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CHAPITRE XIII

Les journaux hebdomadaires. — Leur rôle. — - Le Sunday Moniior.

— Le Belfs Messenger. — William Cobbett. — Multiplication des feuilles radicales. — Théodore Hook. — Le John Bull. — V Atlas.

— Les feuilles hebdomadaires en 1829 et en 1857 . — Les journaux littéraires. — V Illustration. — Les journaux à un penny.

Les journaux, après avoir commencé par être hebdomadaires , ont toujours tendu à rapprocher les in- . tervalles de leur publication, afin de suivre de plus près les événements, et de satisfaire plus vite et plus complètement la curiosité. Mais le jour où ils devinrent quotidiens , ils se trouvèrent par leur prix hors de la portée du plus grand nombre. Pourtant , en dehors des classes politiques, se trouvait une masse considérable de lecteurs qui ne prenaient pas aux affaires publiques un intérêt assez direct et assez vif pour tenir à suivre jour par jour les questions débattues dans le parlement ou dans la presse , et qui

néanmoins n'y voulaient pas demeurer étrangers. A ces lecteurs, moins opulents et moins pressés, il devait suffire d'un journal qui résumât, à la fin de chaque semaine, les événements des six jours précédents, qui analysât les discussions quotidiennes, et ne donnât qu'en substance et sous une forme sommaire ce que les autres journaux avaient traité en détail. C'est au moment où les feuilles anciennement fondées arrivèrent à être toutes quotidiennes, qu'il devint nécessaire d'établir de nouveaux journaux hebdomadaires. A mesure que la masse de la nation anglaise a donné plus d'attention à la politique , on a vu le nombre de ces journaux s'accroître, et leur publicité se développer.

L'agitation politique qui fut en Angleterre le contre-coup delà Révolution française eut pour conséquence la publication d'un certain nombre de feuilles, ne paraissant qu'une fois par semaine, le samedi ou le dimanche , et s'adressant particulièrement aux classes populaires. Des journaux établis à cette époque deux seulement ont eu une longue existence, le Sunday Monitor, qui n'est mort que dans les derniers jours de 1828, et le Bell 's Messenger, qui vit encore : un seul est arrivé à la célébrité : c'est le Political Register, rédigé dans le sens le plus radical par William Cobbett. Pendant près de quinze ans, Cobbett soutint presque seul la lutte contre les tories devenus tout-puissants : plusieurs procès, des con-

damnations à l'amende et à la prison ne purent lui faire baisser le ton. Ce fut en grande partie pour atteindre le publiciste trop hardi , que le ministère Castlereagh proposa en 1817 le fameux bill des six actes, qui remplit d'écrivains libéraux les prisons d'Angleterre. Cobbett fut contraint de suspendre son journal et de se réfugier aux' États-Unis. Il en revint au bout de deux ans, lorsque le cri de l'opinion publique obligea le parlement à suspendre le bill des six actes ; il reprit immédiatement la publication du Begister, et son audacieuse polémique contre le parti au pouvoir. Sorti des rangs du peuple, tour à tour valet de ferme, copiste chez un homme de loi, et soldat, sans autre éducation que celle qu'il s'était donnée luimême, Cobbett avait tout ce qu'il faut pour être un journaliste populaire. Ses qualités et ses défauts plaisaient également aux masses. Chez lui point de rhétorique, aucun appareil d'érudition, aucun de ces artifices oratoires familiers aux écrivains de métier, aucune prétention philosophique ; mais un perpétuel appel à l'expérience de tous les jours et au bon sens : la langue de tout le monde aiguisée par une pointe de malice : en fait d'images, de comparaisons et de rapprochements, rien qui ne fut emprunté à la vie quotidienne et ne s'accordât merveilleusement avec les idées populaires. Cobbett causait avec le public, se mettant volontiers en scène, mais comme si son histoire était

