‹ Histoire de la presse en Angleterre et aux États-UnisChapitre 40 sur 71 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Introduction de l'imprimerie dans les colonies anglaises de l'Amérique du Nord. — Etablissement d'un service des postes. — John Campbell. — Le Boston Newa-Letter. — André Bradford. — Les Franklin. — Le Courrier de la Nouvelle-Angleterre. — Ses démêlés avec le clergé ; — avec l'assemblée coloniale. — Le Journal de la Nouvelle-Angleterre. — Multiplication des journaux à Boston.

Les États-Unis de l'Amérique du Nord sont le seul pays au monde où la presse périodique n'ait point eu à soutenir de luttes longues et pénibles, où elle n'ait point acquis l'influence et la popularité au prix de la persécution, où elle ait pris place de bonne heure et presque sans résistance dans les mœurs nationales. Aussi est-ce la plus jeune des nations qui nous offre les journaux les plus anciennement établis, des feuilles politiques déjà plus que centenaires. On

peut dire que les Américains ont eu des journaux dès qu'ils ont pu les imprimer. La presse , dont les débuts ont été si laborieux en Europe, n'a guère rencontré au delà de l'Atlantique d'autres obstacles à son développement que les difficultés matérielles, difficultés inévitables dans un pays nouveau, où tout était à créer, et où la politique jalouse de l'Angleterre, étouffant à dessein le moindre germe d'industrie, tournait opiniâtrément tous les esprits vers les occupations agricoles. Ce n'est pas sans surprise que l'historien voit apparaître les journaux dans les colonies anglaises dès les premières années du xviii6 siècle. C'est une preuve irrécusable, et de l'activité intellectuelle de cette société naissante, et de la rapidité avec laquelle les idées et les usages se transmettaient déjà de la métropole au continent américain.

En 1704 le journal était encore une nouveauté en Angleterre. La presse, poursuivie avec acharnement parles Stuarts, n'avait commencé à respirer qu'en 1688. Aucun journal n'avait d'existence assise, de clientèle étendue , de réputation faite. La première feuille quotidienne paraissait à Londres depuis trois ans seulement. S'il en était ainsi dans la riche et populeuse Angleterre , où de si grands intérêts commerciaux avaient besoin de la publicité , et avec une capitale comme Londres, qui était déjà la ville la plus peuplée du monde , quelles chances d'existence pou-

vait avoir un journal dans les colonies d'Amérique ? La population totale des plantations , comme on les appelait alors, atteignait déjà 200000 âmes; mais cette population, disséminée sur trois cents lieues de de côtes , se répartissait entre dix ou onze colonies , dont quelques-unes encore à l'état d'enfance, et qui formaient toutes autant de sociétés distinctes, gouvernées par des administrations séparées, régies par des lois différentes, et sans relations entre elles. Les colonies de la Nouvelle-Angleterre, qui composaient le groupe le plus considérable, n'avaient ensemble que 80 000 habitants, et Boston, qui, par le nombre de ses habitants, par l'activité de son commerce, par les ressources qu'elle offrait, tenait, sans conteste, le premier rang parmi les cités américaines, Boston ne comptait pas plus de 8000 âmes. La population d'ailleurs n'était pas seulement clair-semée, elle était pauvre et privée des industries les plus indispensables. Le journal ne peut exister sans l'imprimerie, et rien n'était plus facile que de compter les presses qui fonctionnaient alors sur le continent américain. En 1671, soixante-quatre ans après le premier établissement des Anglais dans la Virginie, le gouverneur, sir William Berkeley, disait dans un rapport : « Grâces en soient rendues à Dieu, nous n'avons ici ni écoles gratuites, ni imprimerie, et j'espère que nous

n'en aurons point d'ici cent ans; car l'instruction a

mis au monde l'indocilité , les hérésies et les sectes, et l'imprimerie a propagé, avec tous ces maux, les attaques contre les gouvernements. » Le vœu de Berkeley faillit, être exaucé; soixante ans s'écoulèrent encore avant que la Virginie , la plus peuplée et la plus riche des colonies, eût une seule imprimerie. La plupart des autres colonies n'en eurent guère que vers le milieu du xvnic- siècle. Non-seulement lès fondateurs des premières imprimeries avaient presque tous commencé ou complété leur apprentissage à Londres, mais ils étaient obligés de faire venir d'Angleterre leur matériel et leurs caractères. Franklin est le seul Américain qui ait pu fondre des caractères d'imprimerie avant la guerre de l'indépendance ; il y parvint par l'aiguillon de la nécessité et à l'aide de procédés de son invention.

Cependant l'imprimerie n'est pas la seule condition indispensable à l'existence d'un journal : un service de poste n'est pas moins nécessaire. A moins d'avoir une très-grande ville pour berceau , le journal végète et étouffe au lieu où il a pris naissance, s'il n'a les moyens de se répandre au dehors et d'aller chercher au loin le curieux et l'oisif. Au commencement du xvme siècle, il n'y avait en Amérique que trois localités qui méritassent le nom de villes, Boston, New- York, Philadelphie , et il n'existait aucune communication entre elles. Ces trois villes n'avaient de nou-

vellesles unes des autres que par les navires de Boston qui allaient aux Bermudes ou à la Jamaïque chercher le sucre, la mélasse et le rhum, et qui, soit à l'aller, soit au retour, faisaient escale à Philadelphie ou à New- York. Pendant l'hiver, aucune communication n avait lieu par mer, et n'était possible par terre. Cet ensemble de circonstances défavorables n'empêcha pas pourtant les journaux de naître sur le continent américain ; mais on ne s'étonnera point que l'histoire des premiers ^efforts de la presse ne se puisse séparer ici de l'histoire de l'imprimerie et de l'histoire de la poste.

