‹ Histoire de la presse en Angleterre et aux États-UnisChapitre 49 sur 71 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Les journaux américains au commencement du xix* siècle. — L'Âurora. — Les journaux de la Nouvelle- Angleterre. — Curieuse statistique. — Inutile essai d'une législation sur la presse. — William Wirt. — Théodore Dwight. — Dissémination des journaux américains. — Leur mode de multiplication. — Statistique.

Quand les hommes éminents , qui faisaient encore de rares apparitions dans la presse, eurent tout à fait renoncé à écrire, le ton des journaux américains descendit au-dessous de tout ce qu'il est possible d'imaginer. Les plus forcenées et les plus ignobles de nos feuilles révolutionnaires en donneraient à peine une idée ; mais les excès qui furent en France l'œuvre de

quelques bandits , et le produit passager de quelques mois de fièvre, furent en Amérique le langage habituel de la presse et formèrent le fonds de sa polémique. On a peine à comprendre comment un peuple civilisé

a pu, au milieu d'une tranquillité profonde et dune prospérité croissante , supporter pendant de longues annés, sans un invincible dégoût, un système régulier de diffamation et d'insultes contre tous ses fonctionnaires, tous ses magistrats et tous ses hommes publics. Aucun journal ne résista a la contagion, pas même la Gazette nationale , fondée en Virginie par Jefferson et Madison, et qui passa toutes les bornes dans ses attaques contre Washington et contre les chefs du parti fédéraliste. Néanmoins la palme de l'injure et de la calomnie appartint à un journal de Philadelphie, YAurora, rédigé, on a regret à le dire, par le petit-fils et le filleul de Franklin, Benjamin Franklin Bâche, dernier et indigne héritier d'un nom glorieux. LÏAurora, publiée sous le patronage de Jefferson , et organe de toutes ses rancunes et de toutes ses passions , prit pour objet de ses attaques incessantes Washington, Jay, Adams, Hamilton, tous les hommes qui faisaient la force et l'honneur de la démocratie américaine. En 1797, elle imprima, avec de grands éloges, une lettre du célèbre Thomas Paine, en date de Paris ; et cette lettre , modèle d'aménité , en comparaison des articles de YAurora, permettra de juger de la polémique de cet étrange journal. Paine y disait d' Adams « qu'il n'avait jamais rien compris aux principes les plus élémentaires du gouvernement ; * il appelait Adams et Jay « ces traîtres dé-

guisés qui prennent le nom de fédéralistes ; il accusait Washington de s'être fait, pendant qu'il était général en chef, « le patron de la fraude et du péculat ; " enfin il terminait par cette apostrophe à Washington , élevé pour la seconde fois à la présidence par le suffrage unanime de la nation : « Quant à vous, traître à l'amitié privée , et hypocrite dans la vie publique, le monde ne pourra décider si vous êtes un apostat ou un imposteur, si vous avez déserté les bons principes , ou si vous avez jamais eu des principes d'aucune espèce.... Vous avez commencé votre carrière présidentielle par encourager les plus basses flatteries , et vous avez traversé l'Amérique d'un bout à l'autre en quête de l'adulation. » Disons tout de suite que YAurora eut le sort qu'elle méritait : elle n'enrichit aucun de ceux qui la rédigèrent. Elle passa des mains de Franklin Bâche en celles de Duane sans devenir plus modérée ni plus prospère , et en 1811 , en attaquant avec acharnement Madison et Gallatin, que l'unanimité de la nation allait élever aux fonctions de président et de vice-président, elle se mit en opposition si directe avec l'opinion publique, qu'elle fut l'objet d'un abandon universel. Jefferson essaya de lui venir en aide ; mais ce fut en vain qu'il fit appel à ses amis personnels, il ne put obtenir d'eux aucun sacrifice en faveur de YAurora.

