The Literary Magazine, or Universal Pweview
vrages du même genre. A mesure que les revues se multipliaient, elles perdaient de leur autorité. Les libraires n'avaient pas été sens remarquer l'influence qu'un compte rendu favorable exerçait sur le débit d'un livre; et peu à peu les principaux éditeurs de Londres, au lieu de solliciter des articles dans les recueils existants, trouvèrent plus commode d'avoir une revue à eux , uniquement consacrée à faire valoir les ouvrages qu'ils publiaient. Il leur suffisait de prendre à leurs gages quelque gradué d'Oxford ou de Cambridge qui se chargeait de rédiger les articles sur le ton et dans la mesure qu'on lui indiquait. Mais le public, se laisse tromper moins aisément qu'on ne pense, et cette corruption de la critique eut pour effet d'ôter tout crédit aux revues. Ce genre d'ouvrage eût été complètement délaissé par les lecteurs, s'il ne s'était produit tout à coup une réaction salutaire , mais dont le signal ne devait pas partir de Londres ; il devait venir d'une ville où d'inutiles efforts avaient déjà été faits pour fonder des recueils littéraires. En 1755, quelques hommes de mérite s'étaient associés à Edimbourg pour établir une revue trimestrielle. La liste des collaborateurs comprenait presque tous les amis de Hume , à savoir Adam Smith , Robertson, Blair, le docteur Jardine. Au bout de quelques numéros, les auteurs renoncèrent d'un commun accord à leur publication , à cause de la surveillance jalouse que le
clergé presbytérien exerçait sur toutes les œuvres de l'esprit , et qui avait été en 1754 jusqu a provoquer des poursuites contre Hume et contre lord Kames. En 1773, Gilbert Stuart et William Smellie entreprirent une publication qui devait réunir les caractères d'un Magazine et d'un recueil critique , YEdinburgh Magazine and Review. Les démêlés que leur valut cette tentative les déterminèrent à y renoncer au bout de trois ans. C'étaient là de funestes présages * pour une entreprise nouvelle ; mais ils furent heureusement démentis par l'événement.
Un petit appartement au dernier étage d'une vieille maison de la place de Buccleugh réunissait quelquefois, dans les deux ou trois premières années de ce siècle, cinq ou six jeunes gens dont le plus âgé n'avait pas trente ans. Le maître du logis était le fils du sous-greffier de la cour des sessions, c'est-à-dire du tribunal le plus élevé d'Écosse. Né en 1773, il avait commencé ses études au collège d'Edimbourg et les avait complétées à l'université de Glasgow ; puis, après un court séjour à Oxford, vaincu par l'ennui et le mal du pays, il était revenu définitivement à Edimbourg en 1794 pour y prendre la carrière du barreau.
Il est malaisé à un jeune avocat de se faire une clientèle , et Francis Jeffrey, inconnu , sans amis , sans protecteurs , en fit la dure expérience. Il avait contre lui son extrême jeunesse, sa petite taille, son
air éveillé, sa gaieté naturelle, qu'on prenait pour de la légèreté de caractère , la prononciation anglaise qu'il avait rapportée d'Oxford, et un peu de recherche dans le langage. Tous ceux qui le connaissaient familièrement l'aimaient et le prisaient trè6-haut; mais les étrangers ne se sentaient point prévenus en sa faveur. Les causes étaient donc loin d'abonder, et plusieurs années s'écoulèrent avant que le jeune avocat pût se suffire à lui-même. Cette situation lui était d'autant plus pénible, qu'il avait le goût de l'indépendance, et qu'il était amoureux d'une de ses cousines, aussi pauvre que lui. Or il était impossible de songer à se marier avant d'avoir un revenu assuré. Aussi sa correspondance respirait- elle presque toujours le découragement.