celle de tous les gens du peuple, parlant de ce qu'il avait vu ou fait ou souffert, comme si tout le monde lavait dû voir ou faire ou souffrir aussi; n'ayant nul souci de l'ordre ni de la liaison des idées, uniquement préoccupé de s'emparer de l'esprit du lecteur ; puis , quand il se sentait maître du terrain , il attaquait en face l'homme ou l'abus qu'il voulait renverser. Négligeant les détails, il allait au fond des questions . pour les trancher au nom de l'équité et du bon sens : clair, rapide, énergique, il fuyait les longs raisonnements qui fatiguent l'attention : il ne prenait qu'un seul argument, mais il le retournait sous toutes les faces avec une inépuisable fécondité, et le ramenait sans cesse jusqu'à ce qu'il l'eût fait pénétrer dans la tête la plus dure. Désireux surtout de convaincre , il s'attachait à faire germer dans les esprits la conclusion qu'il avait en vue bien plus qu'à la formuler luimême : fallait-il enfin porter le dernier coup, tantôt il donnait un libre cours à sa verve caustique et chamarrait de ridicules l'adversaire qu'il s'était choisi, tantôt il éclatait en invectives ardentes, en philippiques passionnées. Avait-il rencontré juste, rien n'égalait la puissance de cette parole véhémente, qui entraînait irrésistiblement la conviction, comme un torrent qui emporte tout sur son passage. Mais , en même temps, que d'inégalités, que de contradictions, que d'injustices ! Cette verve descendait souvent à la

brutalité et à l'insulte, cette force se perdait en déclamation. Sans règle, sans principes arrêtés, sans conviction raisonnée, guidé par de purs instincts et obéissant à l'impulsion du moment, Cobbett, pour soute* nir la thèse du jour, désertait aisément la thèse de la veille, et se lançait à l'aveugle sans s'inquiéter si ses coups ne portaient pas sur les siens autant que sur ses adversaires : il fondait tête baissée sur ceux qu'il avait devant lui, amis ou ennemis , déployant contre les uns et les autres la même ardeur et la même passion, et toujours applaudi par la multitude, que rien ne séduit comme cette apparente indépendance, fruit de l'instabilité des opinions, et qui aime mieux voir frapper fort que frapper juste. Le Political Register fut pendant quelques années une puissance : et, comme il ne ménageait personne, comme il ne s'arrêtait ni devant le rang, ni devant l'âge, ni devantl'éclat des services , c'était pour tous les hommes' politiques un juste sujet d'appréhension que de figurer dans ses colonnes , ou , pour prendre l'énergique expression du temps, à' être mis sur le gril de Cobbett -.

La suspension du bill des six actes, deux ans à peine après son adoption , avait été imposée au par-

1. Cobbett est mort en 1835; il entra à la chambre de* communes à la suite du bill de réforme dont il avait été l'avocat passionné ; il n'y joua qu'un rôle insignifiant. Pamphlétaire éminent, il ne fut qu'un orateur des plus médiocres.

lement par l'opinion. L'esprit pnblic se réveillait de toutes parts en Angleterre; le parti whig , impuissant tant qu'avait duré la guerre, voyait ses rangs se recruter et la faveur populaire lui revenir : les idées de réforme, si longtemps proscrites à l'égal de la trahison , gagnaient tous les jours du terrain : enfin les classes ouvrières dont l'importance allait croissant grâce aux développements prodigieux de l'industrie, commençaient à s'agiter. Au même moment, par une de ces coïncidences qui viennent à chaque instant rappeler aux hommes l'action d'un pouvoir supérieur, l'application de la vapeur à l'imprimerie fournissait le moyen de tirer rapidement les journaux à trèsgrand nombre, et de donner, à peu de frais, aux imaginations populaires la pâture dont elles étaient avides, Les feuilles politiques hebdomadaires se multiplièrent considérablement : toutes étaient rédigées dans un sens libéral; et deux d'entre elles, le Political Regnter de Cobbett et le Dispatch, professaient le radicalisme le plus avancé. C'étaient justement les deux journaux les plus répandus; ils vendaient chacun plus de vingt-cinq mille numéros par semaine. Le gouvernement s'alarma du développement que prenait la presse d'opposition : elle s'emparait peu à peu de l'esprit des classes populaires , encore exclues de la vie politique puisqu'elles ne possédaient pas le droit de

