‹ Histoire de la presse en Angleterre et aux États-UnisChapitre 52 sur 71 · HISTOIRE KE LA PRESSE · texte numérisé non relu

HISTOIRE KE LA PRESSE

sur des faits ou des citations empruntés aux feuilles des Etats nouveaux ou des Etats d'esclaves ; mais ce serait manquer à l'équité que de ne pas admettre de nombreuses et honorables exceptions. It<existe aujourd'hui dans les États riverains de l'Atlantique et dans toute la Nouvelle- Angleterre des journaux sérieux , faits avec honnêteté , sinon avec un grand talent, et qui ont, chacun dans son cercle d'action, une incontestable importance. A New- York, nous citerons te Courrier nnd Enquirer , le Journal of Commerce , le Commercial Advertiser, YEvening Post; à Boston , le Courrier et V Atlas; à Philadelphie, X United nortïi american Gazette et le Ledger. Aucune des feuityes que nous venons de nommer n'a cependant , soit comme organe politique, soit comme entreprise commerciale, l'importance des grands journaux de Londres ou de Paris, et n'exerce, à beaucoup près, uire action aussi directe et aussi puissante sur l'opinion publique.

La cause de cette infériorité inévitable, on te sait déjà, tient à la constitution politique du pays. Bien que les États-Unis forment une nation homogène, ils sont avant tout une agrégatwm de petits États , dont chacun a sa métropole particulière et son foyer d'aotivité. Il en résulte qu'aucune Tille n'a une influence un peu sérieuse au delà d'un certain rayon, et surtout qu'il n'y a point de capitale en qui viennent se résu-

mer les forces vives du pays, et d'où puisse partir en retour une impulsion prépondérante. Les journaux de Washington , où réside le président et où siège le congrès , doivent à leur position particulière certains avantages et certaines charges ; mais, à tout prendre, l'importance de ces journaux s'efface devant celle des principales feuilles des grandes villes du littoral. Il est même <a remarquer que le gouvernement américain n'a point jusqu'ici éprouvé le besoin d'un organe officiel et n'a attribué à aucun journal le rôle qui en France est l'apanage du Moniteur. Tout au plus peuton dire qu'il existe une feuille semi-officielle. Cette situation a longtemps appartenu au National IntelligènceTy dont l'établissement remonte à 1800, à V installation même du gouvernement fédéral dans la capitale nouvellement fondée, et qui fut créé pour exposer et défendre la politique léguée par Washington à ses premiers successeurs. Malgré son origine fédéraliste et sa prédilection incontestable pour les whigs, le National inteîligencer a conservé pendant près de quarante ans des rapports plus ou moins étroits avec la présidence; mais en 1829, après ta complète disparition des hommes qui avaient débuté dans la politique sous les auspices des fondateurs de la confédération , lorsque les partis se dessinèrent d une façon plus tranchée et que la faveur populaire sembla bannir pour longtemps les whigs du pouvoir,

les démocrates, victorieux avec le général Jackson , voulurent avoir à Washington un organe qui leur appartînt exclusivement , et le Télégraphe fut fondé à côté du National Intelligence**. Celui-ci, depuis lors, n'a plus été qu'un journal whig, rédigé avec talent et habileté, exclusivement consacré à la politique, — où Ton suit avec autant d'intelligence que d'exactitude le mouvement politique et littéraire de l'ancien monde, et qui se rapproche des journaux anglais plus qu'aucune feuille américaine. Le Télégraphe, qui avait remplacé le National Inielligencer dans le privilège des communications gouvernementales , a été à son tour dépossédé en 1834 par le Globe, auquel ont succédé depuis l'Union et la République, Maintenant presque chaque présidence voit naître un nouveau journal destiné à servir d'organe au ministère. Ce n'est pas que le gouvernement américain dispose de fonds à l'aide desquels il puisse contribuer à l'établissement d'un journal ; mais au nombre des attributions du pouvoir exécutif est le droit de désigner l'imprimerie à laquelle sont confiées les publications officielles et les innombrables impressions que le congrès ordonne chaque année. Cette désignation équivaut à une fortune pour l'établissement qui en est l'objet, et aucun imprimeur ne croit acheter trop cher une pareille faveur en courant les chances de la fondation d'un journal à la rédaction duquel il est assuré

de voir concourir les hommes influents du parti dominant.