La session qui vient d'être close, écrivait- il à son frère, n'a presque point ajouté à mes profits, à ma réputation et à mes espérances; et quoique je n'aie pas plus à nte plaindre que les autres débutants de mon âge, je la vois se terminer sans impatience d'en commencer une autre, et sans me flatter qu'à la fin de celle-là mes idées seront beaucoup plus gaies. Je voudrais trouver quelque occupation qui me permît de me suffire par mon travail. Mais se trouver dans la position de quelqu'un qui demande ta charité, vouloir travailler, attendre la besogne et demeurer oisif faute d'occupation, voilà le mal commun à toutes les professions qu'on appelle libérales ; voilà ce qui les rend moins indépendantes que toute autre carrière. La situation des affaires dans notre pays, la violence extrême et l'animosité avouée du parti qui est au pou-
voir, et dont la jalousie s'étend à tout et pèse sur toutes les professions, tout achève de rendre l'avenir peu encourageant pour quelqu'un qui abhorre l'intolérance, et ne se résout point à cacher son mépris pour elle.
A ce moment, le contre-coup de la révolution française se faisait sentir dans toute sa force d'un bout de l'Angleterre à l'autre. Le parti tory était en possession du pouvoir et se faisait un argument des excès commis par les révolutionnaires français pour condamner tout désir de réforme , pour stigmatiser comme subversive toute opposition au gouvernement. Chaque élection décimait le parti whig, qui se voyait réduit à une imperceptible minorité dans la Chambre des communes. Les opinions libérales, reniées peu à peu par la masse du public anglais, et persécutées par le gouvernement , trouvaient à Edimbourg un favorable accueil. Les beaux jours de l'université d'Edimbourg allaient finir; mais toutes les mémoires étaient pleines des grands enseignements qui y avaient retenti. Quelques-uns des professeurs, et notamment Dugald Stewart et Playfair, restés fidèles aux convictions de toute leur vie , un avocat éminent, Henry Erskine, et quelques hommes distin gués par leurs talents et leur position, formaient un petit noyau autour duquel se groupaient beaucoup de jeunes avocats. L'ardeur des études philosophiques et littéraires, et les préoccupations politiques avaient
fait naître à Edimbourg plusieurs sociétés de discussion, où les jeunes gens allaient débattre les grandes questions qui agitaient alors tous les esprits. La plus florissante de toutes était la Société spéculative, qui existe encore aujourd'hui, et dans laquelle Jeffrey se fit admettre aussitôt après son débat au barreau. La plupart des membres de la Société apportaient dans les discussions plus d'ardeur et de vivacité d'esprit que de connaissances réelles; les mieux doués y déployaient l'esprit de recherche et l'habileté à s'approprier les faits. Le nouveau venu se fit tout aussitôt remarquer par l'éclat de son imagination, par la facilité et l'exquise élégance de son élocution : d'autres avaient plus de force et de portée dans la pensée, aucun n'avait un esprit plus juste, une logique plus difficile à dérouter, plus de promptitude et de pénétration à mettre en lumière le vice d'une argumentation.
Jeffrey gagna promptement l'amitié des membres les plus distingués de la Société spéculative, et l'on tenait chez lui de petites réunions. Là venaient Walter Scott, Francis Horner, qui devait acquérir dans la Chambre des communes une grande autorité en matière de finances et d'économie politique , et qu'une mort prématurée empêcha seule d'arriver aux honneurs, John Allen, Brougham, et un jeune ministre nommé Sidney Smith , qui se trouvait à Édim-
bourg par hasard. A peine entré dans les ordres , il avait été envoyé comme vicaire dans un village aux environs de Salisbury. Le principal propriétaire du lieu s'était pris d'un goût très-vif pour lui, et lui avait demandé d'accompagner son fils à l'université de Weimar. La guerre ayant éclaté en Allemagne, force avait été aux voyageurs de s'arrêter à Édimbourg, et Sidney Smith était devenu l'un des orateurs de la Société spéculative, en attendant qu'il devînt un des plus spirituels et des plus charmants écrivains de l'Angleterre.
