CHAPITRE II
Abolition de la Chambre étoilée. — Multiplication des journaux. — Les journaux de la cour. — Les journaux du parlement. — La première annonce. — Restauration des Stuarts. — La censure. — Établissement de la Gazette de Londres, — Lutte de la royauté contre la presse. — Révolution de 1688. — La liberté de la presse établie en fait.
La convocation du Long parlement eut pour conséquence presque immédiate l'abolition de la Chambre étoilée, qui soutenait depuis si longtemps contre les pamphlétaires une lutte aussi inutile qu'acharnée. Le fanatisme religieux et politique des puritains triomphait des rigueurs de ce tribunal exceptionnel, qui avait inutilement employé contre les écrivains les supplices les plus cruels , les mutilations les plus barbares, la prison, l'exil et les confiscations. Les procès mémorables de Prynn , de Warton , de Lilburn , venaient de mettre le comble à l'irritation populaire, lorsque les troubles d'Écosse déterminèrent Charles Ier,
au commencement de 1641 , à céder aux exigences du parlement et à abolir un tribunal détesté. Dès le 3 novembre de la même année, le parlement laissa publier régulièrement le compte rendu de ses séances sous ce titre : Diurnal Occumences in Parliament. Cette publication se continua sans interruption jusqu'à la restauration des Stuarts. L'abolition de la Chambre étoilée équivalait à la proclamation de la liberté de la presse, et Ton vit éclore aussitôt des milliers de pamphlets pour ou contre la royauté , pour ou contre l'église anglicane. De nombreux journaux s'établirent à Londres et dans les provinces ; la seule année 1643 en vit naître vingt ; et ces journaux firent un premier pas dans le domaine de la politique , en reproduisant les débats parlementaires ; puis ils s'enhardirent à publier des nouvelles de l'intérieur 1 et à discuter les affaires du pays. Ce n'est pas que ce droit leur fût reconnu , le parlement ne se montra pas plus tolérant que n'avait été la cour ; il voulut restreindre aux imprimeurs de son choix la permission de publier ses débats, il voulut assujettir les éditeurs à des formalités d'enregistrement et à une censure préventive ; en 1647, sur la demande de Fairfax , qui voulait qu'on limitât à
1. Pierre Heylin, dans la préface de sa Cosmographie, dit : « Ne voyons-nous pas les affaires de chaque ville et les nouvelles de la guerre présentées au public dans les feuilles hebdomadaires de Nouvelles? »
deux ou trois le nombre des journaux autorisés à paraître , on vit encore le parlement augmenter les attributions de la censure et multiplier les pénalités. Ce sont ces efforts du parlement pour exercer en son nom et à spn profit l'autorité dont il avait dépouillé la Chaqibre étoilée, qui donnèrent lieu aux célèbres pamphlets de Milton en faveur de ]a liberté de la presse; mais les journaux avaient dans les nécessités du temps un meilleur avocat que Milton. Le parlement et la royauté étaient en lutte ouverte , et des deux côtés on cherchait un appui dans l'opinion publique. On s'aperçut bientôt que les journaux étaient un instrument fort supérieur au pamphlet ; chaque parti voulut avoir son organe, et Ton se fit la guerre à coup6 de plume autant qu'à coups de fusil. Les dixneuf années qui s'écoulèrent de 1641 à la restauration des Stuarts , virent naître et mourir près de deux cents journaux ; sur ce nombre, une vingtaine ont porté le titre de Mercure, qui semble avoir été aussi populaire en Angleterre que celui de Gazette en France et celui de Courrier en Hollande. Toutes ces feuilles étaient in-4 , et ne paraissaient qu'une fois par semaine , la plupart le mercredi, quelques-unes le samedi: c'étaient , à vrai dire , des diatribes hebdomadaires , des pamphlets en raccourci plutôt que des journaux.
