‹ Histoire de la presse franco-américaine [microforme]Chapitre 2 sur 220 · LA · texte numérisé non relu

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Les opinions sont partagées sur la question de la survivance du francais aux Etats-Unis. Et ces opinions sont diamétralement opposées. Cela naturellement n'aura aucune influence sur les destinées futures de notre langue en ce Pays. Sans doute il y a de l’exagération dans les expressions d'opinion qui ont été formulées, soit dans un sens ou dans l’autre. Ainsi, ceux qui ont prétendu. en ces derniers temps, que la langue française ne serait plus parlée dans vingt-cinq ans en Nouvelle-Angleterre, prennent évidemment leurs désirs pour une réalité. Ceux qui parlent ainsi sont des gens, ecclésiastiques ou laïques, qui détestent le français et sont dans l'Eglise ce qu'on appelle des assimilateurs. D'un autre côté il y a les enthousiastes chez les nôtres qui ont une foi inébranlable dans les hautes destinées réservées à la nationalité et à la langue française dans l'Est et l'Ouest des Etats-Unis. Ceux-là ne voient que les progrès réellement remarquables que notre race a fait sur ce sol d'Amérique. et ils affectent d'ignorer les lamentables défeetions qui s’opèrent parmi les nôtres, et sont plus on moins accentuées, selon les milieux où elles se produisent, Il importe, croyons-nous, d'envisager eette question à la lumière des faits du passé et de la situation présente.

Ceux qui croient quand même à la survivance du français en Amérique s'appuient principalement, pour étayer leur croyance, sur le fait historique que les 60.000 Canadiens qui, en 1799, passaient sous la domination anglaise, se sont multipliés aujourd'hui au chiffre de plus de trois millions au Canada et aux Etats-Unis. Dans l'idée du vainqueur, ce peuple ne devait pas tarder à s’assimiler aux nouveaux venus, à perdre sa langue et ses traditions francaises. Mais le vainqueur s’est trouvé désarmé devant la résistance opiniâtre de nos vaiilants pères. Sous l'égide de son admirable clergé, qui était resté avec eux pour les guider et les soutenir dans les grandes luttes qui allaient s'ouvrir, à force de courage et de persévérance ils réduisirent à néant les tentatives de l’oligarchie pour les absorber et les faire disparaître comme race distincte. Mais ce phénomène étonnant s’est produit d’abord dans un pays où la population française a toujours surpassé de beaueonp la

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population anglaise. L'extension de la race canadienne-française était encore facilitée par sa merveilleuse fécondité naturelle, tandis que les Anglais émigrés s'établissaient peu nombreux dans la province de Québec et peuplaient l'Ontario et les provinces maritimes, Dans ces conditions, et avec l’aide des concessions arrachées à la tyrannie anglaise par les luttes d’intrépides patriotes, comme la reconnaissance officielle de la langue et des lois françaises, la survivance du caractère ethnique de notre peuple était relativement facile. Et la confédération des provinces est venue mettre le sceau à la parfaite autonomie du peuple canadienfrancais de la province de Québec.

Voici, suppose-t-on, que nous sommes plus d’un million de Canadiens-francais ou de descendants de Canadiens-francais aux Etats- Unis. En ce pays nous avons la liberté politique de parler notre langue et de la transmettre à nos enfants au moyen de nos écoles paroissiales, qui sont reconnues par la loi. Les pouvoirs publies ne mettent aueune entrave à l’expansion et l'influence francaises. On serait alors tenté de croire que la langue française dût gagner constamment du terrain en raison de l'accroissement naturel de nos populations, sinon par l'émigration qui ne se fait plus sur un aussi haut pied qu'autrefois. Mais il y a un aspect d’une importance capitale à considérer dans la situation de cette branche du peuple canadien-français transplantée aux Etats-Unis, c’est le milieu, c’est l'air ambiant, c’est l'entourage. Dans la province de Québec, le berceau et le centre de la nationalité française en Amérique, notre race pouvait se développer librement sans avoir à coudoyer des éléments étrangers supérieurs en nombre. Dans la Nouvelle-Angleterre ou l’Ouest des États-Unis, de nos jours, les émigrés canadiens ou leurs descendants vivent littéralement au milieu d’une population de langue anglaise douée d'une puissance merveilleuse d’assimilation. On ne peut done pas s'étonner si parfois le caractère francais s'altère, si cette caractéristique par excellence de la race, la langue, recoit en certains cas une atteinte fatale par l'emploi de la langue anglaise comme langue d'habitude. Il serait done téméraire de eonelure à la survivance de la langue francaise aux Etats-Unis par les faits du passé. Dans les conditions que je viens d'indiquer, cette survivance est-elle possible ? Elle est sans doute possible et même probable pour un certain nombre d'années. même pendant encore plusieurs générations. Mais l'usage de la langue française est-il destiné à se perpétuer indéfiniment, comme langue d'habitude et familiale, parmi les nôtres des Etats-Unis? C'est le secret de l'avenir. Il est toujours permis d'espérer, mais cela n'empêche que l’on ne doive éprouver des craintes sérieuses si l’on considère les lois générales de l’évo- Jution des peuples,

