‹ Histoire de la presse en Angleterre et aux États-UnisChapitre 23 sur 71 · TIMES · texte numérisé non relu

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Ce tableau prouve irrécusablement deux feits : le premier, c'est que les feuilles annuellement envoyées au timbre se sont élevées, en quatorze ans, de douze millions à dix-neuf, et que la publicité générale s'est par conséquent accrue de 50 pour 100 ; le second , c est que le nombre total des lecteurs ayant augmenté, et tous les journaux , *auf un seul, ayant perdu des leurs, le journal favorisé a dû bénéficier non-seulement de l'accroissement régulier des lecteurs , mais aussi de tout ce que ses confrères ont perdu. On pouvait donc dire que le Times, qui avait déjà la plus grosse part des annonces, tendait à absorber graduellement toute la masse abonnable, et prévoir qu'il demeurerait seul le jour où ses empiétements ne laisseraient plus aux autres journaux qu'une clientèle insuffisante à couvrir leurs frais. Cette hypothèse serait devenue un fait, si les journaux anglais ne pouvaient compter que sur la Tente de leurs numéros , et si les annonces ne leur donnaient les moyens d'exister. Aussi le principal sujet d'alarme des concurrents du Times était-il moins la diminution du nombre de leurs lecteurs que le dépérissement de leurs annonces. Il suffit de feuilleter la collection d'un journal anglais dans les dernières années pour se convaincre que l'espace occupé par les annonces allait toujours diminuant. On peut tirer encore de tous ces faits cette conclusion, bonne à méditer pour les législateurs et

les écrivains, que partout où des taxes, comme l'impôt sur les annonces et le timbre, rendent la publicité coûteuse, les annonces, et avec elles les recettes, les moyens d'amélioration , la possibilité des sacrifices , vont où se trouve la publicité la plus grande; que par contre-coup les abonnés prennent le même chemin que les annonces , et qu'il en résulte , au profit du journal dominant, un monopole que chaque jour fortifie. Supposez le droit sur les annonces établi en France , ce qui est arrivé en Angleterre au Times serait, entre des mains habiles, advenu soit au Constitutionnel, soit au Siècle.

D'après ce qui précède, on sera tenté de croire que le Times a dû voir de mauvais œil les deux actes parlementaires qui, en 1853 et 1854, ont aboli le droit sur les annonces et assimilé complètement le timbre à un droit de poste , en exemptant les journaux de l'obligation de faire timbrer, les numéros qu'ils ne mettent pas à la poste. Il n'en est rien pourtant. La suppression du droit sur les annonces , en réduisant des deux tiers ou de moitié le prix des annonces de deux à cinq lignes , en a prodigieusement accru le nombre , et cette multiplication profite à tout le monde. Quant au timbre, après avoir favorisé les envahissements du Times, il avait fini par y mettre obstacle en rendant onéreux pour ce journal l'excès

de la prospérité. Pour suffire aux annonces qui af-

Allaient de toutes parts , le Times s'était mis à publier régulièrement des suppléments de quatre et même de huit pages, entièrement remplis d'annonces. Mais ces suppléments étant assujettis au timbre comme le journal lui-même, il en résultait que la dépense augmentait avec le nombre des exemplaires : au delà d'un certain chiffre , les frais croissants de papier, de tirage et de timbre dépassaient le produit des annonces qui était invariable, quelque fût le nombre des numéros imprimés ; les suppléments cessaient de donner des bénéfices et donnaient même de la perte. Le Times en était là depuis le jour où il avait dépassé le chiffre de 35000 abonnés. Pour ne pas décourager sa clientèle d'annonces, et ne pas la faire refluer vers les autres journaux , il ne voulut pas renoncer à ses suppléments, mais il se réduisit à n'en publier que trois fois par semaine. Ces suppléments qui , tirés à dix mille exemplaires , auraient représenté un revenu énorme , coûtaient au journal plus qu'ils ne lui rapportaient. La mesure législative qui, en modifiant le timbre , en exempte les suppléments entièrement consacrés aux annonces , a donc profité au Times plus qu'à tout autre journal , puisqu'elle a rouvert pour lui une veine de bénéfices que l'impôt avait tarie. Aussi le Times publie-t-il maintenant tous les jours un supplément de quatre à huit pages d'annonces.