Quelques écrivains cependant arrivèrent par cette
voie à la célébrité et même à la fortune. Du côté du parlement, le journaliste le plus fameux fut sans contredit Marchamont Nedham, dont l'histoire mérite d'être contée. Nedham n'était pas , comme le pauvre Nathaniel Butter , un malheureux nouvelliste vivant au jour le jour : c'était un véritable gentleman , qui avait fait ses études à Oxford et y avait pris ses der grés ; il possédait à fond ses humanités et avait appris la physique et la médecine ; il était curieux des choses de sciences , tournait fort agréablement les vers , et avait un esprit vif et caustique. Au sortir d'Oxford, il vint à Londres, et à l'âge de vingt-trois ans, il occupait une place assez lucrative, àlaquelleil devait joindre bientôt les produits de sa clientèle médicale , lorsqu'il fonda, en 1643, le Mercure britannique, qui fut l'adversaire le plus acharné de la cour et l'oracle du parti parlementaire. « Tout ce que Nedham disait ou écrivait , dit un de ses ennemis politiques , était regardé comme parole d'Evangile. » En 1647 , ce même Nedham tomba au pouvoir des royalistes , et fut amené à Hampton Court en présence de Charles Ier, qui lui fit grâce. Nedbara créa alors et rédigea pendant dix-huit mois le Mercure pragmatique , dans lequel il fit la guerre aux presbytériens, et défendit avec verve et habileté la cause royaliste. Arrêté par les Têtes-rondes et emprisonné à Newgate , Nedham fut sauvé par Lenthall, président de la Chambre des communes , et
Bradshaw, président de la haute cour de justice , tous les deux indépendants , qui voyaient avec défiance le parti presbytérien et étaient bien aises d'avoir unebonne plume à leur service. C'est alors que Nedham fonda, pour sa troisième opinion , son troisième journal , le Mercure politique, qu'il rédigea pendant dix ans avec toute la faveur de Cromwell , et dont il fit le journal le plus répandu et le plus influent de l'Angleterre. A la restauration des Stuarts, Nedham eut encore le talent de se tirer d'affaire; mais il renonça cette fois au journalisme, et se contenta d'exercer la médecine avec beaucoup de succès et de profit jusqu'à sa mort, arrivée en 1678. A côté du Mercure politique de Nedham, il faut mentionner un journal satirique et burlesque , entremêlé de prose et de vers , le Mercure rustique , rédigé aussi par un gradué d'Oxford, George Wilher, qui avait abandonné le barreau pour se faire journaliste et soldat.
Du côté des royalistes, l'écrivain le plus distingué était John Birkenhead, ancien secrétaire de l'archevêque Ldiuà , fellow et professeur à Oxford. C'était un homme de cour, de manières élégantes , brillant de saillie et de verve, qui jetait le ridicule à pleines mains sur les parlementaires. Il était aidé dans la rédaction du Mercure de la Cour (Mercurias Aulicus) par un autre homme d'église, Pierre Heylin, écrivain
passionné, qui avait le talent de l'invective. Après la Restauration, Birkenhead fut fait chevalier, devint membre de la Chambre des communes, membre de la Société royale de Londres, dignitaire de l'université d'Oxford et maître, des requêtes. Cette dernière place lui valait seule trois mille livres sterling par an. Pierre Heylin devint sous-doyen de Westminster et se montra un prédicateur de mérite. Ces détails, qu'il serait facile de multiplier, marquent suffisamment quel chemin avaient fait les journaux et quelle importance ils avaient acquise. Us tenaient sans doute encore beaucoup du pamphlet, mais ils tendaient à perdre ce caractère. Il y avait une polémique suivie entre les journaux de la cour et du parlement ; on s'attaquait, on se répondait de part et d'autre , on se parodiait quelquefois, on s'injuriait très-souvent. Le journal n'était plus un objet de commerce, c'était un instrument politique , et des libraires il était passé , comme on a pu le voir, aux mains de véritables écrivains, qui presque tous étaient des hommes instruits et de mérite sortis de l'église ou du barreau. Un autre progrès s'était accompli dans le mode de publication des journaux : sous Cromwell, qui ferma la bouche aux feuilles royalistes , et qui fut fort malmené par les feuilles républicaines, l'établissement du service des postes avait obligé les journaux à paraître avec ponctualité, afin de pouvoir être expédiés régulièrement
26 HISTOIRE PE l*A PRESSE
chaque semaine dans les provinces; enfin, les annonces étaient nées 4 .