Dans cette question de la survivance du francais aux Etats-Unis

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on peut se demander quelle est la situation présente. Notre population a-t-elle conservé, dans son intégrité, son caractère français et ses traditions françaises? Oui, en certains endroits, mais pas partout. C’est bien pénible à constater, mais on ne peut s’empêcher de reconnaître que la nationalité a fait et fait encore constamment des pertes lamentables. Je ne m’exprime ici que du point de vue national, et c’est une autre question que de savoir si la perte de la langue française entraîne généralement ou souvent la perte de la foi catholique, ou tout au muins le relâchement ou la négligence des devoirs religieux.

Dans les centres où les nôtres forment une population compacte, le caractère français se maintient mieux. Etant moins confondus avec la population de langue anglaise, ils ont moins l’occasion de se servir de cette dernière et leur langue d ‘habitude est le français. 11 y a toute apparence que dans ces centres la langue dominante parmi les nôtres sera le français pendant encore plusieurs générations.

Mais il n’en sera pas de même dans d’autres villes ou villages où les Canadiens ou leurs descendants sont disséminés parmi la population de langue anglaise. Il est inutile de se faire illusion làdessus; on ne peut fermer les yeux à l'évidence des faits, au spectacle de ce que nous constatons tous les jours. En maints endroits de la Nouvelle-Angleterre où les nôtres forment des colonies permanentes depuis trente ou quarante ans, la langue usuelle d’un grand nombre de ceux-ci n’est pas le français. On rencontre cette perdition surtout chez la troisième génération. Les premiers émigrés canadiens après la guerre civile ont fait souche. Leurs enfants, nés au pays, par conséquent citoyens américains de naissance, ont produit une troisième génération d’une mentalité tout à fai. différente de la première. Parfois la mentalité. modifiée à la deuxième génération, est complètement transformée à la.troisième. Dans ces cas, l’enfant, le jeune homme, la jeune fille ne parlent que l'anglais; ils ne parlent pas le français pour une bonne raison, c’est parce qu'ils ne sont pas capables ; ils ne l'ont pas appris dans la famille, leurs parents—quoique pouvant parler fançais, ne le faisaient que lorsqu'ils y étaient obligés.—les ayant élevés comme cela dans l'ignorance de la langue francaise.

Le portrait de la génération que je viens de peindre, qui est la jeunesse d’aujourd’hui, n’est heureusement encore que l'exception. Mais il suffit que cette exception soit possible, qu’elle existe au sein d’une communauté franco-américaine, en pleine organisation paroissiale, qu’elle se propage lentement mais sûrement, pour que l’on concoive de graves inquiétudes sur l’avenir de la langue française, du moins dans les localités où ce pénible état de choses existe.

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11 n’y a donc pas à se faire d'illusions, pour une foule de nos jeunes gens et de nos jeunes filles, s’ils peuvent encore s'exprimer en francais, la langue de leurs parents est pour eux une langue étrangère. La jeune génération présente, dans les localités que je viens d’indiquer, peut être divisée en trois classes sous le rapport de la langue. Il y a ceux qui peuvent s'exprimer indifféremment dans les deux langues : il y a ceux qui savent le francais pour l'avoir appris dans la famille ou peut-être à l'école dans leur enfance, mais qui ne s’en servent que lorsqu'ils y sont obligés; enfin il y a ceux qui ne le savent pas du tout. Même dans la première catégorie, la tendance à préférer l'anglais au français dans la conversation entre personnes de nationalité francaise est générale, ce qui est un indice de décadence sûre et d'assimilation avancée à la génération suivante. La deuxième elasse est à moitié assimilée. Supposez maintenant un jeune homme et une jeune fille de cette classe qui se marient—comme cela arrive souvent. Ces jeunes mariés ne se parlent qu'anglais; leurs amours se sont faites en anglais. naturellement ils ne sont pas pour échanger leurs habitudes à cet égard dans leur vie conjugale; leur progéniture est donc fatalement vouée à l'assimilation. Pas besoin alors de s'étonner que nos prêtres soient obligés de catéchiser des enfants dans la langue anglaise, pour les préparer à la première communion. Inutile de s'étendre sur la troisième eatégorie ; iei le cas est désespéré, l'assimilation est complète. Ce jeune homme. cette jeune fille ayant perdu la langue francaise, n'ont rien pour les distinguer de la masse de la nation américaine, essentiellement matérialiste et rationaliste—ils sont tout simplement assimilés, fondus dans le grand-tout américain. S'ils forment encore partie de la paroisse francaise, c'est par la force de l'habitude et par tradition. pour suivre l'exemple de leurs parents. Quand ce dernier lien sera rompu. on ira à l’église irlandaise où on se trouvera mieux à sa place, si toutefois le chemin de l'église n'est pas totalement oublié,

