‹ Histoire de la presse en Angleterre et aux États-UnisChapitre 24 sur 71 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Progrès moral des journaux. — Législation sur la presse. — Le bill des six Actes. — Les mœurs et la loi. — Personnages qui ont écrit dans les journaux. — Les penny-a-liners. — Les journaux et les revues. — Statistiqne de la presse.

M. Knight Hunt a établi une curieuse comparaison entre les premiers numéros du Times et Y Orange Intelîigencer , fondé un siècle auparavant par les partisans de Guillaume III. Le journal de 1688, publié deux fois par semaine sur une petite feuille in-quarto, est de beaucoup dépassé par le premier journal quotidien, le Daily Courant, de 1709, qui n'est lui-même qu'un pygmée auprès du Tùnes de 1788. Celui-ci pourtant n'était pas aussi grand que ses contemporains du Herald et du Chronicïe , et n'était pas la moitié de ce qu'il est aujourd'hui. L'agrandissement continuel mieux encore que la

multiplication des journaux montre quel a été d'année en année le développement de la curiosité publique , toujours plus exigeante et étendue à plus de sujets. Il marque aussi d'une façon indirecte les progrès de la puissance de la presse, dont cette curiosité générale est à la fois l'origine et le point d'appui. Ce n'est pas d'eux-mêmes que les journaux tirent leur force, mais de ee besoin universel d'informations que seuls ils peuvent satisfaire. Rendez la nation indifférente aux affaires publiques, et ni talent ni sacrifices d'aucune sorte ne pourront empêcher les journaux de languir. Il ne faut donc juger de la puissance réelle des journaux ni par leur nombre ni par la liberté dont ils jouissent. Nulle part ils ne sont plus nombreux et plus libres qu'aux Etats-Unis, nulle part peut-être ils n'ont moins d'influence; on a vu au contraire, en France, sous la restauration, deux ou trois feuilles lilliputiennes, sans cesse aux prises avec la censure, gouverner l'opinion publique. La presse anglaise est de nos jours celle qui a le plus de crédit sur les lecteurs auxquels elle s'adresse, aucune pourtant n'a eu à lutter contre des entraves plus fortes et une persécution plus longue.

Il y a soixante ans à peine que l'imprimeur d'un journal a subi encore à Londres la honte du pilori. A partir du commencement de la guerre d'Amérique, les poursuites contre les journaux devinrent presque quo-

tidiennes en Angleterre, et, aussitôt que le contrecoup de la révolution française se fit sentir, elles prirent un tel caractère d'acharnement, que l'un des chefs du parti whig, Sheridan, crut devoir fonder une Société des amù de la liberté de la presse, pour venir en aide aux journaux menacés dans leur existence. On remplirait vingt pages avec la simple nomenclature des condamnations prononcées contre les journaux anglais dans les soixante années qui se sont écoulées de 1770 à 1830. Ce sont les procès de presse qui ont fait la réputation et la fortune politique d'Erskine, de Mackintosh , de Brougham et de la plupart des hommes distingués du barreau anglais. On n'a pas oublié le bill dit des six Actes que lord Castlereagh fit voter en 1817 par le parlement. Ce bill ne contenait

pas moins de six lois différentes contre la presse. Eu quelques mois, il peupla les prisons de journalistes ; il contraignit un célèbre écrivain radical, Cobbett, à se réfugier aux États-Unis, et il réduisit toute la presse au silence. Il fut suspendu deux ans plus tard, et en vérité lord Castlereagh n'avait pas besoin de cette législation exceptionnelle, car la législation ordinaire, qui subsiste encore aujourd'hui sans modification aucune, était parfaitement suffisante pour faire la guerre aux journaux. En 1812, les deux frères Hunt avaient été condamnés à un an de prison et à une amende qui, avec les frais, s'élevait à 60 000 francs,

