CHAPITRE X
Les Revues en Amérique. — Circonstances qui s'opposent à leur prospérité. — La Betue de V Amérique du Nord. — Les deux Éverett.
— Dana. — Jared Sparks. — La Revue du Sud. — M. Brownson.
— Les Revues religieuses. — Renaissance des études, bibliques.— Edward Robinson.
Les recueils trimestriels auxquels , en Amérique comme en Angleterre, le nom de revues est plus spécialement affecté, sont de date récente aux Etats- Unis, et ont eu beaucoup de peine à se faire une place dans les rangs de la presse. Il semble même difficile qu'ils acquièrent jamais nne vitalité réelle. Ils sont voués par nature aux discussions philosophiques et littéraires , et le contenu en est trop grave et trop sérieux pour un peuple qui, à aucun degré, n'a le goût de la métaphysique, et qui ne cherche dans la lecture qu'une distraction ou un moyen d'instruction
rapide : en outre ils ont le tort, impardonnable en Amérique, detre devancés sur toutes les questions par les recueils mensuels, et ils ne rachètent pas toujours ce retard inévitable par la supériorité de la rédaction. Mais le principal obstacle qui a arrêté le développement des recueils trimestriels aux Etats-Unis a été la concurrence qu'ils ont toujours rencontrée dans les revues anglaises. Il n'est en effet aucune de celles-ci qui, aussitôt après la publication à Londres ■ ou à Édimbourg, et dans les quarante-huit heures qui suivent l'arrivée en Amérique, ne soit réimprimée à Boston, à New-Haven, à New-York et à Philadelphie. Or, comme les libraires américains qui se livrent à cette spéculation médiocrement honnête n'ont à supporter que les frais du papier et de l'impression , Ja Revue d'Edimbourg, la Quarterly Review, la Revue de Westminster non- seulement se vendent aux Etats- Unis meilleur marché qu'en Angleterre, mais y coûtent moins cher que- les revues américaines, qui, outre leurs frais matériels, ont un personnel de rédaction à payer. La North British Review et le Christian Observer de Londres, organes des deux partis entre lesquels se divise l'Eglise anglicane, et qu'on appelle la haute et la basse Eglise, sont également réimprimés aux États-Unis aussitôt après la publication. Il en est de même du reste de la plupart des magazines anglais, et spécialement du Bîackwood's Magazine,
recueil radical qui a plus d'abonnés en Amérique qu'en Angleterre, sans que ses propriétaires et ses rédacteurs en tirent le moindre profit. U existe en outre aux États-Unis diverses publications périodiques, telles que le Magasin éclectique, le Magasin international, le Magasin de Harper, le LûtelVs Living Age, qui ont pour unique destination de reproduire les meilleurs articles des recueils de Londres et d'Édimbourg. Ces réimpressions des publications étrangères ont fait aux recueils nationaux une concurrence d'autant plus irrésistible que les Américains ont été moins prompts à secouer le joug de l'Angleterre en littérature qu'en politique.
Nous avons eu déjà occasion de dire que le premier essai d'une revue américaine fut l'œuvre de M. Robert Walsh, qui, en 1811, fonda à Philadelphie Y American Review of History and Politics. Cette tentative était prématurée et le moment était d'autant inoins favorable, que la guerre absorbait l'attention de tous les esprits. Le recueil de M. Walsh ne vécut que deux années. Une existence aussi courte fut le partage du General Reperiory and Review, recueil de littérature et de théologie établi à la fin de 1812, à Cambridge près de Boston, par Andrews Norton avec le concours des professeurs de la plus florissante université du Massachusetts. La publication s'arrêta après le quatrième numéro. Enfin en 1815 naquit la
EN ANGLETERBE ET AUX ÉTATS-UNIS. f>27
Revue 3e T Amérique du Nord, la plus ancienne et la plus prospère des revues américaines, et la seule jusqu'ici qui ait marqué sa trace. Faire l'histoire de cette revue, c'est presque faire l'histoire de la littérature aux États-Unis. JSlle a eu pour fondateur un des membres de l'ancien club de l'Anthologie, William Tudor, qui en commença la publication avec ses ressources personnelles. Au bout de deux ans, il céda son droit de propriété â Willard Phillips, ou plutôt au club de l'Anthologie, reconstitué sous le nom de club de l'Amérique du Nord , et dont les membres les plus actifs étaient Edouard E. Channing, Richard H. Dana et JaredSparks, l'historien de Washington, alors répétiteur à l'université