‹ Histoire de la presse en Angleterre et aux États-UnisChapitre 51 sur 71 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

La presse contemporaine. — Amélioration matérielle et morale. — M. Robert Walsh. — W. C. Bryant. — Mme Child, — Conséquences de l'absence de capitale. — Les journaux de Washington. — Effets de la concurrence illimitée. — Les journaux à bon marché. — Le Sun. — La Tribune. — Le Nexo-York Herald.

Les détails statistiques dans lesquels nous sommes entré attestent incontestablement de merveilleux progrès: on doit, pour être juste, ajouter que la presse américaine n'a point grandi sans s'améliorer. Nous avons été sévère pour elle, et il nous eût été facile d'accumuler les témoignages américains pour motiver une condamnation plus rigoureuse encore ; mais on ne saurait, sans manquer à l'équité, ne pas reconnaître qu'elle compte aujourd'hui dans son sein d'heureuses

exceptions, et même qu'à la prendre en masse, elle n'est plus aujourd'hui ce qu'elle était il y a trente

ans. L'homme à qui revient l'honneur d'être entré le premier dans la voie du progrès existe encore, il tient encore la plume, et c'est justice de payer à sa verte et laborieuse vieillesse le tribut d'hommage auquel elle a droit. M. Robert Walsh est né à Baltimore vers 1782. Fils d'un négociant aisé, il reçut une éducation libérale, et, ses études terminées, il vint en ' Europe pour compléter son instruction. Pendant plusieurs années, il parcourut la Grande-Bretagne, la France et une partie du continent ; il se familiarisa avec la civilisation et les mœurs du vieux monde, et il vit partout le spectacle d'une presse lettrée et polie, pour qui l'observation des convenances et la courtoisie étaient des conditions d'existence. Ce spectacle ne fut pas perdu pour une intelligence d'élite et pour un esprit observateur. Revenu en Amérique en 1808, à l'âge de vingt-six ans, M. Walsh établit sa résidence à Philadelphie et se fit recevoir au barreau. Toutefois la presse était sa carrière naturelle, et il ne tarda point à y entrer. Immédiatement après son retour, il avait publié, sur le caractère et les tendances du gouvernement de Napoléon 1er, une brochure qui fit sensation aux Etats-Unis, et qui eut un grand retentissement en Angleterre. Ce succès lui ouvrit l'entrée du Portfolio, recueil mensuel alors fort en vogue. Deux ans plus tard, en 1811 , il publia le premier numéro de la Revue américaine , recueil trimestriel

sur le modèle de la Revue d' Edimbourg ; mais il n'y avait point encore aux Etats-Unis assez d'esprits lettrés, assez de lecteurs d'élite pour faire subsister une publication de ce genre, et la première revue américaine put à peine achever sa seconde année. Sans se laisser décourager, Bf. Walsh fonda en 1817 un recueil mensuel consacré à la politique, à l'histoire et à la statistique, qu'il intitula Y American Register , et qu'il rédigea presque seul. Enfin en 1821 il s'associa avec M. William Fry pour fonder à Philadelphie, sous le nom de Gazette nationale, un petit journal du soir qui paraissait d'abord trois fois par semaine, mais qui devint bientôt quotidien. M. Walsh en fut le rédacteur en chef. H y donna aussitôt l'exemple d'un langage élégant et poli, d'une polémique courtoise, qui savait allier la liberté de discussion avec le respect de toutes les convenances. En outre, s'inspirant de ce qu'il avait vu en Europe, ST. Walsh ne laissa point envahir exclusivement son journal par la politique, les nouvelles locales et les annonces ; il fit une place, et une place considérable, à la littérature; aux sciences et aux beaux-arts. Il rendit compte des représentations théâtrales, il apprécia les livres- publiés en Angleterre et aux États-Unis dans des articles qui attestaient beaucoup de savoir et de conscience, un sens très-droit et très-ferme. C'étaient là autant d- innovations, et elles obtinrent le succès qu'elles méri-