En 1638, un ministre dissident d'Angleterre, le révérend John Glover, envoya en présent à l'université que les colons venaient de fonder à Cambridge un assortiment de caractères d'imprimerie. Les marchands d'Amsterdam, par pure charité et en vue de venir en aide à la foi protestante, donnèrent à l'université une somme de 40 livres sterling pour acheter une presse ; des souscriptions firent le reste. Parmi les premiers colons se trouvait un ouvrier imprimeur, Stephen Daye , qui manœuvra cette presse , mais qui ne tarda point à succomber à ]a rigueur du climat. Thomas Green , à qui l'on doit la publication de quelques écrits de théologie et de quelques livres classiques pour l'université, est vraiment le premier qui

ait introduit rimprimerie en Amérique. 11 eut pour successeurs non-seulement son fils aîné , Barthélémy Green , qui fut longtemps le seul imprimeur de Boston, et qui devait y imprimer le premier journal américain, mais toute une lignée de petits-enfants qui propagèrent son art dans la Nouvelle-Angleterre. On trouve quelqu'un des descendants de Thomas Green au berceau de quatorze ou quinze des plus anciens journaux des États-Unis.

C'est aux Campbell que revient l'honneur d'avoir organisé le premier service de postes; mais cette création se fit longtemps attendre. Le 5 novembre 1639, l'assemblée des colons du Massachusetts désigna , dans la ville naissante de Boston , la maison de Richard Fairbanks comme le lieu où seraient reçues en dépôt les lettres arrivées d'Europe ou à destination d'outre-mer. Fairbanks était rendu responsable des lettres remises à sa garde , et il lui était alloué un penny par lettre , comme dédommagement de ses peines. Chacun demeurait libre de recourir ou non à l'entremise de ce dépositaire. Il paraît que cette rétribution d'un penny était une lourde charge pour les premiers colons, car elle ne fut pas payée. Près de quarante ans plus tard , en 1677, on voit les principaux marchands de Boston se plaindre du grand nombre de lettres qui sont perdues : personne n'en veut prendre soin sans rétribution, on les entasse

pêle-mêle sur une table au milieu de la Bourse , à la merci du premier qui veut s'en emparer. Sur la demande des commerçants , la cour générale du Massachusetts nomma un dépositaire, chargé de recevoir les lettres apportées d'outre-mer par chaque navire et de les faire remettre à leurs destinataires ; mais il ne s'agissait encore que des lettres venues d'Europe où à destination d'Angleterre : de relations postales entre les diverses colonies, il n'en était pas question.

Ce n'est que sous Guillaume III qu'on voit naître quelque chose qui ressemble à un service de postes. En 1691 , un certain Thomas Neale obtint du roi , par lettres patentes, l'autorisation d'établir dans les principaux ports des plantations des bureaux pour recevoir et expédier les lettres et dépêches , suivant un tarif qui serait arrêté par les assemblées coloniales, et à la charge de transporter gratuitement* les correspondances relatives au service public. Les bénéfices éventuels de l'entreprise devaient revenir à Thomas Neale; mais l'administration et la nomination des agents furent réservées à un directeur général (poslmaster- gênerai) désigné lui-même par le directeur général des postes d'Angleterre. La spéculation de Neale fut très-malheureuse, malgré le monopole dont les assemblées coloniales investirent son entreprise et malgré les subventions qu'elles lui votèrent en plusieurs occasions. Dans le Massachusetts, les recettes

arrivaient à peine à couvrir le tiers des dépenses ; le service y fut organisé en 1693 par l'Ecossais Duncan Campbell , et dix ans plus tard , en 1703 , on voit le directeur des postes , John Campbell , successeur de Duncan, réclamer de l'assemblée coloniale des mesures pour assurer l'observation du monopole des postes et une allocation annuelle pour couvrir l'insuffisance régulière des recettes. C'est ce John Campbell qui, ne recevant pas le salaire attribué à ses fonctions, et obligé de faire marcher la poste à ses frais , eut l'idée de publier un journal pour se créer une source de revenus, et se faire un titre de plus à la bienveillance des autorités du Massachusetts.

Le célèbre ministre John Cotton avait importé d'Angleterre en Amérique l'habitude d'adresser le jeudi à ses paroissiens une allocution où il expliquait quelque point d'histoire ou de morale pris dans la Bible : c'est ce qu'on appelait la leçon [lecture), et l'usage s'en est conservé à Boston. L'affluence qu'attirait chaque jeudi le désir d'entendre le plus éloquent et le plus renommé des prédicateurs puritains détermina' l'assemblée ou cour générale du Massachusetts à établir ce jour-là à Boston un franc-marché. Les colons prirent donc l'habitude de se rendre à Boston le jeudi. Aussitôt après la leçon , oh se répandait sur le marché pour causer des affaires de la colonie , pour échanger les nouvelles locales, pour s'informer des nouvelles

