‹ Histoire de la presse en Angleterre et aux États-UnisChapitre 44 sur 71 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Lnttes des assemblées coloniales contre les gouverneurs royaux en Virginie; — en Pennsylvanie ; — à New -York. — Le Journal de New-York. — Procès de Pierre Zcnger. — Les whigs et les tories du Massachusetts. — Samuel Adams. — U Indépendent Advertiter. — La Gazette de Boston.

Les écrivains qui , soit en Angleterre , soit en France, se sont occupés des États-Unis, ne font presque tous commencer l'histoire des colonies américaines qu'à la veille même de leur rupture avec la métropole, à l'opposition que rencontra l'acte du timbre. Si les cent années qu'on néglige ainsi méritaient cet oubli, ne serait-ce point un légitime sujet de surprise que de trouver tant de décision, de fermeté et d'ensemble dans la résistance des colonies sur une question de principe? car il n'y avait rien d'excessif ni d'onéreux dans les impôts décrétés par le parlement.

Cette lutte juridique et légale qui précède la lutte à main armée, cette union, cette énergie, cette prudence soutenues pendant quinze ans, ne sont point le fait d'un peuple au berceau. La vérité est que la population des États-Unis n'en était pas à faire son apprentissage de la liberté. Cette société si jeune encore était, pour l'éducation politiqne, au niveau, sinon en avance de l'Angleterre elle-même. L'Amérique avait faiblement ressenti le contre-coup des révolutions de la métropole. Le puritanisme, faisant prévaloir dans la société civile les idées et les formes de son organisation religieuse, avait pu développer presque sans résistance les principes démocratiques qu'il contient en germe : la nécessité, cette incomparable maîtresse , avait enseigné aux colonies à s'administrer et à se défendre elles-mêmes. Enfin le pouvoir royal , représenté par des gouverneurs changés à tout instant et sans cesse incertains du lendemain , avait toujours été faible, précaire, hors d'état de mettre obstacle aux progrès de l'esprit de liberté.

Si le parlement d'Angleterre rencontra en Amérique des adversaires habiles et décidés qui ne faiblirent jamais et qui lui rendirent coup pour coup, c est que la lutte contre la métropole avait été précédée, comme préparation et comme apprentissage , par la lutte obscure des assemblées provinciales contre les gouverneurs, qui représentaient ou la royauté ou les pro-

priétaires féodaux. Il n'était pas une assemblée coloniale qui ne prétendît, vis-à-vis du gouverneur, à tous les droits que le parlement anglais exerçait vis-à-vis de la couronne. Cette lutte commença avec les premières années du xvnr* siècle, et çe termina presque partout, vers le milieu du siècle, par le triomphe des assemblées. Le lendemain de leur victoire, les assemblées se trouvèrent en face du parlement et l'affrontèrent avec le même succès. Les journaux américains» qui exercèrent une influence décisive sur cette seconde lutte, avaient eu une part modeste, mais réelle, à la première.

Jefferson n'a point dédaigné d'écrire l'histoire des démêlés de la Virginie avec ses gouverneurs. Luimême y avait pris une part active, et c'est la réputation d'écrivain et d'orateur qu'il s'y était faite qui lui valut d'être envoyé, malgré sa jeunesse, au congrès continental , pour y représenter la province. C'est également au milieu de ces luttes obscures que Patrick Henry acquit cette popularité qui lui permit d'exercer une action décisive sur l'esprit de se6 compatriotes aux jours de la révolution. On connaît déjà le rôle joué par Franklin dans l'histoire intérieure de la Pennsylvanie; deux ouvrages publiés par lui en Angleterre, et dont l'un eut à Londres même deux éditions, font connaître dans le plus grand détail tous les points en litige entre les colons et les descendants

de Penn, demeurés propriétaires de la province. Ces deux ouvrages sont en quelque sorte le résumé de la polémique soutenue pendant trente ans par Franklin

en faveur du parti populaire, depuis le jour où il devint maître de la Gazette de Pennsylvanie. C'est l'influence acquise par Franklin , comme l'écrivain et la sentinelle vigilante du parti colonial , qui lui valut d'être envoyé à l'assemblée, et de voir chaque fois sa réélection combattue avec acharnement par les gouverneurs. On réussit enfin à l'écarter de l'assemblée; mais celle-ci le vengea noblement en le chargeant d'aller défendre à Londres, devant le conseil du roi et devant le parlement, les intérêts qu'on avait voulu priver de son appui.

