CHAPITRE XI
Les journaux de province. — Leur nombre en 1754. — Leur début dans la politique. — Vlris de Sheffield. — Les journaux de province en 1830. — Effets de la réduction du timbre. — Situation matérielle et morale de la presse de province. — Son influence. — Tirage des principaux journaux.
C'est au règne de la reine Anne et aux premières années du règne suivant qu'il faut reporter la naissance des journaux de province. Les deux premiers dont il soit fait mention se publiaient à Exeter et à Salisbury vers 1710; peu à peu les grandes villes eurent chacun le leur1. En 1754, le nombre des
1. Nous n'avons trouvé de date certaine que pour le Northampton Mercury, fondé par R. Raikes et W. Dicey le 2 avril 1720, et le Stamford Mercury établi l'année suivante. Ces deux journaux existent encore;, le Slamford Mercury est même un des journaux provinciaux les plus florissants. Tous deux sont sans doute les doyens de la presse anglaise.
feuilles provinciales s'élevaient à vingt-cinq : Bristol, alors la ville la plus importante de l'ouest, Norwich et Newcastle en avaient deux ; les dix-neuf autres se publiaient à York, Exeter, Worcester,Northampton, Gloucester, Stamford, Nottingham, Chester, Derby, Ipswich, Reading, Leeds, Canterbury, Sherbome, Birmingham , Manchester , Bath , Oxford et Cambridge.
Pendant toute la durée du xvm« siècle, ces journaux ne firent que végéter obscurément. Ils étaient tous la propriété de l'imprimeur du lieu, qui remplissait avec des nouvelles locales et quelques extraits des feuilles de Londres l'espace que les annonces laissaient disponible. « Les journaux de Londres , un peu de colle et des ciseaux, voilà, dit un auteur, quel était tout le matériel des journaux de province. ♦» Pitt, le premier, essaya de tirer parti de ces feuilles et d'en faire un instrument politique. Un de ses agents se mit en rapport avec ceux des journaux de province qui avaient la plus grande publicité, et on leur envoya aux frais du gouvernement deux ou trois journaux de Londres où Ton marquait journellement à l'encre rouge les articles qu'on désirait voir reproduire. L'administration suivante perfectionna ce système ; le clergé anglican fournit à tous les journaux de province des rédacteurs dévoués au gouvernement, et qui se firent de leurs services un titre à l'avancement.
L'opposition, pour soutenir la lutte, fut obligée à son tour de se servir des mêmes armes, et d'opposer dans les comtés des feuilles libérales aux feuilles ministérielles : cette concurrence eut pour résultat de vivifier un peu les journaux de province et d'en accroître le nombre.
Le premier de ces journaux qui ait fait parler de lui est le Sheffieîd Register , qui fut fondé à Sheffield, vers 1780, par un libraire nommé Joseph Gales. Le Register qui soutenait des opinions presque radicales, eut un grand succès pour l'époque; outre les exemplaires qu'il vendait dans la ville, il en expédiait près de huit cents dans les districts du nord de l'Angleterre, et quelques-uns de ses numéros pénétraient même en Ecosse. Gales était secondé dans la rédaction de son journal par un jeune commis : c'était James Montgomery, qui devait se faire un nom honorable par ses poésies, et qui est mort, il y a quelques années seulement, à l'âge déplus de quatre-vingts ans. En 1794, Gales, traduit devant la justice pour des articles d'un libéralisme excessif, et condamné à la prison, se réfugia en Amérique où il se fit naturaliser et continua avec succès sa carrière d'imprimeur et de journaliste. Il avait abandonné son journal à Montgomery, qui avait alors vingt-trois ans. Celui-ci changea le titre du Register contre le nom plus poétique d' Iris , et il en demeura le rédacteur pendant
trente et un ans. Le libéralisme persévérant de ses opinions lui valut deux procès, suivis tous les deux d'une condamnation à l'amende et à la prison, mais qui ne le rebutèrent pas. En 1825, Montgomery céda son journal à un prédicateur méthodiste, M. Blackwell, et, par un scrupule qui peint la délicatesse de son âme, il voulut laisser entre les mains de l'acquéreur le prix du droit de propriété, bien résolu à ne jamais le réclamer, si la prospérité du journal recevait une trop rude atteinte du changement de propriétaire. Ulris a subsisté jusqu'en 1848.