Au printemps de 1802 , ils étaient tous réunis un soir chez Jeffrey, qui, perdant patience, venait de se marier, en se remettant sur la Providence du soin de faire marcher ses affaires de ménage et d'équilibrer son budget. Le temps était affreux, le vent soufflait avec force et la grêle battait les carreaux ; on s'était serré autour du foyer dans le salon , dont l'ameublement tout entier avait coûté 17 guinées au jeune ménage ; on causait politique avec l'ardeur de la jeunesse, et l'on exprimait en petit comité des opinions beaucoup plus libérales qu'il n'était alors bienséant de les avoir. Sidney Smith se prit à dire qu'ils devraient bien fonder une Revue. Ils étaient un certain nombre de jeunes gens bien instruits , avec des aptitudes diverses, tous maîtres de leur temps ; rien ne devait être plus aisé que d'alimenter un recueil pério-
(H que, dans lequel chacun traiterait les matières qui lui étaient le plus familières; et Siriith se mit à distribuer les rôles. L'idée fut accueillie avec enthousiasme, on plaisanta à l'infini sur les tempêtes que l'œuvre projetée ne manquerait pas de soulever, tempêtes plus sérieuses que celle qui sévissait au dehors : et Smith fut proclamé sur-le-champ rédacteur en chef. Il proposa pour devise du futur recueil un bout de vers de Virgile : Tenui musam meèttamur mena. Cette devise était trop modeste et trop sincère pour être acceptée ; et quelqu'un ayant rencontré enfeuilletant un livre ce vers dePublius Syrus : Judex dantnatur CU7ÏI 710C671.S absolvitur, cette grave sentence fut adoptée par acclamation, comme l'épigraphe de la Revue à naître* « Pas un de nous, disait franchement Sidney Smith, n'avait jamais lu un seul vers de Publius Syrus. » Quoi qu'il en soit de l'anecdote, l'épigraphe choisie exprimait à merveille l'idée-mère qui présidait à la fondation de la Revue Edimbourg. Cette idée, c'était la guerre aux mauvais livres et aux mauvaises lois; c'était le sentiment de la responsabilité qui pèse sur les honnêtes gens, lorsque ceux-ci n'ont pas le courage de leurs opinions et n'infligent point à ce qui est mal la réprobation qu'il mérite.
Dans la préface qu'il a mise quarante ans plus tard en tête du recueil de ses principaux articles , Jeffrey a fait connaître lui-même quel esprit animait
ses collaborateurs an débnt , et a rappelé avec un orgueil légitime l'influence considérable que la Revue d'Èdimbourg a exercée sur Y esprit public.
Dès sa naissance, on le sait, la Bévue d'Èdimbourg visait très-haut ; elle ne voulait pas se restreindre à l'humble tâche de prononcer sur le mérite littéraire des ouvrages, elle prétendait approfondir les principes sur lesquels ses jugements s'appuieraient , et exposer des vues larges et originales sur les questions soulevées par ces ouvrages. En résumé, il est, je crois, aujourd'hui généralement admis qu'elle a atteint le but qu'elle se proposait. Un certain nombre de fautes et d'étourderies saillantes ont été commises ; on s'est laissé entraîner à des écarts par l'esprit de parti, par la présomption, par un goût trop marqué pour la sévérité. Néanmoins, on ne refusera pas à la Revue d'Èdimbourg le mérite d'avoir, sur les grandes questions qui préoccupent l'esprit humain , familiarisé le public avec des spéculations plus élevées, des vues plus profondes et plus larges que celles auxquelles il était habitué; on accordera qu'elle a augmenté l'influence des recueils périodiques, non-seulement en Angleterre, mais dans presque toute l'Europe, qu'elle a agrandi le cercle du public auquel cette sorte d'écrits s'adresse, et a développé chez lui le goût de la forte nourriture qui lui était offerte alors pour la première fois.