pour avoir imprimé dans Y Examiner que le Mornwg Post avait un peu outrepassé la vérité en appelant le prince de Galles, alors âgé de près de cinquante ans, un Adonis. En 1820, M. Francis Burdett fut condamné à trois mois de prison et à une amende de 60 000 francs, qui, avec les frais , montait à près de 80 000. Un document parlementaire constate que de 1808 à 1821, le gouvernement anglais intenta cent • un procès de presse et fit condamner quatre-vingt-quatorze journalistes, dont douze à la déportation pendant sept ans et les autres à des emprisonnements plus ou moins longs. Ce n'est pas en 1821 que se termine ce martyrologe de la presse anglaise ; M. KnightHunt Ta poursuivi jusqu'en 1833, qui vit encore prononcer plusieurs emprisonnements. Il semble que, depuis cette époque, il n'y ait plus eu de poursuites ordonnées par le gouvernement. L'honneur en revient aux hommes qui ont été depuis vingt ans à la tête des affaires, mais non pas à la législation, qui n'a pas •changé. Lord Palmerston disait, en 1852, à Tiverton, qu'en Angleterre tout homme pouvait exprimer librement ses opinions, quelles qu'elles fussent; le ministre aurait dû ajouter pour être sincère : « Tant qu'il convient au gouvernement de ne pas le poursuivre. » A l'école d'une longue persécution et sous le joug d'une législation rigoureuse, la presse anglaise a appris la modération et la réserve ; elle apporte dans

sa polémique sur les affaires intérieures une grande mesure et beaucoup de dignité ; s' abstenant de toute attaque violente contre les personnes et les institutions, elle donne à vrai dire peu de prise contre elle. L'abus inouï qui a été fait jusqu'en 1830 des poursuites judiciaires contre les journaux a mis du côté delà presse l'opinion publique, qui s'alarmerait et s'irriterait d'un retour à la violence des Liverpool et des Castlereagh. La politique a donc commandé au gouvernement de fermer les yeux sur quelques écarts accidentels, en même temps que la tolérance lui était rendue facile par la modération habituelle des journaux. Si donc il n'y a pas eu depuis quelques années de procès de presse en Angleterre, cela tient à l'état de l'opinion et aux mœurs publiques du pays, non à une législation plus libérale qu'ailleurs. Ce n'est pas, comme lord Palmerston semblait le faire entendre, que l'Angleterre concède aux opinions plus de liberté que les autres États : c'est qu'on y abuse moins de la liberté limitée, mais suffisante, qu'on y accorde. La limite imposée par les mœurs et les habitudes empêche seule de rencontrer et de voir la limite imposée par la loi.

La modération et la dignité dont la presse anglaise fait preuve en général proviennent moins encore de l'appréhension d'une législation qui sommeille que d'une juste fierté et du besoin instinctif de se relever

du plus inique des préjugés. Si le journal est influent et populaire en Angleterre, il n'en est pas ainsi du métier de journaliste, auquel s'attache encore une certaine défaveur. Tandis qu'en France on fait fracas de sa collaboration au moindre journal, en Angleterre on ne voit personne s'en faire un titre. Il faut chercher l'origine de ce préjugé contre les journalistes dans les longues persécutions que la presse a eu à subir en Angleterre. Ce ne sont pas seulement les amendes et les emprisonnements qu'on a prodigués aux écrivains de la presse, ce sont les peines affiictives et infamantes. Pendant toute la durée du xvnr* siècle, on vit des journalistes pendus, marqués, mis au pilori, fouettés en place publique, emprisonnés avec les criminels, etc. Les écrivains sérieux, les hommes d'un réel mérite s'écartèrent à la longue d'un métier si périlleux, et la presse demeura livrée pendant longtemps aux gens aventureux que le danger n'effrayait pas, que l'emportement de la passion, l'appât d'un salaire ou l'esprit de spéculation entraînaient souvent à la diffamation et au scandale. Dès le commencement du xvui* siècle, Addison s'était plaint dans le Freeholder des excès de la presse; ces excès allèrent croissant à mesure que la lutte des partis s'envenimait. Toutes les opinions montraient la même intolérance, le même oubli de toute retenue, et ne voyaient dans les journaux, au lieu d'un puissant instrument

de propagande, qu'un moyen de blesser et de déshonorer des adversaires. Il n'est pas surprenant qu'avec de telles habitudes un certain discrédit se soit à la longue attaché à la presse quotidienne, et les satires vengeresses d'Addison et de Crabbe , des moralistes et des poètes, dûrent paraître au public la plus juste et la plus méritée des sentences.