Les journaux de la Nouvelle-Angleterre n'appor-

taient pas dans leur polémique plus de retenue et de décence que ceux de la Virginie ou de la Pennsylvanie. Un document officiel en fait foi. Elbridge Gerry, un des signataires de la déclaration d'indépendance et l'un des chefs du parti démocratique , avait été élu gouverneur de l'état de Massachusetts. Quoique son parti eût adopté comme un des points de son programme la liberté illimitée de la presse, Gerry voulut savoir à quoi s'en tenir sur les plaintes que beaucoup de bons esprits faisaient entendre au sujet de la licence des journaux, et il demanda un rapport au procureur général et à l'avocat général du Massachusetts. Ce rapport lui fut présenté dans les premiers jours de février 1812; il embrassait les journaux publiés à Boston depuis le 1er juin 1811. Il faut se rappeler qu'à cette époque les feuilles quotidiennes étaient l'exception : quelques-unes paraissaient trois fois, et le plus grand nombre une fois seulement par semaine. Les deux magistrats commençaient par faire observer qu'ils n'avaient pu se procurer de collections complètes des journaux soumis à leur examen ; ils ajoutaient qu'ils n'avaient pas tenu compte des articles calomnieux dirigés contre des gouvernements autres que celui des États-Unis ou contre des étrangers de distinction , ni des imputations diffamatoires échangées de journaliste à journaliste. Malgré toutes ces défalcations, le rapport établissait que dans cette

courte période il avait paru dans les journaux de Boston 253 a**icles susceptibles de donner lien à des procès en -diffamation : à savoir, dans la Verge (the S courge) 53, dans la Sentinelle 51, dans la Gazette de Boston 38, dans le Répertoire $4, dans le Palladium 18, dans le Patriote 9, dans la Chronique^ , dans le Messager 1 , dans le Yankee 0. Le rapport donnait la date *de tous les articles qu'il divisait en deux classes : les articles dont les auteurs auraient pu, en cas de poursuites, demander à faire la preuve, et ceux à propos desquels la preuve des faits n'était pas admissible. Cette statistique paraîtra sans doute une marque décisive de l'état d'abaissement dans lequel était tombée la presse américaine.

Toute législation eût été impuissante à arrêter un mal qui avait fait de tels progrès ; l'opinion publique d'ailleurs ne permettait pas qu'on essayât d'un semblable remède. Le président Adams, en butte aux attaques les plus odieuses pour être demeuré fidèle à la politique de Washington, avait bien obtenu du congrès une loi qui mettait au rang des délits tes imputations calomnieuses eoratre les fonctionnaires publies, et qui autorisait le gouvernement à instituer des poursuites: mais le seul effet de cette loi avait été d'attirer sur ceux qui l'avaient présentée ranimadversian de totte 4a presse et *de déterminer la défaite du parti fédéraliste. Jefferson avait été élu président, et, en

prenant le pouvoir, son premier acte avait été de faire abandonner les poursuites ordonnées par son prédécesseur. Ainsi la loi, sans être rapportée, avait été déchirée des mains mêmes de ceux qui auraient pu seuls Tinvoquer. On ne pouvait songer à recommencer une pareille expérience , et depuis cinquante ans en effet il n'y a pas eu d'exemple de procès de presse intenté soit par les autorités fédérales, soit par ies autorités d'aucun État. Les circonstances spéciales dans lesquelles l'Union américaine se trouve placée ont rendu la liberté illimitée et même les abus de la presse sans danger pour elle ; mais si rien jusqu'ici n'est venu justifier les craintes exprimées au commencement de ce siècle par quelques-uns des hommes d'Etat américains les plus éclairés et les plus libéraux, on reconnaîtra du moins que les inquiétudes de ceuxci étaient légitimes en présence des faits que nous venons de rapporter.

C'est à peine si dans cet abaissement général de la presse américaine on trouve une couple de noms en faveur desquels il soit possible de faire une exception. Nous citerons pourtant Théodore Dwight, qu'on pourrait considérer comme une sorte de trait d'union entre les écrivains d'autrefois et la presse contemporaine, car, né en 17S5, il débuta dans la carrière sons les auspices d'Hamilton , de Fisher Ames , d'Oliver Walcott et des autres chefs du fédéralisme, et il n'est

mort qu'en 1846, à l'âge de quatre-vingt-un ans, après avoir appartenu à la presse pendant près d'un demisiècle. Dwight, homme instruit, de convictions sincères et d'un caractère irréprochable, dirigea pendant plusieurs années à Hartfort le Miroir (Mirror), le journal whig le plus influent du Connecticut. Sur les instances de ses amis politiques, il transporta sa résidence à New- York, où il fonda en 1817 le Daily Advertiser, qui existe encore sous le nom de New- York Express. Sous la même bannière que Dwight combattait William Wirt , avocat distingué du barreau de Richmond en Virginie. Wirt commença en août 1803, dans Y Argus de Richmond, une série de lettres ou d'articles évidemment imités du Spectateur, et qu'il signait V Espion anglais (British Spy). C'était un tableau assez piquant des mœurs et des usages de la Virginie , avec des portraits des hommes les plus influents de cet État, alors le premier de la confédération. Ces lettres eurent un immense succès , elles furent reproduites par un grand nombre de journaux des États du nord, et elles furent réunies en un volume. Pareille vogue accueillit les trente-trois lettres d'un Vieux célibataire {Old Bachelor) que le même écrivain adressa, de novembre 1810 à la fin de 1811 , à YEnquirer de Richmond, et qui, réunies en deux volumes, n'eurent pas moins de trois éditions. Wirt s'essaya aussi dans la politi-