Nulle part la lutte entre l'assemblée coloniale et les gouverneurs royaux ne fut plus vive et plus obstinée que dans la colonie de New-York. Cette lutte y trouvait pour aliments les traditions libérales soigneusement conservées par les riches propriétaires d'origine hollandaise, et la répulsion instinctive ressentie par cette partie de la population pour tout ce qui venait d'Angleterre. New-York, que la métropole avait dotée de franchises , qu'elle avait embellie de constructions dispendieuses , qu'elle avait comblée de faveurs de toutes sortes, New -York , résidence d'un gouverneur habituellement pris dans la haute aristocratie et d'un nombreux personnel de fonctionnaires,

New- York, garnison préférée des fils de famille, qui y menaient grand train , était tonte dévouée à la couronne; Albany était dans des sentiments tout contraires, et le fonds de la population dans les campagnes appartenait tout entier à l'opposition. La lutte atteignit son apogée sous le gouvernement de William Cosby, de 1732 à 1736. William Bradford , père d'André Bradford, de Philadelphie, avait fondé, en 1725, un journal hebdomadaire, la Gazette de New-York. Ce journal était dans les intérêts du gouverneur, ou, comme on disait déjà , de la cour. Le chef de l'opposition, Rip Van Dam, dont le nom trahit assez l'origine hollandaise, encouragea un imprimeur de ses compatriotes, John Peter Zenger, à entre? à son tour dans la carrière. "Le New-York Weekly Journal (Journal hebdomadaire de New-York) parut en 1733, et prit une attitude très-hostile vis-à-vis du gouverneur et de son conseil. Outre le Journal, on publiait de temps en temps des ballades où on tournait en ridicule les partisans de William Cosby dans la législature. Le gouverneur et le conseil prirent fort mal ces attaques, et, par un arrêté motivé déclarèrent que les n04 7, 47 , 48 et 49 du journal de Zenger et deux des ballades publiées par le même imprimeur étaient attentatoires à la dignité du gouvernement de Sa Majesté, contenaient des outrages contre la législature et les personnes les plus distinguées de la colonie,

et tendaient à provoquer à la sédition et au trouble. En conséquence journaux et ballades furent condamnés à être brûlés par la main du bourreau. A l'ouverture de la session législative, en octobre 1734 , l'assemblée fut invitée à voter une récompense pour arriver à découvrir les auteurs de ces libelles séditieux ; mais les membres de l'opposition, qui goûtaient fort les articles du Journal , et qui passaient même pour les écrire, étaient en majorité dans l'assemblée, et on vota Tordre du jour sur cette proposition. Alors le gouverneur et le conseil rirent intenter directement des poursuites par le procureur général; Zenger fut arrêté et traduit devant la justice comme coupable de diffamation et de calomnie.

Ce procès mit toute la colonie en émoi. Les avocats de Zenger , Alexander et Smith , commencèrent par attaquer la compétence du tribunal. Au lieu d'avoir été nommés par la couronne et à vie, les juges avaient été nommés par le gouverneur Cosby seul , sans le concours du conseil, et par commission temporaire indéfiniment révocable. Les avocats prétendirent que les membres de la cour ne siégeaient pas en vertu d'une investiture légale, et n'offraient à l'accusé aucune garantie d'impartialité. La cour frappa de suspension les deux avocats, comme coupables d'offense envers elle. Zenger constitua deux nouveaux avocats, John Chambers de New- York, et le doyen du barreau de Philadelphie,

André Hamilton , qui fit le voyage tout exprès pour plaider cette cause. Une foule considérable accourut pour assister aux débats. Zenger se reconnut l'imprimeur et l'éditeur des journaux incriminés , il assuma la responsabilité de tous les articles, et il demanda à faire la preuve des faits articulés. Le président se refusa à laisser faire cette preuve, parce qu'elle ne pouvait au'aefirraver la diffamation. Il nrétenditmême. selon la jurisprudence qui prévalait alors en Angleterre, que le jury, juge du fait , devait se borner à constater si Zenger était ou non l'éditeur des articles incriminés , et laisser à la cour , juge du point de droit , l'appréciation du caractère diffamatoire de ces articles. André Hamilton soutint la thèse contraire. «Puisqu'on nous refuse de faire la preuve des faits, dit-il aux jurés, c'est votre conscience que nous invoquons en témoignage de nos assertions. Si vous croyez que nous avons dit vrai, souvenez-vous que vous avez le droit d'apprécier aussi bien que de constater les faits, et que c'est peut-être votre devoir d'user de ce droit. » Il termina par ces paroles : « La question qui se débat devant vous n'est pas seulement la cause d'un pauvre imprimeur, ni même celle de la colonie de New- York seule ; c'est la meilleure des causes , la cause de la liberté. Tout homme qui préfère l'indépendance à une vie d'esclavage bénira et honorera en vous les hommes dont l'impartial verdict , comme