Le coup était porté, et quand, au commencement de ce siècle, les journaux, tombés aux mains d'hommes honorables et opulents, prirent un autre ton et d'autres allures , ce ne fut que par l'appât d'appointements élevés qu'ils purent rappeler à eux les hommes de talent; mais ceux-ci, loin de songer à tirer vanité de leur collaboration, la dissimulèrent presque fous soigneusement. Les plus grands noms de la littérature et du barreau ont traversé presque incognito cette difficile école. Lord Brougham passe pour avoir continué à écrire dans les journaux lorsque sa fortune politique était déjà faite. Benjamin Disraeli a pris part à la direction d'un journal éphémère, le Représentant. Lord Campbell, qui occupe aujourd'hui un des sièges les plus élevés de la magistrature, a débuté par faire dans le Morning Chronicle les articles de critique théâtrale, et il occupait encore ce poste en 1810. Parmi les simples hommes de lettres, il suffit de nommer Coleridge, Charles Lamb, Hazzîitt, Leigh Hunt, Thackeray et le romancier Dickens, qui a commencé ^ j

par sténographier les débats du parlement avant de prendre rang parmi les rédacteurs et parmi les écrivains.

Pendant que les hommes qui étaient les plus capables de faire évanouir un injuste préjugé n'osaient l'affronter et se cachaient d'écrire, une autre classe d'écrivains n'a jamais hésité à se mettre en avant. Ce sont les raccoleurs de nouvelles, les reporters , ou , pour leur donner le nom sous lequel ils sont populaires, les penny- a-liners (écrivains à deux sous la, ligne), c'est-à-dire les employés subalternes que les directeurs de journaux envoient par la ville en quête des accidents, des incendies et des crimes. Us se trouvent déjà dépeints sous le nom d'émissaires dans le tableau satirique que Ben Johnson trace du personnel employé par Nathaniel Butter : ce sont eux qui recueillent les faits du jour à Westminter , à Saint-Paul et à la Bourse. Sous le nom que leur a valu le taux de leur salaire, ils ont exercé la verve de tous les auteurs satiriques du xvinR siècle, et, au temps où les œuvres dramatiques n'étaient pas encore soumises à la censure de la presse, l'écrivain famélique qui fait un jour mourir un personnage pour avoir à dîner, et le ressuscite Je lendemain pour gagner son déjeuner, qui verrait volontiers la moitié de Londres renversée par un tremblement de terre pour en raconter la destruction à l'autre moitié, le penny-a-liner tenait, dans le

théâtre anglais , à peu près la place du parasite dans le théâtre antique. Ses mœurs n'ont pas changé. Une maison a-t-ejle brûlé , un meurtre a-t-il été commis , un enfant a-t-il été écrasé ? au milieu de la foule accourue se fait bientôt remarquer un individu qui multiplie les questions, qui va d'une personne à l'autre s'enquérir des moindres détails de l'événement , qui prend des notes sur un carnet, et qui, si la foule est compacte ou si l'on repousse les importuns, tient bon, se fait faire place et se réclame de son titre en répétant qu'il est « un monsieur de la presse » (a gentleman of the press). Du nombreux personnel qui concourt plus ou moins à la rédaction d'xm journal, le public anglais ne connaît que les écrivains à deux sous ; mais il les rencontre partout et à toute heure : au bureau des hôtels où descendent les étrangers de distinction, à la porte des grands personnages malades, dans tous les rassemblements, aux courses, aux combats de coqs, au pied de Téchafaud des criminels qu'on exécute. Si dans une voiture publique, dans un lieu de divertissement, à un spectacle en plein air ou à une pendaison, à un convoi ou sur le passage d'un cortège royal, un homme est plus communicatif que les autres, a le verbe un peu haut, se montre prompt à questionner et à répondre, paraît au courant de toutes choses, sait les bruits du jour dans le plus grand détail et a le mot pour rire en toute occasion, pour peu qu'il laisse percer un bout de pa-

pier et un crayon, il est immédiatement atteint et convaincu d'appartenir à la presse. Ces hommes que rien ne rebute, qui pénètrent de gré ou de force, ouvertement ou par ruse , partout où il y a une nouvelle à glaner, et dont l'avidité peu scrupuleuse brave tous les obstacles, représentent seuls, aux yeux d'une portion du public anglais, les journalistes , avec lesquels ils n'ont pourtant presque point de rapports. C'est d'après eux qu'on juge tous les écrivains de la presse, et il n'est pas surprenant que, pour beaucoup d'esprits , le nom de journaliste rappelle ce mélange de suffisance , de prétentions ridicules et de mauvaises manières que quelques romanciers français ont attribué à la classe des commis voyageurs. Cette défaveur attachée à la presse politique est d'autant plus singulière qu'elle ne s'étend ni aux magazines, ni surtout aux revues. Gifford, Mackintosh, Jeffrey, Sydney Smith, Macaulay, Alison, non-seulement ont avoué leur collaboration aux rerues anglaises, mais s'en sont toujours fait un titre d'honneur , et y ont trouvé un moyen de rapide élévation.

