CHAPITRE XIV
Les recueils mensuels. — Origine du mot Magasine. — Le Monthly Recorder. — Les réfugiés français. — Edouard Cave. — Fondation du Gentleman' $ Magazine. — Prospectus du nouveau journal. — Sa composition. — Ses rédacteurs. — Samuel Johnson. — Lander. — Le London Magazine. — Les Magazine* contemporains. -
Les publications mensuelles, qu'on désigne sous le nom générique de Magazines, tiennent une place considérable dans la littérature anglaise. Elles sont à la fois très-nombreuses et très-répandues. Jusqu'aux tentatives faites , dans ces dernières années , par MM. Bohn et Routledge, pour introduire en Angleterre la librairie à bon marché, le prix des livres était excessif : le moindre roman en trois petits volumes in-12, coûtait trente shillings. Aussi les ouvrages nouveaux ne trouvaient-ils d'autres acheteurs que les grands seigneurs et les cabinets de lecture. La classe si nombreuse des propriétaires cam-
pagnards et des fermiers instruits , n'ayant point à sa portée de cabinets de lecture , et ne, pouvant se donner le luxe d'acheter des livres, n'avait d'autre ressource que de s'abonner aux recueils hebdomadaires et aux magazines. Les uns lui apportaient les nouvelles de la semaine et la renseignaient sur la politique ; les autres la tenaient au courant de la littérature et des beaux-arts. C'est ainsi que les Magazines sont devenus la principale leçture de la bourgeoisie anglaise, et ont inûué considérablement sur son goût et ses opinions.
Le doyen des recueils de ce genre, celui qui a imposé son nom à cette nombreuse famille est le Gentleman3 s Magazine , aujourd'hui plus que centenaire. Il a été fondé en 1731 par le libraire Edouard Cave, qui imagina de naturaliser en Angleterre le mot français de magasin, et de l'appliquer à un recueil périodique où le lecteur trouverait emmagasinées des ressources contre l'ennui. Si le mot était nouveau, la chose ellemême n'était point absolument inconnue. Plusieurs tentatives avaient été faites pour établir des publications mensuelles. La première en date est le Monthly Recorder 4, qui parut en décembre 1681, et qui justifiait sa publication par la nécessité de remédier à la hâte excessive avec laquelle les feuilles hebdomadaires
1. The Monthly Recorder of ail True Occurrence», both Foreîgn and Doraestick.
compilaient leurs nouvelles afin d'en trouver le débit 1 . Ce recueil partagea le sort qui atteignit à cette époque la presque totalité des journaux.
Le Monthly Recorder n'était qu'une gazette mensuelle : l'idée d'un recueil de mélanges, comprenant à la fois des nouvelles et des écrits de nature diverse, appartient à un Français, Pierre Motteux. On nous permettra de faire remarquer en passant le rôle considérable que les réfugiés français jouent à cette époque dans la presse anglaise. Nous en avons déjà rencontré plusieurs, Boyer, Fonvive, etc., à la tête de journaux politiques , sous Guillaume III et sous Anne; nous aurons occasion d'en nommer quelques autres à propos des premières revues. Pierre Motteux fit paraître, en 1692, un recueil mensuel qui était en tout point, et même par le titre, le prototype du Gentleman s Magazine ; c'était le Gentleman s Journal * qui contenait , outre les nouvelles du mois, des morceaux de prose et de vers et des traductions. Ce recueil ne vécut que trois ans. Le Monthly Miscellany, or memoirs for the curions, publié quelques
1. t The Haste in wliicli the Weekly Gazette?, Intelligences, Mercuries, Currants, and other News-Books are put together to make their News sell. »
2. The Gentleman' s Journal; or the Monthly Miscellany. By way of Letter toa Gentleman in the Country. Consisting of News, History, Philosophy, Poetry, Musick, Translations, eto. January, 1692. Pnblished by R. Baldwin, in Warwick-Lane.