suffrage, mais qui n en exerçaient pas moins une in-

fluence très-grande sur le corps électoral , et contribuaient puissamment à former cette pression du dehors , contre laquelle le parlement lui-même ne peut lutter longtemps. Puisqu'on avait essayé vainement des mesures législatives et des procès pour arrêter l'essor de la presse radicale , il ne restait plus qu'à la combattre par ses propres armes, et à lui disputer la direction des esprits. Plusieurs recueils mensuels, et entre autres le Blackwood's Magazine, furent fondés à ce moment pour défendre le torysme : mais cela ne suffisait point ; il fallait encore une feuille hebdomadaire à l'usage des masses. Le besoin en était d'autant plus urgent que les whigs avaient trouvé un merveilleux moyen d'agitation dans le procès de la reine Caroline , dont ils s'étaient déclarés les défenseurs, et en faveur de qui l'opinion populaire se prononçait avec force. C'étaient tous les jours de perpétuels appels à l'esprit chevaleresque delà vieille Angleterre et à la loyauté britannique en faveur d'une femme innocente et persécutée. Waîter Scott fut consulté par un des membres du gouvernement sur le choix de l'écrivain à qui l'on pourrait confier la direction d'un journal. 11 indiqua un homme d'esprit, avec lequel il avait dîné à Londres chez un ami commun , quelques mois auparavant. C'était un homme jeune encore, qui supportait gaiement la mauvaise fortune, qui cherchait à vivre de sa plume et avait essayé inutilement de

fonder un Magazine ; qui, revenu tout récemment des colonies, ne connaissait personne dans le monde de la politique ou des lettres et n'avait aucun ménagement à garder. Cet homme était Théodore Hook, qui devait être l'un des romanciers les plus gais et les plus originaux de l'Angleterre. Il s'essaya à la tâche qu'on voulait lui imposer par une couple de brochures satiriques , puis tout à coup parut le premier numéro du John Bull. Le choix du titre était à lui seul une habileté; mais le premier numéro était tout entier un chef-d'œuvre : il semblait qu'une nouvelle feuille radicale venait de naître ; les classes populaires allaient avoir un défenseur de plus , un avocat de tous leurs griefs, un appui contre la domination de l'aristocratie. Ce premier numéro avidement lu fit qu'on s'arracha les suivants : mais l'auteur avait jeté le masque et commencé une guerre à outrance contre les chefs du parti whig , contre les agitateurs du radicalisme , et contre les partisans de la reine Caroline. Le désappointement fut général; mais les lecteurs se trouvèrent retenus malgré eux : Théodore Hook jetait l'esprit à pleines mains dans son journal; à des articles habiles et remplis de verve succédaient des satires mordantes, ou des chansons d'une irrésistible gaieté. Tout lui était bon, les vers ou la prose; tout lui réussissait, la discussion sérieuse ou la parodie. Pendant des mois entiers, chaque numéro du John Bull fit événement : et l'on

ne trouverait dans l'histoire de la littérature anglaise aucun exemple d'un succès si rapide et si prodigieux. Un revirement marqué s'opéra dans l'opinion, publique au sujet de la reine Caroline; et les grandes familles whigs qui avaient constitué une petite cour à la femme de Georges IV, s'en éloignèrent peu à peu, lorsqu'elles la virent délaissée par la faveur populaire. Le succès du John Bull se prolongea au delà de cette première et brillante campagne : quittant , après la lutte, ses habitudes agressives, le journal deHook devint une des feuilles les plus sérieuses et les plus intéressantes de l'Angleterre , et aujourd'hui encore il tient un rang honorable dans la presse 4.