un fondement inébranlable, aura assuré à nous, à notre postérité, à nos voisins ce droit que nous donnent et la nature et la dignité de notre pays, la liberté de combattre l'arbitraire en disant , en écrivant la vérité. » Le jury presque sans délibérer acquitta Zenger, et son verdict fut accueilli dans la salle par trois salves d'applaudissements : Zenger fut mis en liberté le lendemain, après huit mois de détention préventive. Le conseil municipal de New-York vota des remercîments à Hamilton , et lui conféra le droit de bourgeoisie « pour son habile et généreuse défense des droits de l'homme et de la liberté de la presse. » Le diplôme de bourgeoisie fut présenté à Hamilton dans une boîte d'or du poids de cinq onces et demie; sur le couvercle étaient gravées les armes de la ville avec cette inscription : Demersx leges , timefacta liber tas tandem emerguni. On lisait à l'intérieur : Nonnummis, virtute paraiur , et autour de la boîte ce mot de Cicéron: lia cuique eveniat ut de republica meruit. Telle fut l'impression produite par ce procès , que , cinquante ans plus tard , Gouverneur Morris ne craignit pas d'appeler l'acquittement de Zenger « l'aube de la révolution américaine . » * -- - - -

Pierre Zenger mourut dans l'été de 1746; la publication de son journal fut continuée après lui par sa veuve et ensuite par son fils, John Zenger. La qualité d'organe de l'opposition semble du reste avoir vala

au Journal de New-York plus de popularité que d'argent, car, en tête du numéro du 25 février 1751, on lit l'avis au public qui suit :

« MM. les abonnés de la campagne sont instamment priés d'envoyer l'arriéré de ce qu'ils doivent ; s'ils ne s'acquittent promptement , je suspendrai l'envoi du journal, et je verrai à faire rentrer mon argent autrement. Quelques-uns de ces abonnés commodes sont en arrière de plus de sept années. Après les avoir servis tant d'années, je crois qu'il est temps et grand temps qu'ils me remboursent mes avances , car la vérité est, ils peuvent m'en croire, que j'ai usé mes habits jusqu'à la corde.

« iV. B. Messieurs , si vous n'avez pas d'argent comptant par devers vous, pensez pourtant à votre imprimeur; quand vous aurez lu cet avis et que vous y aurez^ réfléchi, vous ne pouvez faire moins que de dire : « Allons, ma femme » (c'est aux gens mariés surtout que je m'adresse, mais que les célibataires en fassent leur profit), * allons, ma femme, envoyons à « ce pauvre imprimeur de la farine ou quelques jam- « bons, du beurre, du fromage ou de la volaille, etc. ! * En attendant, je suisvotre serviteur, John Zenger. »

Il ne semble point que cet appel attendrissant ait eu beaucoup de succès , et qu'à défaut de l'argent comptant, qui était alors fort rare dans les colonies , les provisions aient afflué chez Zenger,car dans le cou^-

rant de Tannée suivante il fut obligé de suspendre la publication du Journal de New-York. Cette publication ne fat reprise qu'après un intervalle de plusieurs

années, à l'époque des premiers démêlés des colonies avec l'Angleterre, lorsque l'opposition sentit de nouveau le besoin d'un organe spécial. La presse n'était point un métier lucratif, car de 1740 à 1770 on voit naître et mourir à New -York douze ou quinze journaux dont quelques-uns n'ont pas vécu plus de deux ou trois ans. Un de ceux qui fournirent la carrière la plus longue fut le Postillon hebdomadaire , fondé en janvier 1743 par James Parker, et qui allait entrer dans sa dixième année, lorsque Parker se mit la justice à dos par un article contre l'église épiscopale, plus puissante à New-York que dans aucune autre colonie. C'est une lettre de Franklin qui nous apprend ce fait en même temps qu'elle nous révèle l'opinion de ce grand homme sur les procès de presse. La lettre est adressée à Cadwallader Coldcr, qui remplissait à New- York les fonctions de conseiller près le gouverneur, et qui fut même quelque temps vice-gouverneur: - J'apprends, écrit Franklin, que Parker a fait la sottise de publier dans son journal un article qui lui suscite bien des tracas. Je ne puis imaginer comment il s'est laissé aller à cette publication, car je le connais pour un croyant sincère et très-opposé à tout ce qu'on appelle liberté de penser. Il est maintenant fort

