe électrique auront pour effet de diminuer beaucoup tous ces frais. Au premier rang par l'importance, après la malle de l'Inde, est la correspondance de Paris, qui, avec toutes les dépenses accessoires, coûte de 25 à 30000 francs par an. Outre le correspondant ordinaire , chaque journal avait autrefois à Paris une personne chargée de recueillir jusqu'à l'heure de la poste les débats des chambres françaises. Des correspondante sédentaires sont établis à Berlin . à Vienne, à Naples, à Rome, à Madrid et à Lisbonne. Ils sont envoyés d'Angleterre aux lieux où ils doivent résider, et leur traitement varie de 4 à

6000 francs par an. Un journal doit en outre se procurer un correspondant dans chacune des localités suivantes : Hambourg, Malte, Athènes, Constantinople, Bombay, Hong-kong, Singapore, New- York, Montréal, la Jamaïque. Il faut également entretenir un agent à Boulogne pour les dépêches françaises , à Alexandrie pour la malle de l'Inde , à Boston et à Halifax pour les nouvelles des Etats-Unis et du Canada. Comme la malle des Etats-Unis part de New- York et fait escale à Boston et à Halifax , on expédie dans ces deux vil!ês, par le télégraphe électrique, les nouvelles arrivées après son départ. Malgré ce grand nombre de correspondants, chaque fois qu'une révolution ou une guerre éclate dans un pays» qu'un événement considérable doit s'accomplir dans une ville, que des fêtes extraordinaires ou de grandes manœuvres sont annoncées, on ne manque jamais d'y envoyer un correspondant spécial. Enfin, pour avoir promptement la nouvelle de tous les arrivages et des sorties des bâtiments , les mouvements des escadres, les promotions dans la marine, les journaux ont un correspondant attitré dans les douze ou quinze ports principaux d'Angleterre, et spécialement à Douvres, à Southampton et à Liverpool. En résumé, on ne saurait évaluer à moins de 150000 francs la dépense totale des correspondances; ajoutez -y 250 000 francs pour frais d'impression et de tirage,

et de 250000 à 300 000 francs pour la rédaction proprement dite, et vous arriverez au chiffre énorme de 700000 francs, indépendamment du dr«it «or 1* papier et du timbre.

En présence de pareils chiffres, on cesse de s'étonner du petit nombre des journaux anglais. La nécessité de réunir un capital de plus d'un million avant de songer à la publication d'un seul numéro , la perspective de voir la plus grande partie de ce capital absorbé en quelques mais par les frais de premier établissement et les dépenses courantes , la difficulté de rassembler un personnel qui ne soit point au-dessous de sa tâche, sont autant d'obstacles de nature à arrêter ceux qui voudraient s'aventurer dans la carrière périlleuse du journalisme. On peut regarder les journaux actuellement existants comme en possession d'un véritable monopole, jusqu'au jour où la suppression du timbre et du droit sur le papier viendra modifier cet état de choses. Aussi est-ce à peine si , depuis le commencement du siècle, deux on trois tentatives ont été faites pour créer des journaux politiques nouveaux. De 1825 à 1830, on vit un journal, fondé dans la pensée de faire concurrence au Times, se transformer plusieurs fois et devenir successivement le Jour [the Day), le Nouveau Times ,1c Journal du Matin , sans obtenir, sous aucun de ces titres, la faveur publique et les moyens d'exister.

Vers la même époque , Murray, le célèbre libraire, qui était en relations avec tous les littérateurs du temps., crut qu'avec le concours des auteurs les plus en vogue il ne pouvait manquer d'éclipser tous les journaux : il fonda à grands frais le Représentative , qui comptait M. Disraëli parmi ses actionnaires et sans doute parmi ses écrivains. M. Murray abandonna la partie au bout de quelques mois, après avoir perdu près de 400 000 francs. Quelques années plus tard, vers 1836, des écrivains radicaux essayèrent de transformer le Public Ledger en un journal politique à grand format auquel ils donnèrent le nom de Constitutionnel. Au bout de quelques mois, il fallut renoncer à cette tentative, qui coûta 160 000 francs à ses auteurs. Depuis l'apparition du Morning Advertiser, en 1793, un seul journal a su triompher de tous les obstacles et se faire une place dans la presse : c'est le Daily News , qui date de 1846, et qui a par conséquent onze années d'existence.

Plusieurs des écrivains qui ont fondé le Daily News avaient appartenu précédemment au Chronicle : ils avaient donc la pratique du métier , et , malgré quelques erreurs coûteuses, ils évitèrent la plupart des fautes qui font échouer les entreprises nouvelles. Le Daily News, à ses débuts, parut sur huit pages, et tout à fait sur le même pied que les journaux du

matin : seulement, comme il avait besoin de se faire connaître et de conquérir la popularité , il déploya une grande activité et fit de véritables tours de force. Ainsi, lors de la fameuse séance dans laquelle sir Robert Peel développa son plan financier et proposa l'abolition des corn-laws , le ministre ne finit de parler qu'entre deux heures et demie et trois heures du matin, et à cinq heures le Daily News se vendait dans Londres, contenant in extenso le discours du premier ministre; à huit heures, il arrivait à Bristol et à Liverpool par des convois spéciaux ; à midi , il était ^n Écosse, et le lendemain, à dix heures du matin, il arrivait à Paris : le chemin de fer du Nord ne marchait pas encore. Une pareille célérité dans l'impression et la distribution d'un journal était encore sans exemple. Au bout de six mois , quand le Daily News eut constaté sa vitalité et montré ce qu'il pouvait faire , il se réduisit tout d'un coup à quatre pages très-compactes, et il se vendit deux pence et demi ou cinq sous. C'était tout ce qu il en coûtait pour lire les autres journaux dans les cabinets de lecture de la Cité. Le Daily News prétendait donner à moitié prix un journal complet : il essayait d'accomplir en Angleterre la révolution qui s'était opérée dans la presse française douze ans auparavant. Ce dessein , hautement avoué, souleva contre le nouveau journal une véritable tempête qui servit à le populariser. Le