d'Harvard. A la fin de 1819, M. Edward Everett, qui voyageait en Europe, fut élu professeur de littérature grecque à Harvard, et revint en Amérique après quatre ans d'absence. La rédaction en chef de la Revue de V Amérique du Nord lui fut aussitôt confiée. M. Edward Everett, qui depuis la mort de Daniel Webster est le premier orateur des Etats-Unis, qui a été tour à tour secrétaire d'État et ambassadeur à Londres, jouit d'une réputation plus grande encore comme écrivain que comme homme politique. Profondément versé dans la connaissance de l'antiquité, il possède en outre la plupart des langues de l'Europe. C'est un écrivain ingénieux et disert dont le style abondant et flexible
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convient merveilleusement à la critique littéraire, et un savoir étendu lui fournit une mine inépuisable de rapprochements heureux et d'instructives comparaisons. C'est sous sa direction que la Repue de l'Amérique du Nord a jeté le plus d'éclat. Dans le cours de quatre années, il écrivit pour elle près de cinquante articles, c'est-à dire à peu près la moitié du recueil. Plusieurs de ces articles, notamment ceux sur la Grèce moderne, que M. Everett venait de visiter, et sur la littérature anglaise contemporaine , eurent l'honneur d'être reproduits et commentés en Angleterre. Aux États-Unis, la vogue fut très-grande : il fallut réimprimer jusqu'à trois fois certains numéros. Ce succès attira sur M. Évèrett l'attention publique, et à la fin de 1823 il fut élu membre du congrès pour le Massachusetts ; il avait alors vingt-neuf ans. Il résigna la rédaction en chef du recueil entre les mains de JaredSparks, mais il en demeura encore pendant près de dix ans un des collaborateurs tes plus assidus. On évalue à près de soixante le nombre des articles qu'il a publiés pendant cette période, et qui sont le fruit des heures qu'il a pu dérober à une vie politique des mieux remplies. M. Jared Sparks dirigea la Revue de l'Amérique du Nord jusqu'à la fin de l'année 1829 : il abandonna alors la rédaction en chef pour se consacrer à ses travaux historiques, et pour commencer la publication en douze volumes de la Corres-
pondance diplomatique de la révolution américaine, qui a été suivie de la Vie de Washington. Depuis l'achèvement de ces grands travaux, c'est-à-dire depuis 1839, M. Sparks est professeur d'histoire ancienne et moderne à Harvard. Il eut pour successeur dans la direction de la revue, M. Alexandre Éverett.
Plus âgé que son frère de quatre ans, M. Alexandre Everett, né à Boston en 1790, débuta dans Y Anthologie presque au sortir du collège. Il entra de bonne heure dans la carrière politique, où son savoir étendu et sa rare capacité hâtèrent ses progrès. Dès 1818, il fut envoyé en Hollande avec le titre de chargé d'affaires, et il y demeura jusqu'en 1824. Les loisirs de ses fonctions officielles furent consacrés par lui à des études sur l'économie politique, qui aboutirent à la publication d'une réfutation de Malthus. Il adressa en outre d'Amsterdam au recueil que dirigeait son frère quelques articles sur la littérature et la philosophie françaises au xvme siècle, dont il avait fait une étude spéciale. En 1824, il alla représenter son pays à Madrid, où il continua d'écrire sur l'économie politique. Le service le plus grand qu'il ait rendu aux lettres pendant son séjour à Madrid a été d'user de sa situation et de son crédit pour ouvrir à Washington Irving, à Prescott, à Ticknor et à Longfellbw les archives et les bibliothèques de l'Espagne, et de contri-
huer ainsi à faire naître trois ouvrages remarquables :
la Vie de Christophe Colomb, ï Histoire d'Isabelle et de Ferdinand, et Y Histoire de la littérature espagnole. De retour aux États-iUnis à la fin de 1829, il acquit la propriété de la Revue de V Amérique du Nord, où il traita personnellement les questions d'économie sociale et de politique intérieure. Supérieur peut-être à son frère Edward pour la profondeur du savoir et la portée d'esprit, M. Alexandre Everett est toujours demeuré au-dessous de lui comme critique et comme écrivain. Il céda sa revue au docteur Palfrey en 1835 pour rentrer dans la politique active, et depuis lors il n'a guère écrit que dans la Revue de Boston ou dans la Revue démocratique de New-York. Des mains du docteur Palfrey, la Revue de V Amérique du Nord est passée, en 1842, dans celles de M. Francis Bowen.