Mais, allez-vous dire peut-être, comment une pareille situation est-elle possible dans un centre pourvu d'organisations paroissiales :anadiennes-francaises. d'écoles paroissiales francaises, où nos églises sont desservies par des prêtres de notre race et de notre langue? Je n'ai pas l'intention d'indiquer ici la cause de cette apostasie nationale; qu'il me suffise de constater le fait réel, brutal. Ceux qui ont perdu leur caractère francais avec la perte de la langue francaise, évidemment ne sont pas les plus à blâmer de ce résultat: il y a là un vice d'éducation dont ils ne peuvent être tenus responsables ; ils sont des produits de l'éducation qu'ils ont reeue et du milieu où ils ont été élevés. Jusqu ‘à un certain point ils ne sont done pas responsables du fait qu'ils sont purement des Américains. Ce sont des inconscients. is ne se figurent pas le rôle des nationalités et la fierté de race. Ne parlant qu'anglais, ils ne craignent pas de passer pour des ‘‘foreigners.”” Ils sont

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satisfaits de leur lot et ils eroient de bonne foi que, vivant dans un pays anglais, ils n'ont pas besoin de savoir une autre langue que la langue nationale et officielle du pays. On comprend que pour ceux-là les nobles et saintes traditions de la race française sont de médiocre importance.

Mais ceux qui préfèrent l'anglais au francais, dans le commerce journalier de ia vie ou leurs relations intimes, quand ils pourraient parfaitement se servir de la langue française, ne sont pas aussi excusables. Voici un fait typique qui peint bien l'esprit ‘énéral dans certaines paroisses soi-disant franco-américaines. ‘juand vous êtes dans l'église, assistant à la messe le dimanche, vous avez bien l'impression d'être dans une église canadiennefrançaise en entendant le pasteur faire les annonces et le sermon en francais. Si ce n’est pas une paroisse mixte, comme généralement dans ls grands centres, vous n’entendez que du francais, et alors vous pouvez vous croire transporté momentanément au berceau de la race franczise en Amérique, ee beau Canada, colonisé et arrosé des sueurs et du sang de nos ancêtres. Mais au sortir de l’église, pour peu que vous ayez développé le sentiment patriotique, la fierté de race, vous êtes douloureusement impressionné en entendant parler anglais partout autour de vous. Les quelques accents français que vous entendez sont prononcés par les personnes âgées que le snobisme américain n'a pu convertir. Ces jeunes gens, ces jeunes filles, ces époux qui conversent entre eux en anglais, ces enfants qui s'interpellent dans le plus pur accent yankee, paraissent agir ainsi de facon toute naturelle. Il n'y a pas à le nier, l’anglais leur est plus familier et ils sont portés naturellement à s’en servir. Je ne crois pas qu'ii y ait en général un mépris réel du français. C'est une conséquence fatale de l’édueation reçue et du milieu où l’on vit. C’est une pente générale et irrésistible où l’on glisse et au bas de laquelle la nationalité trouvera son tombeau, si une réaction ne s'opère pas. Mais cette réaction. en certains endroits, paraît fort problématique.

L'expérience de tous les jours démontre qu'une fois que la perte

de la langue est un fait accompli, cette perte généralement est permanente pour cette génération-ci, à plus forte raison pour les descendants. Cependant il y a eu des exceptions. Des hommes intelligents qui, dans leur enfance n'avaient pas eu l’avantage d’avoir une éducation francaise et n'ayant eu que très peu l’occasion de parler français, se sont mis d'eux-mêmes à l'étude de la langue française, s’efforçant de la pratiquer et de se montrer véritablement patriote. Mais ee sont là des gens de cœur et de earactère qui avaient compris tout ce qu'il y avait de noble dans la race dont ils étaient issus et qui ne voulaient pas être simplement des Américains. Mais comme je viens de le dire, ce sont des cas qui se produisent rarement. Tout de même, ils sont une faible compensation pour les déplorables défections permanentes qui s’accom-

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plissent par ailleurs. Un homme comme celui-là n’aura pas honte de parler francais; il ne rougira pas de son nom français, quand tant d'autres pousseront la lächeté ou la stupidité jusqu'à le transformer en un nom anglais quelconque ou en altérer l'orthographe de façon à le faire ressembler à un nom anglais.