En 1826 parut le premier numéro de Y Allas, qui entreprit de se faire une place à part par l'immensité de son format et par la quantité de matières qu'il donnerait à ses lecteurs. Chaque numéro se vendait un shilling , prix bien supérieur à celui des autres journaux, mais Y Atlas avait un format double de grandeur, et, tout en publiant les nouvelles politiques de la façon la plus complète , il pouvait encore faire une large part à la littérature. Rien ne fut épargné pour conquérir la faveur publique. Le 22 mars 1829,

1. Théodore Hook est mort en 1841. D'habitudes dissipées et d'une prodigalité sans bornes, il ne laissa que des dettes, quoique son journal lui eût souvent rapporté deux raiUe livres sterling par an.

il publia un numéro destiné à reproduire en entier les débats du parlement sur le bill d'émancipation des catholiques. Ce numéro avait cinq pieds de long sur quatre de large, et ses quatre-vingt-six colonnes contenaient la matière de deux forts volumes in-8. Des curieux se divertirent à calculer que ce numéro , tiré à 15 000 exemplaires , avait exigé trente rames de papier, pesant ensemble 4000 livres, et avait produit au gouvernement 1500 francs pour droit sur le papier et 5000 francs pour le timbre; enfin, que tous les exemplaires mis au bout les uns des autres auraient formé une longueur totale de cinq lieues. De semblables tours de force pouvaient être utiles pour frapper les esprits et appeler l'attention publique sur le journal ; mais ils étaient impuissants à lui donner une réputation solide et une clientèle assurée ; aussi Y Atlas a-t-il fini par revenir au format et au prix des autres journaux.

Il se publiait à Londres en 1829 dix-huit feuilles hebdomadaires, savoir :

Bell' s Messenger; Bell' s Life in London ; The John Bull ; The Atlas ; The Dispatch ; The Observer;

The Examiner ; The Sunday Times ; The Weekly Times ; The Spectator ; The Advertiser * ; The Age ;

The Catholic Journal ; The Englishman ; The Weekly News ; The Weekly Free Press ; The Weekly Courier ; The Sphinx.

De ces dix-huit journaux, huit ont cessé de paraître et ne méritent pas de mention; Y Age, mort en 1843, avait cherché la popularité dans le scandale et la diffamation ; son héritage en ce genre fut recueilli par le Satirist, et ne porta pas bonheur à celui-ci qui ne put prolonger sa carrière au delà de 1849. Rien n'est plus à l'éloge de la nation anglaise que l'inévitable et rapide décadence de tout journal qui demande à la diffamation ou à l'obscénité les éléments d'un honteux succès.

Desjournaux qui survivent, le plus ancien, \eBelts Messenger, est encore aujourd'hui une entreprise très-

1. Ce journal et les sept dont leB noms suivent n'existent plus aujourd'hui.

prospère ; mais son succès a été dépassé par celui d'une autre feuille, appartenant au même propriétaire, le Bell's Life in London, dont le tirage s'est élevé, en 1845, au-dessus de 1 500000 exemplaires, ce qui représente 30000 abonnés. Ce journal, qui n'a aucune couleur politique , partage avec Y Observer une spécialité qui est caractéristique des mœurs anglaises. Il enregistre avec un soin minutieux toutes les nouvelles relatives aux courses, aux ventes de chevaux, aux combats de coqs, aux pugilats, aux régates, aux défis à la paume et à l'arquebuse, tant en Angleterre qu'à l'étranger: il est le Moniteur des divertissements nationaux et des fêtes populaires. La lecture d'un seul numéro du Life in London en apprend plus sur les habitudes et les goûts du peuple anglais que vingt volumes d'impressions de voyage.

Le Bell's Messenger, le Sunday Times, le Weekly Times sont des publications agréables mais sans prétentions politiques. Il leur arrive rarement de prendre parti sur une question ; ils se contentent de résumer fidèlement les faits et les discussions de la semaine , et recherchent Jes nouvelles ou les sujets d'articles propres à intéresser les fermiers et les petits bourgeois de province qui composent la majorité de leur clientèle. Tous trois donnent de beaux bénéfices: le Sunday Times a été vendu par son fondateur, M. Harvey,

moyennant 175000 francs et une Tente annuelle de 10 000 francs.