Edimbourg était alors merveilleusement propre à devenir le berceau d'un recueil littéraire. On aurait pu trouver à Oxford ou à Cambridge un nombre égal d'hommes instruits et capables de tenir une plume; mais la revue nouvelle aurait porté l'empreinte des mœurs et des idées universitaires ; on au-
rait eu un recueil savant, composé avec soin et méthode, rédigé avec une élégance uniforme, mais que les matières académiques et l'érudition auraient peu à peu envahi au préjudice des questions du jour, et qui n'aurait eu aucune action sur la société contemporaine, faute d'en refléter les idées et les passions. L'Ecosse , à cê moment, pouvait, même sous le rapport de l'érudition, prétendre à la supériorité sur l'Angleterre. Hume, Adam Smith, Hutcheson, Reid, Dugald Stewart , Ferguson , Robertson , Blair , toute cette pléiade de penseurs et de lettrés qui avaient jeté tant d'éclat sur ce petit pays dans la seconde moitié du xviii* siècle, avaient formé de nombreux disciples. Ville d'études et de science, Edimbourg avait sur Oxford et Cambridge l'avantage d être en même temps une capitale. On n'y était point perdu dans la foule comme à Londres ; les affaires, l'industrie et la politique n'y absorbaient pas les esprits ; mais il s'y trouvait assez de mouvement et d'activité pour qu'on y fut à l'abri des vues étroites et des préjugés de petite ville. Beaucoup de grandes familles du pays y passaient leur hiver, attirées par l'agrément d'une société élégante et polie ; les cours de justice, le barreau, les écoles, les cercles de la haute société y constituaient un public d'élite qui avait les lettres singulièrement en honneur , et dont le jugement pouvait servir de guide aux écrivains. La nécessité de con-
tenter ce public difficile imposait aux fondateurs de la Bévue d'Edimbourg des efforts salutaires.
Ils avaient, du reste, le champ libre : il n'existait en Ecosse aucun journal de quelque valeur, et quant aux revues anglaises, elles étaient de pures spéculations de librairie. Chaque éditeur un peu important de Londres était propriétaire d'une revue , qu'il faisait rédiger par une couple d'écrivains à gages, et qui contenait l'analyse et surtout l'éloge des ouvrages publiés par la maison. Les fondateurs de la Berne d'Edimbourg avaient donc l'avantage de l'indépendance : ils avaient, de plus, le talent, l'ardeur littéraire , la passion politique , et cette confiance de la jeunesse qui fait faire des miracles. Encore ignorés, étrangers à toute coterie , jugeant sous le voile de l'anonyme des écrivains qu'ils ne connaissaient que par leurs livres, ils apportaient dans la critique une liberté d'esprit et une franchise qui auraient suffi à assurer le succès de l'entreprise. Enfin, le libéralisme de leurs opinions, alors que la politique tory ne trouvait plus de contradicteurs, était une nouveauté aussi surprenante qu'inattendue.
Le premier numéro, après plusieurs ajournements successifs, parut le 10 octobre 1802. Il contenait sept articles de Sidney Smith, quatre de Horner, quatre de Brougham et cinq de Jeffrey, dont un sur Mounier et l'influence de la révolution française.
Laissons un savant magistrat, lordCockburn, qui débutait à ce moment au barreau, raconter l'impression produite par le nouveau recueil :
L'effet fut électrique. Loin que les écrivains, comme bien de» gens en avaient l'espoir, se fussent épuisés par leur premier effort, la commotion s'accrut à chaque nouveau coup qu'ils portèrent. A moins d'avoir vécu dans ce temps et au milieu môme de ces événements, il est impossible de se figurer et presque de comprendre l'impression produite par le nouveau recueil, ni l'anxiété avec laquelle tous ses mouvements étaient suivis. C'était le renversement immédiat et complet de tout ce qu'on avait vu jusqu'alors en fait de revues. Tous les vieux narcotiques de la presse furent tués du coup. Le savoir qui éclatait dans la Revue , le talent, la vigueur, le style, l'indépendance des écrivains, tout cela était une nouveauté; et ce qui ajoutait à la surprise générale, c'était de voir un recueil si plein de vie et d'actualité naître tout à coup dans un lieu reculé du royaume. Les partis l'envisagèrent bien vite de façon différente. Ce qui était littérature, économie politique et science pure fut généralement admiré. Beaucoup d'hommes réûéchis, étrangers aux passions des partis et plus préoccupés des progrès de l'esprit humain, craignaient que la guerre et les perturbations politiques ne ramenassent les âges d'ignorance : ils furent charmés de voir apparaître un recueil qui semblait devoir offrir aux gens de talent un précieux dépôt pour leurs efforts en faveur de la philosophie. Les opinions politiques de la Revue la firent accueillir de tout un parti comme le comble de l'abomination : on pronostiqua avec conûance qu'une publication aussi scandaleuse ne pourrait vivre; on affecta de la tourner en ridicule, et les injures ne tarirent pas sur le compte de ses audacieux auteurs. Du côté opposé, la Revue fut saluée
comme l'aurore de jours meilleurs. On ne s'applaudissait pas
seulement de voir les principes du parti défendus avec intelligence et talent, on était rempli d'une espérance plus haute : l'espérance que la voix de la raison pourrait être entendue. Ni les auteurs de la Revue, ni ses admirateurs les plus ardents, ne soupçonnaient la brillante carrière qu'eue allait parcourir : personne ne pouvait prévoir ni sa longue durée, ni l'influence considérable qu'elle exercerait sur les immenses réformes qui ont modifié les opinions et les institutions de l'Angleterre. On ne voyait encore en elle qu'un organe de l'ordre le plus élevé, fondé pour discuter avec indépendance et talent toutes les questions dignes d'être débattues : ou ne pouvait prévoir la grandeur de sou rôle futur.