taîent. Le public fut charmé de trouver dans un journal une lecture instructive et variée ; il fallut agrandir le format de la Gazette nationale, qui compta bientôt plus d'abonnés qu'aucun journal de Pennsylvanie, et qui commença même à se répandre dans les États voisins. C'est le premier et presque le seul exemple d'un journal américain qui ait trouvé des lecteurs en dehors de l'Etat dans lequel il se publiait. Pendant quinze ans, M. Walsh dirigea la Gazette nationale, et le succès de ce journal ne se démentit point. En 1837, obligé de se rendre en Europe pour rétablir sa santé altérée, M. Walsh vendit sa part de propriété ; il est venu se fixer en France, et après avoir été longtemps le correspondant parisien du National Intelligencer de Washington, il est aujourd'hui le correspondant très-lu et très-goûté du Journal du commerce de New-York.

Le succès de la Gazette nationale fut contagieux : il apprit au public qu'un journal pouvait être une œuvre honnête, sérieuse et utile ; il apprit aux écrivains que, pour arriver à la popularité, s'adresser à l'intelligence valait mieux que flatter les passions; il rendit le public plus exigeant et les écrivains plus sévères pour eux-mêmes. Il fut donc véritablement le point de départ d'une réforme de la presse, et l'opinion publique ne s'y est point trompée : elle associe invariablement le nom de M. Walsh avec l'améliora-

tion qui s* est produite dans le ton et les habitudes de la presse depuis trente ans. C'est à New-York que M. Walsh trouva ses premiers imitateurs. Trois jeunes gens de talent, MM. Charles King, James Hamilton et Gulian G. Verpîank, s'associèrent pour fonder le New-York American, qui se maintint pendant vingt ans au premier rang par l'habileté et l'honorabilité de sa rédaction, et qui exerça par contrecoup la plus salutaire influence sur les autres journaux de New- York. M. Charles King, qui en avait toujours été le rédacteur en chef, et qui en était resté le seul propriétaire, l'a réuni en mars 1845 au Courrier and fnquirer, qui est aujourd'hui une des feuilles les plus accréditées et les plus répandues des États-Unis. A Philadelphie, l'héritage de M. Walsh a été recueilli par M. Joseph Neal, né en 1807, dans le New- Hampshire, mais qui vint de bonne heure s'établir en Pennsylvanie. M. Neal prit en 1831 la direction du Pennsyhanien, dont il fit en très-peu de temps le journal le plus influent de l'État par un talent polémique qui unissait l'éclat et la vivacité à une extrême courtoisie. Au bout de treize ou quatorze ans, M. Neal, dont la santé avait succombé à l'excès de travail, s'est retiré du Pennsyhanien pour se borner à la direction d'un recueil littéraire auquel sa grande réputation a assuré aussitôt la popularité. Citons encore, comme ayant appartenu à la même école, un journaliste du

sud, P. H. Cruse, né à Baltimore en 1793, et mort du choiéca en 1832. M. Cruse- s'était destiné au barreau, mais un penchant irrésistible l'entraînait vers la carrière des lettrée. Il délaissa le droit pour F étude approfondie de Vantiquité, et quoiqu'il n'ait écrit que dans les revues- et les jwrnaux, il & laissé aux États- Unis la réputation d'un des écrivains les plu& pars que VÀBûérique ail produits. H fut pendant prè& de dix ans le rédacteur en chef del 'Avwvricain de Baltimore, auquel collaborait son ami Kennedy, comme lui déserteur du barceau, qui s'est fait connaître par des romans hUtoriques. avant de devenir un homme politique influent.

Les écrivains que nous venons de nommer appartenaient au parti whig. Dans les rangs opposés se trouve le poète W. C. Bryant. Né en 1794 à Cummington, dans le Massachusetts, Bryant vint s'établir à New-York en 1825 , et débuta dana la Revue de New-York, pour laquelle il écrivit plusieurs de ses poëmesi et des articles de critique. En 1837 , il devînt un des propriétaires et le rédacteur en chef de YJSvenmg Pbst, fondé au commencement du siècle par Hamilton et Walcott, pour être l'organe dirigeant des fédéralistes et des whigs. leurs héritiers , et dont Bryant fit bientôt le journal te plus important du parti démocratique. Bryant suivit dans l'Evenmy Poei l'exemple donné par M. Walsh dans la Gazette