que. En 1808, il défendit dans YEnquirer et réussit

à faire adopter par la Virginie la candidature de Madison à la présidence. Il eut en cette occasion une polémique acharnée à soutenir contre le parti démocratique, qui se croyait maître du terrain en Virginie, et dont la fraction la plus ardente, avec John Randolph à sa tête, ne craignait pas de demander hautement la dissolution de la confédération. Après avoir puissamment contribué à la nomination de Madison, Wirt continua à défendre sa politique dans la presse, et ne déposa la plume que lorsqu'il fut appelé à un poste dans la magistrature.

Wirt et Dwight lui-même étaient des hommes mé diocres qui n'arrivèrent à la réputation que grâce à l'infériorité intellectuelle et morale de tous ceux qui écrivaient autour d'eux. La presse américaine était vouée à une incurable stérilité faute de pouvoir se recruter dans un pays où l'instruction primaire est universelle, mais où une éducation supérieure est encore une exception. Le développement des publications religieuses, qui forment la principale lecture du peuple américain , la controverse et la littérature biblique absorbaient l'activité du clergé , obligé de vivre de l'autel et tenu sans cesse sur la brèche par la multiplicité des sectes rivales. Quant aux gens de loi, tous ceux qui avaient quelque valeur faisaient une fortune rapide au barreau et dans la politique à raison de leurs

HISTûIKK DE LA PRESSE

connaissances et de leurs aptitudes spéciales; et ceux qui ne réussissaient point à percer dans les Etats anciens étaient sûrs d'arriver au premier rang par le seul fait de leur émigration àl'ouest; il leur suffisait de se transporter dans les États nouveaux, au milieu des pionniers, pour posséder aussitôt l'influence politique, qu'ils n'avaient pu acquérir dans leur Etat natal. Ce n'était donc pas au sein du barreau que la presse pouvait se recruter : au milieu de cette population laborieuse et affairée, il n'existait point encore, et on aurait peine à trouver aujourd'hui même, une classe lettrée et oisive vouée aux plaisirs et aux travaux de l'intelligence, et capable de produire des écrivains. Ajoutons que, par une autre conséquence du même fait, il n'y avait pas non plus aux Etats-Unis de lecteurs exigeants dont la sévérité fît du mérite littéraire une condition de succès pour les journaux. Pourvu que le public ne se plaignît pas, et Dieu sait s'il était aisé à contenter! qu'importait tout le reste? Lorsque des besoins d'un ordre plus élevé commencèrent à se manifester dans les grandes villes du littoral de l'Atlantique, ils reçurent satisfaction par la création des r<?vues etdfes magazines, dont la naissance fat une nouvelle cause de faiblesse pour les journaux. Les recueils périodiques enlevèrent en effet à la presse quotidienne le petit nombre d'écrivains de mérite qu'elle comptait dans son sein, et appelèrent à eux tous les jeunes ta-

lents. Si donc quelques hommes de valeur ont débuté dans la presse américaine, ils n'ont jamais fait que la traverser sans s'y fixer. C'est ainsi qu'Henry Wheaton> après avoir fait de 1812 à 1815 la fortune du National Advocate de New-York et avoir conquis à ce journal unegrande influence pendant la guerre contre l'Angleterre, l'abandonna au bout de trois ans pour entrer dans la diplomatie, et n'écrivit plus que dans les revues. Vers la même époque, James Hall, qui , après avoir été soldat, est devenu un jurisconsulte éminent, fondait un journal à Shawneetown, dans l'Illinois; mais au bout de quelques années.il déposait la plume pour entrer dans la politique, et il renonçait pour toujours à la presse.

