CHAPITRE XII
Les journaux d'Ecosse. — - James Watson. — Le Courant. — Le Mercure Calédonien. — Jame3 Ballantyne. — Le Scotsman. — Le Witness. — Les journaux irlandais.
La plupart des observations qui viennent d'être faites sur les feuilles provinciales de l'Angleterre sont applicables aux journaux d'Écosse. Il suffira donc de donner sur ceux-ci quelques détails historiques et statistiques.
Avant la révolution de 1688, on ne trouve en Écosse aucune publication qui puisse être assimilée à un journal. Il faut descendre jusqu'en l'année 1692, dans laquelle parut le Scotch Mercury * , sur l'exis-
1. The Scotch Mercury, giving a true account of daily Proceedings and most remarkable puhlick Occurrences in Scotland. N° 1 . May 2-8, 1692. Printed for R. Baldwin.
tence duquel on ne possède aucun détail. Le véritable fondateur de la presse écossaise est James Watson , dont la vie se passa à créer des journaux , puis à les vendre pour en établir d'autres. Ce James Watson , imprimeur et auteur d'une histoire de l'imprimerie, faisait depuis longtemps le commerce des feuilles volantes, lorsque, tenté par le succès des journaux anglais, il se hasarda à publier YEdinburgh Gazette, qui parut pour la première fois le 28 février 1699. Il s'en dégoûta, après en avoir publié quarante et un numéros , c'est-à-dire avant la fin de la première année, et il la céda à un autre libraire nommé John Reid. Cinq ans plus tard , il rentra dans la carrière, en faisant paraître, le 14 février 1705, le premier numéro de YEdinburgh Courant, qui existe encore aujourd'hui, et qui est le doyen de la presse écossaise. Watson ne garda pas ce nouveau journal beaucoup plus longtemps que le premier : après le cinquantecinquième numéro , il le vendit aux héritiers et successeurs du libraire André Anderson. Mais, dès le mois de septembre 1706 , il avait fondé un troisième journal, le Scots Courant, qui ne paraît pas avoir été aussi heureux que ses aînés. En octobre 1708 fut publié le premier numéro de YEdinburgh Flying Post , et le 17 août 1709, le premier numéro du Scotch Postman. Tous ces journaux eurent une existence très-précaire : la Gazette et le Scotch Postman se
réunirent en mars 1715 sans acquérir une plus grande vitalité ; et le Courant ne tarda pas à demeurer le seul journal d'Édimbourg : il conserva cette position pendant près d'un demi-siècle, jusqu'à la naissance du Mercure Calédonien. La seconde ville de l'Ecosse, Glasgow, n'eut point de journal avant 1715 ; c'est le 11 novembre de cette année que parut pour la première fois le Glasgow Courant, qui porta également le nom de tJie West Country Intelligencer.
En 1755 , l'Ecosse ne possédait encore que trois journaux : deux à Édimbourg et un à Glasgow. Aberdeen , Perth , Leith , Dumfries et Dundee finirent par avoir chacun une feuille d'annonces. Les persécutions sanglantes qui avaient suivi l'insurrection de 1745, et l'intimidation exercée par le parti victorieux avaient étouffé en Écosse tout esprit politique , et les luttes parlementaires n'avaient pas la vertu de le ranimer. En effet, les députés, en petit nombre, que l'Ecosse envoyait au Parlement uni , étaient nommés par les conseils municipaux des principales villes , et ces conseils se recrutaient eux-mêmes. La population n'avait donc aucune part, ni directe ni indirecte, au choix des mandataires qui la représentaient à Londres ; souvent elle n'apprenait leur nom que par leur nomination , et elle demeurait indifférente à ce qui n'était plus qu'une formalité. Ajoutez à cet engourdissement de l'opinion publique , la surveillance jalouse exercée
par l'Eglise dominante sur tout ce qui s'imprimait , et le droit que s'arrogeaient les ministres presbytériens de citer devant leur assemblée générale les auteurs d'écrits malsonnants , et rien ne paraîtra moins surprenant que le petit nombre et la longue insignifiance des journaux écossais.