Placés au centre de la vie politique, les journaux de Washington peuvent suivre exactement les débats du congrès, en pressentir l'issue, en reproduire la physionomie : en outre ils sont à même, pendant toute la session, de recevoir les inspirations des chefs de parti, et ils se trouvent plus facilement et plus vite au courant des rivalités et des intrigues que ne manque jamais de faire naître l'approche d'une élection présidentielle. Cette double circonstance en rend la lecture indispensable aux hommes qui s'occupent de politique, elle leur assure une petite clientèle dans tous les États et leur donne ainsi un caractère d'universalité que n'ont point les journaux des autres villes. En effet, en dehors des chefs de partis qui ont intérêt à suivre le mouvement de l'opinion sur les divers points du territoire, et qui sont obligés de consulter assidûment les journaux des grandes villes, personne en Amérique n'a souci de ce qui se passe dans un autre Etat que le sien, de même qu'en France personne ne recherche les journaux du département voisin. C'est à peine si les feuilles des villes les plus considérables font exception à cette règle générale. Les journaux de Boston sont lus dans la Nouvelle-Angleterre, parce que le Massachusetts entraîne habituellement du côté où il penche le Maine, le Vermont et le Connecticut; les

journaux de New-York sont assez répandus dans tes Etats du centre et au Canada; ceux de Philadelphie pénètrent dans le sud et dans l'ouest : encore cela est il vrai surtout des feuilles publiées en allemand, qui trouvent chez les nouveaux colons un débouché assuré. Un journal de New- York, le Herald, qui s'était pesé franchement en défenseur de l'esclavage, a dû à cette circonstance une clientèle assez étendue dans quelques villes du sud, et spécialement à Baltimore et à Charlesfcon. On voit, en somme, que les journaux tes plus favorisés ne dépassent point un cercle assez restreint. On peut résumer ainsi la répartition de leur tirage : six dixièmes dans la ville même où ils se publient, trois dixièmes dans l'État, un dixième au dehors.

A part les causes déjà indiquées , les règlements de la poste ont contribué à faire conserver à la presse américaine son caractère purement local. Jusqu'à ces dernières années, la taxe était proportionnelle à la distance, et le journal le moins coûteux de New- York serait revenu très^cher à un abonné de la Nouvelle- Orléans. Depuis 1858, la taxe est uniforme; elle est de 1 cent ou un peu plus de 5 centimes pour tout le territoire des Etats-Unis, sans excepter laCalifornie ; mais elle n'est que d'un demi-cent dans l'intérieur de l'État où le journal se publie. Ajoutez que ta poste ne distribue pas les journaux à domicile : il faut ou envoyer prendre chaque jour son journal, ou payer

aux employés des postes une rétribution supplémentaire. Il y a donc tout avantage sous le rapport du prix, de la commodité et delà célérité déformation, à prendre un journal de la ville que Ton habite, quelle qu'elle soit, de préférence aux journaux de Boston, New-York, ou Philadelphie. Ceux-ci en effet, tout en coûtant 20 ou 25 pour 100 plus cher, sent nécessairement en retard sur les feuilles locales , qui se font expédier par le télégraphe les nouvelles importantes, les cours des fonds publics et les mouvements des marchés. Po« la majorité des habitants, les affaires locales ont d'ailleurs plus d'intérêt et d'importance que les nouvelles du dehors, et même que la politique fédérale. La meilleure preuve qu'on en puisse donner, c'est qu'il n'y a pas un «eul journal qui n'accorde plus d'attention et plus de place aux débats de la législature de l'État qu'aux discussions du congrès. Les journaux de Washington sont les seuls qui pu- « blient régulièrement et in extenso les débats du congrès : les journaux des autres villes se contentent d'une analyse qui leur est envoyée par le télégraphe, et qui, dans les occasions les plus graves, ne dépasse guère une colonne. Seulement, quand il s'agit d'une de ces questions brûlantes qui ont le privilège de remuer l'opinion, ils manquent rarement de reproduire, d'après les feuilles de Washington, les discours des hommes considérables.