Le Dispatch a fait la fortune de «on premier propriétaire, M. Harmer. Il a atteint son apogée de 1835 à 1845: il avait alors pour rédacteur en chef un lieutenant de vaisseau démissionnaire, du nom de Williams, auteur d'un livre médiocre *, et chez qui se révéla un talent de polémiste de premieT ordre, qui unissait l'étendue et la variété des connaissances à une vigueur et une énergie peu communes. Le Dispatch dans ces dix années oscilla entre 50000 et 60*000 abonnés ; et aujourd'hui encore , il n'en a pas moins de 40 000 ; il continue d'être le plus répandu, sinon le plus accrédité des organes du radicalisme.

Le Spectator , qui appartient à la même opinion , a coûté des sacrifices considérables à son principal fondateur, M. Day, le célèbre marchand de cirage d'Holborn. La direction en fut confiée à un homme de mérite, M. Rintoul, qui avait déjà rédigé un journal à Edimbourg, et dont l'intelligente initiative donna au Spectator une valeur littéraire incontestable, A côté d'articles politiques remarquables , ce journal publia d'excellents travaux sur l'histoire , la critique et les beaux-arts ; mais rédigé en vue de l'élite des lecteurs plutôt que de la foule, il dépassait un peu la

1. Les Contes du vieux Jefferson. M. Williams a également publié une édition de Thompson et une édition de Milton.

portée du public des dimanches ; et l'élévation relative de son prix d'abonnement restreignait sa clientèle. Aujourd'hui encore, le Spectator est l'un des meilleurs recueils hebdomadaires, mais un des moins répandus. Publié dans les mêmes conditions et sur le même plan que le Spectaior, l'Examiner, qui représente les opinions des whigs, n'a pas un tirage beaucoup plus considérable.

Un assez grand nombre de tentatives ont été faites depuis 1829 pour établir de nouveaux journaux hebdomadaires; bien peu ont été couronnées de succès. Les seules feuilles qui aient réussi à vivre sont le Journal de la cour, insipide chronique des fêtes du grand monde, qui enregistre les noms de tous les convives dans les dîners aristocratiques, et décrit en détail les toilettes de toutes les dames admises aux réceptions royales; YEra, qui date de 1838, et n'a jamais dépassé le chiffre de cinq à six mille abonnés ; la Britannia, fondée en 1839 pour défendre le parti tory et les doctrines de la Haute-Église , le Leader, organe obscur des opinions socialistes, auquel ont collaboré plusieurs des réfugiés français et allemands de 1848, Y Economiste et la Presse. U Economiste, créé en 1843, a obtenu un succès rapide par l'excellence de ses articles sur les finances , le commerce et l'industrie; il fait aujourd'hui autorité dans le monde de la spéculation , et il a ouvert à son habile et intelli-

gent directeur , M. James Wilson, les portes du parlement et la carrière politique. M. Wilson fait partie du cabinet de lord Palmerston, comme sous-secrétaire de la Trésorerie, et Y Economiste a pris en plus d'une occasion le rôle et les allures d'un journal semi-officiel. La Presse compte à peine quatre années d'exis- * tence ; elle a été fondée pour servir d'organe au parti conservateur actuel ; elle est rédigée sous l'influence directe de M. Disraeli , qui passe pour y écrire quelquefois ; et elle a dû à ses relations étroites avec les chefs de l'opposition des renseignements précieux, des communications qui lui ont immédiatement valu une importance politique incontestable. Cependant elle n'avait encore à la fin de 1856 que trois à quatre mille abonnés.

L'année 1842 vit naître un journal hebdomadaire à bon marché , le Lloyd's Weekly Newspaper qui ne se vendit que trois pence, timbre compris, tout en donnant autant de matière que les autres recueils. Le succès fut très-grand dès la première année; et il s'accrut encore lorsque les propriétaires eurent confié la direction de leur journal à l'un des écrivains les plus spirituels de l'Angleterre, à Douglas Jerrold1 , qui

1. Douglas Jerrold, qui compte parmi les bons écrivains dramatiques de V Angleterre, est mort le 9 juin 1857. Il a collaboré longtemps au Punch, où il a publié les Mrs Caudle's Curtain Lectures, un des plus grands succès de ce journal.

avait inutilement essayé d'établir un Magazine à prix réduit. Au bout de cinq ou six ans, le Lloyd's Newspaper avait déjà atteint le chiffre de 50 000 abonnés, et sa clientèle n'a fait que s'accroître. Il a cependant plusieurs concurrents qui sont entrés dans la même voie que lui, et qui l'ont dépassé. Les News of the World, fondées en 1843, ont tiré, en 1856, 5673525 feuilles, ce qui représente près de 120000 abonnés. Le Weekly Times, qui s'est mis, en 1847, à trois pence, a vu son tirage s'élever à 3 902 109 feuilles ; et par conséquent le nombre de ses abonnés approche de 80 000*.