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nationale; il fit une place considérable à la littératuBe, il s'associa même en 1832 le littérateur Leggett* afin de pouvoir se consacrer exclusivement à la politique. Depuis trente ans en effet , Bryant a pris une part très-active à toutes les luttes politiques» et il a exercé une incontestable influence sur Y opinion. Epousant avec ardeur les opinions démocratiques dans ce qu'elles avaient de plus absolu, il a été l'ennemi acharné de la banque des Etats-Unis, l'adversaire du pouvoir central et de ses prétentions à diriger luimême des entreprises d'utilité publique, et le défenseur de la liberté illimitée des échanges. Seulement la

vigueur et la droiture de son esprit l'ont toujours élevé au-dessus des passions et des préjugés de son parti , et il n'a cessé de réclamer, même pour ses adversaires, la plus entière liberté de discussion. U a donc été conduit à combattre bien souvent ce qui est et ce qui demeurera aux États-Unis le fléau de la liberté, à savoir la tyrannie de la majorité, qui ne se contente pas de faire prévaloir sa volonté, mais qui veut trop souvent étouffer la voix du parti opposé. Il est demeuré pur de toutes les intrigues où sont trop souvent entrés des écrivains de son opinion , et avec un talent hors ligne qui aurait justifié toutes les prétentions, avec une influence que personne ne conteste, il n'a jamais voulu être qu'un simple écrivain. Le style de Bryant est clair, vif, animé ; mais c'est aune évi-

dente sincérité et à un accent de profonde conviction que ses articles doivent surtout leur succès et leur autorité.

Pour clore la liste des écrivains qui se sont fait un nom dans la presse américaine, il nous faut mentionner encore Nathaniel P. Willis et Mme David Lee Child. Tous deux sont avant tout des littérateurs , mais c'est à la presse quotidienne qu'ils ont dû leur succès. N.-P. Willis, né en 1807, à Portland, dans le Massachusetts , n'avait écrit encore que dans les magazines lorsqu'il entreprit un voyage en Europe. Il parcourut successivement la France, l'Italie, la Grèce, l'Asie Mineure, et revint en Angleterre, où il séjourna deux ans. Pendant cette longue absence, il adressa au Miroir de New- York, sous le titre de Coups de Crayon sur la route (Pencillings by the way), une série de lettres ou d'impressions de voyage qui eurent le plus grand succès. Réunies en volumes, ces lettres ont été goûtées en Angleterre presque autant qu'aux États-Unis, et ont eu plusieurs éditions. M. Willis est aujourd'hui le directeur de la Feuille du foyer (Home Journal), journal hebdomadaire qui se publie à New-York et qui est consacré presque exclusivement à la littérature. Mme Child a débuté dans les lettres en 1824, sous le nom de miss Lydia Francis : elle n'avait pas encore vingt ans. Elle a publié d'abord des romans, Hobomok, les Rebels, et

un assez grand nombre d'ouvrages de morale et d'éducation. Devenue Mme Child, elle suivit son mari à New- York, et dans l'été de 1841 elle commença une série de lettres hebdomadaires dans le Courrier de Boston. Ces lettres, imitation américaine du courrier de la semaine de quelques feuilles parisiennes, étaient une chronique de New- York, mais avec une tendance morale très -manifeste. Elles roulaient sur tous les thèmes que peut suggérer à un esprit élevé, sincère et légèrement utopiste le tableau d'une grande ville à une époque de fermentation politique et religieuse. Par leur grâce familière et leur vivacité piquante, les Lettres de New-York charmèrent le public; elles furent reproduites par des journaux de tous les états et de toutes les nuances, elles furent longtemps l'événement de chaque semaine. Réunies en volumes, elles n'ont pas eu moins de succès sous cette forme : il s'en vendit vingt mille exemplaires en deux ou trois ans, et aujourd'hui encore elles sont continuellement réimprimées.

Nous ne pousserons pas plus loin ces détails qui suffisent à montrer combien il serait injuste d'envelopper aujourd'hui toute la presse américaine dans un même arrêt de condamnation. Il serait aisé, maintenant encore, de légitimer tous les reproches articulés contre les journaux des Etats-Unis, en s'appuyant

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