d'outre-mer. Par suite, on avait fixé à ce jour4à le départ de la poste pour les autres colonies. Ce concours de monde , cette curiosité universelle, donnèrent à John Campbell l'idée de son entreprise. Directeur des postes , il était le premier au courant des nouvelles d'Europe : les courriers lui apprenaient les on dit de toute la colonie; les jours de marché, sa maison ne désemplissait pas de visiteurs qui venaient apporter ou retirer leurs lettres. 11 s'avisa qu'il y aurait peut-être quelque profit pour lui à imprimer et à mettre en vente une feuille volante contenant les actes et ordonnances des autorités , les bruits de la colonie et le résumé des nouvelles d'outre-mer. C'est ainsi que naquit le premier journal américain , le Boston News- Letter ( Lettre de nouvelles de Boston ) , dont le titre rappelle les feuilles mauuscrites qui ont précédé les journaux et en ont donné l'idée. Quant à l'imprimeur, nous avons vu que John Campbell n'avait pas le choix : il n'y avait pas encore à Boston d'autre imprimerie que celle de Barthélémy Green , fils aîné de Thomas Green , imprimeur de l'université de Cambridge. Le Boston News-Lettei* fut donc imprimé par Barthélémy Green , et îa vente en fut confiée au papetier Nicolas Boone , dont la boutique était située en face de la maison de prière où se faisait la leçon du jeudi. Le premier numéro parut le jeudi 24 avril 1704. Il est probable que Campbell avait reçu les en-

couragements des autorités locales, car il semble avoir cru qu'en publiant le Boston News-Letter tous les jeudis, il remplissait une sorte de service public. Non-seulement il parle de sa mission [trust] , mais dans les nombreuses pétitions qu'il adresse à la cour générale pour obtenir une subvention en faveur de la poste, la publication de son journal est presque le premier titre qu'il mette en avant : « Depuis deux ans, dit-il dans une pétition de 1706, le pétitionnaire s'est imposé pour le bien public la charge et la dépense d'imprimer chaque semaine une lettre de nouvelles , contenant les événements du dehors et de l'intérieur, et l'a publiée à un prix plus modéré qu'on ne le fait dans une partie de l'Angleterre , quoique les frais soient ici quatre fois plus considérables. Cependant le pétitionnaire n'a point reçu encore un encouragement suffisant pour défrayer les charges indispensables de son œuvre. » Les plaintes réitérées de Campbell montrent que son entreprise n'était pas des plus lucratives ; elle fut en outre traversée par des malheurs. Le grand incendie du 9 octobre 1711 , qui consuma une partie considérable de Boston , détruisit les bureaux de la poste , la maison que Campbell venait de rebâtir , son mobilier, la presse et le matériel d'imprimerie qu'il avait achetés.

Campbell , sans se décourager, eut de nouveau recours aux presses de Barthélémy Green, et le Boston

News-Letter n'éprouva aucune interruption ; la collection en existe encore , et elle a été consultée avec fruit par les annalistes de Boston quand ils ont voulu écrire l'histoire de leur ville. Les feuilles sont numérotées et se succèdent régulièrement de semaine en semaine, mais le format varie perpétuellement de l'in-folio à l'in-quarto , et même à l'in-octavo. Campbell en donne ingénument la raison dans son numéro 577 , en date du 2 mai 1715 : Si l'entrepreneur, dit- il, recevait un encouragement convenable , soit sous la forme d'un traitement, soit par un nombre suffisant de souscripteurs qui s'engageraient pour l'année entière, il donnerait une feuille par semaine pour répandre les nouvelles ; mais, faute de l'un ou de l'autre de ces encouragements , il est réduit à faire de son mieux. * Quand la publication du journal coïncidait avec l'arrivée d'un navire d'Europe , on donnait une pleine feuille aux abonnés ; on se réduisait par économie à l'in-octavo quand les nouvelles chômaient. Peu à peu les annonces vinrent se joindre aux nouvelles ; elles finirent par rendre lucrative une entreprise d'abord onéreuse , et lorsqu'en 1718 Campbell fut remplacé dans ses fonctions de directeur des postes, il n'en continua pas moins à publier son journal.

Le Boston News-Letter demeura près de seize ans le seul journal américain. Ce n'est qu'en 1719 qu'André Bradford, qui cumulait à Philadelphie le métier

d'imprimeur- libraire et les fonctions de directeur des postes, suivit l'exemple que lui avait donné Campbell, et publia, le 19 décembre, Y American Weekly Mercury, le premier journal qu'ait eu la Pennsylvanie. D'autres journaux ne devaient pas tarder à naître. Le successeur de Campbell dans la direction des postes, William Brooker, fit paraître, le 18 décembre 1720, la Gazette de Boston. M. Thomas, dans son Histoire de V imprimerie américaine, fait remonter au 21 décembre 1719 l'apparition de la Gazette, qui aurait été, suivant lui, le second journal non -seulement de Boston, mais de l'Amérique. Cette publication fut un coup sensible pour le vieux Campbell, qui, dans sa feuille, s'exprima en ces termes sur le compte de son concurrent : « Je plains les lecteurs du nouveau journal ; ses feuilles sentent la bière forte bien plus que l'huile studieuse ; ce n'est pas là une lecture pour les honnêtes gens. » Malgré la concurrence de la Gazette, le Boston News-Letter , ou, comme on l'appelait habituellement en constatant son droit d'aînesse , le vieux journal, demeura une bonne affaire : Campbell ne s'en défit qu'en 1722. 11 céda tous ses droits à son imprimeur, Barthélémy Green. 11 vécut encore six ans, et la date précise de sa mort nous est donnée par le journal qu'il avait fondé. On lit dans le Boston News-Letter du 7 mars 1 728 : « Lundi dernier, 4 courant, est mort ici, à l'âge de 75 ans, John Campbell,