au regret de ce qu'il a fait et me demande d'intervenir près de vous pour que vous obteniez du gouverneur une ordonnance de non-lieu, promettant d'être trèscirconspect à 1 avenir et très-attentif à ne plus donner pour la poNtique ou la religion aucun sujet de plainte à vous et à vos amis, et je crois cette promesse trèssincère de sa part. . . . Quant à la cause de la religion , le meilleur service qu'on puisse lui rendre, à mon avis, est d'arrêter les poursuites ; car si Ton appréhende quelque fâcheux effet de la publication de cet article, l'éclat d'un procès et d'une condamnation lui donnera mille fois plus de publicité, tant est grande la curiosité des gens en pareil cas. Cet article est d'ailleurs une vieillerie qui a déjà été publiée, en Angleterre d'abord, ensuite ici (à Philadelphie), par André Bradford. Gomme on n'y prit pas garde, cela tomba à plat et fat mis en oubli : il en arriverait encore autant aujourd'hui , si on faisait preuve de la même indifférence. »

La révolution de 1776 et le triomphe des idées démocratiques devaient seuls faire prévaloir cette doctrine de Franklin, qui est devenue la thèse favorite de tous les Américain» et la règle de conduite de leur gouvernement; mais, avant 1776, elle avait contre elle l'opinion de tous les jurisconsultes et l'intérêt des autorités coloniales. La feuille de Parker cessa d'exister ; le même sort attendait encore plusieurs journaux.

Le Massachusetts, qui exerça une action si dé-

eisive dans la révolution et qui détermina la rupture avec la mère patrie, était aussi de toutes les colonies celle où les luttes politiques étaient les plus vives. Deux partis s'y étaient constitués de bonne heure, l'un favorable et l'autre contraire à la suprématie de la métropole et à l'autorité des gouverneurs envoyés par elle : ces partis, à l'imitation de ceux qui divisaient l'Angleterre , avaient pris les noms de tories et de whigs. Des relations , éphémères d'abord , mais qui se cimentèrent et devinrent plus régulières et plus étroites avec le temps, s'étaient nouées entre les partis anglais et les partis qui leur correspondaient en Amérique. Cependant pour les whigs d'Angleterre les questions de liberté n'étaient guère encore qu'une arme de parti , et si les traditions de 1688 leur servaient à la fois d'enseigne et de bouclier, il n'y avait chez eux aucune hostilité ni contre la royauté ni contre l'église établie. Les whigs d'Amérique prenaient plus au sérieux et avaient plus à cœur les principes qui leur étaient communs avec l'opposition anglaise : sans le savoir peut-être, et assurément sans mesurer toute la portée et toutes les conséquences de leurs doctrines, ils allaient beaucoup plus loin que leurs coreligionnaires apparents ; ils ne dataient pas seulement de 1688, ils dataient volontiers de 1640 et même de 1649, L'agitation religieuse , dont nous avons déjà parlé, avait eu pour objet de ramener à sa fervêur

première le puritanisme languissant et dégénéré : les Whitefield, les Davenport, les Crosswell, en prenant le rôle de missionnaires et de prédicateurs ambulants, en allant de village en village dénoncer la tiédeur et l'infidélité du clergé presbytérien, en proclamant partout du haut de la chaire la nécessité du réveil religieux, ne s'étaient proposé que de rétablir dans sa rigueur l'orthodoxie calviniste. Toutefois il était impossible de raviver le puritanisme et de restaurer la suprématie de l'autorité spirituelle dans les affaires civiles, sans faire revivre en même temps le vieil esprit des pèlerins ,qui, identifiant la société politique Avec la société religieuse, où toute autorité dérivait de l'élection et où la décision de la majorité faisait loi , avait abouti directement à la souveraineté du peuple. Aussi le grand mouvement religieux qui , au xvm* siècle, transforma la Nouvelle- Angleterre eut-il pour conséquence immédiate une résurrection du républicanisme. La génération qui prépara et qui accomplit dans le Massachusetts la révolution, arriva à la jeunesse et à la vie politique de 1740 à 1750. Cette génération , qui se croyait simplement libérale, était au fond républicaine : elle prétendait borner sa tâche à défendre les droits des colons et à repousser d'injustes empiétements ; mais la conséquence logique des principes qu'elle invoquait, c'était la négation absolue de l'autorité de la métropole, c'était l'indépendance. Une

