Haileybury est une sorte d'école normale, fondée par la
M. Empson était un jurisconsulte de mérite, un homme de tact et de sens , mais un écrivain un peu lourd. On l'accusa de faire la part trop grande à la politique et à ses études de prédilection ; et de négliger beaucoup la littérature proprement dite et la critique. Est-ce à cette préférence donnée à l'utile sur l'agréable qu'il faut attribuer le refroidissement du public pour la Berne d Édimbourg , qui a incontestablement perdu dans ces dernières années de sa popularité et de son éclat? M. Empson est mort presque subitement en décembre 1852, par suite de la rupture d'un vaisseau. Il a été remplacé momentanément par lord Monteagle; la direction de la Revue est aujourd'hui entre les mains de M. Reeves qui a longtemps appartenu au Times.
Au nombre des premiers collaborateurs de la Revue d' Edimbourg se trouvait Walter Scott, plus âgé que Jeffrey de deux ou trois ans, son confrère au barreau, et son ami. Walter Scott venait de débuter avec éclat dans la carrière poétique par la publication du Lai du dernier Ménestrel , lorsque Jeffrey lui fit part de la fondation de la Revue et lui demanda son concours. Le poëte entra dans les idées de Jeffrey avec
Compagnie des Indes pour former des fonctionnaires de Tordre civil. La chaire de M. Empson avait été occupée avant lui par Malthus et Mackintosh.
cette ardeur qu'il apportait en toute chose : la Bévue d'Êdimbourg n'eut pas de partisan plus enthousiaste, de prôneur plus actif, et, pendant quelques années de collaborateur plus zélé. Le numéro d'octobre 1803 contient deux articles de sa façon, l'un «avYAmadis de Gaule , de Southey, l'autre sur les Chroniques de la l^oeuie écossaise, de Sibbald; et il n'est presque aum cun des numéros suivants où Ton ne trouve quelques pages échappées à cette plume infatigable (1). Nonseulement Walter Scott écrivait pour la Revue, mais il lui recrutait des rédacteurs : il pressa vivement Southey d'y collaborer, l'exhortant à prendre en patience les critiques dont ses poëmes de Madoc et de Thalaba avaient été l'objet. Mais ce beau feu ne tarda point à s'amortir, puis à se changer en hostilité. Walter Scott descendait d'une famille qui s'était compromise et ruinée au service du prétendant ; son éducation, ses idées, ses relations sociales le rattachaient au parti tory; il avait pour amis personnels et pourpro-
1 . Voici pour les curieux la liste des articles fournis à la Revue <T Edimbourg par Walter Scott. Il prit pour sujets, en 1804, la vie de Chaocer par Godwin; les spécimens de l'ancienne poésie anglaise d'Ellis, la vie et les œuvres de Chatterton. En 1805, l'édition de Spenser par Todd ; le Fleetwood de Godwin -, l'authenticité des poëmes d'Ossian; la traduction de Froissart par Johnes; les voyages d'agrément du colonel Thornton ; et enfin quelques livres de cuisine sur lesquels il fit un article plein d'esprit et de gaieté. En 1806 et 1807, les poésies de William Herbert; les vieilles chansons anglaises et les Petites misères de la vie humaine.
tecteurs les Dundas, les Colquhouu , qui occupaient des positions considérables dans le gouvernement et dans l'administration locale. Aussi avait-il épousé les opinions des tories avec toute la vivacité et tout l'emportement d'un caractère passionné ; il poussait surtout au dernier point la gallophobie dont était atteinte à ce moment la majorité du public anglais; et il ne se guérit jamais complètement de cette antipathie pour tout ce qui était français. Malgré ses occupations littéraires, malgré ses fonctions juridiques, il cumulait deux commandements dans la milice, l'un comme quartier-maître des chevau-légers d'Édimbourg, l'autre comme shérif de la forêt d'Ettrick, et il consacrait le meilleur de son temps à faire faire l'exercice aux miliciens, et à surveiller l'armement des côtes. La Revue d'Édimbourg, au contraire, était favorable à la paix qui seule pouvait amener le triomphe des idées libérales; et, pour rendre la paix possible, elle s'attachait à combattre les préventions nationales contre le gouvernement français, et à démontrer l'inutilité des efforts entrepris pour le renverser. La Revue en outre plaidait pour l'émancipation des catholiques , que Scott repoussait au nom de la politique, sinon au nom de la foi protestante. On ne pouvait différer plus complètement : aussi Southey s' étant défendu d'écrire dans la Revue sur ses opinions politiques, Scott lui répondit : » Je comprends à merveille vos scrupules, et
pour ma part, je déteste autant que possible la ligne politique que la Revue a adoptée : elle me paraît, même à leur point de vue, cruellement imprudente. Qui a jamais pensé rendre service à un homme engagé dans une lutte dangereuse, en lui prouvant qu'il doit nécessairement être battu ; et quel effet peut avoir un semblable langage, sinon d'accélérer l'accomplissement de la prophétie? » Scott n'épargna ni les remontrances ni les prières pour obtenir que la Bévue d'Edimbourg modifiât sa ligne de conduite, il ne put rien gagner ; les articles politiques étaient confiés à Brougham, alors dans la fougue de ses vingt-cinq ans, et qui, loin de chercher à tempérer parla prudence de l'expression la hardiesse de ses idées, ne reculait devant aucune témérité de langage, et se plaisait même à ajouter par la netteté un peu tranchante et la vivacité de son style à l'effet de son audacieuse polémique. Le succès stimulait son ardeur, et de trimestre en trimestre la couleur libérale de la Bévue ^Edimbourg s'accusait plus franchement. Scott demanda au moins qu'il lui fût permis de faire à son tour des articles politiques dans un sens différent; Jeffrey s'y refusa au nom de l'unité de doctrines que le recueil devait conserver. Scott insista alors pour que la politique fût bannie de la Bévue: laissons Jeffrey rapporter lui-même sa réponse :
Walter Scott fut directement informé de l'impossibilité d'exclure la politique des pages de la Revue. La prépondérance illégitime des articles politiques était de sa part le sujet de fréquentes remontrances ; et je me souviens fort bien que lorsqu'il me représentait la convenance de faire de la littérature le fonds du recueil et de n'accorder place qu'accidentellement à ces questions plus irritantes, je lui ai répondu à plusieurs reprises qu'avec l'influence politique que nous avions déjà acquise , on ne pouvait nous demander rien de pareil ; qu'une semblable conduite porterait un coup fatal à la popularité et à l'autorité de la Revue, même en matière de littérature. Une fois même, je suis tout à fait certain de m'être servi des paroles suivantes : t La Revue ne va que sur deux jambes ; la littérature, sans doute, est une des deux ; mais la politique est la jambe droite.1 »
Malgré cette différence d'opinions , Walter Scott n'eût peut-être point brisé avec la Revue d'Êdimbourg sans l'article de Jeffrey sur Marmion. Les critiques de Jeffrey sont presque toutes justes, et elles sont accompagnées d'éloges ; cependant on doit reconnaître que l'Aristarque aurait pu, sans manquer à ses devoirs envers le public, se montrer d'une impartialité moins cruelle vis-à-vis d'un ami d'enfance et d'un collaborateur. Jeffrey était attendu à dîner chez Scott,
le jour même où l'article parut2 ; il envoya le matin la revue à Scott avec ce billet :
1. Contributions to the Edinburgh Review by Francis Jeffrey. 2nd. Edition. Préface, pagexix.