Le public anglais peut revendiquer sa part dans les progrès accomplis par les journaux que ses exigences croissantes tiennent toujours en haleine. Si le fondateur de la Société des amis de la liberté de la presse, si Sheridan, revenu au monde, demandait quels sont aujourd'hui les journaux les plus répandus de l'An-*

gleterre , on lui citerait des noms fort connus de lui en 1790, le Times, le Chronicle , le Herald, le Post; mais, en gardant le même nom, quelle transformation tous ces journaux ont subie depuis soixante ans ! Autrefois ils s'adressaient exclusivement à la classe politique, à la noblesse, à \a,gentry, à la grande propriété et aux oisifs des Tilles. Cependant, grâce à l'influence bienfaisante du système protecteur, le commerce et l'industrie commençaient dès lors à faire de grands progrès. La lutte contre la Révolution française , en absorbant l'activité de l'Europe, laissa le champ libre à la bourgeoise anglaise, et les premières années de ce siècle ont vu grandir avec une rapidité merveilleuse chez nos voisins une classe moyenne riche , éclairée, amie du luxe et des jouissances, faisant instruire avec soin ses enfants, les envoyant au loin et à grands frais compléter leur éducation, et désireuse par-dessus tout de l'influence politique qu'elle devait conquérir en 1831 par le bill de réforme. C'est à cette classe que le journal s'adressa quand il voulut élargir le cercle un peu étroit de ses lecteurs, et il suivit pas à pas chacun de ses progrès, qu'accompagnait une nouvelle exigence. Cest pour elle surtout qu'il écrit aujourd'hui , parce que sa faveur est un infaillible moyen d'influence et de fortune. Toutefois, avant de servir les idées politiques des classes moyennes, le journal dut servir leurs intérêts. Voilà pourquoi il agrandit son format

et relégua les discussions politiques à la seconde ou à la troisième page, afin de laisser libre une large surface où le commerçant pût étaler ses annonces. Il dut ensuite, pour l'industriel, enregistrer assidûment le prix des matières premières sur les marchés d'Angleterre, puis sur tous les marchés du monde, en annoncer, en commenter les moindres variations. Le banquier exigea le codrs des fonds publics , la valeur de l'or et le prix du change dans toutes les capitales de l'Europe. L'exportateur voulut connaître par un témoignage impartial et désintéressé la situation vraie et les chances d'avenir de tous les pays avec lesquels

il traitait. Chaque industrie, chaque négoce réclama sa part et l'obtint parle plus irrésistible des arguments. Voilà comment le journal anglais, à la fois contraint au progrès et enrichi par les classes moyennes , est devenu peu à peu un panorama du monde, une encyclopédie quotidienne, la lecture unique et indispensable de l'homme affairé, la distraction de l'oisif et le besoin le plus impérieux d'une nation de trente millions d'hommes.

D'après un relevé officiel imprimé par ordre de la chambre des communes, les journaux publiés en 1850 dans la Grande-Bretagne, en comprenant sous ce nom, sans distinction de forme et de mode de publication , tous les recueils périodiques autres que les revues et les magazines, s'élevaient à Londres à 133, dans Jes

comtés d'Angleterre à 250, dans le pays de Galles à 17, en Écosse à 115, en Irlande à 110, total 623. M. Knight Hunt, qui n'a compris dans ses calculs que les journaux s'occupant de politique, donne pour Tannée 1849 les chiffres suivants: à Londres 113, dans les comtés d'Angleterre et le pays de Galles 234 , en Ecosse 85, en Irlande 101. En y ajoutant encore les quatorze journaux qui paraissent dans les îles de la Manche et de l'Océan , il arrive à un chiffre total de 547. Un recueil mensuel, le Bentley' s Miscellany , a calculé que les feuilles imprimées par les journaux quotidiens dans les douze mois de l'année 1849 auraient suffi à couvrir une surface de 349308000 pieds, et qu'en y ajoutant les journaux de semaine et de quinzaine de Londres et des provinces, on couvrirait une surface totale de 1 446 150 000 pieds carrés. Quelle puissance pourrait aujourd'hui ramener l'Angleterre à la chétive feuille, à demi remplie, où le pauvre Butter imprimait , il y a deux cent vingt-cinq ans, avec des caractères usés, « les nouvelles de France, d'Allemagne et d'Italie, d'après l'original hollandais ? »

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