H n'est pas encore possible d'apprécier l'influence que la suppression du droit sur les annonces a pu exercer sur les journaux anciennement fondés ; il est incontestable cependant que cette influence s'est traduite pour quelques-uns par un accroissement de revenu qui leur a permis de plus grands efforts. L'abolition du timbre a eu pour résultat la création in>médiate de nouveaux journaux politiques, qui paraissent sur quatre pages seulement , et ne se vendent qu'un penny. Ces journaux qui ne s'adressent qu'aux petites bourses, et parmi lesquelles le Mormng Star paraît seul avoir acquis quelque consistance , appartiennent naturellement à l'opinion radicale. Cette tentative nouvelle pour doter l'Angleterre d'une presse à bon marché , réussi ra-t-elle mieux que les précédentes? Cela n'est pas impossible, parce que la différence de prix entre les grands journaux à 40 centimes et les journaux à 10 centimes, est assez grande pour créer un public aux nouvelles feuilles ; mais il y a aussi bien des raisons pour que cette entreprise avorte, et nous les expliquerons en discutant le prix de revient des journaux. , *

Si nous passons maintenant aux recettes qui doivent couvrir les prodigieuses dépenses des journaux anglais, nous ne trouverons que deux sources de revenu à signaler, les annonces et la vente des numéros. Il nous est impossible, on le comprend sans

peine, d'évaluer, même approximativement , le produit que chaque journal tire de ses annonces : les éléments d'appréciation varient, en effet tous les jours. Le Times seul, à l'occasion d'une polémique sur le timbre, a laissé échapper quelques chiffres sur lesquels il est possible d'établir des calculs. Ce journal parut le 26 mai 1851 avec un supplément ; ce jour-là il versa au Trésor public 6100 francs pour timbre , 1600 francs pour droit sur le papier, et 2200 francs pour droit sur les annonces, en tout 9900. En 1850, le même journal avait acquitté 400000 francs pour droit sur le papier, 500 000 francs pour droit sur les annonces, et 1 670 000 francs pour timbre, en tout 2 570 000 francs , soit en moyenne 8210 francs par jour de publication. Mais le jour où le Times acquittait 2000 francs de droit d'annonces, il contenait de douze à treize cents annonces distinctes, et le supplément seul représentait une recette de 6750 francs. Tx>us les journaux de la Grande-Bretagne > pris ensemble , publient annuellement un peu plus de deux millioss d'annonces ou axloertisemeitis. C'est un chiffre considérable et fort supérieur au nombre des annonces françaises , mais ce n'est guère que le cinquième des annonces publiées aux États-Unis, et qu'on ne saurait évaluer à moins de dix millions par an. Sur ces deux millions d'annonces, la presse de Londres peut en revendiquer 900000, dont le

tiers à peu près appartient au Times. En effet, le droit attribué au Trésor étant de 1 fr. 80 "cent. , les 500 000 francs payés par le Times en 1860 représentent, en nombres ronds, 275 000 annonces, et à ne prendre que 10 francs pour prix moyen de chacune, on trouve encore que les recettes du Times , de ce seul chapitre , ont dû s'élever à près de 3 millions. L'année 1845 , tous frais payés, y compris l'intérêt du capital, a donné au Times 750 000 francs de bénéfices nets; nous avons expliqué pourquoi ces bénéfices ont dû diminuer plutôt que s'accroître avec le développement excessif qu'a pris la circulation de ce journal.

La vente des exemplaires est la seconde source du revenu des journaux. Nous disons la vente , parce que l'abonnement n'est point entré dans les habitudes anglaises. C'est une dernière trace de la condition première des journaux, qui étaient faits pour être criés et vendus dans la rue. Plus d'un Anglais répugne à l'idée de s'astreindre à recevoir toujours le même journal, et à s'interdire de prendre au jour le jour la feuille qui se trouvera la mieux renseignée ou la plus intéressante. Joignez-y l'instabilité d'une partie de la population, sans cesse en voyage, et que le journal ne peut suivre dans toutes ses pérégrinations. En France , les abonnés sont servis directement par l'administration de chaque journal ; en Angle-

terre, le public est obligé de s'adresser à un intermédiaire, le courtier ou vendeur de nouvelles (newstendnr). Le Daily News , à sa naissance , a essayé d'introduire le système de l'abonnement , en accordant aux personnes qui s'adressaient directement au journal une légère remise; mais cette tentative n'a point eu de résultat assez satisfaisant pour engager à y persévérer. Chaque administration renvoie à quelqu'un des courtiers toutes les demandes qui lui arri^ vent directement. Ce système a ses avantages et ses inconvénients. Le public, habitué à ne traiter qu'avec les courtiers , peut subir dans une certaine mesure leur influence , et le journal peut être rendu responsable d'exigences, d'irrégularités ou d'exactions qui ne sont pas de son fait. En outre , le journal ne connaît jamais le chiffre exact de sa clientèle , et ne peut asseoir sur elle des calculs certains. Il vit un peu au jour le jour, exposé à tirer un trop grand nombre d'exemplaires et à perdre timbre et papier, ou à ne faire qu'un tirage insuffisant un jour où la vente dans les rues et aux stations des chemins de fer aura pris un développement inaccoutumé; mais d'un autre côté l'intervention des courtiers dispense les journaux de frais de bureaux onéreux, simplifie considérablement leur comptabilité , et les garantit contre les non-valeurs. L'abonnement, qui, en France, se paye dV vance, ne s'acquitte en Angleterre qu'à l'expiration