On doit comprendre maintenant que si, aux États- Unis, aucun journal n'a pu prendre le rôle ni acquérir Timportance des grands journaux européens, cela tient surtout aux conditions toutes spéciales dans lesquelles la presse américaine se trouve placée. Joignez-y une concurrence rendue très active par l'absence de toute entrave législative et de tout impôt, et la facilité de fonder un journal sans une avance de fonds considérable. New- York, qui, avec ses faubourgs et Brooklyn, présente une agglomération de 700000 âmes, compte quinze journaux quotidiens, c'est-à-dire autant que Paris et Londres. Ces quinze journaux distribuent 1300Q0 feuilles par jour : six journaux à un et deux cents entrent pour les deux tiers dans ce chiffre ; ce qui ne permet pas d'élever au-dessus de quatre ou cinq mille le tirage moyen des meilleurs journaux de New- York. Boston, avec 140 000 âmes, compte douze ♦ journaux quotidiens; Philadelphie, avec 340000, en compte dix, et Baltimore six, avec 170 000. On peut évaluer à 15 000 numéros le tirage maximum des deux principaux journaux de Philadelphie; aucun journal de Boston n'a une vente supérieure à 10000 exemplaires. Dans les États du sud, où la population est beaucoup moins dense, et où elle est pour moitié dans les liens de l'esclavage, les journaux sont à la fois beaucoup moins nombreux et beaucoup moins répandus qu'au nord. En somme, au témoignage de M. Ho-

race Greeley, directeur de l'un des principaux journaux de New- York, on ne saurait évaluer au delà d un million de feuilles par jour le tirage total des deux cent cinquante journaux quotidiens des Etats-Unis, ce qui donne un tirage moyen de 4000 numéros par journal.

Avec une clientèle aussi peu considérable, les journaux américains, obligés par la concurrence à se vendre bon marché, ne peuvent faire que de faibles recettes et disposent de très-peu de ressources; aussi les conditions faites aux écrivains ne sont-elles pas de nature à retenir dans la presse les hommes à qui leur talent peut ouvrir une autre carrière. Le directeur d'un journal influent de New-York, interrogé à Londres en 1851 par la commission d'enquête sur le timbre, déclarait qu'il connaissait un écrivain en possession d'un traitement de 600 livres sterling, mais que c'était une exception : il évaluait de 100 livres à 300 le taux ordinaire des traitements dans les principaux journaux. Pour apprécier combien est faible cette rémunération d'un travail tout intellectuel, qui exige des connaissances étendues et certaines aptitudes spéciales , il suffit de se rappeler que le taux des salaires aux États-Unis est de beaucoup supérieur à ce qu'il est en Europe. Un écrivain attaché à la presse gagne moins à New- York qu'un ouvrier mécanicien ou qu'un ébéniste un peu habile. Les journaux à bon

marché, introduits, il y a vingt ans, aux États-Unis par une révolution toute semblable à celte q«i s'accomplissait, a la même époque, dans la presse française, «'y ont pas, comme en France, amélioré la condition des écrivains. Il est probable que c'est de leur initiative que viendra cette réforme, mais elle ne se réalisera pas de quelque temps, parce que ces journaux sont encore à l'état d'exception, et surtout parce qu'ils s'adressent à un public spécial, qui n'a aucune exigence littéraire.

Le prix ordinaire des grands journaux quotidiens était jusqu'en 1833, de 6 cents (31 centimes par numéro. A oe prix, un journal qui avait un millier d'abonnés et quelques annoncessuffisait A ses dépenses. D'une industrie qui ne donnait que des profits trèsmédiocres, mais où les chances de perte étaient à peu près nulles, les journaux à bon marché ont fait une industrie précaire, mais où il est possible de réaliser d'énormes bénéfices. Leur concurrence a obligé les grands journaux à réduire leur prix à 3 ou 4 eente> et même un peu au-dessous, pour les personnes qui s'abonnent aux 813 numéros de l'année à raison de 8 ou de 10 dollars. A vrai dire, l'abonnement, qui était autrefois la règle générale, est aujourd'hui l'exception. C'est là le changement le plus radical apporté par les journaux à bon marché dans la situation de la presse américaine. Autrefois toute personne domiciliée dans

une ville et un peu connue recevait un journal sur sa simple demande; hors de la ville, il suffisait de consigner d'avance au bureau de poste de sa résidence Je port du journal pendant un trimestre, La grande majorité des abonnés n'acquittaient le prix de Jeur abon^ nement qu'à la fin du trimestre, sauvent même pas avant la fin de l'année. Cet état de choses entraînait pour les journaux de très -graves inconvénients : la nécessité de faire des avances considérables, une grande irrégularité dans les recettes , et des pertes fréquentes. Nombre d'abonnés , par oubli ou par mauvaise foi, faisaient banqueroute au journal. Un spéculateur intelligent s'avisa qu'en substituant à -l'abonnement la vente au numéro, on dispenserait un journal de tous frais d'administration intérieure, de toute écriture et de toute comptabilité, et on le mettrait à l'abri des non-valeurs. Réduire le prix à la dernière limite du bon marché pour attirer l'acheteur, ne demander à une vente, même considérable, que de couvrir ies frais généraux, et attendre son bénéfice uniquement des annonces, tels furent les principes qui présidèrent à cette transformation de la presse ; mais pourrait-on, en réduisant le prix des journaux, compter sur un accroissement considérable dans le débit? Cet espoir était permis aux États-Unis plus que partout ailleurs à raison de deux circonstances spéciales, — la diffusion de l'instruction primaire et le suffrage universel.