écuyer, jadis directeur des postes en cette ville, éditeur du Boston News-Letter pendant longues années, et l'un des juges de paix de Sa Majesté pour le comté deSuffolk. »

La Gazette avait déjà changé de mains. En quittant la direction des postes, WilKam Brooker céda son journal à son successeur. Pour constater ses relations avec la poste, la Gazette paraissait avec une vignette représentant d'une part un navire , et de l'autre un postillon sonnant du cor. Elle demeura le journal de la poste jusqu'en 1732. Un nouveau directeur nommé Husk , n'ayant pu s'arranger avec son prédécesseur, publia à son compte une feuille qu'il intitula The Post- Boy (le Postillon) , et qui prit pour vignette le postillon sonnant du cor, ne laissant que le navire à la Gazette. Celle-ci avait été acquise par l'imprimeur Thomas Green, frère cadet de Barthélémy, qui continua de la publier jusqu'en 1752. Appelé dans le Connecticut pour y être l'imprimeur officiel de la colonie, Green céda son journal à un de ses confrères, à Kneeland. Le nouveau propriétaire fit prendre à la Gazette un sous-titre d'une longueur interminable : il l'intitula « Weekly Advertiser (l'Annonceur hebdomadaire), contenantlesnouvelles les plus fraîches de l'intérieur et d'outre-mer. « Ce sous-titre à' Adcertiser finit par prédominer, et nous verrons un journal s'emparer du titre de Gazette de Bostœi et faire oublier com-

plétement la feuille qui la première avait porté ce nom.

La Gazette de Boston se bornait, comme le News- Letter, auquel elle faisait concurrence, à publier les ordonnances administratives, à enregistrer les faits locaux, les arrivages et le prix des denrées. Elle n'accompagnait les nouvelles d'aucun commentaire, et ne soumettait les actes de l'autorité à aucune discussion. Elle répondait donc imparfaitement à l'idée que nous nous faisons d'an journal. Sept mois après son apparition, on vit naître à Boston une feuille qui devait au contraire publier des articles originaux et intervenir activement dans les affaires locales, mais qui allait aussi pour la première fois mettre la presse aux prises avec la justice et attirer sur elle les rigueurs de la

loi.

Il y avait alors à Boston un fabricant de chandelles nommé Josiah Franklin , homme intelligent et industrieux, instruit dans les matières théologiques, estimé de toute la ville pour sa probité rigide et sa piété. Fils d'un cultivateur aisé du comté d'Oxford en Angleterre, Josiah Franklin devint presbytérien vers les dernières années du règne de Charles II, en 1682, lorsque l'on crut au renouvellement des persécutions contre les non-conformistes, il passa en Amérique. Il y épousa en secondes noces la fille d'un des plus anciens émigrants de la Nouvelle- Angleterre, d'un des

patriarches de la colonie, de Peter FoJger, que Colton Mather mentionne dans ses Magnalia Christi parmi les serviteurs les plus éprouvés du Christ. Arrivé à l'aisance par son industrie , Josiah Franklin envoya James, l'aîné de ses fils, faire dans la mère patrie l'apprentissage du métier d'imprimeur. James revint d'Angleterre en 1711 avec une presse, des caractères et un matériel complet , et s'établit à Boston. Il eut pour premier apprenti son frère cadet, alors dans sa treizième année, enfant studieux , d'un esprit vif et pénétrant que l'on avait destiné au métier de coutelier, et qui obtint, à force d'instances, d'être employé dans l'imprimerie de son frère. Les loisirs de James Franklin furent plus d'une fois consacrés à publier des ballades ou complaintes sur les événements du jour, premiers essais de cet enfant qui débutait par des chansons , et qui devait finir par être le représentant glorieux et l'un des législateurs de son pays. A la fin de 1720 , James Franklin fut chargé d'imprimer les premiers numéros de la Gazette de Boston, mais ce travail lui fut ôté presque aussitôt pour être donné à Thomas Green. Le ressentiment de ce procédé fut sans doute au nombre des causes qui suggérèrent au jeune imprimeur, homme d'esprit, mais emporté, opiniâtre et vindicatif, l'idée de publier un journal pour son propre compte.

Les encouragements ne durent pas lui manquer au

sein de sa propre famille. Josiah Franklin avait été rejoint en Amérique par son frère Benjamin. Celui-ci s'était toute sa vie occupé de politique plus qu'il ne convenait peut-être à un homme de sa condition r et plus qu'il n'avait été avantageux à ses intérêts. 11 avait employé une partie de son avoir à faire collection de tous les pamphlets et de toutes les brochures relatives aux affaires d'Angleterre qui avaient para de 1641 à 1717. Il avait en outre pris des notes étendues sur les événements de chaque jour, grâce à un système de sténographie dont il était l'inventeur. Enfin il avait, à ses loisirs, composé plusieurs ouvrages de piété destinés à ne jamais voir le jour. L'oncle Benjamin était l'oracle de la famille ; c'était lui qui s'était chargé en quelque sorte de l'éducation du plus jeune des fils de Josiah, de son filleul Benjamin. Il avait enseigné à celui-ci son système de sténographie, et il récompensait l'aptitude et l'assiduité de son élève en lui racontant une foule d'anecdotes sur les hommes et les choses du temps. Très-pieux, mais un peu porté à la controverse, il développait chez son neveu le goût de la discussion et la subtilité naturelle à un esprit pénétrant. Un tel homme ne devait pas s'effrayer d'un journal. En outre, plusieurs des gens les plus considérés de la ville se réunissaient fréquemment chez les Franklin ; les uns étaient attirés par l'esprit de Benjamin, les autres estimaient dans Josiah le gendre de Pierre