Vers 1790, Edimbourg eut un troisième journal, le Weekly Journal ; et le mouvement imprimé aux esprits par la Révolution française eut pour résultat de faire éclore un certain nombre de feuilles politiques. Mais aucun journal libéral ne réussit à s'établir ^ Edimbourg", où se publia pourtant, à partir de 1802 , le célèbre recueil qui devait être l'infatigable pionnier de toutes les réformes. Le pouvoir était alors entre les mains du parti tory; presque toute l'aristocratie du pays appartenait à la même opinion ; se déclarer whig était se fermer les portes de tous les salons , et les commerçants n'auraient pas osé mettre d'annonces dans un journal réputé libéral , de peur de mécontenter et de perdre leurs plus riches clients. Les feuilles d'opposition ne pouvaient donc parvenir à se créer un revenu suffisant pour subsister, et chaque tentative nouvelle aboutissait à un nouvel avortement. La difficulté de réussir était d'autant plus grande, que les journaux tories avaient acquis peu à peu une certaine valeur : ils étaient obligés de satisfaire un public d'élite, et, dans une ville lettrée
comme Edimbourg , il ne leur était pas difficile de recruter des rédacteurs de mérite. Moins exclusivement politiques que les journaux de Londres , et plus indépendants que les journaux provinciaux d'Angleterre , ils faisaient une part considérable à la littérature. Le Weekly Journal se distingua surtout sous ce rapport ; devenu la propriété de James Ballantyne , l'ami de Walter Scott , il dut à la collaboration du célèbre romancier quelques années d'éclat. Ballantyne lui-même était un écrivain de mérite, et son journal fit longtemps autorité en matière de critique dramatique et musicale.
Enfin l'opinion libérale parvint à avoir un organe en Ecosse. Elle le dut à l'économiste Mac Culloch qui, aidé de M. William Ritchie et de M. Charles Mac Laren , fonda le Scotsman, et réussit à le faire vivre à force de talent. Les opinions hardies du nouveau journal soulevèrent contre lui, dans le parti dominant, un déchaînement universel; mais l'excellence de ses articles économiques, des travaux de statistique précieux, des discussions philosophiques d une incontestable valeur firent lire le Scotsman, même par les gens qui étaient les plus opposés à ses doctrines, et assurèrent sa prospérité. Le succès du Scotsman eut un résultat inattendu : il détermina le plus modéré des journaux tories, le Mercure Calédonien, rédigé par M. Browne, un des collaborateurs de la Revue
d'Edimbourg, k embrasser la cause des whigs. Cette défection, à son tour, fit naître deux nouveaux journaux tories, YAdvertiser et Y Observer. Le charme était rompu ; l'Ecosse renaissait à la vie politique, et en 1828 elle comptait trente-deux journaux, dont quelques-uns étaient très-prospères.
L'abaissement du timbre en 1836 porta à quarantehuit le nombre des journaux écossais et accrut considérablement leur tirage. Edimbourg comptait alors dix journaux, dont deux paraissaient trois fois par semaine, le Courant et le Mercure Calédonien; trois deux fois par semaine, le Scotsman, YAdvertiser et Y Observer; cinq étaient hebdomadaires : le Weekly Journal ,1e Chronicle, Y Evening Post , la Constitution et le Patriot*. Parmi ces journaux, le Scotsman et le Mercure représentaient l'opinion libérale, le Courant les conservateurs modérés, YAdvertiser et surtout YEvening Post les tories prononcés. Ces cinq journaux étaient et sont encore à la tête de la presse écossaise par le mérite de leur rédaction. Le schisme qui éclata bientôt après au sein du presbytérianisme, et, après une lutte orageuse, amena une scission violente, a doté Edimbourg d'un nouveau journal , le Witness, fondé en 1840, pour être l'organe de l'Église
libre d'Ecosse. Le Witness, qui paraît deux fois par
1. Sept de ces journaux existent encore ; trois ont cessé de paraître, ce sont l'Observer, la Constitution et le Patriot.
semaine, est par-dessus tout un journal religieux : il est du reste à remarquer que la polémique religieuse a toujours tenu une grande place dans les feuilles écossaises ; et ce fait s explique aisément par la ferveur religieuse de la population, et surtout par la constitution particulière de l'Église presbytérienne, qui associe l'universalité des fidèles au règlement des matières spirituelles.
