Octobre
Constable de le rayer de la liste des abonnés : « La Revue, disait-il, avait adopté une ligne qui me rendait impossible de continuer d'y écrire ; maintenant il m'est impossible de continuer à la recevoir et à la lire. «
Scott ne pratiqua donc point, vis-à-vis de la Revue d'Édimbourg, ce pardon des injures qu'un an auparavant il avait prêché à Southey. Non-seulement il cessa d'y écrire , il lui suscita une concurrence. Il entretint le lord-avocat d'Écosse , John Campbell Colquhoun , et Robert Dundas, fils de lord Meiville, de l'influence dangereuse que la Revue d'Édimbourg acquérait sur les esprits, et de la nécessité de combattre cette influence au moyen d'un recueil établi sur le même plan que la Revue. Il en fit parler également à Canning ; et celui-ci, comprenant mieux que ses collègues du ministère l'importance de ne pas laisser les whigs se rendre maîtres de l'opinion publique, accueillit favorablement l'idée de fonder une revue tory, et fit proposer à Scott d'en prendre la direction. Scott déclina cette tâche, mais s'offrit à contribuer de sa plume et de ses conseils à la fondation du nouveau recueil. John Murray, qui venait de s'établir comme libraire à Londres , et qui devait devenir le premier des éditeurs anglais *, accepta avec empressement les
1. La mort de M. Murray, survenue en 1842, a provoqué un concert unanime de regrets de la part des gens de lettres anglais de tontes les opinions.
ouvertures qui lui furent faites de la part de Canning, et se rendit en Ecosse , en octobre 1808, pour conférer avec Walter Scott des mesures à prendre. Le résultat de cette entrevue fut l'organisation de la Quarterly Review (Revue trimestrielle). L'idée arrêtée en principe, Scott en pressa l'exécution avec une ardeur fiévreuse ; il se chargea d'enrôter des écrivains, de leur fournir des matériaux et des sujets, d'écrire lui-même des articles. Mais c'est à lui-même qu'il faut laisser raconter ses démarches et exposer ses idées. Il s'adressa d'abord à Georges Ellis, son ami et l'ami de Canning :
La Revue d'Edimbourg vous dit froidement: « Comme M. CobbetL, nous prévoyons prochainement une révolution dans le pays » ; et, en vérité, à force d'avilir la personne du souverain , d'exalter la force des armées françaises et l'habileté de nos ennemis , de soutenir que la paix (cette paix qui de leur aveu ne peut être obtenue qu'au prix de Phonneur) est indispensable au salut de l'Angleterre , je trouve que ces gens-là ont fait, depuis deux ans, tout ce qui était possible pour hâter l'accomplissement de leur prophétie. Cette revue s'imprime tous les trois mois à 9000 exemplaires, et aucune famille comme il faut ne peut se dispenser de la recevoir, parce qu'en dehors de la politique, elle contient les seuls articles de critique littéraire qui aient quelque valeur. Maintenant, combien, à votre avis, y a-t-il des lecteurs de cette revue qui soient en état de séparer la littérature de la politique ? Songez combien il y a de jeunes gens sur l'esprit desquels le caractère brillant et hardi de ce recueil peut produire une impression indélébile, et calculez les conséquences.
Je suis d'avis pourtant qu'il y a un remède au mal , et ce remède consiste à établir à Londres une revue, complètement indépendante de toute influence de librairie , sur un plan aussi libéral que la Revue d'Éditnbourg^ avec des articles littéraires aussi bons, et des principes anglais et constitutionnels. On m'a donné à entendre que M. William Gifford est disposé à prendre la direction d'un recueil de ce genre , et sur la prière du lord-avocat, je lui ai écrit une longue lettre à ce sujet. Si ce plan s'exécute, il va falloir que vous suspendiez votre fusil de chasse à la muraille pour reprendre votre vieille armure d'anti-jacobin, et frapper encore un de ces bons coups d'autrefois.
