CHAPITRE XV
Origine des Revues. — Les premiers recueils anglais. — John Dunton. — Michel de La Roche. — La Revue mensuelle. La Revue critique.— Essai d'une revue à Edimbourg.— Les Revues au commencement du xix* siècle. — Fondation de la Revue d'Edimbourg. — Jeffrey. — Sidney Smith.— Brougham. — Walter Scott et la Revue d'Edimbourg. — Fondation de la Quarterly Revietc. — Gifford. — Croker. — Lockhart. — Les Benthamites. — La Revue de Westminster. — Bowring. — Les Revues religieuses.
La France a la première donné l'exemple d'une publication périodique exclusivement consacrée à la critique littéraire , et dont l'objet spécial fut de rendre compte des ouvrages nouveaux. L'initiative en appartient à un conseiller au Parlement de Paris, Denis de Salle, qui fonda en 1665 le Journal des savants. Le succès de cette publication et l'honneur qu'elle faisait à ses auteurs ne pouvaient manquer de
provoquer des imitations. Le» Nouvelles de la République des Lettrés de Bayle, Y Histoire des ouvrages des savants de Basnage , la Bibliothèque universelle de Leclerc, le Journal de Trévoux, étaient de véritables Revues qui ne différaient des recueils actuels que parce qu'elles étaient en général l'œuvre d'un seul écrivain. La littérature française comptait déjà plusieurs publications périodiques, lorsque l'Angleterre, aujourd'hui si riche en ce genre d'ouvrages , n'en avait pas encore une seule. C'est seulement en avril 1680 que parut le premier numéro du Mercurius Librarius 4 ; encore s'agissait-il d'une simple feuille d'annonces bibliographiques, ainsi que cela résulte de la déclaration placée en tête de ce journal. « Tous les libraires, portait cette déclaration, qui approuvent l'idée de publier ce catalogue toutes les semaines, ou au moins tous les quinze jours, sont priés d'envoyer à un des entrepreneurs, aussitôt la publication, les livres, brochures ou feuilles qu'ils désirent y voir mentionnés , afin qu'ils puissent être classés dans l'ordre où ils sont publiés : les livres leur seront rendus sur leur demande. Pour prouver qu'ils n'ont en vue que l'avantage commun de la profession, les entrepreneurs n'exigeront que six pence pour mentionner un livre, et douze pence pour toute
1. tfercuritu Librarius; or a faithful account of ail Books and Pamphleti. N" 1. April 9* to 16* 1680.
autre annonce relative à la librairie , à moins qu'elle ne soit excessivement longue. » Malgré ces assurances , quelques libraires prirent ombrage de la nouvelle publication ; ils s'associèrent pour en organiser une exactement semblable, et la firent paraître dans le mois d octobre de la même année sous le titre de Weekly Advertisement of Books.
Dix années s'écoulèrent encore, et la capitale de l'Ecosse possédait déjà Y Edinburgh Reviewer, lorsqu'en janvier 1689 parurent les Weekly Memœnah* , qui étaient véritablement un recueil de critique aussi bien que de bibliographie, mais qui n'eurent qu'une existence éphémère. Cependant le succès des recueils du continent était trop éclatant pour ne pas déterminer de nouvelles tentatives. Un libraire entreprenant, écrivain de quelque mérite , et déjà propriétaire de XAthenian Mercury, John Dunton eut, en 1698, l'idée de faire paraître un recueil mensuel composé d'emprunts faits au Journal des savants , à la Bibliothèque universelle et aux autres revues du continent. 11 le publia d'abord comme un supplément à son journal , puis comme un ouvrage à part , sous le titre de The complète Library. Mais la même idée était venue à un réfugié français, nommé Lecroze, qui fit paraître dix mois après Y Histoire des ouvrages des
1 Weekly Memorials : or an Account of Books lately set forth . with other Accounts relating to Learning; by Àuthority.
savànts1. Les deux publications rivales ne tardèrent point à être réunies en une seule. Interrompue quelque temps par la mort de Lecroze, Y Histoire des ouvrages des savants fut ressuscitée par Ridpath , mais sans arriver jamais à la popularité des recueils qu'elle pillait.
L'honneur d'avoir publié en Angleterre le premier recueil critique qui ait été composé exclusivement d'articles originaux appartient à un réfugié français , Michel de La Roche. Ses Mémoires de littérature, dont la première série s'étend de 1709 à 1714, et la seconde de 1725 à 1728, paraissaient par cahiers mensuels , sur le même plan que la Bibliothèque universelle; ils eurent plusieurs éditions. A l'imitation de Michel de La Roche, André Reid publia, de 1 728 à la fin de 1736, Y État présent de la République des Lettres. Mais il faut descendre jusqu'à 1749 pour trouver une publication périodique qui réponde complètement à l'idée qu'on se fait aujourd'hui d'une revue. C'est au mois de juin de cette année 1749 qu'un écrivain de mérite , justement estimé pour la droiture de son caractère et le libéralisme de ses opinions , Ralph Griffith fit paraître le premier numéro de la
1. TheHistory of the Works of Learned ; or an Impartial Account of Books lately printed in ail Parts of Europe -, with a particular Relation of the state of Learning in eacb Country ; done by sereral Hands.
Revue mensuelle1. Griffith dirigea le recueil qu'il avait fondé jusqu en 1809 , c'est-à-dire pendant cinquante-quatre ans : il eut pour successeur son fils que le mauvais état de sa santé contraignit à se retirer en 1826. La Bévue mensuelle n'a cessé sa publication qu'après 1840. Ce recueil embrassa dès le premier jour les sujets les plus divers : les sciences et la théologie aussi bien que la critique littéraire. Griffith s'était entouré de collaborateurs capables , et son recueil acquit très-vite de l'autorité. Les brochures politiques étaient pour la Revue mensuelle l'occasion d'articles dans lesquels elle défendait les principes des whigs avec beaucoup d'énergie : les livres de théologie lui servirent également de prétexte pour soutenir les opinions et les doctrines des dissidents. Elle eut pour contradicteur la Revue critique'1 , fondée à Londres en 1756 par un Ecossais, l'imprimeur Archibald Hamilton. Celui-ci avait été longtemps le principal employé de Strahan, le plus riche éditeur de Londres ; et il avait été en rapport avec la plupart des gens de lettres de l'époque. Il fut donc en état de recruter un personnel d'élite pour sa revue , dont il confia la
1. The Montly Retiew : a periodical work, giving an account, with proper Abstracts of, and Extracts from, thc new Books, Pamphlets, etc. As they corne out. By several Ilands. London, printed for R. Griffith, at the Dunciad in Paternoster Row.