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nombre de ces articles ont été recueillis dans l'édition des œuvres complètes de Franklin, par M. Jared Sparks ; nous n'en citerons donc aucun, préférant nous en tenir à une annonce qui se trouve dans le numéro du 23 juin 1737 : « Il a été enlevé , il y a quelques mois, d'une des stalles de l'église, un livre de prières relié en rouge , doré et portant sur les deux couverts les initiales D et F (Deborah Franklin). La personne qui a pris ce livre est invitée à l'ouvrir, à y lire le huitième commandement, et à le replacer ensuite dans la stalle où il était, moyennant quoi il ne sera plus question de rien.** Nous ne savons si la femme de Franklin retrouva son livre de prières à sa place, mais l'avis au voleur méritait ce succès : il est caractéristique , et montre mieux que de longues citations la manière originale de cet excellent journaliste et le tour piquant qu'il savait donner à ses idées.
L'âge et l'expérience avaient corrigé chez Franklin, ce penchant à la satire et à la malignité qu'il s'accuse d'avoir trop écouté dans sa jeunesse ; aussi la Gazette ne lui attira-t-elle aucun des désagréments que le Courrier avait valus à son frère et à lui. Il publia même dans son journal, en 1757, sur la liberté de la parole et de la presse , un article dont les doctrines étonneraient bien ses successeurs de la presse américaine. Franklin avait d'autant plus de mérite à s'observer ainsi, qu'il était, comme les journalistes de tous
ies temps et de tous les pays , en butte à de perpétuelles obsessions de la part de tous les gens qui avaient une rancune à satisfaire ou un amour-propre à soulager. Il rend témoignage lui-même de ces importunités intéressées et du soin avec lequel il se surveillait: « Dans la direction de mon journal, dit-il, je m'attachais à exclure toutes ces diffamations , toutes ces attaques personnelles qui , dans ces dernières années, ont fait si grand tort à notre pays. Toutes les fois qu'on me demandait l'insertion d'un article de ce genre, et que l'auteur, suivant l'usage , invoquait la liberté de la presse et comparait les journaux aux diligences où tout le monde a droit à une place pour son argent, je répondais invariablement que j'imprimerais cet article séparément si l'auteur le désirait, et lui fournirais autant d'exemplaires qu'il en voudrait distribuer lui-même, mais que je ne voulais pas prendre sur moi de répandre ses attaques ; que j'avais contracté vis-à-vis de mes abonnés l'engagement de leur fournir une lecture utile ou agréable, et que je ne pouvais , sans une injustice manifeste , remplir leur journal de querelles particulières qui ne les intéressaient en rien. »
Franklin écrivait ces lignes dans sa vieillesse, longtemps après avoir quitté la carrière ; et, quand il se rendait à lui-même ce témoignage , il ne pouvait se dissimuler que son exemple n'avait été suivi ni
par ses contemporains , ni surtout par ses succes-
seurs. Aussi ajoute-t-il, peut-être par allusion aux attaques incessantes dont lui-même, dont Washington , dont les défenseurs les plus dévoués de l'indépendance furent l'objet de la part de la presse américaine : •« Aujourd'hui la plupart de nos imprimeurs ne se font aucun scrupule de satisfaire et de flatter la malice des gens par de fausses accusations contre les plus nobles réputations du pays , et d'augmenter les animosités mutuelles jusqu'à provoquer des duels. De plus ils poussent l'indiscrétion jusqu'à publier sur le gouvernement des États voisins, et même sur la conduite des meilleurs alliés de la nation, des réflexions injurieuses qui peuvent entraîner les plus funestes conséquences. Je ne parle de tout ceci que pour faire réfléchir les jeunes imprimeurs , et pour les encourager à ne pas salir ainsi leurs presses , et à refuser avec fermeté de ternir par ces ignobles pratiques l'honneur de la profession. Ils peuvent voir, par mon exemple, qu'après tout cette ligne de conduite ne sera nullement préjudiciable à leurs intérêts. »
Franklin n'avait point en effet à se plaindre de la fortune : son journal , qui était déjà une entreprise assez lucrative, lui avait valu une clientèle nombreuse, les impressions de la législature coloniale et plusieurs commandes importantes; il était l'imprimeur le plus occupé , non-seulement de la Pennsylvanie, mais des provinces voisines. UAlmarmch du
bonhomme Richard, qu'il publia vingt-cinq ans, et dont il vendait, en dépit des contrefaçons et des imitations , le nombre presque incroyable de dix mille exemplaires , représentait à lui seul un revenu considérable dans un pays tout neuf où l'argent était rare;
n oublions pas non plus la direction des postes, à laquelle un traitement était attaché. Enfin , par l'influence croissante de la Gazette, des services rendus et de la fortune , Franklin , d'abord secrétaire-rédacteur de l'assemblée coloniale, était devenu député lui-même et l'âme du parti populaire. Dès qu'il fallait composer une commission ou remplir un poste de confiance , il était le premier sur lequel on jetât les yeux ; aussi dut-il songer à se décharger d'une partie de ses occupations, et surtout de la direction de son imprimerie : il prit pour associé un Écossais du nom de David Hall. Cette association, qui commença en 1748, dura dix-huit ans. David Hall se consacra tout entier aux impressions, à la librairie et à la vente du papier : c'était en effet Franklin qui fournissait de papier plusieurs des imprimeurs américains, trop pauvres pour s'approvisionner directement en Angleterre. Franklin continua à s* occuper spécialement delà Gazette, car on voit, par sa correspondance avec sa femme, que même dans ses missions à la frontière, soit pour négocier avec les Indiens, soit comme commissaire de la province près de l'armée ,
il se faisait suivre par ses lettres, ses journaux et les cancans de la province, ce qu'il appelle les histoires de X, Y, Z, et il gronde quand la bonne Deborah , trop occupée dans son ménage, a oublié de lui écrire et de lui envoyer les journaux des provinces du Nord. En 1757 seulement, lorsque Franklin reçut de rassemblée de Pennsylvanie sa première mission en Angleterre, la Gazette tomba aux mains de David Hall ; celui-ci la dirigea avec prudence et habileté , et en 1766, quand il eut complètement remboursé Franklin , il demeura seul maître de l'imprimerie et du journal qui en était une dépendance
Même après cette séparation , Franklin ne rompit pas complètement avec la Gazette de Pennsylvanie; il y publia de loin en loin quelques lettres et quelques articles, lorsqu'il voulut donner son avis, ou lorsqu'il eut besoin d'intervenir dans les affaires intérieures de la province. Il aimait trop son métier pour y renoncer entièrement, et il connaissait trop bien le parti qu'on peut tirer de la publicité pour ne pas s'en servir au profit de la cause qu'il soutenait. Il suivait donc avec une attention extrême la presse anglaise, et ne manquait jamais d'adresser des rectifications à qui de
1. Dans une lettre adressée d'Amérique à Franklin à la fin de 1766, la Gazette est appelée le « journal de M. Hall, » et au commencement de 1767, Franklin parle de son association arec Hall comme expirée. David Hall mourut en 1772.