années plus tard ; les Monthïy Transactions, du docteur William King; le Monthïy Amusement, de John Ozell, n'eurent également qu'une existence éphémère. Deux publications mensuelles avaient seules réussi à s'établir, en 1731 ; c'étaient deux gazettes, dont l'une the Présent State of Europe, donnait des nouvelles et des correspondances du continent, et dont l'autre , the Political State of Great Britain, devait son succès à l'insertion des débats du parlement qu'elle était seule à faire connaître. C'est en vain qu'Edouard Cave, pendant quatre années consécutives , soumit à tous les libraires de Londres
le plan de son Magazine ; il ne rencontra -que des refus , et ce fat avec ses seules ressources qu'il fut contraint d'entreprendre la publication qui devait le conduire à la célébrité et à la fortune.
Edouard Cave était né à Newton, dans le comté de Warwick , «n février 1691. Son père, ayant perdu son modeste avoir, fut réduit à se faire cordonnier à Rugby. Il y avait alors dans cette ville une école en réputation, dont le chef voulut bien admettre le jeune Cave parmi ses élèves, à cause de ses dispositions naturelles : il annonça même l'intention de le préparer pour les cours de l'Université. Mais les jeunes gens de nobles familles qui étaient en pension à Rugby traitaient avec hauteur le fils du cordonnier ; et Cave préféra gagner sa vie par son travail, que d'atteindre aux
honneurs universitaires au prix d'humiliations quotidiennes. Après avoir été commis chez un percepteur des douanes et chez un marchand de bois , il entra à Londres chez M. Collins, imprimeur de quelque renom et vice-alderman. H gagna si bien la confiance de M. Collins, que celui-ci l'envoya tout jeune encore à Norwich, pour y diriger une succursale de son imprimerie, à laquelle était attaché un journal. C'est dans cette humble feuille que Cave fit, non sans honneur, ses débuts comme publiciste. A la mort de son patron, Cave entra comme compositeur dans une autre imprimerie, et collabora pendant quelques années à une feuille tory, le Mist's Journal. Les amis qu'il s'acquit par sa plume lui firent obtenir une petite place dans Fadministration des postes. Mais infatigable au travail, Cave employait les intervalles de son service à corriger des épreuves pour la compagnie des libraires, et à écrire des brochures. En outre, il profitait des facDités que lui procurait son emploi pour fournir à une feuille de Londres, à raison d'une guinée par semaine, des extraits des feuilles de province, et en même temps il donnait à quelques journaux deprovince, notamment au Journal de Ghcester y des renseignements et des notes. Cette dernière collaboration lui valut d'être traduiten 1728 devant la chambredes communes, lorsque celle-ci manda à sa barre Robert Raikes, propriétaire du Journal de Glocester, comme coupable
d'avoir publié le compte rendu de quelques-unes de ses séances. Après plusieurs jours de prison, Cave fut mis en liberté moyennant une réprimande et le payement des frais.
Cave était arrivé à l'âge de quarante ans; grâce à la multitude de ses métiers, à son application persévérante et à ses habitudes d'économie, il avait amassé quelque argent : il put alors satisfaire ce qui avait été l'ambition de toute sa vie : il employa ses petites épargnes à acquérir un brevet d'imprimeur, et il se fit éditeur pour son compte. Il avait toujours eu l'idée qu'un recueil, qui résumerait les opinions des divers journaux, en présentant le pour et le contre, et qui choisirait dans toutes les publications ce qu'elles offraient de meilleur, ne pouvait manquer de réussir. Mais il chercha inutilement à faire partager son opinion par quelqu'un de ses confrères : tous lui prédirent un échec certain. Confiant dans l'expérience que lui avaient donnée vingt années de relations avec la presse , et doué de ce ferme vouloir qui est à lui seul la moitié du succès, Cave, sans se laisser décourager par le refus des uns, par les prédictions sinistres des autres, fit paraître à la fin de janvier 1731 le premier numéro du Gentleman's Magazine. Il l'avait fait précéder de la publication du prospectus suivant, qui exposait l'objet et le plan du recueil.