Glasgow comptait déjà dix journaux politiques en 1836, et ce nombre ne s'est pas augmenté depuis : les meilleurs étaient le Herald, organe des conservateurs modérés, et le Courier, le journal tory le plus influent et le plus répandu dans l'ouest de l'Écosse. Venait ensuite le Scottish Guardian qui a été le défenseur en titre de l'Église presbytérienne officielle dans la lutte d'où est sortie l'Église libre. Le parti libéral était représenté par Y Argus, qui a cessé de paraître en 1849, et dont la place a été prise par le . North British Mail qui date de 1847. On ne sera pas surpris de trouver à Glasgow, ville de manufactures, un journal d'opinions radicales prononcées , rédigé en vue des classes ouvrières, et se donnant pour le représentant de leurs idées et de leurs intérêts; c'est le Citizen qui a succédé dans ce rôle au Libcrator, mort en 1838.
Aberdeen, Dumfries, Dundee, Perth et Leith possèdent chacun deux ou trois journaux, mais dont au-
cun ne peut entrer en comparaison avec les journaux d'Edimbourg et de Glasgow. Ce sont des feuilles purement locales, qui ne se recommandent que par l'exactitude et l'abondance de leurs renseignements commerciaux. L'Ecosse, qui ne comptait que 32 journaux en 1828 et 48 en 1836, en voit paraître aujourd'hui 113 dont plus de 80 sont politiques*.
Nous aurons peu de choses à dire des journaux irlandais. Nous ne croyons pas qu'on soit fondé à regarder comme le premier-né d'entre eux une publication périodique qui vit le jour à la fin de 1689 et qui se composait de deux parties ayant pour titre : l'une le Tour du monde, l'autre le Coumer d' Irlande \ Cette dernière partie parut bientôt seule , mais à en juger par son titre1, ce devait être un journal im-
1. On sera peut-être curieux de trouver ici , comme pour les journaux provinciaux anglais, le nombre de feuilles que les principaux journaux d'Ecosse ont fait timbrer en 1850. A Edimbourg, le Scotsman a fait timbrer 301 000 feuilles ; le Mercure Calédonien, 106 512; le Courant, 255 000; VAdvertiser, 151 000 ; le Witnts», 266 000. A Glasgow, VEvening PoU, 458 000; le Herald, 391 000; le Courier, 100 000 ; le North British Mail, 229 000 ; le Scottith Quardtan, 110000; la Gazelle, 122 000 ; le Citizen, 110 000. A Dumfries, le Courier, 104 000; à Aberdeen , le Journal, 161 000; ù Dundee, YAdrerliser, 123 000.
2. A Ramble round tbe World etc. performed by a single slieet coming out every Fridny, to each being added the Irish Courant. Nul,Nov. 6, 1689.
3. The Irish Courant, or the iceekly Parket of adriee from freland , by J. V. N° 1, April 4, 1690.
primé à Londres et destiné à donner des nouvelles d'Irlande, plutôt qu'une publication irlandaise. La première feuille qui présente ce double caractère d'avoir été incontestablement un journal et d'avoir été imprimée en Irlande est X Intelligence* , qui fut publiée à Dublin en 1690, par l'ordre et sous la surveillance des autorités anglaises, et qui était réimprimée à Londres. C'était une feuille officielle destinée à faire connaître aux Irlandais les actes du gouvernement, et aux Anglais les nouvelles d'Irlande, au moment où les partisans des Stuarts se mettaient en pleine insurrection.