droit, quand on médisait de ses commettants, quand on mettait en doute la fidélité des Américains ou qu'on les tournait en ridicule. L'opposition anglaise appuyait les réclamations des colonies ; Franklin était en relation avec les journaux de l'opposition et leur fournissait des notes et des articles. C'est ainsi que le Chrcnicie de Londres publia en 1766 les lettres de Franklin à Shirley sur les taxes qu'on voulait imposer aux colonies; en 1767, une apologie des colonies accusées de favoriser la contrebande; en 1758 , un exposé des griefs et des prétentions des Américains. On voit donc que, pour avoir passé les mers et avoir changé de théâtre, Franklin n'avait pas brisé sa plume. Cependant l'histoire de ce grand homme ne nous appartient plus, dès qu'il cesse d'être directeur de journal, et que ses relations avec la presse deviennent purement accidentelles; laissons-le donc suivre la brillante carrière dont la presse lui a ouvert l'entrée, et revenons à notre sujet.
Le premier-né de la presse avait attendu quinze ans l'apparition d'une feuille rivale; les vingt années qui suivirent furent plus fécondes. Fn 1740, il existait déjà quatorze journaux en Amérique. On en 'comptait cinq dans la seule ville de Boston : le Boston Weekhj News-Letter, de Green l'aîné; la Gazette de Boston, de Thomas Green; le New-England Journal, de Thomas Green et Samuel Kneeland; le Post-Boy , jour-
nal de la direction des postes; enfin Y Evening-Post , de Thomas Fleet. New-York en avait deux : la Gazette et le Journal. Dans le Maryland , une Gazette avait été publiée à Annapolis, de 1727 à 1736 , par William Parker. Après neuf années d'interruption, elle fut ressuscitée en 1745 par Jonas Green, et ne cessa plus de paraître régulièrement. La Gazette de Maryland existe encore, et se trouve le plus ancien des journaux américains. La Caroline du Sud avait une Gazette à Charlestown depuis 1731, le Rhode- Island une à Newport depuis 1732, la Virginie une également à Williamsburgh depuis 1736. La Pennsylvanie était, après le Massachusetts, la province la mieux partagée. On trouvait à Philadelphie la Gazette et le Mercury, qui devait en 1742 passer aux mains de William Bradford et devenirle Journal de Pennsylvanie, et à Germantown un journal allemand, fondé en 1739 par un nommé Sower. Ce dernier fait est curieux , mais il n'est pas le seul qui prouve que les Allemands affluaient déjà en Pennsylvanie, où ils forment aujourd'hui au moins la moitié de la population. Sur six imprimeries alors établies dans la colonie, deux n'imprimaient que l'allemand, deux imprimaient l'allemand et l'anglais, deux seulement étaient complètement anglaises. En 1743, un journal allemand fat établi à Philadelphie par un Allemand nommé Anthony Ambruster, à qui Franklin dut défendre de faire usage de
son nom. En 1751, un journal fut publié à Lancaster, moitié en allemand et moitié en anglais. Du reste, dès cette époque, quand on voulait qu'une annonce s'adressât à tout le monde, on était obligé de la publier à la fois en anglais et en hollandais , afin qu'elle iïït comprise des Allemands de la Pennsylvanie et des riches familles hollandaises de la province de New-York.
A la date à laquelle nous sommes arrivés, et en présence de quatorze journaux, nous pouvons considérer la presse périodique comme bien établie en Amérique. Les années suivantes virent naître un nombre encore plus considérable de feuilles politiques : bientôt non-seulement chaque colonie, mais chaque ville un peu importante aura la sienne. Ce serait donc se perdre dans des détails infinis que de vouloir faire connaître l'origine et la fortune de ces feuilles , souvent insignifiantes et presque toujours éphémères. C'est l'histoire collective des journaux qu'il nous faut poursuivre désormais, en essayant de montrer le rôle de la presse dans les affaires intérieures des colonies et son influence sur les événements.