Folger, l'homme <Ttm sens droit et juste, toujours de bon conseil. Dans ces assemblées, on causait des é?énements et des préoccupations du jour : on devait aisément en écrire. Sept mois après la publication de la Gazette de Boston, le 17 juillet 1721, on vit paraître le premier numéro du Courrier de la Nouvelle- Angleterre [New-England Courant). Dès le premier jour, le nouveau journal différa sensiblement de ses deux devanciers. Ceux-ci ne contenaient que des nouvelles locales, des extraits des lettres d'outre-mer, les prix des marchés et quelques annonces, jamais aucun article de fond. Le Courrier , au contraire, fat exclusivement composé d'articles originaux, de courtes dissertations de morale ou de littérature. L'Angleterre avait vu fleurir, de 1709 à 17J8, le Babillard, le Spectateur, le Tuteur, tous ces recueils de critique et de morale tués bientôt par une législation fiscale, mais dont l'existence éphémère a suffi pour immortaliser les noms de Swift, de Steele et d'Addison. Ce fat un journal dù même genre que voulurent faire les Franklin : la mode retardait de dix ans d'un hémisphère à l'autre.

Le jeune Benjamin , qui avait eu assez de crédit pour faire imprimer ses ballades par son frère, contribua peut-être de ses av is à faire donner au Courrier ce caractère didactique. Lui-même a raconté quelle impression profonde produisit sur lui la lecture d'un

volume dépareillé du Spectateur que le hasard lui fit rencontrer à cette époque, et par quel travail acharné il arriva à s'assimiler complètement les idées et jusqu'au style et à la manière d'Addison. C'était là l'occupation de ses nuits ; le jour était employé à composer et à tirer le journal, ou bien à le porter en ville aux abonnés. L'apprenti ne tarda point pourtant à devenir un des principaux rédacteurs du Courrier* Le soir, en se retirant, il déposait sous la porte de l'imprimerie des articles non signés qui étaient recueillis le lendemain; il assistait impassible, mais le cœur plein de joie, aux discussions que ces articles anonymes soulevaient entre les amis de la famille, et il avait presque toujours le plaisir de les voir insérer dans le Courrier, Bientôt il lui arriva de se trahir, et il fut admis au conseil. Rien ne permet aujourd'hui de reconnaître la part qui revient à Franklin dans les essais sous forme d'articles ou de lettres, et dans les courts paragraphes qui remplissent les premiers numéros du Courrier. Cette égalité de ton tourne à l'éloge du journal autant qu'à celui du jeune auteur : ni l'esprit ni même le talent d'écrire ne manquaient aux collaborateurs de Franklin. Le Courrier contient sur les poëtes du temps des appréciations où un jugement sévère est assaisonné de gaieté, et qui sont de bons articles de critique à la façon anglaise ; mais la morale y tient beaucoup plus de place que la littérature ;

les vices du temps sont censurés avec verve, quelquefois avec brutalité, et le ton est le plus habituellement celui de la satire. Ni le gouvernement, ni le clergé puritain ne sont ménagés ; toutefois on évitait avec quelque soin les personnalités, et il est rare de rencontrer un nom propre dans le Courrier ; la critique demeure presque toujours générale, mais elle arrive parfois à la rudesse et à la violence, et même ne hait pas toujours les gros mots. Néanmoins, à tout prendre, et surtout à le comparer aux journaux qui suivirent et même aux journaux américains de notre temps , le Courrier n'offre rien de très-répréhensible.

On n'en jugeait point ainsi alors, et les Franklin se firent immédiatement beaucoup d'ennemis. La suprême influence dans la colonie appartenait encore au clergé presbytérien. Toutes les affaires importantes se décidaient dans les réunions des ministres : nul candidat n'arrivait aux honneurs municipaux ou aux assemblées législatives que de leur gré et avec leur appui. Ils ne se bornaient pas à contrôler la marche du gouvernement, ils censuraient la conduite des particuliers, mettant les citoyens à l'index, qui pour une opinion hétérodoxe, qui pour sa négligence à venir aux offices, qui pour la tiédeur de sa foi. Cette domination de la chaire n'avait pas toujours produit d'heureux effets : il iry avait pas bien longtemps encore que