En 1829, au moment où deux questions, l'émancipation des catholiques et la réforme parlementaire, passionnaient toute l'Angleterre, le nombre des journaux de province ne s'élevait encore qu'à cent huit; encore la moitié de ces journaux se publiaient-ils dans huit à dix villes commerçantes ou industrielles. Ainsi Liverpool en comptait huit, Manchester sept, Exeter cinq, Bath, Bristol et York chacun quatre, Leeds, Sheffield et Brighton trois , Birmingham deux. Plusieurs causes contribuaient à entraver le développement de la presse provinciale. Il était rare de trouver dans une ville un imprimeur muni du matériel qu'exige l'impression d'un journal, à moins qu'il n'en publiât un lui-même. L'acquisition d'un matériel spécial et les arrangements à prendre pour s'assurer le concours de rédacteurs, pour recevoir les nouvelles de Londres
et du comté, pour avoir à temps utile et d'une façon exacte le cours des marchés, portaient à un chiffre considérable les frais de premier établissement. Il fallait en outre un fonds de roulement assez fort ; le journal réglait tous les mois avec le trésor le montant du droit sur les annonces, et les usages voulaient qu'il en fît l'avance pour ses clients auxquels il accordait des crédits qui allaient jusqu'à onze mois. Le timbre revenait plus cher aux journaux de province qu'aux journaux de Londres ; il leur fallait, en effet, envoyer leur papier dans une des trois seules villes où il pût être timbré, à Londres, Manchester ou Edimbourg, et supporter par conséquent les frais de transport, aller et retour. Il fallait donc disposer de capitaux importants pour songer à fonder un journal, même en province; et, par l'effet du bas prix des annonces, les produits n'étaient pas assez considérables pour tenter la spéculation. ^
Tous ces journaux étaient hebdomadaires, et, à l'exception de ceux des grandes villes, se publiaient dans le format in-quarto. Leur tirage moyen était de sept à huit cents numéros ; une dizaine allaient à deux mille, quelques-uns atteignaient à trois mille. On comprend que ces journaux ne pouvaient faire de grandes dépenses pour leur rédaction : quand l'imprimeur ne se chargeait pas lui-même de rédiger son journal, il confiait ce soin à quelque employé intelli-
gent auquel il donnait une gratification. On lisait de temps en temps dans les annonces des journaux de Londres la demande, pour une feuille de province, d'un rédacteur qui pût servir de sténographe et de compositeur. On cite le rédacteur d'un journal du nord de l'Angleterre qui fut congédié pour avoir refusé d'apprendre à lire aux enfants de son patron. Il n'en était pas ainsi dans les grandes villes, où le produit des annonces donnait aux propriétaires des journaux en vogue un revenu net qui pouvait s'élever jusqu'à 60 000 ou 60 000 francs. Liverpool comptait deux journaux qui n'étaient pas sans valeur : le Courrier, feuille tory, et le Mercure, rédigé dans le sens libéral par Egerton Smith. Le Manchester Guardian était une feuille fort répandue dans tout l'ouest, et s'était acquis une certaine réputation par l'énergie de son opposition contre le ministère Çastlereagh. Enfin à Leeds paraissait le Mercure, le seul journal de province avec lequel comptât la presse de Londres , et dont la popularité toujours croissante devait faire entrer M. Edouard Baines au parlement.
La réduction du timbre en 1836 donna une grande impulsion à la presse provinciale. Une vingtaine de journaux nouveaux furent fondés dans le premier mois qui suivit l'adoption de cette mesure. Tous les journaux virent leur tirage s'accroître d'au moins 25 pour 100, et beaucoup de 50 pour 100; pour quel-
ques-uns il fit plus que doubler. L'augmentation fut surtout considérable dans les districts manufacturiers, où les feuilles non timbrées avaient pris un grand développement en dépit de la loi. Le Mercure de Leeds atteignit le chiffre de 8000 exemplaires; le Mercure de Liverpool passa de 3500 à 5000 , le Manchester Guardian de 4500 à 6000, le Manchester Advertiser de 2000 à 5000. L'extension de la publicité, en rendant les annonces plus avantageuses, a pour effet infaillible d'en multiplier considérablement le nombre; tous les journaux agrandirent donc leur format, et prirent des dimensions égales et souvent supérieures à celles des journaux de Londres : de plus, quelques-uns se mirent à paraître deux et même trois fois par semaine, au lieu d'une.