La restauration des Stuarts, qui porta en apparence un rude coup aux journaux, qui en diminua singulièrement le nombre, qui restreignit leur liberté, qui les persécuta même, assura en réalité l'existence de la presse anglaise en donnant à quelques feuilles une consécration officielle et une publicité lucrative. L'un des premiers actes du nouveau gouvernement fut d'interdire la publication des débats du parlement. Un ordre du conseil privé enleva à Nedham la rédaction du Mercure politique qu'il dirigeait depuis dix ans, transforma ce journal en Mercure public et Nouvelliste du parlement, et autorisa deux écrivains, Henri Muddiman et Giles Dury, à le faire paraître sous ce titre. On voit tout de suite quels droits l'autorité royale s'arrogeait sur les journaux. Muddiman et
1 . La pins ancienne annonce insérée dans un journal anglais se trouve dans le septième nnméro de l'Impartial lntelligencer , publié le 12 avril 1649. Un gentilhomme de Candish , dans le comté de Suffolk, offre une récompense pour deux chevaux qui lui ont été volés. Pendant plusieurs années, on ne rencontre dans les journaux qu'un très-petit nombre d'annonces, et elles ont trait uniquement à des livres ou à des remèdes. Le libraire Newcombe de Thames-Strect s'avisa enfin qu'il pouvait y avoir là matière à une spéculation, et, le 26 mai 1657, il publia le premier numéro du Public Advertiser, qui était presque exclusivement rempli par des annonces et par des nouvelles de mer. Les autres journaux avaient tout au plus trois on
Dury firent place en 1663 à sir Roger Lestrange. Fils d'un grand propriétaire du comté de Norfolk, érudit, poëte et soldat, Lestrange avait mené l'existence la plus aventureuse. Il avait combattu vaillamment pour la cause royale; pris et condamné à mort par les parlementaires, il avait dû la vie et la liberté â un hasard singulier; l'un des derniers à poser les armes, il avait été un des premiers à trouver grâce devant Cromwell, et il avait donné le spectacle d'un ancien cavalier fort bien en cour sous le Protecteur. Lestrange avait quitté alors l'épée pour la plume et s'était fait journaliste : il avait pris goût à ce nouveau métier et il le continua sous la Restauration. Devenu propriétaire de l'ancien journal de Nedham , Lestrange en changea encore une fois le titre, et le fit paraître deux fois par semaine sous deux noms différents : le lundi c'était le Public Inteïligencer; le jeudi
quatre annonces, disséminées au milieu de leurs nouvelles. C'est dans une annonce qu'il est fait mention pour la première fois du thé qui est devenu de nos jours presque aussi indispensable aux Anglais que le pain. On lit dans le Mercurius poWt'ctw, du 30 septembre 1658 :
« Cette boisson chinoise excellente, et approuvée par tous les médecins, que les Chinois appellent tcha, et d'autres nations tay ou tee, se vend à Londres, au café de la Tête de la Sultane, dans les Sweeting's Rents, près la Bourse. »
Des livres nouvellement publiés, la disparition d'apprentis ou de nègres, le jour de départ des coches pour la province, font l'objet des autres annonces du Mercurius politicus.
c'étaient les News*. Cela dura ainsi dix-huit mois ou deux ans ; en 1665, Lestrange renonça à son journal sur la demande de la cour : Charles II voulait avoir en Angleterre le pendant de la Gazette de France. La cour s'était transportée à Oxford par crainte d'une épidémie qui régnait à Londres : le samedi 13 novembre 1665 parut le premier numéro de la Gazette d'Oxford, imprimée d'un seul côté, sur une demifeuille in-folio, par Léonard Litchfield, et publiée deux fois par semaine avec cette mention : « Par ordre2. » Elle contenait des nouvelles de l'étranger, des avis de mer, et de temps en temps une annonce ou deux ; elle était réimprimée à Londres en deux petites pages infolio, par Thomas Newcombe, « pour l'usage des marchands et des gentlemen qui en ont témoigné le désir. »
1. Lestrange essaya de substituer le système de l'abonnement à la vente dans les rues, mais par un motif tout politique. Il s'exprime ainsi dans le prospectus de Y Fntelligencer :
« Quant à la vente des journaux, le mode qui s'est trouvé le plus profitable aux propriétaires a été de les mettre en vente et de les faire crier dans les rues par l'entremise d'agents et de crieurs ; mais on peut douter que ce mode soit fort avantageux à d'autres points de vue, car c'est grâce aux facilités qu'il offre que se fait le commerce des pamphlets anarchiques et séditieux ; et effectivement rien ne s'est répandu contre l'Église ou l'État sans l'aide et le concours de ces crieurs.... Faute de pouvoir trouver des garanties et une protection suffisante contre cet inconvénient, j'entreprendrai d'expérimenter un nouveau système. »