Outre Jared Sparks et les deux Everett, presque tous les écrivains éminents des Etats-Unis ont collaboré à la Revue de l'Amérique du Nord. Elle a compté parmi ses rédacteurs le célèbre jurisconsulte Story, M. Henry Wheaton, connu par ses écrits sur le droit international et par son Histoire des des Normands, Daniel Webster, l'historien Prescott, qui, au retour de ses voyages, y publia des articles sur la littérature italienne et sur l'Espagne, et l'émule de Prescott, M. Bancroft. Le premier poème de M. Cullen Bryant, Thanatopsis, a paru en 1818 dans la Revue de V Amérique du Nord. Un nom glo-
ri eux manque à cette liste, celui de FenimoreCooper, dont cette revue critiqua amèrement le premier roman américain, \ Espion, et pour qui elle est toujours demeurée fort injuste. La critique littéraire, dans la Revue de V Amérique du Nord, était confiée à Richard H. Dana, qui fut le premier en Amérique à s'affranchir de la tutelle des aristarques anglais. Les écrivains de la Quarterly Review et de la Revue d'Êdimbourg étaient encore à cette époque les fidèles gardiens de la tradition du xvui" siècle : ils ne juraient que par Pope et par les contemporains de la reine Anne, et pendant qu'ils conservaient à des productions aussi glaciales que régulières une admiration exclusive, ils accueillaient avec une impitoyable sévérité les débuts de Byron, de Moore et de toute l'école nouvelle. Comme il arrive toujours, les littérateurs de Boston, les universitaires d'Harvard et de Cambridge renchérissaient encore sur les rigueurs de Jeffrey. Dana rompit avec les défenseurs de la règle, et tout en blâmant la recherche, la prétention et les écarts des premiers essais de Moore, il osa trouver à Jouer et chez Moore et chez Byron ; au grand scandale de tous les classiques, il se fit le prôneur de Wordsworth, de Goleridge et de Southey. A ceux qui reprochaient aux poëtes lakistes de s'affranchir de toute règle, de déserter la réalité et de se perdre continuellement dans les régions du mysticisme et de l'ab-
straction, Dana répondait en défendant le droit de la poésie à poursuivre l'idéal et à s'aider de l'imagination pour s'élever par delà le monde sensible. Trop libéral et trop éclairé pour apporter dans le jugement des œuvres de goût un esprit étroit et des préventions exclusives, Edward Everett s'affranchit, comme Dana, de tous les préjugés du passé. Longfellow, qui vint ensuite, renchérit sur tous les deux et appliqua à la critique les règles d'une esthétique obscure et raffinée qui ressemblait trop à une importation malheureuse de la métaphysique allemande. Tout au contraire, le docteur Cheeve, ministre congrégationaliste à Salem, qui débuta dans la Revue de V Amérique du Nord en 1832, apporta dans la critique littéraire toutes les qualités d'un esprit à la fois ferme et pénétrant et une grande sûreté de jugement unie à une diction élégante. M. Cheeve a considérablement écrit sur la littérature et la théologie dans les recueils périodiques de la Nouvelle- Angleterre. Beaucoup plus jeune que ses devanciers, M. E. Whipple, qui n'a commencé à écrire qu'en 1843, a fait preuve d'une facilité élégante et spirituelle, mais sa critique est essentiellement laudative.
La Revue de T Amérique du Nord n'a pas rendu moins de services aux études philosophiques qu'à la liitérature. Au commencement de ce siècle, les doctrines de Locke régnaient encore sans partage dans
toutes les écoles de la Nouvelle- Angleterre ; c'est à peine si dans quelques cours de timides emprunts faits à Reid et à^Dugald-Stewart venaient mitiger la philosophie dominante. La première attaque contre 1 école sensualiste partit de la Revue de V Amérique du Nord; elle était l'œuvre d'un jeune étudiant en théologie d'Andover, James Marsh, aujourd'hui docteur en théologie et président de l'Université du Vermont, où il professe la philosophie. Esprit vigoureux et lucide, M. Marsh entreprit de réhabiliter le spiritualisme dans des articles qui remuèrent les universités et les séminaires. Il fut suivi bientôt dans cette voie par Orestes Brownson, qui se déclara ouvertement le disciple de M. Cousin et de l'école spiritualiste française ; par le docteur Walker, professeur de philosophie à Harvard.; par le révérend Théodore Parker, et par un métaphysicien original et profond, le révérend W. R. Greene. La défaite de la philosophie sensualiste fut complète, et l'honneur d'avoir porté le premier coup appartient à la Revue de I Amérique du Nord. Cependant les spiritualistes victorieux n'ont pas tardé à être dépassés et compromis par les transcendentalistes , qui, sur les traces de Ralph Waldo Emerson, sont allés se perdre dans les nébuleuses régions du mysticisme. Ces exagérés n'ont pas eu d'adversaire plus habile et plus résolu que M. Francis Bowen, qui a pris, en 1842, la direction
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de la Revue de t Amérique du Nord. M. Bowen, dont toutes les études ont porté sur la métaphysique et sur la philosophie du droit, est un esprit net et pénétrant, un logicien vigoureux et un écrivain plein de nerf. Il a fait une guerre acharnée au tran&cendentalisme, qu'il définit un mélange de prétentions, de sentimentalité et dé déraison, et sa polémique contre Emerson et son école est ce que la philosophie a produit de plus solide aux États-Unis.