Times entreprit de démontrer, par des calculs, que la tentative du Daily News devait conduire promptement ce journal à la ruine. Le Daily News sembla le reconnaître lui-même lorsque, le 27 janvier 1847, il se mit à trois pences ou six sous. Il lutta courageusement à ce prix pendant deux ans, et, par l'attrait du bon marché, il arriva à avoir un moment jusqu'à vingt- trois mille lecteurs; mais il ne put se soutenir plus longtemps , faute d'une clientèle d'annonces suffisante , et il dut renoncer à sa tentative. Une circonstance qui avait servi ses débuts contribua à sa défaite. Au moment où naissait le nouveau journal, une lutte acharnée était engagée entre le Times et le Herald. A la suite d'explorations laborieuses , par des sacrifices d'argent considérables et à force de persévérance, le Times avait réussi à accomplir ce que le gouvernement anglais n'avait pu faire : il avait organisé un service mensuel de dépêches entre l'Inde et l'Angleterre , par la voie de Suez et d'Alexandrie. Pour alléger le poids d'une dépense qui s'élevait à 250 000 francs par an, le Times s'engagea à communiquer ses nouvelles en temps utile au Chronicle et au Post , à la condition qu'ils supporteraient leur quote-part des frais. Le Herald fut exclu de cet arrangement. Le propriétaire du Herald , homme entreprenant et actif, résolut non -seulement d'avoir des courriers comme le Times, mais même de gagner de

vitesse ses rivaux. Assuré de la bienveillance du gouvernement français, il organisa de Marseille i Boulogne un service de relais de poste; il acheta en outre à la Compagnie Commerciale de la navigation à vapeur le meilleur de ses bateaux à vapeur, YOndine, qui eut ordre de stationner dans le port de Boulogne, de sortir en rade à marée basse et de chauffer jour et nuit, afin d'être toujours prête à transporter en An* gleterre, contre vent et marée , les dépêches de l'Inde dix minutes après leur arrivée à Boulogne. Grâce à ces moyens extraordinaires, le Herald mi plusieurs fois la bonne fortune de devancer le Times pour les nouvelles de l'Inde ; mais comme une seule administration ne pouvait supporter de si lourdes charges, il avait mis le Daily News de moitié dans la dépense. Ce fut un grand avantage pour le nouveau journal de trouver une organisation toute prête , et les victoires du Herald lui profitèrent autant qu'à son allié ; mais le Times, qui avait surtout à cœur de détruire le Daily News, comme représentant du journalisme à bon marché, ouvrit des négociations avec le Herald. Un jour, le Daily News reçut les épreuves de la malle de l'Inde trop tard pour en faire usage , et trouva le lendemain dans le Times et le Chronicle les mêmes nouvelles que dans son associé. Le mois suivant, les courriers du Times ayant eu l'avantage, le Times communiqua fraternellement une épreuve au Herald,

JSN ANG4-ETEHRE ET AUX ÉTATS- ILNIS. 151

et le Daily News parut seul sans nouvelles de l'Inde. La défection du Herald était manifeste ; elle eut pour conséquence une rupture. Le Daily News, au lieu de lutter à deux contre trois, se trouvait désormais seul

contre quatre. Dans ces conditions, il lui fut impossible de conserver ses prix : le lt>r février 1849, il reprit le format de huit pages et se mit à dix sous • comme les autres journaux. Dès lors, la coalition qui s était formée contre lui n'avait plus d'objet; ses adversaires lui ouvrirent leurs rangs et cessèrent une guerre onéreuse pour tous. Aucune tentative pour fonder un grand journal n'a eu lieu depuis le Daily News.

Si nous sommes entrés dans ces détails, peut-être un peu minutieux, sur l'organisation intérieure des journaux anglais, c'est afin de montrer au prix de quels efforts et de quels sacrifices ils se disputent les lecteurs. Au fond, l'idée qui anime les écrivains anglais, c'est qu'un journal est avant tout le serviteur du public , et qu'il ne mérite de vivre qu'à la condition d'être utile. Éclairer et renseigner ceux dont il a obtenu la confiance, rassembler avec exactitude et activité tout ce qui peut instruire, distraire ou servir le lecteur ; porter à sa connaissance toutes les nouvelles, tous les faits, tous les documents qui peuvent le guider dans ses plaisirs ou ses affaires : tels sont les devoirs qu'un journal anglais s'impose vis-à-vis du

public. Ce n'est donc point à tort que le peuple anglais aime et honore )a presse , et met sa liberté au rang d'un besoin national. L'estime et l'influence qu'il lui accorde sont le prix mérité d'incontestables services.

Page 1