Je pourrais en dire encore plus long à ce sujet. Je pourrais, par exemple, citer le cas de ces conseils de notre grande société nationale, l’Union Saint-Jean-Baptiste d'Amérique, à qui on doit permettre de conduire leurs délibérations en anglais. Et pourquoi cela? Parce que la majorité des membres ne parlent pas et ne comprennent pas le français. On a estimé, sans doute avec raison, qu'il valait encore mieux leur faire cette concession plutôt que de laisser ces jeunes gens s’enrôler dans les sociétés anglaises ou neutres. En accueillant ces assimilés dans son sein, l’Union fait peut-être un accroc dans ses principes relatifs à la langue, mais on ne peut pas nier qu’un certain bien peut en résulter pour la nationalité. Ainsi, par l'influence qui peut se dégager au contact de camarades ayant conservé le caractère français, il est possible que, dans certains cas, le sentiment national, l'instinct de la race se réveillent et que des efforts soient faits pour remonter le courant de l’assimilation.

Done, s'il y a un si grand nombre de nos gens qui ne parlent plus le francais ou pour qui le français est une langue étrangère, il s'en suit nécessairement qu'ils ne lisent pas le français. Ils sont même légion ceux qui pourraient s’adonner à la lecture francaise s'us le voulaient, mais qui préfèrent le journal anglais. Combien y en a-t-il de nos familles qui font bon accueil au journal anglais et dédaignent de recevoir le journal français local? Sans doute il y en à qui ne reçoivent pas le journal français parce qu'ils ne seraient pas capables de le lire ou de le comprendre; pour ceux-là une feuille francaise est absolument étrangère; les questions de langue, de nationalité, de droits du français à l’église et à l’école, tout cela est bien loin de leurs préoccupations. Pour eux, le problème de la langue est tout résolu: ils n’en reconnaissent qu’une, la langue officielle du pays, ils n’ont que faire d’en savoir une autre.

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Nos journaux, pour subsister, doivent done compter sur la classe nombreuse de ceux de nos compatriotes qui sont en état de lire le francais, et, il faut l’avouer, ce soutien n’est pas ce qu'il devrait être. Mettez avec cela la concurrence des journaux du Canada et vous aurez une idée des efforts incessants que leurs éditeurs doivent faire pour se maintenir à flot. Il leur faut recourir à toute sorte de stratagèmes pour augmenter ou maintenir leur cireulation. Ils ont besoin d'un chiffre raisonnable de circulation, non seulement pour retirer des abonnements des revenus nécessaires, mais aussi pour leur permettre d'obtenir un montant d’annonces suffisants à

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un tarif assez rémunérateur. Une fois que la circulation d'un journal est bâtie, il ne faut pas croire qu’elle va se soutenir d’ellemême. Le travail de sollicitation doit continuer sans arrêt, sans relâchement. L'éditeur d'un journal. qui se contente de collecter ce qui est dû et n’a pas un système raisonné et méthodique de sollicitation, est sérieusement exposé à voir sa circulation non pas seulement rester stationnaire, mais le plus souvent diminuer. Il y a toujours et constamment un certain nombre d'abonnés qui, pour une raison ou pour une autre, abandonnent le journal. Il faut alors que ceux qui échappent soient remplacés par des nouveaux. Un journal est un peu comme une société fraternelle. Pour que celle-ci se maintienne et rencontre ses obligations, il lui faut nécessairement combler les vides qu‘ se font dans ses rangs par la mort en recevant de nouveaux mem. es, et c’est par ce moyen qu'un sang nouveau lui est constamment infusé, lui donnant ainsi un élément de permanence, Il en est de même d'un journal. De même qu’une société doit faire constamment de la propagande pour enrôler de nouveaux membres, de même un journal doit faire sans relâche des démarches pour avoir des nouveaux abonnés.

Dans les localités où il y a une tendance vers la négligence ou l’abandon de la langue française, ce travail de sollicitation devient encore plus impérieux, afin de retarder le plus possible le jour fatal où il faudra fermer boutique.

