‹ Histoire de la presse en Angleterre et aux États-UnisChapitre 39 sur 71 · Constable était l'éditeur de la Revue d'Edimbourg · texte numérisé non relu

Constable était l'éditeur de la Revue d'Edimbourg

pas, en effet, à correspondre avec tous les gens qu'il espérait intéresser à la fondation de la nouvelle revue; il se rendit tout exprès à Londres au printemps de 1809 pour conférer avec Canning et les autres promoteurs de l'entreprise , et il ne revint en Ecosse qu'après la publication du premier numéro de la Quarterly Review qui parut au commencement d'avril. Ce premier numéro contenait trois articles de Walter Scott : sur les poésies posthumes de Burns, sur la chronique du Cid publiée par Southey et enfin sur le Voyage en Ecosse de sir John Carr.

La direction de la revue appartenait à Gifford qui se chargea en grande partie de la critique des œuvres littéraires, et surtout des ouvrages en vers; mais plus prudent que Jeffrey, il se garda de rendre compte luimême des poëmes de Walter Scott. On a pu voir quelle opinion Walter Scott avait de Gifford : celle de Moore qui était lié depuis longues années avec le futur directeur de la Quarterly Review, n'en différait pas beaucoup : « Gifford, disait Moore , est l'homme le plus doux qu'il y ait sur la terre , jusqu'à ce qu'il prenne une plume ; il devient alors tout absinthe et tout fiel. » Gifford avait débuté dans le monde par être précepteur chez lord Grosvenor, chef d'une des familles les plus riches du parti tory. Lord Grosvenor ayant contribué à la fondation de Y Anti-Jacobin, Gifford écrivit dans ce journal, et entra ainsi en relations

avec Canning et avecPilt lui-même. Sans la faiblesse de sa santé et son aversion pour le monde , il aurait fait sans doute son chemin dans la politique : il devint une puissance dans les lettres par l'autorité que lui donna la direction de la Quarterly Review. C'était un homme savant et d'un goût sûr, et un écrivain correct; mais il n'avait ni l'élévation d'idées, ni la merveilleuse souplesse de style qui caractérisaient Jeffrey. On a reproché quelquefois à l'Aristarque de la Revue d'Edimbourg une critique trop minutieuse, qui instruisait trop en détail le procès des écrivains , et à force de relever mille petits défauts faisait trop souvent perdre de vue les qualités sérieuses d'un ouvrage. Gifford ne faisait point tant de façons pour condamner un livre; plus sensible aux défauts qu'aux beautés d'un poëme, il asseyait tout de suite sur deux ou trois gros arguments une condamnation impitoyable , dont un style tranchant, une ironie froide et amère relevaient encore la rigueur. On lui a reproché, non sans quelque raison, l'implacable sévérité de ses articles sur Keats , sur Hazzlitt , sur lady Morgan. Ni l'âge, en effet, ni le sexe, ni le rang, ne trouvaient grâce devant l'écrivain un peu morose, qui, s'isolant par goût dans le silence de son cabinet, n'était accessible à aucune des séductions du monde et ne se prêtait à aucun de ces accommodements qui désarment la critique.

Au nombre des collaborateurs les plus assidus de

Gifford, il faut citer Walter Scott lui-même qui, tant qu il vécut, ne laissa guère passer d'année sans rédiger plusieurs articles, George Ellis, critique fin et spirituel, sir John Barrow 1 , narrateur agréable et savant qui donna d'intéressants articles sur les livres de navigation et de voyages , Southey , compilateur infatigable, qui écrivit à peu près sur toute espèce de sujets, et enfin M. John Wilson Croker, le seul des fondateurs de là Quarterly Reviewqui survive aujourd'hui. M. Croker est né en Irlande en 1780, de parents anglais. Il a fait son éducation au collège de la Trinité à Dublin, et il débuta au barreau de cette ville en 1802. En 1807 , il fut envoyé à la Chambre des communes par le bourg de Downpatrick qu'il représenta au parlement jusqu'en 1832. Il a fait partie comme secrétaire de l'amirauté de tous les ministères qui se sont succédé de 1809 à 1830. La facilité et la vivacité de sa parole, son talent à tourner les difficultés et à donner des ridicules aux gens, sa grande mémoire et sa connaissance parfaite des sujets qu'il traitait, le mirent au premier rang des orateurs de son parti : et il semblait destiné à une carrière brillante lorsqu'il se retira de la politique active en 1832 , en-

1. Mort en 1848, à l'âge de 85 ans. Sir John avait accompagné Macartney dans son ambassade en Chine; il avait fait un voyage d'exploration an Groenland, et il avait été quelque temps secrétaire de l'amirauté.

