PRÉFACE
E livre que M. Alexandre Belisle présente au public sera aussi intéressant pour les Canadiens-français du Canada que pour ceux des Etats-Unis. 11 est un témoignage vivant des efforts qui ont été faits depuis plus de quarante ans pour le maintien et la propagation de la langue française, parmi les émigrés canadiens aux Etats-Unis, dans le champ du journalisme. L'histoire du journalisme canadien aux Etats-Unis se rattache par certains côtés à celle du journalisme de la province de Québec. En effet, plusieurs écrivains marquants, après avoir fait leurs premières armes aux Etats-Unis, sont retournés au Carada continuer dans la même
carrière ou se livrer à un autre genre d'occupation plus rémunérateur. Je ne vois guère qu’un seul cas où un ancien journaliste canadien des Etats-Unis se soit réellement enrichi en continuant la carrière au Canada, c’est celui d'Honoré Beaugrand.
Il n’y a pas de doute que l’histoire présente sera toute une révélation pour un bon nombre, surtout pour nos frères du Canada. On ne se faisait pas d’idée assurément du nombre de journaux de langue française de tout genre qui ont surgi et sont morts en terre américaine. Et, encore, je suis bien certain que M. Belisle, malgré la masse de notes qu’il a accumulées depuis plus de trente “ns, et malgré la connaissance qu'il possède de son sujet, a dû avoir omis involontairement certaines feuilles dont il reste à peine un souvenir dans l’entourage où elles ont véeu leur courte existence, Mais telle qu’elle est, la liste affecte déjà une importance insoupçonnée de ceux qui ne sont pas, dans ses détails, au courant du mouvement canadien-français aux Etats-Unis depuis cinquante ans
La presse canadienne-française des Etats-Unis a grandi en raison des progrès réalisés par notre élément en ce pays. Le formation des sociétés, des paroisses, des journaux, a marché pour ainsi dire de pair. Un groupe de Canadiens-français dans un centre était-il assez fort numériquement, on ne tardait pas à se compter, à se réunir en assemblée le soir après la journée de travail, et là on jetait les bases d’une société de secours mutuel, d’une paroisse, d’un journal. En maintes circonstances la société fraternelle fut
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le noyau qui constitua la paroisse naissante et qui, grâce à sa persévérante initiative, en assura la permanence, et le journal de l'endroit était l'agent au moyen duquel les progrès de la paroisse recevaient une publicité qui était un encouragement pour les intéressés et une invitation aux parents et amis restés au Canada de venir grossir les rangs des émigrés aux Etats-Unis. A de bien rares exceptions, notre presse des Etats-Unis, à la période de son enfance, a été un auxiliaire puissant pour l'établissement d’un système paroissial séparé, malgré toutes les misères et tous les obstacles suscités en bien des cas par un épiscopat auquel la langue française répugnait souverainement.
Mais je parle là d'une situation qui existait il y a trente où quarante ans. Notre presse a fait du chemin depuis ce temps. Elle est aujourd’hui rendue à l’âge viril, et j'estime même qu’elle est rendue à l'apogée de ses progrès, si l'on peut en juger par la condition générale actuelle des nôtres aux Etats-Unis. Non pas que je veuille dire qu'elle n’est pas susceptible d'amélioration, bien loin de là, ear elle a bien du chemin encore à parcourir povi atteindre le niveau des grands journaux de Québec et de Montréal. Mais elle a un terrible ennemi contre lequel elle doit lutter sans cesse pour maintenir ses positions au prix d'efforts incroyables et de sacrifices sans fin. et cet ennemi c’est l'indifférence ou l’epathie d’un trop grand nombre de nos compatriotes à l'égard du journal de langue française local. En certains cas cette indifférence est voulue, dans d’autres elle est le résultat de l’état d'âme, de la mentalité des personnes qui, en perdant le caractère de la race avec la perte de l’usage habituel de la langue francaise, nagent à pleins bords dans les eaux dissolvantes de l’assimilation, par conséquent ne regardent jamais le journal français.
Combien y en a-t-il aujourd’hui, parmi la jeune génération, qui connaissent les noms des pionniers de notre journalisme : l’abbé Zéphirin Druon, Ferdinand Gagnon, Frédéric Houde, Antoine Moussette, juge Lebœuf, Honoré Beaugrand, Dr Martel, ete.? Ces hommes ont planté les jalons qui ont servi de guides à ceux qui sont venus ensuite continuer l'œuvre commencée et l’ont assise sur des bases apparemment solides. La plupart d’entre eux sont maintenant disparus de la scène de ce monde, mais leur œuvre subsiste dans ces vaillantes feuilles décrites au chapitre des journaux existants, surtout les journaux quotidiens.
Mais une question se présente ici naturellement: Est-ce une œuvre durable, est-ce ne œuvre permanente ? La presse française de la Nouvelle-Angleterre, avec ses vingt-cinq journaux quotidiens, hebdomadaires ou autrement, est-elle destinée à disparaître comme celle de la Louisiane à une ou deux exceptions près? On ne sait pas, sans doute, ce que l'avenir réserve, pas plus à l’égard des journaux que d'autre chose. Mais une chose est certaine, c’est que la permanence de nos journaux français en Nouvelle-Angleterre
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dépendra nécessairement de celle du parler français parmi les nôtres. Et sur cette question de langue, pour assurer la permanence du français, il importe nécessairement qu'il y ait constamment du progrès et de l'amélioration dans l'instruction et l'éducation. C'est le plus sûr moyen de prévenir un mouvement de recul dans les forces vives de la nationalité. Donc notre presse de langue française des Etats-Unis se perpétuera à condition que se perpétue assez fortement l'usage du francais, qui est le caractère distinctif le la race. Mais ce caractère distinetif va-t-il se perpétuer généralement dans les générations futures de notre peuple francoaméricain ?