Outre les journaux politiques que nous venons de passer en revue, il se publie â Londres un certain nombre de feuilles hebdomadaires , ou semi-hebdomadaires, exclusivement consacrées à des matières spéciales, telles que les sciences, le droit, la médecide, la musique, les beaux -arts. Le Mark-Lane Express enregistre le cours des marchés, le Jurist s'adresse aux avocats , la Lancette aux médecins ; les

1. Ces trois journaux se vendent 3 pence, et 2 pence sans le timbre; les autres journaux hebdomadaires se vendent 5 et 6 pence, a l'exception du Speclator, dont le prix est de 8 et 9 pence. Le Spectator, V Examiner, YEconomist, la Presse, qui sont des revues au petit pied paraissent en un cahier de 16 à 24 pages petit in-4 sur trois colonnes. Les journaux à 3 pence donnent 12 pages petit in-folio. Le BelCs Messenger, le Bel? s Life in London, etc., paraissent en 8 pages in-folio d'un format plus grand que celui du Times,

chemins de fer ont donné naissance à cinq ou six journaux : en outre, il n'est guère de secte religieuse qui n'ait un organe spécial. Nous ne saurions poursuivre en détail rémunération de tous ces journaux ; mais nous devons au moins une mention à tm genre de publication dont l'initiative appartient à l'Angleterre, aux publications illustrées. C'est en 1842 que parut V Illustrated London JVews, dont le succès prit immédiatement des proportions colossales. Le tirage de ce journal atteignit un million d'exemplaires la première année , et deux millions la seconde ; il arriva à trois millions en 1848 , et il a été en 1856 de 5 527 866 , ce qui représente plus de cent mille abonnés. Il a aujourd'hui pour concurrent Y Illustrated Times dont la fondation est toute récente. Joignons à ces journaux, à cause des caricatures qu'il publie, le Charivari anglais , le Punch dépositaire des malices de Thackeray , d'Albert Smith et de tant de charmants esprits, et qui compte environ 10000 abon-

Les journaux consacrés à la littérature et à la critique s'adressent à un trop petit nombre de lecteurs, et ont toujours rencontré dans les Magazines une concurrence trop redoutable pour avoir pu prendre un grand développement. Ils sont réduits à trois, depuis la mort de la London Weekly Review : ce sont la Literary Gazette, YAthenœum et le Orilic. Lepre-

mier de ces recueils a été fondé le 25 janvier 1817 par William Jerdan qui avait été l'un des directeurs du Sun, au temps où le Sun défendait les tories. Aussi le prince-régent voulut-il être le premier abonné de la Literary Gazette , qui a dû au patronage royal quelques années de vogue. Plus ancien que la Gazette, plus répandu et plus accrédité, YAthenœum paraît deux fois par semaine , les mercredis et les samedis. Il se pique d'impartialité, mais non point d'indifférence en politique, et il juge en général les publications nouvelles d'un point de vue libéral. Sa critique en outre est complètement exempte de l'esprit de secte , qui fausse si souvent le jugement des journaux et des revues d'outre-Manche. Il a acquis une incontestable autorité ; mais l'élévation de son prix a restreint jusqu'ici sa clientèle aux clubs , aux cabinets de lecture et aux bibliophiles. Le Çritic , qui n a'guère que dix ou douze ans d'existence, ne paraît que tous les quinze jours , le 1er et le 15 de chaque mois en un cahier in-4.