La presse n'était donc point une carrière ; elle n'aurait pu en devenir une que s'il était né aux États-Unis comme en Angleterre de grands journaux s' adressant à de nombreux lecteurs, disposant de capitaux considérables et capables par conséquent de rallier autour d'eux et de retenir les hommes de lettres. Cest ainsi que le Times, le Ckronicle, le Post, ont été autant de foyers littéraires autour desquels se sont toujours groupés des hommes d'une incontestable valeur. Il n'en pouvait être de même en Amérique à.cause de la division du pays en un grandnombre de petitsÉtats. Quelle que soit l'importance des questions de politique générale, celles-ci pâlissent toujours devant les ques-

tions d'intérêt local, qui s'adressent aux besoins ou aux passions de tous les jours. Les dissensions intérieures de l'État, les rivalités personnelles, les débats de l'assemblée, les élections locales, voilà quelles étaient partout les premières et constantes préoccupations du citoyen américain. Les lecteurs s'adressaient donc de préférence aux journaux de leur État, et quelquefois même seulement aux journaux de leur comté. Il en résultait que les journaux, même les mieux conduits, parqués dans un cercle excessivement restreint, ne pouvaient étendre leur clientèle ni acquérir, par l'accroissement de leurs lecteurs, les moyens de se développer et de se créer une influence sérieuse. Rien n'était plus aisé que d'établir un journal ; point de nécessité de se faire autoriser, point de timbre, point de droit sur le papier, point d'impôt d'aucune sorte : il suffisait d'avoir à sa disposition, par argent ou par crédit, du papier et une imprimerie. Rien aussi n'était plus difficile que de donner au journal ainsi fondé un peu de notoriété et d'influence et une existence durable, parce qu'à chaque pas, dans la ville la plus proche et quelquefois dans le village voisin, il rencontrait des concurrents nés dans les mêmes conditions. Créé par la fantaisie et l'intérêt d'un individu, le journal demeurait nécessairement une œuvre toute personnelle ; sa carrière reproduisait toutes les vicissitudes de la fortune du fondateur. Que celui-ci vînt à

s'enrichir ou à se fatiguer d'écrire, qu'il acceptât une place ou qu'il tombât malade, ou seulement qu'il fût pris de l'envie de voyager, c'en était fait du journal le plus prospère. Nous en avons déjà donné des exemples ; on en pourrait citer des centaines. Il n'est point de ville aux Etats-Unis qui n'ait vu ainsi naître et mourir un nombre considérable de journaux, aussitôt remplacés par des successeurs également éphémères. Disséminés sur toute la surface du pays et atteignant même les points les plus reculés, croissant continuellement en nombre et en popularité, mêlés à tous les intérêts et à toutes les passions , affranchis de toute entrave, les journaux exercent en Amérique une influence sans réserve, mais cette influence appartient à la presse prise en masse ; aucune feuille ne sort de la foule et ne peut revendiquer une place à part.

N'oublions pas d'ailleurs, pour être équitables, que la presse est placée aux Etats-Unis dans des conditions toutes spéciales, qui favorisent son développement rapide, mais qui lui rendent peu accessible la supériorité littéraire. En Europe, le journal, qui répond surtout à un besoin intellectuel, a devancé les annonces ; en Amérique, ce sont les annonces qui enfantent les journaux, et ceux-ci se ressentent nécessairement de leur origine toute mercantile. Si dans le vieux monde, au sein de nos villes populeuses, l'affiche est encore le

moyen de publicité le plus général et le plus sûr, il

n'ensaurait être ainsi dans un pays toutneuf : aux Etats- Unis, l'affiche, quand elle n'est pas matériellement impossible, est improductive, parce que la population est clair-semée et disséminée sur de vastes étendues de terrain : il faut que l'annonce aille trouver le client jusque dans la solitude de la forêt ; elle est donc conduite nécessairement à emprunter la voie du journal, et où le journal n'existe pas, elle le fait naître. Le journal d'ailleurs est toujours le bienvenu, au milieu des défri^ chements ; il est une mine de renseignements indispensables, il donne les jours de marché dans tout le district, il fait connaître le prix des denrées, il enseigne où l'on pourra trouver au plus près ce dont on a besoin ; en politique, il enregistre les décisions législatives et rappelle l'époque des élections, il indique les candidats en spécifiant leurs opinions et leurs titres : il sert à la fois d'almanach, d'annuaire et d'agenda, et souvent il est toute la bibliothèque du squaiter. En France, le gouvernement ne se borne pas à nous gouverner.; c'est lui qui nous instruit de ce que nous avons à faire, qui nous renseigne sur ce que nous devons savoir, qui nous convoque quand noua devons nous réunir : peu s'en faut qu'il ne se. charge du soin de nous loger et de nous nourrir. Un journal est donc pour nous un objet de luxe : en Amérique, où il est souvent le seul lien qui rattache au monde le colon isolé, le journal- est un objet de première nécessité. Quand