core dans toute la force de l'âge. Comme écrivain de revue, M. Croker a eu peu d' égaux et n'a point eu de maître. II s'était fait connaître par un certain nombre de brochures satiriques, lorsqu'il entra à la Quarterly Review , dont il a écrit longtemps presque tous les articles politiques. Il y déploya un talent plein de vigueur à la fois et de malice, qui savait manier avec une égale supériorité l arme du raisonnement et celle du ridicule. Peu bienveillant en général pour la France, M. Croker a à se reprocher plusieurs articles d'une violence au moins inutile contre le prisonnier de Sainte-Hélène; et lorsqu'en 1840, le maréchal Soult, envoyé pour assister comme ambassadeur au couronnement de la reine Victoria, fut l'objet d'une sorte d'ovation de la part du peuple anglais , ce spectacle, loin de montrer à M. Croker qu'il était temps de dépouiller les préventions et les haines du passé, lui inspira contre la France un article dont la virulence eût étonné les plus emportés des gallophobes de 1808. Le dernier article que M. Croker ait écrit pour la Quarterly Review a eu pour sujet la révolution de février, et le rôle qu'y a joué M. de Lamartine. On n'a

peut-être point oublié la polémique à laquelle cet article donna lieu 1 .

1. Outre un grand nombre de brochures sans intérêt pour des lecteurs français, M. Croker a écrit une Histoire d'Angleterre pour les Enfants, que Walter Scott proclamait le chef-d'œuvre du genre. Il

Gifford conserva la direction de la Quarterly Review, jusqu'à sa mort arrivée en 1826. Il eut pour successeur le gendre de Walter Scott, J.-G. Lockhart, homme aimable et de façons élégantes, qui cachait sous les formes de la plus exquise politesse un esprit des plus caustiques. Avec le nouveau directeur, la revue tory perdit peut-être un peu de son âpreté et de sa roideur ; elle n'en devint que plus vigoureuse , et plus cruelle pour les écrivains qu'elle attaquait.

L'antagonisme de la Revue d Êdimbourg et de la Quarterly, en appelant sous l'une ou l'autre bannière tous les écrivains de mérite , suivant l'opinion à laquelle ils appartenaient , devait avoir pour effet de tuer tous les autres recueils du même genre qu'atteignit aussitôt l'indifférence publique. Les deux grandes revues demeurèrent donc seules maîtresses du terrain, jusqu'au moment où de nouvelles doctrines commencèrent à se faire jour, et où le radicalisme acquit assez de forces pour que l'on comptât avec lui. Nous ne voulons point parler ici du radicalisme de Cobbett qui se réduisait à une hostilité violente et systématique contre l'Eglise anglicane et l'aristocratie, ni des prédica-

a publié une édition annotée de la Vie de Johnson, par Boswell, et une édition des Mémoires de lord Hervey sur le règne de George II.

tions révolutionnaires des frères Hunt qui voulaient appeler prématurément les classes laborieuses à un rôle politique auquel elles n'étaient point préparées, et qui aboutirent aux émeutes de Manchester et au massacre de Peterloo : il s'agit uniquement du radicalisme philosophique, sorti des livres et de renseignement de Bentham, qui se préoccupait moins de la balance des pouvoirs politiques, que de l'organisation même de la société, que des lois qui président à la répartition et à la transmission de la propriété, et du régime économique de la Grande-Bretagne. Une répression violente avait rais fin à l'agitation des rues, lorsqu'une crise financière, qui compromit jusqu'à la banque d'Angleterre, reléguant au second plan les questions purement politiques, appela l'attention de tous les esprits sérieux sur l'organisation du crédit, et lorsque les réformes de Huskisson portèrent le premier coup à la législation commerciale inaugurée par Cromwell. Les disciples de Bentham, précurseurs trop souvent oubliés de l'école de Manchester , comprirent que leurs doctrines pour se répandre et fructifier avaient besoin de n'être plus renfermées dans des livres volumineux, que l'heure était venue de s'adresser au public, et d'avoir une tribune du haut de laquelle ils pussent débattre toutes les questions qui préoccupaient la foule. La Revue de Westminster fit son apparition en janvier 1824. La direction en fut confiée au disciple de