La Revue de V Amérique du Nord est le seul recueil trimestriel qui ait parcouru une longue carrière; on ne trouve à mentionner à côté d'elle que des publications éphémères ou de fondation toute récente. • La Revue américaine, établie en 1827 à Philadelphie par M. Robert Walsh, et rédigée dix années par lui avec un grand succès, disparut en 1837, lorsque son fondateur quitta les États-Unis pour l'Europe. L& Revue trimestrielle du Sud a eu une existence plus courte encore. Ce recueil avait dû pourtant un grand éclat à la collaboration de quelques hommes de talent tels que Hugh Legaré, Stephen EUiott et W . G . Simms . Legaré, né à Charleston en 1792 et tué par accident en 1843, lorsqu'il était ministre de la guerre sous la présidence de M. Tyler, était d'origine française. Il vint en 1818 à Paris pour étudier la philosophie et le droit, et il passa ensuite quelque temps à l'université d'Edimbourg. A son retour aux Etats-Unis, il débuta
dans le barreau à Charleston et se plaça immédiatement au premier rang des avocats et des hommes politiques de la Caroline du sud. Lorsque la Revue trimestrielle du Sud fut créée en 1827 à Charleston pour défendre les intérêts et les opinions des États du sud en matière de politique et de finances, Legaré en devint le principal collaborateur, et ses articles en firent le succès. Legaré a été souvent mis en balance, aux Etats-Unis, avec Edward Everett; le savoir de tous les deux était immense, et si le second avait dans le style plus de souplesse et d'éclat, le premier passait pour avoir un talent plus ferme et plus vigoureux. La Revue du Sud ne survécut point au départ de Legaré pour Bruxelles, où il fut envoyé en 1833 comme chargé d'affaires. Elle a été ressuscitée en 1842 par le révérend Whittaker, mais elle n'a point jusqu'ici jeté un vif éclat. La Revue du Massachusetts, qui se publie à Boston, Y American Register deStryker, et les autres recueils trimestriels de la Nouvelle-Angleterre n'ont jamais pu s'élever au-dessus de la médiocrité. Une seule revue eut un moment de vogue dû à l'attrait de la curiosité, c'est la Revue trimestrielle de Brownson ainsi appelée du nom de son fondateur. M, Orestes Brownson, né dans le Vermont en 1802, est un des écrivains les plus remarquables et, à tort ou à raison, les plus discrédités des États-Unis. En politique, il a été tour à tour whig et démocrate ; en
philosophie, il a professé, puis combattu l'éclectisme; en religion, il a été successivement déiste, universaliste, unitaire, et depuis 1844 il est catholique ultramontain. On a dit malignement de lui que si tous ses écrits et ses discours étaient recueillis et classés chronologiquement, depuis Charles Elwood, le roman qui fut son début dans les lettres, jusqu'à son dernier article en faveur du catholicisme, ils formeraient l'étude psychologique la plus curieuse et la plus intéressante. Ce qu'on ne lui conteste point, c'est un grand savoir, beaucoup de subtilité et de ressources d'esprit, un talent puissant et nerveux.