part considérable dans la propagation de ces idées doit être rapportée à l'université d'Harvard , pépinière où se recrutait le clergé puritain , et qui conservait soigneusement comme le feu sacré les traditions des anciens jours. Les ouvrages d'Alger non Sidney, de Milton et de Locke y faisaient la base de l'enseignement du droit politique et du droit civil. C'est 'd'Harvard que sortirent presque simultanément : James Otis , délégué du Massachusetts au premier congrès révolutionnaire ; John Hancock , qui mit le premier son nom au bas de la déclaration d'indépendance ; Josiah Quincy, qui dès 1774 écrivait de Londres à ses concitoyens qu'il fallait « sceller leur témoignage de leur sang ; » Joseph Warren , qui tomba sur le premier champ de bataille de l'indépendance ; Samuel Adams, John Adams, Jonathan Mayhew, qui tous furent ou les précurseurs ou les directeurs du mouvement révolutionnaire.

L'esprit despèlerins revivait tout entier en Samuel Adams ; la passion politique était entretenue et enflammée chez lui par la passion religieuse. Ni Endi- * cott, ni Higginson, ni même aucun des indépendants du long parlement n'eut pour l'épiscopat et pour la royauté une haine plus vivace et plus vigoureuse : un fanatisme inexorable fut la source de tous ses écrits et la règle de toute sa conduite. Ce fut en 1743 qu'il soutint à Harvard son second examen pour la mai-

trise ès arts; il choisit pour sujet de thèse la question suivante : « Est-il légitime de résister au magistrat suprême, si la communauté ne peut être sauvée autrement ? » C'était à mots couverts et sous le vêtement de l'école la question de la légitimité du droit d'insurrection. Samuel Adams se prononça pour l'affirmative. 11" avait économisé une partie de la pension que ses parents lui faisaient à l'Université : à sa sortie, il employa cet argent à publier une brochure intitulée : Englishmens Eigkts, où il revendiquait pour les colons tous les droits des citoyens anglais; mais l'important était de définir ces droits , et le pamphlet d' Adams, qui semblait n'être qu'un exposé des principes whigs, contenait en substance une théorie qui conduisait droit au républicanisme.

Le père de Samuel Adams le destinait au barreau ; sa mère voulait le tourner vers le commerce : le jeune maître ès arts se consacra presque exclusivement à la politique. Il rassembla ses anciens camarades de l'Université et les compagnons de sa jeunesse , et forma une société où l'on débattait les affaires de la colonie. Le public ne se blessa point des opinions ardentes de ces jeunes gens, ni de la liberté et de la vivacité de leur langage; il n'y vit que l'exagération naturelle à leur âge, et il appela ironiquement les réunions présidées par Adams le club des claqueurs de fouet Ce* pendant Samuel Adams ne s'en tint pas à des paroles

il s'entendit avec les imprimeurs Rogers et Daniel Fowle pour la publication d'un journal auquel chacun des membres du club serait obligé de fournir à son tour un article. Ainsi naquit en 1748 Y Indèpendent Adveriiser , qui avait pour vignette l image de la déesse de la liberté, et qui fixa immédiatement l'attention par l'attitude hostile qu'il prit vis-à-vis du gouverneur de la colonie. Au nombre des jeunes gens qui rédigeaient ou inspiraient ce journal était un homme remarquable, qui, en 1747, à l'âge de vingtsept ans, avait été élu ministre d'une des principales paroisses de Boston. C'était le fondataire de la secte des unitaires, aujourd'hui en majorité dans le Massachusetts; c'était Jonathan Mayhew, le premier membre du clergé américain qui ait osé rejeter ouvertement le dogme de la Trinité. Mayhew , pour son début, prêcha et fit imprimer un sermon sur les droits du jugement individuel dans les matières de foi; mais, par une conséquence facile à prévoir, l'orateur qui revendiquait pour la conscience une indépendance sans contrôle dans le domaine spirituel devait admettre difficilement que l'homme ne fût pas aussi le souverain juge de ses obligations dans l'ordre temporel. Mayhew, qui rompait avec l'orthodoxie calviniste, ne devait pas s'incliner davantage devant le prestige de l'autorité monarchique. Le 30 janvier 1749, anniversaire séculaire de la mort de Charles Itr, avait été,