Dans un pays où tout le monde sans exception sait lire et écrire, et où tout le monde est électeur, la lecture d'un journal est un besoin de première nécessité ; on peut même dire que c'est un besoin plus impérieux pour les classes inférieures que pour les classes élevées, attendu que le journal seul peut guider les premières dans l'exercice de leurs droits politiques. Les faits d'ailleurs ont répondu. Les 700000 habitants de New- York et des environs absorbent 1 30 000 exemplaires des journaux quotidiens, c'est-à-dire qu'un citoyen sur trois achète ou reçoit un journal. Les feuilles du matin sont obligées d'avoir terminé leur tirage pour l'heure à laquelle les ouvriers vont déjeuner, parce que la lecture du journal est pour ceux-ci l'assaisonnement indispensable du premier repas.

Le succès récompense rarement les inventeurs ; les premiers journaux qu'on essaya de fonder à 1 cent le numéro ne parvinrent point à vivre ; une nouvelle tentative, en portant le prix à 2 cents , fut plus heureuse et provoqua des imitations. Le Herald et quelques autres feuilles réussirent à faire une concurrence victorieuse aux journaux d'un prix élevé, et , quand ces feuilles mêmes eurent pris racine , elles virent naître un concurrent à 1 cent, le Sun, qui se fit à son tour la part du lion. C'était là une spéculation hasardeuse s'il en fut. Quoique le Sun ne donnât que quatre pages d'impression au lieu de huit, le bénéfice

sur chaque feuille vendue était tellement faible, qu'il fallait une vente régulière de 40000 numéros pour couvrir les frais généraux de l'entreprise. Comme le Sun est arrivé à une vente moyenne de 43 à 45 000 numéros, les annonces ont afflué dans ses bureaux, et il a fait la fortune de ses heureux fondateurs. On a vu pour la première fois aux États-Unis un journal assez riche pour se loger chez lui. La construction de T immense édifice où le Sun a installé ses ateliers et ses bureaux a coûté 500 000 francs. Après s'être enrichi, le propriétaire du Sunt M. Benjamin Day, Ta vendu 250000 dollars (1 250 000 francs), et ce prix n'a point paru excessif, puisque la vente quotidienne du journal couvre les dépenses et que les annonces, qui presque toutes sont affermées à Tannée, donnent un bénéfice net de 1500 francs par jour de publication , c'est-àdire d'environ 500000 francs par an.

Sans approcher de pareils résultats, les journaux à 2 cents sont également des entreprises lucratives. Comme le Sun, ils attendent des annonces tout leur bénéfice , mais ils s'imposent pour la rédaction des sacrifices beaucoup plus considérables. Les deux plus prospères sont le Herald et la Tribune, qui , outre l'édition du matin , publient une édition du soir et une édition hebdomadaire, et dont le tirage total, sous ces diverses formes, s'élève jusqu'à 20 et 25000 numéros. La Tribune, rédigée par M. Horace Greeley, date

de 1641. Le 11 avril 1853, jour où «lie accomplissait sa douzième a»n£î, elle a pris le format des plus grands journaux de New- York, c'est-à-dire quelle a paru sur huit pages, et ses propriétaires, en annonçant ce changement, déclaraient que le coût^seul du papier sur lequel ils imprimaient leur journal dépassait la valeur de l'abonnement. C'est donc uniquement le produit des annonces qui couvre les frais de rédaction et d'impression, ainsi que toutes les dépenses de l'entreprise. On rattache généralement iu Tribune au parti whig; mais elle est avant tout l'organe des doctrines socialistes. Elle a été longtemps l'avocat assidu du fouriérisme, et il n'est guère d'utopie venue d'Europe qui ne trouve dans ?es colonnes un accueil empressé. Le Herald est aujourd'hui avec le Sun le doyen de la presse à bon marché ; mais ce n'est point à cette circonstance qu'il doit être incontestablement le journal américain le plus connu et le seul répandu en Europe. Le procédé employé par son fondateur a été des plus simples : sans attendre les abonnements, sans réclamer un échange que les exigences de la poste auraient rendu difficile et onéreux, il a adressé gratuitement son édition hebdomadaire aux principaux journaux d'Europe, aux clubs et aux cercles en renom. Il a poussé l'obligeance plus loin : il a fait pour l'Europe un tirage spécial de cette édition, afin d'y introduire un résumé des nouvelles américaines