Nous ne saurions passer sous silence tout un ordre de recueils qui tenaient le premier rang parmi les publications destinées au peuple , et que la suppression du timbre aura peut-être pour effet de transformer. Le timbre rendait impossible un journal à bon marché, et d'un autre côté, pour soustraire un écrit périodique à l'obligation d'être timbré, il fallait, aux

termes de la loi, en exclure non-seulement tout ce qui avait trait à la politique , mais encore tout ce qui avait le caractère de nouvelles courantes. Le problème fut. résolu en 1832 par la création du Penny Magazine, qui entreprit de donner chaque semaine à ses lecteurs, moyennant un penny, trois feuilles d* impression contenant des morceaux d'histoire et de genre , de courts romans et des articles amusants ou instructifs. Le succès fut immédiat, et fit naître dès la première année le Penny Skeet, le Saturday Magazine , le Chambers's Journal, publiés sur le même plan et au même prix. Ce fut le commencement des publications à un penny, dont le nombre a été sans cesse croissant, et qui ont été imitées dans toute l'Europe. C'est à ces recueils qu'appartient incontestablement la plus grande publicité. Le London Journal a distribué, en 1856 , 26 520000 feuilles : ce qui représente au delà de 500 000 abonnés ; le Family Herald qui vient ensuite en a 250 000 ; le Chambers's Journal et le Beynold's Miscellany en ont chacun au moins cent mille. Toutes ces publications sont irréprochables au point de vue de la religion et des mœurs ; aucune de celles qui pouvaient donner prise à la moindre critique n'a pu se soutenir au delà de quelques mois. La suppression du timbre, en permettant à ces recueils d'aborder les questions politiques et de donner des nouvelles, en changera

sans doute la composition , et en altérera le caractère. S'il est un fait établi dans l'enquête de 1850 , c'est l'irrésistible attrait que les nouvelles courantes ont pour les masses populaires : tous les témoignages ont proclamé unanimément qu'entre deux journaux publiés au même prix , celui qui traiterait les questions politiques et donnerait des nouvelles serait assuré de la préférence. Les publications à un penny n'étaient protégées que par le bon marché : aujourd'hui qu'il devient possible de donner au même prix des feuilles politiques , elles seront contraintes , pour ne pas laisser entamer leur domaine , d'aller au-devant des désirs de leurs lecteurs. C'est cette considération qui a fait hésiter un moment le gouvernement , lorsqu'il a proposé l'abolition du timbre • il s'est demandé s'il n'allait pas mettre une arme redoutable aux mains des agitateurs politiques et des ennemis de la société. Mais l'exemple de ce qui s'est passé, chaque fois que la législation de la presse a été adoucie , était bien fait pour le rassurer. Où sont aujourd'hui les feuilles obscènes ou impies dont l'existence ou l'éphémère succès ont pu parfois éveiller les craintes du clergé ? où sont les journaux radicaux dont la violence et la popularité ont semblé un péril pour les institutions anglaises ? Les feuilles immorales ont toutes disparu , les feuilles radicales ou sont mortes ou n'ont survécu qu'à la condition de se transformer, et de faire suc-

céder la modération à la violence, le raisonnement à la passion. Il n'est pas si aisé que Ton croit de donner la fièvre à tout un peuple , et de lui faire supporter l'agitation et le désordre qui sont contraires à tous les instincts de la nature humaine. La satiété seule suffirait à faire prompte justice de tout ce qui offense la morale, le bon sens et l'équité. Il y a dans l'esprit humain une droiture naturelle que l'éducation ou la passion peuvent fausser chez quelques individus , mais qu'il est impossible d'oblitérer chez les masses : c'est pour cela que la justice et la vérité sont seules certaines d'avoir toujours accès dans les âmes, tandis que le mensonge n'a qu'une heure. Aussi le temps est-il pour les bons journaux , comme il est pour les bons livres et pour les bonnes causes. L'expérience nous enseigne que la pensée ne s'étouffe ni par la foBce ni par la ruse , et que la discussion seule peut avoir raison des mauvaises doctrines; c'est donc rendre un médiocre service à la société que d'imposer des entraves fiscales à la presse , car c'est restreindre les ressources de la défense bien plus que celles de

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