C'est M. Brownson qui fit connaître aux Etats-Unis, vers 1830, les travaux de l'école philosophique française. Il ne jurait alors que par Royer-Collard, Cousin et Jouffroy, qu'il a fort attaqués depuis. S'étant associé de toutes ses forces à la réaction qui se produisit alors en Amérique contre la philosophie de Locke, il écrivit dans le Christian Examiner, sur la métaphysique, des articles éloquents et fort remarqués. En 1836, il publia ses Vues nouvelles sur le Christianisme, la Société et l'Église, qui signalèrent sa rupture avec les unitaires, et en 1838 il commença la Revue de Boston, qu'il rédigea presque seul, pendant cinq années, avec un talent et une originalité qui lui valurent une grande réputation. La métaphysique, la théologie et la politique étaient ses sujets de
prédilection, et il y déployait une égale supériorité. A la fin de 1842, il se décidu à fondre la Bévue de Boston avec la Bévue démocratique de New-York ; mais il ne put s'accorder avec les directeurs de ce recueil, et en 1844 il ressuscita son ancienne revue, qu'il a depuis lors rédigée presque seul, et qui a naturellement reflété toutes les variations de son fondateur.
Les seuls recueils trimestriels qui aient une existence assurée aux États-Unis sont ceux qui s'adressent à une secte religieuse en particulier, et dans lesquels la littérature et la philosophie cèdent la première place à la théologie. Les revues religieuses réunissent, en effet, les deux conditions qui peuvent donner de la vitalité et de la valeur à une publication périodique, d'une part une clientèle fidèle, de l'autre des traditions et l'esprit de suite. Le départ ou la mort d'un homme ne suffit pas pour faire périr le recueil le plus florissant : il se trouve toujours quelque membre du clergé ou quelque professeur de séminaire pour reprendre et poursuivre l'œuvre commencée. On ne sera donc point surpris de trouver aux États-Unis des revues religieuses qui comptent déjà de longues années, et au double point de vue du mérite littéraire et de l'influence, elles l'emportent peut-être sur les recueils
politiques et littéraires. La plus ancienne est aujourle Christian Examiner, établi en 1818, mais qui
succédait immédiatement au Christian Disciple, fondé à Boston en 1812 par Noah Worcester, un des premiers apôtres de la doctrine unitaire. Le Christian Examiner a eu dans la Nouvelle- Angleterre une popularité et une influence qui s'expliquent par la collaboration de tous les membres éminents du clergé unitaire. Le docteur Dewey, qui était le métaphysicien de la secte, Channing, qui en était le moraliste, les deux Ware, qui en étaient les théologiens, ont été pendant de longues années les rédacteurs assidus deY Examiner, et c'est à coté d'eux queM. Brownson a débuté dans la carrière des lettres. Le Répertoire biblique, qui se publie depuis 1824, est l'organe d'une école théologique renommée, le collège de Princeton. La Revue chrétienne, établie en 1835 , a eu pour rédacteurs principaux les docteurs Wayland , Sears, Williams , et autres notabilités du clergé baptiste. Le New-Englander a été fondé en 1843, à New- Haven, par les congrégationalistes. Néanmoins, tous ces recueils s'effacent devant une revue qui a droit à une mention spéciale à cause de l'action puissante qu'elle a exercée.
Les études théologiques ont toujours été florissantes aux États-Unis : la rivalité des sectes n'a pas faiblement contribué à ce résultat en entretenant une vive émulation entre les membres des différents clergés ; mais ici encore l'impulsion venait des universités et
des écoles d'Angleterre , envahies depuis longtemps par le relâchement et la routine. Là théologie semblait avoir presque entièrement pour objet la controverse, surtout la controverse avec le catholicisme, et quoique l'étude de l'hébreu fut cultivée plus généralement et avec plus de succès aux Etats-Unis qu'en Angleterre et en France , elle était invariablement ramenée à l'interprétation littérale des textes sacrés. Les commentaires sur la Bible pullulaient, mais les commentateurs semblaient n'envisager les deux Testaments que comme matière obligée de sermons et de lectures édifiantes, et leurs écrits n'étaient pour la plupart que de longues dissertations morales, émaillées de citations plus ou moins nombreuses. Quant aux immenses travaux dont les livres saints ont été l'objet en Allemagne depuis soixante ans , s'ils n'étaient pas tout à fait inconnus aux États-Unis, ils y étaient peu compris et peu goûtés. Une véritable révolution s'est enfin accomplie, il y a trente ans, dans les études théologiques. Elle a été l'œuvre de deux hommes et d'une revue. Edward Robinson, né dans la Nouvelle-Angleterre en 1796, se destina de bonne heure au ministère sacré. Après avoir terminé une éducation brillante, il s'appliqua tout entier à l'étude de la théologie et des antiquités judaïques. Doué d'une volonté peu commune et d'une incroyable puissance de travail , il épuisa bientôt, dans un labeur sans re-