du trimestre, et le courtier est responsable vis-à^-vis du journal, avec lequel il règle d ailleurs chaque jour ou plutôt chaque semaine. Les maîtres de poste faisaient autrefois l'office de courtiers , et la législation leur assurait même certains privilèges : leurs journaux étaient reçus, par exemple, jnsqu à la limite du départ. Les chemins de fer ont mis toute cette industrie de la commission entre les mains d'un certain nombre de maisons dont quelques-unes sont fort considérables, et placent annuellement jusqu'à cent millions de journaux , de revues et de brochures. Ces maisons se chargent de distribuer les journaux dans Londres, elles tes font vendre au besoin dans la rue , elles les expédient en province. Le timbre de 10 centimes qui frappe les journaux anglais sert en même temps de droit de poste: il leur donne le droit de circuler gratis. Cependant le transport par la poste est l'exception au lieu d'être la règle, l'administration des postes ayant eu l'habileté de ne point contraindre le public à l'employer. Comme la poste n'apporterait les journaux du matin que dans la soirée à Liverpool, à Manchester , à Birmingham , où les négociants tiennent beaucoup à les recevoir avant déjeuner, les maisons de commission expédient les journaux par les convois du matin, et les font distribuer à domicile par leurs employés. Le chemin de fer transporte de Londres à Manchester pour 2 shilling» (2 francs

60 centimes) cent livres pesant, qui représentent dixsept cents numéros des feuilles hebdomadaires et cinq cents numéros du Times; les courtiers peuvent donc prendre le transport et ta distribution à leur charge, sans être obligés d augmenter considérablement le prix de l'abonnement. Dans les petites villes, oi le nombre des personnes qui prennent des journaux est nains grand, il n'en est plus ainsi; et tes courtiers sont souvent obligés d'ajouter un penny ou dix centimes au prix de ehaque numéro , ce qui élève l'abonnement d'un sixième.

Le Times possède un brevet d'imprimeur, et il cède aux courtiers au prix uniforme de 30 centimes ses numéros , qui sont cotés à 40 au lieu de 50 depuis l'abolition du timbre. Les autres journaux sont imprimés et publiés sous la responsabilité d'un imprimeur patenté qui prend le nom de pubHshcr, ou, comme nous dirions en français, d'éditeur ou de gérant du journal. Le publisher n'a d'autres fonctions que d'être responsable aux yeux de la loi. Outre la location de son brevet, il trouve ta rémunération du risque qu'il court dans une retenue sur la remise faite aux courtiers, qui ne traitent qu'avec lui. Le journal passe au publisher chaque quire ou rouleau de vingt-sept exemplaires aux trois quarts du prix fort de 40 cent Le publisher gagne donc un quart sut chaque numéro vendu isolément dans les bureaux

du journal , il gagne un exemplaire par quire sur les numéros vendus aux libraires, aux papetiers, aux petits courtiers qui en prennent moins de vingt-sept et auxquels il ne fait pa& la remise entière ; enfin il prélève une légère retenue sur les grands courtiers qui prennent plusieurs rouleaux. Ceux-ci lui font à leur tour une remise sur les demandes d'abonnement qui arrivent directement à l'administration et qu'il leur renvoie. En somme , chaque numéro est passé au publisher à raison de 2 pence trois quarts , il est cédé aux courtiers aux environs de 3 pence, et il est vendu 4 pence au public. La remise de 20 à 25 pour 100 faite aux courtiers ne paraîtra pas trop considérable, si l'on songe que ceux - ci prennent* à leur charge toutes les non-valeurs , qu'ils font l'avance de toutes les sommes représentées par la vente des numéros , puisqu'ils ne rentrent dans leurs fonds qu'à la fin du trimestre ; qu'en outre ils sont obligés de faire prendre à leurs frais le journal aux bureaux, de le plier, de le mettre sous bande, de faire écrire ou imprimer l'adresse qui porte la bande, et de faire transporter le journal ainsi préparé à la poste ou au chemin de fer.