des deux côtés de l'Atlantique, pour la plupart des prédicateurs, l'occasion de payer un tribut d'hommages à la mémoire d'un prince infortuné, et, pour les théologiens anglicans , le prétexte d'exposer leurs théories favorites sur l'autorité royale. Le 30 janvier de Tannée suivante, Mayhew prit à son tour pour sujet d'un sermon la légitimité de la mort de Charles Stuart : avec une amertume de langage digne des anciens indépendants , il soutint que ce prétendu martyr avait été un tyran , et qu'il avait mérité son sort par ses attentats contre la liberté civile et contre k vérité religieuse , et il qualifia de résistance légitime et glorieuse la conduite du parlement régicide. Ce discours produisit une immense sensation qui eut son contrecoup jusqu'en Angleterre ; mais les plus avancés des dissidents l'envisagèrent eux-mêmes comme une hardiesse inutile et comme une imprudence. U Indépendant Advertiser, au contraire, reproduisit ce sermon et le combla d'éloges : il tint la même conduite à propos de plusieurs des discours de Mayhew, et notamment d'un sermon prêché en 1754 à l'occasion d'une élection générale. Dans ce sermon, Mayhew, en feignant de combattre encore la monarchie absolue , et sans diriger d'attaque directe ni même de blâme contre une monarchie limitée, fit l'apologie du gouvernement républicain, qu'il présenta comme fondé sur la volonté et par l'autorité du peuple, et comme le seul gouver-

nement qui tende uniquement au bien-être et à la prospérité des nations.

Cette année 1754 vit la mort de Y Inde pendent Adreriiser. Le gouverneur avait obtenu la majorité dans la législature; il fit adopter un bill qui établissait certains droits de douanes. Ce vote fat amèrement blâmé par le journal, qui publia, sous le titre de Monstre des Monstres, une violente diatribe contre la législature. L'imprimeur du journal, Daniel Fowle, fut immédiatement arrêté, et, comme il se refusa à faire connaître l'auteur de l'article , il fut mis en jugement et condamné à un an d'emprisonnement. Cette mésaventure le dégoûta momentanément du métier : en 1756, Daniel Fowle quitta Boston, et se transporta à Portsmouth, où il établit la première presse qui ait fonctionné dans' le New-Hampshire , et où il fit paraître, à partir du 7 octobre 1756 , la Gazette de New-Hampshire t qu'il dirigea jusqu'à sa mort, arrivée en 1787, et qui existait encore, il y a quelques années, entre les mains de ses successeurs.

La place laissée vacante par Y Inde pendent Adver-

tiser fut immédiatement remplie. Les imprimeurs

Edes et Gill firent paraître, en avril 1755, la Gazette

de Boston, qu'Edes publia sans interruption jusqu'en

1798. Samuel Adams, éclairé par l'expérience et mûri

par l'âge, en fut le principal rédacteur. La Gazette de

Boston prit la même vignette et la même devise que

YIndependent Adoeiitser; mais elle ne commit aucune des imprudences gratuites qui avaient perdu ce journal : elle fut le défenseur non-seulement le plus ferme, mais aussi le plus habile des droits des colonies. Aussi devint-elle à la fois le point de ralliement des whigs contre les gouverneurs Barnard et Hutchinson, et du clergé dissident contre l'anglicanisme. Les ministres Mayhew et Cooper, étroitement unis avec tous les chefs des whigs, développaient en chaire les principes que leurs amis soutenaient dans la Gazette, et le journal combattit avee eux, de 1760 à 1764, le projet attribué à la métropole de vouloir établir dans la Nouvelle- Angleterre des évêques et toute la hiérarchie anglicane. La passion politique et la passion religieuse amenèrent ainsi, chacune à son tour, des auxiliaires à Samuel Adams, et groupèrent peu à peu autour de la Gazette , avec Mayhew et Cooper , le bouillant James Otis, devenu cher à tout le Massachusetts, pour avoir osé plaider en 1758 l'illégalité du droit de perquisition que s'arrogeaient les employés des douanes; le jurisconsulte Oxenbridge Thacher , profondément versé dans les questions de droit administratif, de commerce et de finances ; l'opulent Samuel DexteT, qui mettait sa fortune et son esprit au service des lettres et de ses amis politiques; John Adams , qui devait être le premier successeur de Washington;. James Bowdoin, et toute cette pléiade

d'orateurs, de légistes et de patriotes qui se prononcèrent pour l'indépendance dès le début de la lutte , qui ne désespérèrent point après les premiers revers . et que les Américains désignent par cette appellation collective : les hommes de 76 , comme nous disons en France les hommes de 89.

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