lâche f toutes les ressources que les États-Unis offraient à l'instruction d'un hébraïsant; il recourut alors aux travaux de l'érudition allemande, qui lui devinrent promptement familiers. Appelé malgré sa grande jeunesse à professer au séminaire d'Andover, dont il devait faire la première école théologique des États-Unis , il enflamma de son ardeur les jeunes disciples qui se pressaient autour de lui. Il publia coup sur coup divers écrits qui furent lus avidement dans les universités de la Nouvelle-Angleterre, et provoquèrent des travaux analogues. Le mouvement imprimé par Robinson fut secondé par son ami Moses Stuart, auteur de savants ouvrages sur la langue et la littérature hébraïques. Tous les deux cependant comprirent que des livres isolés ne suffiraient pas pour commencer la réforme des études théologiques, et que des publications périodiques seraient un moyen d'action infiniment plus puissant. Ils fondèrent en 1831, à Andover, un recueil trimestriel sous le nom de American Biblical Repository. L'objet de cette revue était de faire connaître aux étudiants des universités américaines les résultats les plus importants et les moins contestables de la critique germanique, et de suivre le mouvement des études théologiques dans le monde. Longtemps elle fut rédigée presque entièrement par Robinson et par Stuart , et comme elle embrassait l'exégèse, la philologie et l'archéologie
hébraïques, l'interprétation des livres saints et toutes les branches de 1* érudition biblique, elle imposa à ces deux savants hommes des efforts extraordinaires. Le résultat obtenu fut très-grand. Le Biblical Repository pénétra dans toutes les écoles de théologie, et y détermina la rénovation de renseignement. La réputation du Repository ne demeura pas longtemps circonscrite dans les limites des États-Unis : elle s'étendit jusqu'en Europe. Après la publication des premiers numéros, un professeur de l'université anglaise de Cambridge, le docteur Lee, reconnaissait que l'Angleterre n'avait aucun recueil ni même aucun livre qui fût comparable à cette publication américaine. Quelques années plus tard , le célèbre professeur de théologie de l'université de Halle, Tholuck, proclamait le Biblical Repository un livre vraiment classique. La direction de ce recueil n'empêchait pas Robinson de poursuivre un grand ouvrage, les Recherches bibliques (Biblical Researches), qui devaient être le résumé de tous ses travaux, et qui ont obtenu l'admiration de Ritter et de toute l'Allemagne savante. Désireux d'y mettre la dernière main .et de vérifier par lui-même la géographie des lieux saints, Robinson partit à la fin de 1837 pour Jérusalem ; mais son absence se prolongea plus qu'il n'avait pensé, car, après avoir visité la Palestine et la Syrie , il passa deux années entières à Berlin pour revoir et compléter son livre.
A son retour à Andover en 1843, il annonça, sous le titre de Bibliotheca sacra, la publication d'un recueil trimestriel, exclusivement consacré à l'exégèse, qu'il rédigea seul pendant six ans. Après le départ de Robinson, Stuart, aidé des professeurs Park et Shepard et des autres membres du séminaire d' Andover, avait continué avec un succès croissant la publication du Biblical Repository. Après avoir absorbé en 1836 un recueil du même genre, le Quarterly Observer, le Repository absorba en 1839 Y American Spectator, et en 1850 ce fut le tour de la Bibliotheca sacra ellemême. Le Biblical Repository est toujours au premier rang des recueils théologiques des Etats-Unis, et on a plusieurs fois imprimé en Angleterre, avec un grand succès, un choix de ses meilleurs articles.
Nous voilà arrivé au terme de la tâche difficile que nous nous étions imposée. Nous nous sommes efforcé de dire le bien et le mal sur la presse périodique des États-Unis avec une équitable impartialité , et quoique nous n'ayons dissimulé ni les écarts des publicistes américains, ni les progrès qu'il leur reste à accomplir, nous croyons que l'opinion qui demeurera dans les esprits sera plutôt favorable que contraire. La presse américaine n'est encore aujourd'hui qu'un levier puissant, mais elle contient déjà tous les germes
d'un grand mouvement intellectuel. A mesure qu'une prospérité sans exemple augmentera et fortifiera aux Etats-Unis les classes qui peuvent élever leurs idées au-dessus du culte des intérêts matériels, des besoins nouveaux se révéleront, qui ne trouveront leur satisfaction que dans les jouissances de l'esprit. Alors les lettres tiendront dans la vie des Américains la place qui leur revient de droit chez toutes les nations civilisées, et la presse, qui aura préparé et rendu possible ce triomphe de Fesprit sur la matière, en recueillera sa bonne part.