Dans une lettre à son frère, Jeffrey donne luimême la liste de ses principaux collaborateurs :
Je ne pense pas que vous connaissiez un seul de mes complices : il y a d'abord le sage Horner, que vous avez vu, et qui vient de partir pour le barreau de Londres avec la résolution de devenir lord-chancelier; Brougham, un grand mathématicien, qui vient de publier un livre sur la politique coloniale de l'Europe; Sidney Smith et Pierre Elmsley, deux savants ecclésiastiques d'Oxford, pleins de gaieté et de savoir ; mon excellent petit sanscrit Hamilton ; Thomas Thompson et John Murray, deux avocats spirituels, et une douzaine de collaborateurs accidentels, dont les plus distingués sont le jeune Watt, de Birmingham, et Davy, de l'Institution royale. Nous vendons déjà 2500 numéros, et nous espérons vendre le double dans six mois, si l'on nous fait mousser un peu.
Les fondateurs de la Bévue avaient traité avec le libraire Constable, qui devait se rembourser des frais
Digitiz
d'impression sur le produit de la vente des exemplaires. Comme ils faisaient une œuvre de parti et non une spéculation, il ne leur était pas venu à l'esprit qu'ils pourraient tirer profit de leur travail , et ils avaient fait abandon des articles qu'ils avaient fournis pour les trois premiers numéros. Le succès de la Bévue et la nécessité d'assurer à la publication une parfaite régularité amenèrent un changement indispensable. On ne pouvait attendre de collaborateurs volontaires une suffisante exactitude. Constable, désireux de garder le privilège de l'impression, offrit de donner 200 livres sterling, par an, à celui qui se chargerait des fonctions de rédacteur en chef, et de laisser à sa disposition une somme qui lui permît de rémunérer libéralement ses collaborateurs. Sidney Smiîh venait de retourner en Angleterre ; Horner et Brougham se préparaient à l'y rejoindre. La rédaction en chef fut offerte à Jeffrey, qui était fixé à Edimbourg, et qui, dans cette situation, où il devait rencontrer la réputation et la fortune , ne vit d'abord qu'un moyen de faire vivre sa famille et de poursuivre sa carrière d'avocat.
Alors commencèrent pour lui les tribulations inséparables du métier de rédacteur en chef : au début , ses amis et lui étaient pleins d'ardeur ; mais ce beau feu s'était bien vite ralenti ; les travaux que chacun poursuivait , les obligations de la carrière qu'il avait
embrassée / souvent un peu de paresse, venaient se mettre à la traverse des promesses les plus solennelles, et paralyser les meilleures résolutions. Il fallait battre incessamment le rappel pour ramener au bercail les collaborateurs récalcitrants ; il fallait supplier et gronder tour à tour pour obtenir de quoi compléter chaque numéro.