La lettre à Gifford, dont il vient d'être question, contient tout le plan de la Quarterly Review , elle indique l'esprit du recueil , elle en fait connaître les premiers rédacteurs ; elle appartient donc à cette histoire :
La grande réputation et la popularité de la Revue
d'Edimbourg tiennent surtout à deux circonstances. En premier lieu, elle est complètement à l'abri de l'influence des libraires, qui ont réussi à faire de presque toutes les autres revues desimpies feuilles d'annonces, destinées à faire mousser leurs livres. En second lieu, non-seulement elle rémunère largement les écrivains, mais le rédacteur en chef impose cette rémunération aux gens que leur rang et leur fortune rendent complètement indifférents aux questions d'argent. Le rédacteur en chef, je le sais, exige formellement que tout rédacteur reçoive le prix de ses articles ; il dit , à ce propos , que Pierre le Grand en travaillant aux tranchées recevait la paye, comme le commun des soldats. L'inflexibilité de cette règle fait tomber tous les scrupules et attache à la revue nombre
de personnes qui autrement auraient fait difficulté de toucher le prix de leur travail, et même d'autant plus qu'au fond cet argent leur aurait fait plaisir. Il y a bien des jeunes gens de talent et de bonne volonté qui sont charmés d'avoir un prétexte honorable de gagner quinze ou vingt guinées , et à qui il ne plairait guère d'être considérés comme des écrivains salariés. D'où je déduis ces deux principes : premièrement , que le recueil doit être indépendant de toute influence de librairie ; secondement , que les travaux des collaborateurs doivent être régulièrement et convenablement rétribués, et que la règle doit imposer à tout rédacteur de recevoir le prix de ses articles. John Murray , de Fleet-Street , jeune libraire riche et entreprenant , qui a beaucoup plus de bon sens et d'élévation dans les sentiments que la généralité de ses confrères, est venu me voir à Àhestiel,il y a quelques semaines: apprenant qu'il avait eu occasion de causer avec vous de ce qui nous occupe , je n'ai point hésité à lui faire part de mes vues ; et je l'ai trouvé dans des idées tout à fait libérales et satisfaisantes.
Le rôle de directeur est d'une telle importance que, si vous n'aviez consenti à vous en charger, toute l'entreprise, j'en ai peur, eût avorté. Le directeur doit, cela va sans dire, avoir plein pouvoir de choisir, d'abréger et de corriger les articles insérés dans la revue. Mais ce n'est pas tout. Comme il est personnellement responsable vis-à-vis du libraire de la publication , à époque fixe , d'un nombre déterminé de pages , il sera obligé de calculer en temps opportun le nombre d'articles dont chaque numéro devra se composer, et s'occuper d'obtenir ces articles des personnes les plus capables d'écrire sur tel ou tel sujet. C'est là une besogne tellement ennuyeuse, que je prévois avec plaisir que vous serez promptement obligé de renoncer à votre projet de ne rien écrire vousmême. En même temps, si vous voulez bien me permettre de
remplir l'office de chacal ou de pourvoyeur du lion, je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour vous aider dans cette partie désagréable des fonctions de directeur. Mais il y a quelque chose encore à faire, et de la dernière conséquence. Une des ressources du directeur de la Revue d'Edimbourg, un des moyens qu'il emploie pour faire lire les articles les plus lourds de son recueil, est d'accepter la collaboration de gens doués de peu de talent pour écrire, pourvu qu'ils connaissent bien le sujet qu'ils traitent ; mais comme leurs productions sont souvent d'une déplorable médiocrité, il les rend supportables en y jetant une poignée d'épices; en y introduisant les idées, les rapprochements, les plaisanteries qui lui viennent à l'esprit en les lisant. Par ce procédé , sans perte de temps et sans surcharge de travail, il transforme des articles d'une extrême lourdeur en productions suffisantes , et de nature à ne point déparer les morceaux à la suite desquels elles seront publiées. C'est là ce qui rend l'intervention d'un directeur un point de la dernière importance; les hommes qui ont les connaissances nécessaires pour rendre compte d'un livre d'érudition ou traitant de matières abstraites, sont souvent incapables de donner à leurs jugements une forme lisible, encore moins agréable et attachante : et comme on ne peut acquérir leur science sur le moment, le seul remède est de suppléer à ce qui leur manque, et de donner à leurs œuvres un tour plus supportable.