Voici, du reste , comment se décompose le prix d'un journal anglais. — Avant la diminution du timbre, le prix était pour le public de 7 pence ou 70 cen-

times. Le timbre, fixé nominalement à 40 centimes, n'en représentait en réalité que 32 à cause de la remise de 20 pour 100 qu'accordait le Trésor; le papier à raison de 70 shillings les mille feuilles , revenait à 8 centimes la feuille, en tout 40 centimes. Le rouleau était vendu aux courtiers 13 shillings ou 53 centimes l'exemplaire, il restait donc 13 centimes par numéro pour couvrir l'intérêt du capital engagé et toutes les dépenses du journal. La loi de 183ti abaissa le timbre de 4 pence à 1 , mais en supprimant toute remise. On ne tarda point à essayer d'établir des journaux à 3 pence ou 30 centimes. De ces 30 centimes , si on déduit 10 centimes de timbre, 10 centimes de papier à cause de la dimension plus grande des journaux et de la rapidité du tirage , qui exige l'emploi d'un papier solide et fortement collé, enfin 8 centimes pour la remise des courtiers, on voit qu'il reste 2 centimes par numéro pour couvrir des dépenses que nous avons évaluées à 700 000 francs pour un journal établi. A un million de feuilles par an, cela ne donnerait que 20 000 francs, et nous avons vu que la plupart des journaux ne vendaient pas même un million de feuilles dans une année. Un journal était donc impossible , soit à 3 pence , soit même à 4. Ce raisonnement conserve toute sa force aujourd'hui, puisque les grands journaux ont diminué leur prix de toute la valeur du timbre qu'ils n'ont \

plus à payer. Au prix actuel de 4 pence , la vente d'un million d'exemplaires ne produit encore que 120 000 franc» à un journal et l'oblige à demander 600 000 francs aux annonces pour aligner les recettes et les dépenses.

Les journaux à un penny qui viennent d'être établis ne paraissent que sur une feuille simple. Le papier leur coûte 5 centimes, la remise des courtiers et les menus frais 3 autres centimes, il ne leur reste donc également que 2 centimes pour couvrir leurs dépenses fixes. Ils ne s'imposent point sans doute pour leur rédaction les mêmes sacrifices que les grands journaux; mais comme ils ne disposent que de quatre pages au lieu de huit , ils se trouvent placés entre deux difficultés : ou bannir les annonces et n'avoir pas de recettes suffisantes, ou restreindre la matière lisible et devenir par trop incomplets pour satisfaire le lecteur. Trouveront-ils dans les classes pour lesquelles les grands journaux sont trop chers , un public assez nombreux pour attirer les annonces, assez peu exigeant pour se contenter d'une pâture moins substantielle et moins variée? Telle est la question de laquelle dépend leur sort.

Nous avions besoin d'entrer dans ce détail pour faire comprendre pourquoi dans un pays où la presse est libre et honorée , où le besoin de s'occuper des affaires publiques est universel , où l'agitation poli-

tique est dans les mœurs, les journaux ont une clientèle très-restreinte. Un journal ne peut se donner, nous venons de le démontrer, à moins de 40 centimes le numéro. A ce prix, l'abonnement d'un an revient à 125 francs à Londres et à 170 en province : or il a été dit dans l'enquête parlementaire de 1851 qu'il n'y avait pas en Angleterre une personne sur mille en état de s'imposer une pareille dépense. C'est donc merveille que les journaux quotidiens de Londres, les seuls quotidiens de la Grande-Bretagne , soient arri vés à publier entre eux tous 60000 numéros par jour, ce qui donne un abonné par 500 âmes sur toute la population des Iles Britanniques. On peut évaluer à 38 000 la part du Times , à 12 000 celle des autres feuilles du matin , et à 10 000 celle des feuilles du soir. Ces chiffres ne sont point à comparer au tirage des feuilles importantes de New-York ou de Paris. Les journaux quotidiens distribuent dans Londres les deux tiers ou même les trois quarts de leurs exemplaires. Ce fait s'explique par le nombre des établissements publics, hôtels, restaurants, cafés, cabinets de lecture, clubs, qui sont dans l'obligation de recevoir des journaux; mais la presque totalité de ces exemplaires part le soir pour la province. Un nombre très-considérable de personnes ne reçoit les journaux de Londres que de seconde, de troisième et même de quatrième main. Quarante -huit heures après

sa publication, le Times se place encore à raison de 10 centimes le numéro. L'impossibilité de se procurer à prix réduit une feuille de Londres peut seuïe déterminer les gens à s'abonner aux journaux reproducteurs. Après avoir passé de main en main, et circulé de Londres à la petite ville et de celle-ci au village, les journaux ne sont pas encore au terme de leurs pérégrinations. Comme la législation accorde la transmission gratuite aux colonies des feuilles timbrées qui n'ont pas plus de huit jours de date , les courtiers reprennent ou rachètent ces journaux fatigués pour les expédier au Canada, aux Antilles ou en Australie, où s'achève leur destinée.

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