La feuille officielle demeura le seul journal d'Irlande jusqu'à ce qu'un nommé Saunders établit à Dublin le Saunders s News Letter qui existe encore, et qui est de beaucoup la plus répandue des feuilles irlandaises. Le petit nombre des imprimeries qui existaient en Irlande était un obstacle insurmontable à la multiplication des journaux. Aussi les vit-on naître d abord dans la partie protestante, à la fois plus riche et plus éclairée. C'est ainsi que le second en date des journaux irlandais fut établi dans une ville toute moderne, à Belfast, qui ne fut érigée en bourg qu'en 1611, et ne commença à se développer qu'à partir
1. The Dublin Intelligence, published by authority ; printed by Joseph Ray, on Coilego Green. N° 1, Sept. 30, 1690. Reprinted at London by W. Downing.
de 1690. Le commerce lui donna une prospérité rapide, et y amena l'établissement d'une imprimerie d'où sortit une des premières éditions de la Bible publiées en Irlande. Ce fut des mêmes presses que sortit, en 1737, le Belfast News Letter qui s'est publié sans interruption jusqu'à nos jours. Belfast, dont la prospérité ne s'est pas ralentie, compte aujourd'hui quatre journaux politiques et deux petites feuilles périodiques.
Les journaux d'Irlande ont passé par les mêmes phases que les feuilles provinciales d'Angleterre et les feuilles écossaises, mais ils ont toujours été dans une dépendance moins étroite de la presse métropolitaine. Depuis une quinzaine d'années , la collaboration de quelques écrivains de talent a élevé le niveau de la presse irlandaise, et a donné à celle-ci un certain éclat. La différence de religion suffirait seule à faire naître et à maintenir des journaux en Irlande à côté des grands journaux anglais ; mais l'Irlande a son vice-roi, sa capitale, sa petite cour, son personnel administratif, sa gazette officielle , toute une organisation distincte de la hiérarchie administrative * de l'Angleterre, et, dans l'intervalle des sessions, les nouvelles de Dublin sont pour le gros de la population plus intéressantes que celles de Londres. L'Irlande affecte de regarder ses intérêts comme distincts de ceux de l'Angleterre et souvent comme opposés :
elle aune législation différente sur beaucoup de points, et si les députés qu'elle envoie au parlement se divisent parfois en whigs et en tories, dans la plupart des questions ils agissent de concert, et prennent le rôle de défenseurs de, la nationalité irlandaise contre la tyrannie saxonne. Ce sont là autant de sujets qui peuvent alimenter la polémique des journaux irlandais et leur créer une clientèle politique. Ajoutez-y deux circonstances favorables : un plus grand éloignement de Londres et l'interposition du canal de Saint-Georges ; vous comprendrez pourquoi les journaux irlandais ont plus d'importance et de vitalité que les journaux provinciaux anglais, et pourquoi les journaux métropolitains ne pourront jamais aspirer à les supplanter.
L'Irlande comptait 54 journaux en 1831, 75 en 1836 et 110 en 1850. Les plus importants de ces journaux, au point de vue de la publicité et de la prospérité matérielles, sont le Saunders News Letter, le Freeman's Journal et XEvening Mail. Deux autres journaux de date beaucoup plus récente, la iVation et le Tablel, ont, avec un tirage beaucoup moindre, une influence presque égale , parce qu'ils . sont les organes des deux fractions du parti catholique. Ces cinq feuilles se publient à Dublin. Citons encore à Belfast le Whig du Nord et la Bannière de VUhter, à Cork la Constitution, le Sou-
them Reporter et Y Examiner, à Limerick le Chronicle 1 .
1. Voici le nombre de feuilles que ces journaux ont fait timbrer en 1850 : Saunders' News Letter, 756 000 ; Freeman's Journal, 442 000; Evening Mail, 315 000; Tabtet, 162 000; Nation, 108 000; Northern Whig , 285 000 ; Banner of Ulster, 123 000 ; Constitution , 180 000 ; Southern Reporter, 168 000 ; Examiner, 161 000 ; Limerick Chronicle, 165 000.