Il est un avantage que vous possédez à un degré tout particulier : celui d'avoir accès aux meilleures sources d'information pour la politique. Ce n'est pas qu'il soit souhaitable , surtout au début, que le recueil assume un caractère politique marqué. Au contraire, les articles de sciences et de littérature doivent être d'un mérite à soutenir la comparaison avec les meilleurs des autres publications. Mais comme le motif véritable qui fait établir le nouveau recueil, ce sont les doc-
trines repoussantes et pernicieuses qui déshonorent les pages de la plus populaire de nos revues , il est essentiel de songer aux moyens de soutenir la lutte. À ce point de vue, ce n'est point trop attendre, je pense, de ceux qui sont en mesure de nous aider que d'espérer , que pour les questions d'un grand intérêt national, ils fourniront aux rédacteurs, par l'entremise du directeur, des renseignements exacts sur les faits, dans la mesure où il sera bon de les faire connaître au public. C'est là le point délicat , et cependant le plus essentiel de notre entreprise. D'une part, on ne doit certainement pa3 penser que nous serons tenus de plaider en toute occasion la cause du ministère. Un tel abandon de notre indépendance nous rendrait entièrement incapables d'atteindre le but que nous nous proposons. D'un autre côté , rien ne donnera plus d'intérêt à notre œuvre que si le public découvre , non point par des vanteries de notre part, mais par ses propres remarques , que nous avons le moyen d'êtra promptement et exactement renseignés sur les faits. La Revue d'Edimbourg a du beaucoup aux peines que l'opposition s'est données pour mettre au service des rédacteurs tous les renseignements qu'il était possible de se procurer sur les affaires publiques. Permettez-moi donc de vous répéter, cher monsieur, que vous qui possédez la confiance de M. Canning et d'autres personnes au pouvoir, vous pouvez obtenir aisément les renseignements confidentiels nécessaires pour donner de l'autorité à la Revue, et en faire profiter les rédacteurs que vous chargerez de parler au public.
Quant au mode et aux époques de publication, vous penserez sans doute que paraître tous les mois, avec la disette actuelle de sujets intéressants, serait paraître trop souvent, et qu'un numéro tous les trimestres, tout en vous donnant moins de peine, suffira amplement à toutes les questions qui vaudront la peine d'être traitées
Je serais d'avis d'éviter toute profession de foi politique trop ouverte, et toute déclaration d'hostilité contre les recueils de tendances opposées. D'après les petites observations que j'ai pu faire, je crois queleswhigs sont surtout sensibles à une argumentation d'une ironie froide et aux atteintes du ridicule. Gomme ils exercent depuis longtemps une sorte de domination sur la presse, par suite de la négligence des gens qui croient qu'une bonne cause se suffît à elle-même, ils ressentiront bien plus vivement toute attaque de ce côté ; et habitués qu'ils sont à toujours porter des bottes, ils ont un peu perdu le talent de parer les coups. Il ne se passera donc pas un long temps sans qu'ils fassent quelque violente sortie, et je ne serais pas surpris que la Revue d'Edimbourg en fût chargée. Nous pourrions alors engager le combat avec bien meilleure grâce que si nous avions lancé une provocation. Je suis donc pour que l'on commence les hostilités sans déclaration de guerre en forme. N'ayons avec nous pour un numéro ou deux que des volontaires; et quand nous aurons fait quelque bruit, nous enrôlerons et nous disciplinerons des forces régulières.
En somme, l'affaire devient très-sérieuse; la Revue d'Èdimbourg distribue régulièrement 8 à 9 mille exemplaires, uniquement parce qu'il ne se publie rien de supportable dans le même genre. Il s'en vend plusieurs centaines ici, où il n'y a pas un whig sur vingt lecteurs de la Revue. Combien de temps la masse de ces lecteurs continuera-t-elle à repousser des doctrines politiques si habilement entremêlées de discussions instructives ou amusantes ? Cela demande qu'on y réfléchisse sérieusement. Mais il n'est pas encore trop tard pour monter sur la brèche. Notre premier numéro devrait paraître, si c'est possible, en janvier; et s'il pouvait éclater comme une bombe au milieu d'eux, sans avis préalable, l'effet en serait d'autant plus saisissant. Quant aux écrivains auxquels on peut s'adresser en premier lieu, vous êtes meilleur
juge que moi. Je crois pouvoir compter sur l'assistance d'une couple d'amis à Edimbourg , particulièrement de William Erskine, beau-frère du lord-avocat, et mon ami intime. A Londres, vous avez Malthus, George Ellis, les Rose, cum pluribus aliis. Richard Heber était chez moi quand Murray vint me voir dans ma ferme, et connaissant son zèle pour la bonne cause, je l'ai admis à nos conseils. En M. Frère nous pouvons espérer un puissant allié. Le Rév. Reginald Heber serait un excellent collaborateur, et quand j'irai en ville, je sonderai Mathias. Comme un secret absolu sera nécessairement gardé, on pourra surmonter les hésitations de bien des gens : quant à des crudits, vous ne pouvez être embarrassé tant qu'Oxford sera ce qu'il est; et je ne crois pas non plus qu'on puisse manquer d'articles scientifiques.