toute la colonie avait été bouleversée, toutes les familles mises en alarme et le sang innocent répandu à flots, par suite de l'accusation de sorcellerie portée par des ministres contre quelques infortunés. Aussi, quoique la ferveur religieuse fût loin de s'assoupir, un certain nombre d'esprits commençaient à être impatients du joug, et ils trouvaient appui chez tous les dissidents. Les ministres défendaient énergiquement leur pouvoir contesté, et menaçaient volontiers de recourir à l'emploi de la force , à l'exil et à la persécution, pour rétablir l'unité de foi et ramener le respect de leurs décisions. Une intolérance passionnée était encore' un trait distinctif du puritanisme. Les Franklin avaient de tout autres idées. Non-seulement leur père et leur oncle avaient souffert pour leur foi religieuse, mais leur grand-père maternel, Pierre Folger, avait toujours été partisan de la tolérance ; il avait même publié en 1675 une pièce de vers où il réclamait la liberté de conscience pour les quakers, les anabaptistes et autres sectaires, alors cruellement persécutés par les puritains du Massachusetts. Par tradition et par principes, les Franklin étaient donc les adversaires du joug que la chaire faisait peser sur la population, et surtout de la contrainte morale, de l'hypocrisie que devait s'imposer quiconque avait une étincelle d'ambition : ils firent la guerre aux faux dévots et à la confusion du sacré et du profane. Aussi ne tardèrent-

ils point à être considérés comme des impies, comme des ennemis du Seigneur, et les réunions qui avaient lieu chez James Franklin furent baptisées du nom de club des libres penseurs, et même de club des, diables d'enfer. Le doyen des ministres puritains, le vieil Increase Mather, alors âgé de quatre-vingts ans, avait été au nombre des premiers souscripteurs du Courrier; mais dès le troisième numéro il y reconnut l'inspiration de Satan , et il refusa de le recevoir. Ce fut bien pis quand le Courrier entra en lutte directe avec le clergé sur une question médicale. Les ministres, les deux Mather à leur tête, recommandaient chaudement la pratique de l'inoculation; les médecins la combattaient comme une innovation dangereuse, et le Courrier, sous prétexte d'impartialité, servait d'organe à ces derniers. La controverse s'aigrit et entraîna même des désordres quand la passion populaire se mit de la partie. Increase Mather ne put y tenir, et le 24 janvier il fulmina dans la Gazette de Boston une véritable excommunication contre le Courrier. Cette pièce extraordinaire, qu'il signa de son nom et qui était un appel direct aux rigueurs du pouvoir civil, se terminait ainsi : « Moi qui ai vu ce qu'était la Nou- • velle-Angleterre à ses commencements , je ne puis qu'être confondu de la dégradation de cette terre. Je me souviens du temps où le gouvernement civil aurait pris des mesures efficaces pour supprimer un

pamphlet maudit comme celui-là. Si ces mesures ne sont prises, j'ai bien peur que quelque terrible jugement ne pèse sur ce pays, que la colère de Dieu ne se lève, et qu'il n'y ait point de remède. Je ne puis m'empêcher de prendre en pitié ce pauvre Franklin ; il est bien jeune encore, mais peut-être aura-t-il bientôt à comparaître devant le trône et au jugement de DIEU, et quelle excuse donnera-t-il alors pour avoir imprimé des choses si indignes et si abominables ? Et je dois en conscience inviter les abonnés du Courrier à réfléchir aux conséquences d'être complices des crimes d* autrui, et à ne plus soutenir ce journal de perdition. »

Les Franklin s'empressèrent de réimprimer l'excommunication d'Increase Mather avec tout son luxe de capitales et d'italiques comminatoires : ils répondirent sur le ton du badinage, et, quinze jours après, ils informèrent malicieusement Mather et le public qu'il leur était venu quarante nouveaux abonnés depuis le commencement du mois. Ilsavaient jusqu'ici les rieurs de leur côté, mais ils ne devaient pas braver impunément un parti qui était en possession du pouvoir. La • session de la cour générale 1 arriva, et le Courrier du 11 juin 1722 ayant lancé un sarcasme contre les lenteurs des autorités en une circonstance insignifiante,

1. La cour générale était l'assemblée législative du Massachussets : elle était divisée en deux chambres.

James Franklin fut cité dès le lendemain devant la cour générale, et condamné à la prison comme coupable d'avoir publié des articles contenant « des réflexions audacieuses sur le gouvernement de Sa Majesté, sur l'administration de cette province, sur le sacerdoce, les églises et l'université, qui tendent à remplir de vanité l'esprit du lecteur au grand déshonneur de Dieu et au détriment des bonnes âmes. »

Cette condamnation de James Franklin est surtout remarquable en ce qu elle fut l'œuvre du pouvoir populaire. Ce fut la cour générale qui s'arrogea le droit de juger et de condamner l'écrivain , et elle le "frappa, non-seulement sans l'intervention dujury, mais sans aucune forme de procès , sans débat contradictoire, et sans dire où elle puisait cette autorité. C'est la première affaire où la liberté de la presse se soit trouvée en jeu en Amérique. Les législatures coloniales, à l'imitation du parlement anglais , n'hésitèrent jamais à se croire affranchies, vis-à-vis des écrivains, de toutes les formes établies, et même du principe fondamental de la loi anglaise, qui est le jugement par jury; mais les mœurs furent plus fortes qu'elles, et la révolution qui consacra l'indépendance des Etats- Unis consacra du même coup la liberté absolue de la presse.

