French Opinions
EN ANGLETERRE ET AUX ÉTATS-UNIS. kkl
politiques et leurs croyances religieuses. Tous étaient des hommes d'une piété exemplaire. Le plus jeune des acteurs principaux de la révolution, Hamilton n'était pas un puritain , mais c'était un presbytérien zélé, qui avait fait des études théologiques approfondies. « Soir et matin , raconte un de ses camarades d'université, le colonel Troup , il s'agenouillait pour prier. J'habitais la même chambre, et souvent je me suis senti vivement remué par la ferveur et l'éloquence de ses prières, n
Les hommes qui se prononcèrent les premiers et le plus résolûment pour une rupture avec la métropole , étaient les adversaires décidés de la royauté , de la pairie héréditaire et de l'épiscopat ; mais, à part ces trois points , il n'y avait rien qui leur répugnât dans la constitution , dans l'organisation sociale , ni même dans les mœurs de l'Angleterre. Ils conservèrent soigneusement les institutions communales et provinciales, la législation, les tribunaux et jusqu'à la jurisprudence de la mère patrie. Ils admettaient que la liberté lut limitée au nom de la raison , de la justice et de l'intérêt de tous : la liberté de la presse n'entraînait pas, à leurs yeux, son impunité, pas plus que la liberté individuelle n'emporte le droit de tout faire. Profondément attachés au régime représentatif, ils reconnaissaient la souveraineté mais non l'omnipotence du peuple , et ils n'admettaient pas que cette souve-
raineté pût s'exercer utilement sans être déléguée : la nation était pour eux la source de tout pouvoir, mais c'était à la représentation nationale à tout faire, au nom et dans l'intérêt de la nation. Il leur suffisait que le gouvernement n'eût ni le droit ni les moyens d'intervenir dans le domaine de la conscience ; ils ne nourrissaient contre lui aucune défiance jalouse, et ils se montrèrent toujours disposés à l'armer de toute les prérogatives qui pouvaient lui être nécessaires pour diriger ou défendre la société. De là cette imputation de royalisme , si souvent dirigée contre les hommes éminents du parti fédéraliste, qu'on accusait de vouloir ressusciter eous le nom de présidence la tyrannie qu'ils avaient renversée.
Des idées toutes différentes se faisaient jour peu à peu au sein du peuple américain. La Révolution française eut son contre-coup aux Etats-Unis : elle y excita un enthousiasme qui ne tarda point à créér de graves embarras au gouvernement. Un parti puissant, à la tête duquel se plaça Jefferson, se forma pour réclamer une alliance offensive et défensive avec la république française. On sait à l'aide- de quels moyens violents, deux ministres français, Genêt et Adet, entreprirent l'un après l'autre d'entraîner les États-Unis dans une guerre avec l' Angleterre, et comment, après avoir inutilement cherché à intimider Washington , ils essayèrent d'agir sur les élections. Un grand
nombre de journaux les secondèrent dans tous leurs efforts, ^t appuyèrent une tentative aussi contraire à l'mdépettdanee qu'aux intérêts des États-Unis. C'est qu'il y avait chez le patti qui s'intitula parti démocratique, autre obèse qu'une sympathie purement politique pour la France : il y avait aussi affinité de doctrines avec les révolutionnaires français. Si l'on étudie avec quelque soin les opinions politiques ^t religieuses de Jefferson , on leur trouvera une singulière analogie avec celles de Robespierre. En religion, Jefferson était théophilanthrope ; aussi fut-il l'avocat de la tolérance absolue, à une époque où les plus libéraux des Américains limitaient encore la tolérance aux sectes, chrétiennes et pensaient que la croyance à la divinité de Jésus-Christ était le moins qu'on pût exiger d'un citoyen. En politique, il était partisan de la liberté illimitée, de l'égalité absolue et du gouvernement direct du peuple par le peuple. L'existence d'un pouvoir central était à ses yeux un mal qui n'avait d'excuse que la nécessité : il fallait donc tenir en suspicion perpétuelle ce fléau des libertés publiques, lui retirer tout ce qu'il n'était pas indispensable de lui accorder, et faire intervenir directement l'action populaire chaque fois qu'on n'était pas arrêté par une impossibilité matérielle. Ces idées préconisées par Jeffereon et le parti démocratique ont porté leurs fruits : à mesure qu'elles ont gagné du terrain, on a
vu partout abréger la durée des fonctions publiques pour favoriser le système de la rotation des offices, toutes les fonctions devenir électives, même les emplois de finances et les charges de judicature, les magistrats perdre l 'inamovibilité et être soumis à la réélection au moins tous les sept ans ; enfin le système représentatif a partout fait place à Faction directe de la communauté.
C'était cette intervention de la multitude dans les affaires publiques que les fondateurs de l'Union américaine redoutaient comme le suprême danger de la confédération. La populace des grandes villes leur paraissait une armée permanente au service de toutes les ambitions, mais ils appréhendaient surtout l'irréflexion , la mobilité et la fougue des entraînements populaires. « La grande route de l'histoire , écrivait Fisher Ames, est toute blanche des tombeaux des républiques que la domination populaire a conduites à leur ruine. » Le parti fédéraliste combattit donc de toutes ses forces, au sein du congrès et dans la presse la propagation des idées françaises. Fisher Ames se signala dans ces luttes qui exigeaient autant de courage que de talent , car il y fallait affronter une inévitable impopularité : il ne craignait pas d'écrire qu'une ultra-démocratie n'était qu'une des formes de la tyrannie et ne valait guère mieux que l'enfer; et à ceux qui invoquaient l'exemple de la France, il ré-
pondait : « Je ne vois en France que des assassins de la liberté, qui se cachent sous la dépouille sanglante de leur victime. » Cette polémique, où quelques individus s'honorèrent, mais où succomba le parti tout entier, est la dernière qui mérite une mention dans l'histoire.