Je suis sûr, écrivait Jeffrey à Horner , que la vue de mon écriture est aussi terrible pour vous que les trois mots écrits sur la muraille le furent pour Balthazar ; et je dois vous dire tout de suite que je vous écris surtout pour vous gronder. De fait, j'ai le droit de vous gronder, non-seulement parce que je suis le maître à qui vous devez obéissance, mais parce que j'ai moi-même envoyé cinquante pages à l'impres?ion avant de vous en demander une seule. Apprenez donc où nous en sommes. Brown a failli mourir de la grippe et on lui défend d'écrire à raison de l'état de sa poitrine. John Thompson se meurt d'un rhume, et on lui défend d'écrire s'il ne veut risquer sa vie. Brougham passe son temps à flâner dans les rues avec les fils de Bélial, ou à corriger les épreuves de son livre, se reposant de tout sur le coup de collier qu'il donne dans la dernière semaine , et sur les articles des oisons sans plumes qui viennent piailler sous ses ailes. Elmsley lui-même, le sage et consciencieux Elmsley, a demandé d'être libéré de ses engagements. Thomas Thompson refuse de tenir les siens avec la plus grande candeur et de la meilleure grâce du monde. Maintenant, si, vous aussi, vous me manquez de parole, je serai tenté de désespérer de la république.
Ces collaborateurs , si inexacts, étaient en même
temps très-indociles : ils se donnaient pleine carrière dans leurs articles , sans souci des cris de haro que leurs hardiesses soulevaient contre la Revue, et Jeffrey, sur qui retombaient tous les reproches, se bornait à invoquer son impuissance :
Vous dites, écrivait-il à un ami , que nous devenons par trop factieux. J'en tombe d'accord, et j'en suis aussi mortifié que personne. Mais vous avez raison de l'attribuer à mon peu d'autorité et aux privilèges excessifs de quelques-uns de mes sujets. Je suis tout au plus un monarque féodal, et mon trône est dominé par les cimiers orgueilleux de mes nobles. Pourtant je rends les éd.ts les plus dignes d éloges, je recommande la modération et la bonne foi, et j'espère, avec le temps, obtenir quelques résultats. Un grain d'aristocratie dans le caractère m'empêche de recourir à l'expédient ordinaire de fortifier mon pouvoir par une alliance avec les classes inférieures; mais je donnerais gros pour quelques capitaines d'habitudes plus pacifiques et plus disciplinées.
Jeffrey, du reste, regrettait moins qu'il ne le disait cette ardeur un peu intempérante de ses collaborateurs. Il serait aisé de le prouver par quelques-unes de ses lettres. Il croyait, non sans raison , qu'un recueil périodique n'est pas assujetti à la même sévérité d'allures qu'un livre écrit à tête reposée. Un peu de vivacité et même de passion lui semblaient d'utiles défauts : c'était par là qu'on ranimait les esprits , qu'on s'emparait de l'opinion et qu'on entraînait malgré eux ses amis dans la bonne voie. Lui-même avait
toutes les qualités qu'on peut souhaiter chez un rédacteur en chef : une vaste et solide instruction , une mémoire imperturbable qui lui rappelait sans hésitation et sans effort tout ce qu'il avait lu ou entendu, beaucoup de sagacité et de pénétration, une justesse infinie d'esprit, une grande promptitude à saisir toutes les questions , une certaine ardeur de caractère qui, jointe au jugement, lui permettait d'unir la vigueur à la modération et l'initiative à la prudence. C'est grâce à la réunion de toutes ces qualités que la Berne d'Édimbourg devint entre ses mains un admirable instrument de polémique, et exerça sur l'opinion publique une influence décisive. Lorsqu'elle commença d'être publiée , les catholiques n'étaient point émancipés , l'acte du test et l'acte des corporations étaient encore en vigueur ; les lois sur la chasse conservaient toute leur rigueur féodale; la jurisprudence criminelle, les lois sur les débiteurs, sur les coalitions d'ouvriers, sur les élections , étaient indignes d'un pays libre , la traite des nègres était non-seulement tolérée, mais en honneur. La Revue d'Édimbourg aborda successivement ces questions sans violence, mais avec hardiesse, et elle gagna tous les procès qu'elle porta devant le tribunal de l'opinion. C est le témoignage que lui rend lord Cockburn 1 :