James Franklin demeura un mois en prison , et le Courrier fut dirigé dans cet intervalle par le jeune

Benjamin, qui sut, comme il ledit, trouver l'occasion de « donner sur les doigts à leurs adversaires. » James, qui , de sa prison, encourageait les vivacités de son frère, était loin de songer à modifier le ton de son journal. Le premier numéro qui fut publié après sa sortie de prison parut avec cette épigraphe, tirée d'un sermon célèbre du temps : « Et voici qu'après avoir anathématisé un homme et l'avoir abandonné au démon, quand le démon n'a pas pu ou n'a pas voulu le prendre, ils envoient le shérif et le geôlier ramasser les restes du démon. » On juge aisément de la glose qui accompagnait un pareil texte. C'était d'abord le vingt-neuvième chapitre de la grande charte , avec le commentaire tout entier de lord Coke, puis d'innombrables citations de jurisconsultes et de membres du parlement sur la liberté individuelle et sur la liberté de la presse. Ce fut le point de départ d'une polémique nouvelle, plus ardente encore que la première, et qui ajouta à l'irritation des adversaires du Courrier. Ceux-ci mirent à profit le ressentiment des autorités et l'influence du clergé, et six mois ne s'étaient pas écoulés, que James Franklin se vit un second démêlé avec la cour générale. L'accusation s empara cette fois d'un article sur Y hypocrisie , où l'on maltraitait les hypocrites de toute sorte, mais où il n'était fait mention d'aucun nom propre ni d'aucune classe de personnes. Voici le passage le pins

saillant de l'article coupable ; il semble bien difficile d'y démêler la moindre allusion : « On a raison de dire que la religion est la chose essentielle, mais trop de religion est pire que pas du tout. Le monde regorge de fourbes et de scélérats; mais de tous les four* bes le pire est le fourbe religieux, et les scélératesses commises sous le manteau de la religion sont les plus exécrables de toutes. On assure que l'honnêteté morale ne suffit pas à conduire par elle-même un homme au ciel; soit, je suis sûr pourtant que personne n'y entre sans la posséder. — Renfermerais-tu de pareilles gens dans ton sein, ô Nouvelle-Angleterre? Plût au ciel qu'il ne s'en rencontrât aucun ! mais, hélas! je le crains, le nombre n'en est que trop grand. Certains disent : Trouvez-moi un honnête homme qui se conduise en tout comme un dévot? Qui aurait cru qu'une pareille distinction fut possible? C'est que le pays tout entier porte la peine des coquineries de quelques loups revêtus de la peau d'agneaux, et, grâce à eux, nous sommes représentés partout comme un ramassis de fourbes et d'hypocrites. »

Voilà l'article qui mit en émoi toute la ville de Boston, et qui souleva la colère de la législature du Massachusetts. On ne saurait croire quelle passion fut déployée en cette occasion. L'article coupable parut le lundi 14 janvier 1723 ; le soir du même jour, la chambre basse de la cour générale nomma une

commission pour étudier l'affaire et présenter un rapport et des conclusions; le 15, le rapport fut fait et les conclusions votées ; le 16, le bill fut adopté par l'autre chambre et sanctionné par le gouverneur, et il fut signifié le 17 à James Franklin. Le rapport de la commission existe encore dans les archives législatives du Massachusetts ; il est ainsi conçu :

« La commission nommée pour prendre en considération le journal intitulé : Courrier de la Nouvelle- Angleterre et publié le lundi 14 de ce mois, est humblement d'avis :

« Que la tendance du journal est de tourner la religion en ridicule et de déverser sur elle le mépris; qu'il y est fait un abus profane des saintes Écritures, que les fidèles ministres de l'Evangile y. sont l'objet de critiques injurieuses, que le gouvernement de Sa Majesté est outragé, et la paix et le bon ordre des sujets de Sa Majesté dans cette province troublés par ledit Courrier. Pour prévenir le retour de semblables dédits, la commission propose humblement qu'il soit fait à James Franklin, imprimeur et éditeur dudit journal, sévères défenses d'imprimer ou de publier le Courrier de la Nouvelle-Angleterre, ni aucun pamphlet ou journal analogue, sans l'avoir soumis d'abord à la révision du secrétaire de cette province , et les juges de session de Sa Majesté pour le comté de Suffolk, à leur prochaine réunion, sont invités à exiger dudit Fran-

klin caution suffisante de se bien conduire pendant douze mois. »

La peine dont on frappait James Franklin était hors de proportion avec l'offense commise : l'opinion publique en jugea ainsi dès lors; mais ce qui frappa surtout les colons, profondément imbus des idées anglaises, c'est qu'au mépris des principes fondamentaux de la législation britannique, l'éditeur du Courrier venait d'être pour la seconde fois condamné sans avoir été entendu et sans être jugé par ses pairs. Non-seulement il n'y avait pas de liberté possible pour la presse , mais il n'y avait plus de sécurité pour aucun citoyen , si les assemblées législatives usurpaient le pouvoir des cours de justice, et s'arrogeaient le droit de rendre des arrêts en dehors de toutes les formes consacrées. La mesure qui atteignait James Franklin causa donc une émotion extrême, et du Massachusetts cette impression se répandit bientôt dans les autres provinces, malgré la difficulté des communications. André Bradford, qui publiait à Philadelphie le Mercure américain, reproduisit dans son numéro du 26 février le texte de la décision rendue contre Franklin, et fit suivre ce document de l'article à la fois violent et satirique que voici :

« Punir d'abord et s'informer ensuite, c'est, de l'avis de lord Coke , renverser les notions de la justice. Voici pourtant une sentence sévère portée contre

M. Franklin, sentence qui va jusqu'à lui enlever partie de son gagne-pain , sans qu'il soit admis à donner aucune explication. Ce vote contre le Courrier est propre à faire croire aux gens mal informés que l'assemblée du Massachusetts est entièrement composée de tyrans et de bigots qui font de la religion l'instrument même de la ruine du peuple. Cela paraîtrait d'autant plus vraisemblable, que la lettre du Courrier censurée par l'assemblée peint au naturel et démasque les hypocrites qui se parent de religion, et de fait les politiques les plus en renom de cette province, tels que l'infâme gouverneur Dudley et sa famille, ont toujours été remarquables pour leur hypocrisie , et c'est l'opinion générale dans le Massachusetts que quelquesuns des hommes au pouvoir n'y ont été élevés que pour être comme une verge entre les mains du Très- Haut et châtier les péchés du peuple.

