S42 HISTOIRE DE LA PRESSE
se permit aucune des témérités qui avaient valu au Courrier une dangereuse célébrité. On n'eut jamais le moindre écart à reprocher à Barthélémy Green ; c'est ce qu'attesterait au besoin l'épitaphe du digne imprimeur, qu'on lit encore dans le cimetière de Boston : « Il eut soin de ne rien publier qui pût donner offense, et qui fut léger ou nuisible. « Le Boston News-Letter sortit des mains de la famille Green en 1769, pour passer entre celles de Draper, imprimeur en titre de la cour générale , qui le fondit avec la Gazette du Massachusetts, dont il était propriétaire Le nouveau journal, qui réunissait les titres de ses deux devanciers, continua de paraître le jeudi.
Au moment où le plus ancien des journaux américains essayait de se transformer, le 27 mars 1727 paraissait le New-England Journal, qui fut imprimé conjointement par Thomas Green et Samuel Kneeland pendant près de vingt-cinq ans. L'un des premiers numéros de ce journal mentionne aux nouvelles locales la mort, à l'âge de soixante-dix-sept ans, del'oncle de Franklin, Benjamin Franklin, « chrétien rare et exemplaire. » L'apparition du Neto-England Journal coïncide avec la naissance du grand mouvement religieux dont les prédicateurs méthodistes Edwards et Whitefield furent les principaux propagateurs, et qui arriva à son apogée en 1740. Ce fut comme une recrudescence et comme un rajeunissement du puri-
tanisme : on faillit voir renaître les passions religieuses, la rigueur ascétique et l'austère discipline des anciens jours. Le New-England Journal fut l'organe de ce mouvement extraordinaire ; c'est dire assez que la controverse religieuse et la théologie y tinrent une grande place. « Notre but, disent les éditeurs dans le premier numéro, est de mettre sous les yeux du public tous les renseignements édifiants que nous pourrons recueillir. » En conséquence , ils publiaient de nombreux extraits des ouvrages de piété, et surtout des livres qui pouvaient jeter quelque lumière sur l'état du protestantisme dans le monde, sur ses progrès ou ses souffrances. Du reste , le New-England Journal était assez bien fait ; si l'élément religieux y prédominait , les nouvelles étrangères et les nouvelles locales n'en étaient pas moins recueillies et classées avec soin. C'est le premier journal américain qui se soit astreint à enregistrer régulièrement les décès et les naissances, pour permettre aux statisticiens de suivre les mouvements de la population. A l'imitation du Courrier, il publiait de temps en temps des essais philosophiques ou littéraires. La tradition rapporte cette part de la rédaction du journal à un prédicateur alors en vogue , le docteur Byles , et à Matthew Adams, ce protecteur bienveillant qui avait mis sa bibliothèque à la disposition de Franklin tout enfant, et à qui celui-ci a consacré dans ses mémoires
quelques lignes reconnaissantes. D'après tout ce qui précède , on voit que la politique ne tenait qu'une place secondaire dans le New-England Journal,, qui ressemblait , plus exactement encore que le Courrier, au Spectateur et aux autres journaux didactiques de l'Angleterre.
On en peut dire autant du Weekly Rehearsaî dont le premier numéro parut le 27 septembre 1731. Ce journal fut fondé et rédigé presque en entier par un homme qui jouait un rôle considérable dans la Nouvelle-Angleterre, par Jérémy Gridley, jurisconsulte profond et bon écrivain, d'opinions libérales, mais très-royalistes , et qui eut cette singulière fortune d'instruire et de former pour le barreau plusieurs des promoteurs de l'indépendance américaine. Procureur général du Massachusetts, député à la légisîature, colonel de la milice , président de la société maritime, grand maître des francs-maçons , Jérémy Gridley ne put longtemps cumuler tant de fonctions avec la rédaction d'un journal. Il se défit du Weekly Eehearsal, au bout d'un an, en le cédant à son imprimeur, Thomas Fleet. Celui-ci était un radical anglais qui s'était fait plus d'une affaire à Londres pour ses opinions démocratiques et son hostilité contre le haut clergé ; en butte à des poursuites pour quelques propos malsonnants tenus à l'occasion d'une procession tory, il émigra en Amérique et s'établit à Boston, où
ses descendants existent encore. Fleet avait vu à l'œuvre la presse anglaise ; aussi , dès qu'il eut acquis le Rehearsal, il s'empressa de transformer complètement ce journal. Il changea son nom contre celui à'jEvening Post, il lui fit prendre le format, l'aspect et la distribution des journaux de Londres. UEvening Post vécut vingt -trois ans entre les mains de Fleet et des fils de celui ci. L'impartialité de sa rédaction, le mérite de ses articles politiques , l'abondance et la variété de ses renseignements , le choix de ses nouvelles , assuraient à YEvening Post le premier rang parmi les feuilles politiques de la Nouvelle- Angleterre. Il eût été à la tête de toute la presse américaine, si Benjamin Franklin n'était rentré dans la carrière.