1. Lifo of lord Jeffrey, with a sélection from his correspondance. By lord Cockburn. Tome Ier, page 299.
S'il est un seul homme, dit-il, qui pense que la situation du peuple anglais, ses institutions et sa politique étaient meilleures en 1802 qu'en 1829, et qui, s'il le pouvait, serait prêtà revenir de trente ans en arrière ; celui-là, sans aucun doute, ne doit aucune reconnaissance à la Revue d'Edimbourg. Mais quiconque s'applaudit de la suppression des entraves, du progrès accompli dans tous les sens, et de l'élévation générale de l'esprit public, doit reporter ces conquêtes à l'énergie et à l'intelligence de cette publication, non que beaucoup de ces changements et peut-être tous, ne se fussent réalisés, quand même la Revue n'aurait jamais existé, car ils découlaient naturellement des progrès d'une nation libre ; mais ils ne se seraient certainement accomplis ni avec tant de promptitude, ni avec tant de sécurité. On citerait à peine un seul des abus détruits, qui, défendu comme il l'était, n'aurait pu se perpétuer longtemps, ni un seul des principes qui ont triomphé, dont l'application n'eût été différée au milieu de mille dangers, sans la vigueur et le talent que la Revue déploya si à propos. Elle a été le champion avoué des mesures, des principes, des idées qui ont triomphé en Angleterre; et l'honneur de la victoire ne saurait être refusé à qui sut préparer les soldats pour le combat.
La liste des collaborateurs de Jeffrey explique comment l'action de la Berne d'Edimbourg put être si
considérable sur l'opinion publique. Outre ceux que nous avons déjà nommés, les principaux furent : pour les sciences, Thomas Brown, John Playfair , Leslie, Wilson; pour l'économie politique, Malthus, James Mill et Mac Culloch; pour la philosophie, Macintosh, sir William Hamilton; pour là politique, Wil-
berforee et lord Melbourne ; pour la littérature , Moore, Coleridge, Thomas Campbell; pour l'histoire, Hallam , Macaulay et Carlyle. On n'avait jamais vu une pareille réunion de talents mis au service d'une même cause; et le plus bel éloge qu'on puisse faire de Jeffrey, c'est de rappeler l'unanimité avec laquelle tant d'écrivains de mérite reconnaissaient et proclamaient à l'occasion sa supériorité.
A part quelques excursions dans le domaine de la politique et de la philosophie, Jeffrey s'en tenait généralement à la critique littéraire , et surtout à la critique des poëtes. Le recueil de ses articles forme, sous ce rapport, comme une histoire de la poésie anglaise. Burns, Campbell, Scott, Byron, Moore, Rogers, Southey, Wordsworth, à leur début ou à la fin de leur carrière, ont senti sa férule. Il ne s'interdisait pas non plus d'aller chercher à l'étranger le sujet d'utiles comparaisons. Les poëtes italiens et français, sans parler des auteurs de l'antiquité, lui étaient aussi familiers que les écrivains de son pays. D'un goût sûr mais sévère, et s'entretenant assidûment dans la pratique et l'admiration des maîtres, il a été accusé de n'être pas toujours juste pour ses contemporains. Il a traité avec une extrême sévérité les poëtes lakistes; et cependant il est mort l'ami de Wordsworth , et Southey a été le premier à dire que ceux-là seuls de ses ouvrages survivraient qui avaient
obtenu le suffrage de Jeffrey. Byron, après avoir répondu par une satire violente à la critique dont son premier ouvrage avait été l'objet, fit amende honorable , et ne cessa de protester en toute occasion de son estime pour le caractère de Jeffrey, et de sa confiance dans ses jugements littéraires. Il en est de même de Moore, qui , après avoir provoqué le directeur de la Revue en duel , se lia étroitement avec lui et demanda à devenir son collaborateur.