les chênes séculaires sont tombés sous la cognée, quand le feu a déblayé la plaine et que des cabanes s'élèvent où le bufâe et le daim avaient jusque-là régné sans partage, les pionnière réunissent leurs efforts pour bâtir la maison de Dieu. Quand, à côté du temple achevé, s'élève la maison d'écolé, le village est né, mais son existence est encore incomplète. Bientôt un homme arrive avec quelques livres de caractères dans une couple de caisses; cet homme s'intitule imprimeur, et le lendemain de sa venue il sera journaliste. Ce qu'il aura écrit le matin, il le composera le soir, souvent seul, quelquefois aidé d'un apprenti, de deux tout au plus; il fera lui-même le tirage, car il lui serait presque impossible de trouver un manœuvre pour l'assister, et le lendemain matin deux ou trois enfants iront vendre pour un sou une petite feuille de papier, imprimée d'un seul côté, dont la moitié, peut-être les trois quarts, seront occupés par les annonces les plus diverses. U Aigle, le Courriel* ou Y Indépendant de *** est né; le village est devenu ville. Après le temple, l'école; après l'école, le journal : tel est l'ordre invariable dans lequel les trois grands besoins deioute commune américaine reçoivent satisfaction. Quand le village s'est accru et qu'un peu de loisir fait éciore parmi les pionniers les discussions politiques, le journal prend couleur, et le parti eonfore lequel il se prononce fait des offres à quelque ouvrier imprimeur de

la ville la plus proche. Un second journal est créé, qui engage aussitôt avec son aîné une polémique acharnée. Un troisième naîtra bientôt, qui se dira indépendant et qui recueillera les souscriptions et les annonces des neutres et desindécis. Puis, à mesure que la population croîtra et que les annonces se multiplieront, chacun des trois journaux, au lieu de se publier tous les huit jours, paraîtra deux fois, puis trois fois par semaine ; quelques années encore, et tous les trois seront quotidiens.

Voilà ce qui s'est passé depuis le commencement de ce siècle dans les États qui s'intitulent anciens parce qu'ils ont au moins cinquante ans d'existence ; voilà ce qui se passe encore journellement dans les États nouveaux. Veut-on avoir une idée de cette rapide multiplication des journaux : les chiffres suivants paraîtront suffisamment éloquents. En 1775, il y avait aux Etats-Unis 37 journaux, dont 36 étaient hebdomadaires : un seul, YAdvertiser de Philadelphie, paraissait trois fois par semaine, parce qu'il se publiait dans la ville où siégeait le congrès; vingtcinq ans plus tard, en 1800, on comptait déjà 200 journaux, dont 17 quotidiens; en 1810, 358; en 1828, 812; en 1839, 1555 ; en 1850, 2800, et aujourd'hui le nombre des feuilles américaines approcherait de 4000, si la période de calme que les Etats- Unis viennent de traverser n'avait coûté la vie à

quelques centaines de journaux, créés à l'occasion des grands débats sur la question de l'esclavage. Il importe de faire remarquer que cette multiplication inouïe des journaux n'est pas due uniquement au développement de la population et à sa dissémination sur un plus vaste territoire ; le nombre des journaux continue de s'accroître dans les États anciens, et d'autant plus rapidement même que ces Etats étaient déjà mieux pourvus. Ainsi l'État de New -York, qui avait 245 journaux en 1842, en avait 460 en 1850. Pareil fait s'est produit dans la Pennsylvanie, l'Ohio et le Massachusetts.

C'est ce qui résulte clairement du tableau suivant, qui fait connaître la date à laquelle chaque Etat est arrivé à une existence indépendante, et le nombre de journaux qu'il a possédés à diverses époques. Ce tableau permet de suivre de dix ans en dix ans le mouvement de la presse périodique. Pour les années 1840 et 1850, on a classé en trois colonnes différentes les journaux quotidiens, les journaux paraissant deux et trois fois par semaine, et les journaux simplement hebdomadaires. On remarquera que ces derniers forment l'immense majorité, même dans les Etats les plus riches et les plus peuplés.

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