prédilection de Bentham, au docteur Bowring *, écrivain laborieux, d'un savoir encyclopédique et d'une intarissable fécondité. Moins remarquable par l'originalité ou la profondeur des idées que par son talent de vulgarisateur, Bowring convenait à merveille à la tâche qui lui était assignée : il dépouilla les doctrines de l'école des formes un peu abstraites dans lesquelles le maître se complaisait ; il les réduisit en système et leur donna la clarté et la simplicité qui seules pouvaient les rendre populaires. La Revue de Westminster attaqua le droit de p ri mogéniture et les substituti ons ; elle demanda non-seulement l'émancipation des catholiques, mais encore celle des israélites ; elle mit l'instruction du peuple au nombre des devoirs de l'État : elle réclama l'abolition des impôts qui atteignaient la consommation et l'établissement de taxes directes sur la propriété; enfin elle ne se borna pas à revendiquer l'égalité de tous les cultes devant la loi, elle défendit le principe de la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Ces doctrines heurtaient trop directement les opinions régnantes pour conquérir au nouveau recueil une grande popularité; et, au bout de quatre ans, les fondateurs de la Revue dé Westminster étaient obligés d'en suspendre momentanément la publication. Cette interruption ne dura que quelques mois : des efiorts

1. Aujourd'hui sir John Bowring, et commissaire général d'Angleterre dans les mers de Chine.

généreux assurèrent pour plusieurs années l'existence de la revue; mais en 1835, la retraite de M. Bowring, qui abandonna ses fonctions de directeur pour entrer au parlement, et de nouveaux embarras financiers contraignirent les propriétaires à réunir leur recueil à une revue fondée depuis deux ou trois ans seulement, et consacrée exclusivement à rendre compte des publications étrangères. C'était la Foreign Quarterly Review. Les deux rédactions furent confondues , une partie considérable du recueil et un bulletin spécial furent consacrés à la littérature étrangère, et les deux titres figurèrent à la fois sur chaque numéro. Cette union dura une dizaine d'années : la retraite successive ou la mort des écrivains et des propriétaires qui représentaient la Foreign Quarterly Review ont permis à la Revue de Westminster de revenir à son organisation première et de s'en tenir à un titre unique.

L'Angleterre ne comptait, en 1830, que trois revues : la Revue d Edimbourg et la Quarterly, qui avaient chacune de dix à douze mille abonnés , et la Revue de Wetminster dont le tirage ne dépassait pas trois mille exemplaires. Nous avons vu quelles difficultés ce dernier recueil avait eu à surmonter. Toutes les tentatives faites pour établir des revues religieuses avaient été complètement infructueuses. Mais en même temps que les événements politiques de 1830 et le bill de réforme imprimaient un nouvel élan

aux recueils politiques, les dissensions intérieures de l'Eglise anglicane et de l'Eglise presbytérienne d'Ecosse ranimèrent l'esprit de controverse dans les deux pays, et mirent les théologiens aux prises. Aussi, dès 1845, à côté des trois revues politiques, il ne se publiait pas moins de six revues religieuses.

La première en date était la Revue trimestrielle de l'Eglise d'Angleterre, recueil mixte où écrivaient simultanément les partisans de la haute et de la basse Eglise, où lord John Manners coudoyait M. Hartwell Horne. La Revue thèologique était dirigée par le docteur Worthington dans le sens de l'anglicanisme le plus exclusif. La Revue anglaise, fondée par M. Palmer , sur les ruines d'une publication raensuelle , le British Critic, représentait les puseyites modérés, ceux qui ne voulaient point se séparer de l'Eglise établie, tandis que les écrivains les plus avancés du même parti, ceux qui devaient un jour aller jusqu'à rentrer dans le sein du catholicisme, tels que MM. Ward et Oakley , avaient transformé un autre journal, le Remembrancer , en une revue sous le titre de Nouvelle revue trimestrielle, qui se publiait sous le patronage de M. Gladstone. L'Eglise libre d'Ecosse, après avoir établi un journal politique , le Witness à Édimbourg , avait fondé aussi en 1844 la North British Review , dont la direction était confiée aux docteurs Welsh et Chambers.

Enfin, depuis février 1845, paraissait la Bévue trimestrielle britannique, rédigée par le docteur Vaugban, et destinée à servir d'organe aux congrégationalistes, et aux autres sectes dissidentes. Toutes ces Bévues, comme les Magazines, se publiaient simultanément à Edimbourg et à Londres. L'Irlande avait une revue à elle , la Bévue de Dublin. Pendant que toutes ces revues coexistaient , il se publiait en Angleterre, au commencement de chaque trimestre, de quinze cents à deux mille pages de controverse théologique : n'est-ce point là une marque irrécusable de la place immense que les idées religieuses ont conservée dans les préoccupations de la société anglaise. Plusieurs des recueils que nous venons de nommer en dernier lieu, ont cessé d'exister, notamment les revues puseyites ; les autres se sont transformés : la Nortk British Bevieio subsiste encore , animée de l'esprit qui a présidé à sa fondation ; et elle a su se conquérir une place honorable dans la littérature périodique.

Page 1