EJsT ANGLETERRE ET AUX ÉTATS-UNIS.

de la semaine, condensées avec soin. Les journaux sont œuvre d'improvisation , on y aime la besogne facile et surtout la besogne toute faite ; les écrivains européens, généralement peu an courant des affaires américaines, ont transcrit purement et simplement les résumés du Herald en citant le journal auquel ils faisaient cet emprunt. Quand ils ont eu des jugements à porter sur ce qui se passait aux États-Unis, c'est dans le Herald qu'ils ont puisé leurs renseignements, ce sont ses opinions qu'ils ont adoptées ou combattue?. Comme il n'y a guère que les journaux de Liverpool qui s'imposent la dépense de faire venir des journaux américains, le Herald s'est trouvé la seule feuille des

Etats-Unis dont le nom se rencontrât jamais dans les feuilles européennes. Or, tous les articles où il était question du Herald, qu'ils fussent laudatifs ou désapprobateurs, ont toujours été soigneusement reproduits dans les éditions américaines du journal, afin de constater qu'il est lu et discuté au delà de l'Atlantique, et de diminuer, par le prestige de cette notoriété européenne , le discrédit dont il a à se plaindre aux Etats-Unis. Le Herald en effet, malgré son incontestable succès, n'a point d'autorité» et, tout en faisant fa part de l'inimitié et de l'envie dans un pays de oon eu rr en ce acharnée, il faut bien dire que r opinion générale ne lui est point favorable. Il doit oette sévérité ou cette injustice aux nombreuses excentricités qui

ont signalé les premiers temps de son existence, excentricités qui ont contribué à son succès en éveillant la curiosité et en attirant de vive force l'attention, mais qui dépassaient souvent les bornes des convenances et du respect qu'on doit au public. En outre, le caractère agressif du fondateur du Herald^. James Gordon Bennett, lui a valu de nombreuses et désagréables querelles, dont l'éclat fâcheux a rejailli défavorablement sur le journal. Néanmoins on doit reconnaître que le Herald a rendu de grands services à la presse américaine ; il Ta tirée violemment de sa torpeur et de sa somnolence, et c'est à lui qu'elle doit une bonne partie des progrès qu'elle a faits depuis vingt ans. M. Bennett, quelle que soit sa valeur morale, sur laquelle nous n'avons pas à nous prononcer, est incontestablement un homme d'esprit et d'initiative aussi bien qu'un journaliste habile. Ce n'est point seulement à force d'audace et d'excentricité qu'il a conquis des milliers de lecteurs et un succès croissant, ç'a été surtout en déployant une infatigable activité et en accomplissant des tours de force analogues à ceux de certains publicistes anglais. Il a su hardiment et à propos jeter l'argent par les fenêtres pour avoir la primeur des nouvelles importantes, pour donner en entier des documents dont les autres journaux n'avaient que de maigres analyses; c'est lui qui a imaginé d'envoyer des bateaux à vapeur au-devant

des paquebots européens, obligés d'aller toucher à Halifax avant de venir à New- York ; c'est lui qui a fait du télégraphe électrique le collaborateur principal des journaux ; c'est lui enfin qui a organisé le premier, sur une vaste échelle, tout un réseau de correspondances. Tous les propriétaires de journaux américains sont entrés dans cette voie, mais c'est à lui que doit rester l'honneur de l'avoir ouverte. Les excentricités sont demeurées ; on peut plaisanter de l'abus que le Herald fait des majuscules et des capitales, en mettant quinze ou vingt titres en grosses lettres , à un article ou une correspondance de dix lignes ; on peut extraire de ses colonnes bien des vanteries bouffonnes et bien des diatribes : mais ce cynisme et ces hâbleries sont rachetées par un esprit vif et mordant, une verve railleuse et un grand fonds de bon sens écossais. Le Herald a fait souvent une guerre heureuse aux rêveries socialistes ou mystiques des deux continents, aux exagérations puritaines, aux hypocrisies de l'abolitionisme américain. En politique, il n'a d'autre couleur que le succès ; mais tel est aussi le cas de la majeure partie des journaux américains : c'est ce qu'on appelle être indépendant.

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