Néanmoins aucun de ces journaux n'a pu jusqu'ici arriver à une importance sérieuse , et les chemins de fer , ce grand instrument de centralisation , semblent les avoir condamnés pour longtemps à un rôle subalterne. Les journaux de Londres sont organisés de telle sorte que, dans toutes les occasions importantes, ils se vendent dans les grandes villes d'Angleterre , et même à Edimbourg, quelques heures à peine après l'heure à laquelle ils paraissent à Londres. Un journal d'Edimbourg, de Bristol ou de Liverpool aurait beau avoir à Londres un rédacteur chargé de recueillir les débats du parlement, la sténographie de ce rédacteur
ne pourrait devancer d'une heure les journaux du matin, qui apportent les débats tout imprimés. Aussi, même après la réduction du timbre, les journaux de province durent renoncer à une lutte impossible : soumis aux mêmes charges fiscales que les journaux de Londres, ils étaient contraints de se vendre au même prix 4, et comme, à dépense égale, le public eût donné infailliblement la préférence aux feuilles métropolitaines, les journaux de province, loin de songer à devenir quotidiens, demeurèrent presque tous hebdomadaires, hormis dans les plus grandes villes. Lorsque plusieurs feuilles coexistent dans une localité, elles s'entendent pour ne pas paraître le même jour. Avec une publicité aussi restreinte , les journaux de province ne peuvent, pour la majorité des lecteurs, remplacer les journaux de Londres; aussi ne cherchent-ils point à se substituer à ceux-ci, mais à se conserver une clientèle à côté de la leur. Us consacrent tout au plus une colonne aux nouvelles de l'étranger et une colonne et demie à un résumé des débats parlementaires qui ont rempli la semaine; ils sont également sobres sur la politique générale, hormis en temps d'élection; en revanche ils donnent une grande place à la discussion des intérêts locaux, et ils font de l'abondance et
1. Jasqu'en 1855, les journaux de Liverpool se vendaient 50 centimes comme les journaux de Londres ; les journaux des autres villes 40 et 45 centimes.
de l'exactitude de leurs nouvelles commerciales le but de tous leurs efforts.
La plupart de ces journaux, et surtout ceux qui se publient dans les comtés, continuent d'être médiocrement écrits , parce qu'ils n'ont qu'un petit nombre d'abonnés et ne disposent pas de ressources suffisantes. Il existe à Londres, comme à Paris, des entrepreneurs qui se chargent de penser et d'avoir des opinions pour les journaux de province , et qui expédient à eeux-ci , à raison de 15 shillings la pièce , des articles de politique générale tout faits : c'est une économie considérable pour les journaux de second ordre, qui ne peuvent consacrer que de faibles sommes à leurs dépenses de rédaction; mais ils en ont pour leur argent. Les journaux des grandes villes, qui sont en état de faire des sacrifices et de rétribuer libéralement les écrivains qu'ils emploient , sont beaucoup mieux faits; ceux d'Edimbourg et de Glasgow affichent même des prétentions littéraires. Cependant la politique n'occupe qu'un rang secondaire dans les feuilles provinciales, et elle ne suffirait à en faire vivre aucune; mais, grâce à la multitude et à la variété des renseignements qu'ils contiennent, les journaux de Liverpool, de Manchester et de Birmingham sont indispensables à toutes les grandes maisons de commerce de Londres et des centres manufacturiers du Royaume-Uni aussi bien que des villes où ils se publient. Les an-
nonces, qui sont très-abondantes, et pour lesquelles les armateurs et les industriels traitent souvent non pas au jour ni au mois, mais à l'année, sont, comme en France, le revenu principal et même la raison d'être des journaux de province; la politique n'est que le prétexte de leur existence.
Si aucun journal de province ne peut prétendre à avoir isolément autant d'influence que le moindre des journaux quotidiens de Londres, il est cependant tout un ordre de questions au sujet desquelles l'action collective de la presse provinciale est irrésistible : ce sont toutes les questions qui touchent à la législation commerciale et industrielle, aux affaires coloniales, et à l'assiette de l'impôt. Sur toutes ces matières, les journaux de Londres reçoivent l'impulsion au lieu de la donner , et se bornent à refléter l'opinion dominante des journaux provinciaux de leur couleur. Le Times eût mis assurément moins de vigueur à soutenir lord Palmerston dans la question chinoise, sans l'énergie avec laquelle les feuilles de Liverpool, de Manchester et de Bristol se prononcèrent dès le premier jour en faveur de la politique de conquête.
La conversion du timbre en droit de poste est encore trop récente pour qu'il soit possible d'en apprécier les effets avec quelque certitude. Cette mesure ne peut être que très-profitable aux journaux de province, puisqu en les dispensant du timbre pour tous les nu- *
méros qui ne sortent point du lieu de publication, elle leur permet de se vendre sur place 10 et 15 centimes moins cher que les feuilles de Londres, dont ils pourront ainsi entamer la clientèle. Jusqu'ici elle a eu pour résultat de susciter un certain nombre de feuilles à bon marché, et de déterminer quelques-uns des journaux les plus répandus à diminuer leur format gigantesque et à devenir quotidiens. Le nombre des journaux de province qui était de 108 en 1829, était de 267 en 1850; il avait donc plus que doublé en vingt ans par suite de la réduction du timbre : il approche aujourd'hui de 300.
Il serait fort malaisé d'assigner des rangs au milieu de cette légion de journaux ; mais peut-être serat-on curieux de trouver ici les noms des plus répandus, avec l'indication du nombre des feuilles qu'ils ont fait timbrer en 1850 , la dernière année pour laquelle il existe un document officiel. Ce sont :
A Manchester, le Guardian, 940 000
X Examiner *,
le Middland Counties
A Stamford, A Liverpool,
Herald, le Courier, le Mercury, le Mercury,