Jeffrey a écrit dans la Revue d'Edimbourg, pendant les vingt-sept années qu'il en a été le directeur, environ deux cents articles. Si l'on calcule ce que ces deux cents articles, sur toute espèce de sujets, représentent de lectures et de recherches , on sera effrayé du travail qu'ils ont <lû coûter à leur auteur. Cependant, ni cette collaboration laborieuse, ni les fatigues de la rédaction en chef, ni une correspondance incessante avec des écrivains dispersés sur tous les points de l'Angleterre, n'empêchèrent Jeffrey de poursuivre ses études de droit , et d'obtenir de grands succès au barreau. Il se plaça au premier rang par son savoir * autant que par son talent de parole, dont ses compatriotes étaient justement fiers. En 1829, l'ordre des avocats l'élut pour son doyen. Jeffrey pensa que la dignité de chef d'une grande corporation juridique, dans un pays où la magistrature et le barreau sont entourés d une si haute considération , n'était pas
compatible avec les fonctions de directeur d'un recueil politique : il remit entre les mains de M. Macvey Napier la rédaction en chef de la Revue d'Edim bourg. Bientôt les événements politiques ne lui permirent même plus d'écrire *.
Jeffrey s'est rendu à lui-même ce témoignage, que dans ses appréciations des œuvres de l'esprit, il avait toujours cherché à faire triompher non-seulement les idées qui lui paraissaient les plus justes en littérature, mais celles qui lui semblaient les plus saines au point de vue de la morale. La cause de la vertu lui paraissait inséparable de celle du goût. C'est le propre des âmes élevées de ne jamais perdre de vue ces grandes idées de justice, de devoir et d'obligation morale qui sont à la fois l'honneur et le salut de l'humanité; et les règles sévères que Jeffrey imposait aux autres , il était le premier à les suivre dans sa conduite. Lord Cockburn, en terminant l'histoire de sa vie, lui rend ce bel hommage :
Ce qui distinguait Jeffrey, c'était moins la possession d'une qualité éminente, que la réunion de plusieurs des plus précieuses. La vivacité de l'intelligence, loin de l'égarer, comme il arrive souvent, s'alliait chez lui à une grande sûreté
1. Jeffrey fit partie du ministère de lord Grrey, comme lord adcocate, c'est-à-dire comme chef du ministère public en Ecosse. En 1834, il fut nommé juge à la cour des sessions à Edimbourg. Il est mort sur sou siège de magistrat en janvier 1850 , à l'âge de 77 ans.
de jugement ; et il unissait de hautes facultés de raisonnement à une imagination pleine de grâce et de vivacité. Il n'était pas ce qu'on appelle érudit, mais son savoir était étendu, et, en fait de littérature, de politique et de philosophie morale, il était profond. Un goût délicat et exquis, et continuellement exercé, fut à la fois, pour lui, la source des plus vives jouissances et d'un talent critique sans égal. Mais le charme particulier de son caractère résidait dans l'union delà supériorité intellectuelle à la beauté morale. Son honneur était au-dessus de toutes les tentations que le monde pouvait employer contre lui. Les joies du cœur étaient nécessaires à son existence, et il les plaçait au-dessus de tout, excepté du contentement de la conscience. Il a passé la plus grande partie de sa vie au milieu des luttes littéraires et politiques, sans qu'un seul mauvais sentiment vînt refroidir son cœur, même pour ceux qu'il combattait. Malgré sa gaieté et sa prudence naturelle, il ne montra jamais ni indifférence ni lenteur dans l'accomplissement d'un devoir et d'un acte d'obligeance. Et ce n'était point là le pur effet d'un caractère bienveillant, c'était une bonté réfléchie chez un homme résolu, et les luttes de la vie ne la rendaient que plus active.
M. Macvey Napier ne se montra point indigne de succéder à Jeffrey; et la collaboration de Macaulay , d'Hazzlitt et de Charles Buller maintint la Revue d'Edimbourg à la hauteur où ses fondateurs l'avaient élevée. A la mort de M. Napier , on ne crut pouvoir remettre la rédaction en chef en de meilleures mains qu'en celles du gendre de Jeffrey, M. William Empson, professeur de droit civil à Haileybury (1).