Les idées de Walter Scott furent partagées par Gifford et par Canning. C'est ce qui résulte d'une nouvelle lettre de Walter Scott à Ellis, dont la plus grande partie mérite d'être citée parce qu'elle fait connaître le directeur de la nouvelle revue.
Vous saurez que la lettre dont je vous envoie copie a été accueillie de la façon la plus favorable par M. Gifford qui en approuve toutes les idées; que M. Canning l'a lue, et qu'il a promis l'assistance dont il était question. Je désire donc vous mettre complètement au courant de choses qu'on ne peut guère écrire à moins que ce ne soit dans toute la conûance de l'amitié. Permettez-moi de toucher une corde très- délicate, les opinions politiques de la Revue. Il me semble que cette politique doit être d'un caractère libéral et large, s'appuyant sur des principes, pleine d'indulgence et de conciliation sur les simples questions de parti, mais vigoureuse quand il s'agira de découvrir et do combattre toute tentative pour
saper notre édifice constitutionnel. La religion est un autre point glissant : ici encore , je voudrais être aussi impartial que la matière le permettra. Ce caractère d'impartialité, aussi bien que la conservation d'une grande autorité en littérature, sont d'aussi sérieuse importance pour ceux de nos amis qui font partie du ministère, que nos efforts directs en leur faveur ; car ces efforts n'auront de puissance qu'en proportion de l'influence que nous aurons acquise par une circulation considérable; et pour acquérir cette circulation, les deux premiers points seront d'une absolue nécessité. Maintenant, entre nous, notre directeur ne sera-t-il pas quelquefois un peu ardent et un peu poivré? qualités éminentes en ellesmêmes, mais qui ne devraient pas constituer tout à fait le caractère dominant d'une publication de ce genre. Ceci mérite un mémento.
Comme notre début est d'une si grande conséquence, ne croyez-vous pas que M. Canning, quoique notre Atlas à tous les égards, ne pourrait pas trouver pour une journée un Hercule sur qui se décharger du fardeau de notre globe, pendant qu'il écrirait un article. Je sais que c'est là une demande bien audacieuse, mais je suppose qu'il pourrait, comme cela arrive quelquefois à de grands hommes d'État, être pris d'un accès dégoutte politique, manquer à quelque grand dîner ministériel qui pourrait lui en donner un véritable, dîner à trois heures avec un poulet et une pinte de vin, et jeter les fondements au moins d'un bon article. Soyons une fois à flot et notre besogne ne vaudra plus la peine d'en parler; mais jusque-là tout le monde doit travailler ferme.
Au nom du ciel, ne manquez pas d'avoir une réunion
aussitôt que vous pourrez. Gifford sera admirable à l'œuvre; mais, si je ne me trompe fort, il faudra employer avec lui l'éperon et la bride : l'éperon, à cause des habitudes de paresse littéraire que sa mauvaise santé lui a fait contracter,
et la bride, parce qu'ayant, dans une certaine mesure, renoncé au monde, on ne peut lui supposer la faculté habituelle et instinctive déjuger du premier coup et sans hésitation de quelle façon il doit lancer une flèche pour rencontrer le souffle de l'opinion populaire. Mais il a du mérite, de l'esprit, du savoir, des connaissances étendues; il est l'ami de nos amis au pouvoir et peut avec facilité se tenir en rapport avec eux; il n'a point à redouter qu'on lui cherche querelle en particulier pour des critiques publiques, et il n'aura très-probablement pas l'embarras d'être forcé d'agir dans le monde côte à côte avec les gens qu'il aura censurés et probablement •ffensés. Tout cela est de la dernière importance pour l'accomplissement de la tâche difficile qu'il assume.
Dans les lettres qui précèdent , Walter Scott ne fait valoir que les raisons politiques qui rendaient nécessaire l'établissement de laQuarterly Review : mais ses griefs personnels contre la Hevue d'Edimbourg n'en étaient pas moins présents à sa pensée. En faisant part à son frère de la création du nouveau recueil, il ne peut s'empêcher d'ajouter : « Constable ou plutôt l'ours qu'il a pour associé, ne s'est pas conduit très-poliment à mon égard dans ces derniers temps; et je dois à Jeffrey une bonne tape avec une queue de renard pour son article sur Marmion : c'est ainsi que le temps en tournant sur lui-même vient m' apporter la vengeance. » On a pu voir que Scott n'attendait pas que le temps lui amenât la vengeance, mais qu'il savait aller au-devant d'elle. Il ne s'en tint