« Nous n'avons pu nous empêcher de faire entendre ces vérités, par compassion pour les malheureux habitants de cette province, qui doivent désormais renoncer à faire usage de leur bon sens et de leur raison, et se soumettre à la tyrannie du joug clérical et de l'hypocrisie.

« P. S. Des lettres particulières de Boston nous informent que les boulangers de cette ville appréhendent de n'avoir plus permission de faire et de vendre du pain sans soumettre préalablement la pâte

à l'inspection et aux balances du secrétaire généra). »

La décision de la cour générale, qui soumettait le Courrier à la censure préalable, jeta James Franklin dans une grande perplexité. Il sortit d'embarras au moyen d'une de ces supercheries auxquelles se prête la jurisprudence anglaise. Le numéro du 11 février contint la déclaration suivante : « Le précédent éditeur de ce journal a reconnu que la nécessité d'aller soumettre tous les manuscrits et toutes les nouvelles publiques au secrétaire du gouvernement entraînerait tant d'inconvénients, que les bénéfices de la publication disparaîtraient : il a donc entièrement abandonné son entreprise. » Ce numéro portait en effet la signature de Benjamin Franklin le jeune. Celui-ci, même après son départ de Boston, demeura l'éditeur nominal du Courrier tant que le journal vécut, c'est-à-dire jusqu'à la fin de 1727. Non-seulement la cour générale du Massachusetts ne s'offensa point d'une supercherie qui mettait à néant une de ses décisions; mais, intimidée sans doute par le mauvais effet de sa première campagne contre la presse , elle s'abstint de toute poursuite ultérieure, quoique le Courrier n'eût rien rabattu de la vivacité de son langage ni de l'âpre té de sa polémique. Cependant , si ce journal ne baissa point le ton , il perdit son meilleur rédacteur ; celui dont la collaboration donne seule aujourd'hui à la col-

lection du Courrier un intérêt historique. Huit mois après la seconde condamnation du journal, Benjamin Franklin quitta Boston. Des démêlés avec son frère aîné furent la cause déterminante , mais ne furent pas Tunique raison de son départ. Josiah Franklin s'alarmait de l'ardeur que son jeune fils apportait dans les luttes de la presse ; il croyait découvrir en lui un irrésistible penchant pour la médisance et la satire, et l'avertissait sans cesse de se tenir en garde contre ces deux défauts. Ce père sensé n'était pas seul de son avis. Bien des gens prenaient mauvaise opinion de ce tout jeune homme déjà si batailleur , et déploraient qu'il ne consacrât son intelligence et son esprit « qu'à ridiculiser et vilipender son prochain. » Franklin d'ailleurs ne se contentait pas d'écrire; il parlait, il recherchait ardemment les occasions de controverse , afin de faire briller la subtilité et la causticité de son esprit. Dans un pays où la dévotion était générale et où elle atteignait si aisément au fanatisme , il mettait la discussion sur Jes matières religieuses, et débattait les questions de foi avec plus d'ardeur que de prudence et de jugement. Aussi les bonnes âmes le montraient-elles au doigt comme un jeune homme sans religion et même comme un athée. Franklin s'alarma et se fatigua de cette situation, et quelques dégoûts qu'il essuya chez son frère le déterminèrent à quitter furtivement Boston dans l'été de 1723. Franklin, du reste,

n'était pas perdu pour le journalisme : nous le retrouverons à Philadelphie.

Le Courrier vécut encore quatre années; il ne cessa de paraître qu'en 1727, A cette époque, James Franklin, qui faisait de médiocres affaires à Boston , où plusieurs imprimeries avaient été fondées , se résolut à quitter cette ville. Il émigra dans la colonie de Rhode-Island, où il n'y avait point encore d'imprimeur, et s'établit à Newport , qui demeura jusqu'à la révolution la seconde ville de la Nouvelle-Angleterre. Il y publia, à partir de septembre 1732, la Gazette de Rhode-Island. Il mourut deux ans et demi après, en février 1735; mais après une courte interruption son journal fut repris par sa veuve et par ses héritiers. Le départ de James Franklin de Boston mit fin à l'existence du Courrier; néanmoins le succès qu'avait obtenu ce journal avait déjà engagé Barthélémy Green, demeuré propriétaire du Boston News-Lettert à publier concurremment avec cette feuille , remplie exclusivement de nouvelles et d'annonces, un journal politique et portant à peu près le même titre : ce fut le WeeMy News-Letter; dont le premier numéro parut le 5 janvier 1727. Green réunit bientôt ses deux journaux en un seul, sous le nom de Boston Weekly News-Letter \ mais tout en ayant la prétention de faire un journal politique, il s'efforça de vivre en paix avec tout le monde, et ne

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