Cette disparition éventuelle de notre presse franco-américaine est dans le domaine des choses possibles. Mais il faut s'entendre ; nos journaux, s'ils doivent disparaître, ne disparaîtront pas tous ensemble ; cette échéance dépendra naturellement du plus ou moins grand usage de la langue française. Il est évident que si les conditions que j'ai exposées précédemment étaient générales dans tous nos centres franco-américains, il faudrait désespérer de l’avenir de la langue française aux Etats-Unis. Heureusement il est loin d’en être ainsi. Les groupes canadiens-français qui montrent une tendance générale et marquée vers la perdition de la langue française ne sont encore que l’exception. Dans l'Est, ils sont confinés à un territoire que je n’ai pas besoin de désigner. Ceux qui sont à même de connaître l’état réel des choses, ceux surtout des nôtres qui ont conservé le caractère français et qui vivent au milieu de ces foyers d'’assimilation savent parfaitement à quoi s’en tenir. Ici, en général, l'assimilation n'a pas été imposée par l’épiscopat ou le clergé irlandais. Phénomène étrange si vous le voulez, mais qui est bien réel, cette assimilation s’accomplit en pleine organisation paroissiale canadienne-française, dans des paroisses ayant comme desservants des prêtres de notre race, avec des écoles primaires où le français est supposé être enseigné sur le même pied que l’anglais.

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Mais reportons nos regards sur un autre théâtre, dans ces centres canadiens-français de la Nouvelle-Angleterre qui sont l’espoir de la nationalité en ce pays. Là le contraste est frappant pour celui qui part d'un centre américanisé et qui tombe brusquement au milieu de cette efflorescence de vie essentiellement canadienne-francaise, Dans ces centres tout concourt à la manifestation du caractère français dans son intégrité: l’usage général de la langue francaise dans la famille, sur la rue, dans les magasins, à l'atelier: la splendeur et la richesse des églises; les maisons d'éducation où la culture française reçoit son plein épanouissement ; les sociétés religieuses et civiles si nombreuses où règne un feu ardent de patriotisme. Dans ces centres, comme Fall-River. New-Bedford, Woousocket, Lowell, Manchester, pour ne mentionner que les plus importants, le français n’est pas près de disparaître. Au contraire, il semble qu'avec l'accroissement naturel prodigieux des nôtres dans ces centres, la langue francaise prend de plus en plus de l’extension.

Or, si la langue française se maintient sans défections appréciables dans ces centres, si de plus elle prend de l’extension avec l'augmentation de la population, si en un mot le français demeure la langue maternelle, il s’en suit nécessairement que cette condition devra influer sur l'existence ou la permanence de la presse de langue francaise. La survivance de notre presse dépend de la survivance de la langue française. Dans le tableau que j'ai tracé précédemment, il semble que le journal de langue francaise doive fatalement suivre le courant qui pousse vers l'anglicisation et sombrer, tôt où tard, dans l’abîme creusé par l'assimilation. Dans celui-ci on voit une consolation de ces lamentables défeetions, et il n’est pas possible de songer que nos journaux parvenus au degré actuel de prospérité au prix de tant de labeurs et de sacritices, puissent un jour disparaitre. Dans tous les cas, si cette disparition devait se produire, par suite d’une décadence du francais, cette éventualité paraît si éloignée que vraisemblablement avant son échéance un grand nombre de générations devront s'écouler.

Avant de clore cette préface, pour me conformer à un désir exprimé par l'auteur, je me vois ici contraint de donner quelques explications personnelles, qui sont toutefois de nature à n'intéresser que médiocrement le publie lecteur. M. Belisle se fait serupule de laisser le publie sous l'impression qu'il a seul préparé et mené à fin le présent ouvrage. Il veut que le lecteur soit informé que j'ai collaboré à la rédaction de ce livre. Je n’y vois pas d’objections. Mais cela ne m’empêche pas de déclarer iei que sans la masse de notes et de souvenirs que possédait M. Belisle, un pareil travail n'aurait pas été possible. Le faible mérite que l’on pourrait m'attribuer est peu de chose comparé aux matériaux qu'il a fournis

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pour édifier ce monument. Mon expérience personnelle dans le Journalisme ne couvre qu'un câdre restreint, tandis que celle de M. Alexandre Belisle embrasse une carrière de plus de trente ans dans l’administration et la partie financière des journaux. Et ses renseignements remontent encore bien au-delà par le contact qu’il eut dans sa jeunesse avec les pionniers de notre presse française, tant dans l'Ouest que dans l’Est des Etats-Unis, aujourd'hui pour la plupart disparus, ayant particulièrement collaboré à l’œuvre du plus célèbre d’entre tous, Ferdinanä Gagnon.

J. G. LEBOUTILLIER.

WorcEsTER, Mass., juillet 1911.

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