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CHAPITRE DIX-SEPTIEME

Ferdinand Gagnon, agent de rapatriement

E patriotisme de Ferdinand Gagnon était sincère et absolument désintéressé. Nous n'en voulons pour preuve que les efforts qu'il faisait pour faciliter le retour au pays natal de ceux de nos compatriotes qui avaient été déçus dans leurs espérances, trouvaient amer le pain de l'exil ou désiraient, en dépit des obstacles à surmonter, tenter un établissement sur les terres de colonisation du gouvernement de la province. M. Gagnon ne décriait pas son pays natal, qu’il aimait toujours d’un amour inaltérable; dans son journal il ne vantait pas outre mesure la vie aux Etats-Unis. Sur ce sujet il savait garder un juste milieu et se tenir dans les bornes de la vérité et du bon sens. En sus de sa profession de journaliste il a exercé pendant un certain temps, les fonctions officielles d'agent de rapatriement pour le gouvernement de la province de Québec. Et nous devons ici reconnaître qu'il s'est acquitté de ces fonctions consciencieusement et avec ur: désir véritable d’être utile à ses compatriotes.

Le travail de M. Gagnon en faveur du rapatriement s'est fait en 1875 et 1876. On peut constater le résultat de son travail par les copies de sa correspondance avec l'honorable Pierre Garneau, alors ministre de l'Agriculture et des Travaux Publics, son député, M. Siméon Lesage, M. J.-A. Chicoine, agent de colonisation à Sherbrooke, et autres.

C'est au mois de mars 1875, que M. Gagnon recut sa commission et ses instructions de l'Hon. Garneau. Dans une lettre datée le 30 mars 1875, M. Gagnon accuse réception des instructions :oncernant son agenre de rapatriement. “Ayant à cœ :r, écrit-il, le succès du mouvement, je n’épargnerai ni temps ni trouble pour remplir la

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mission patriotique que vous m'avez confiée.” Il informe le ministre qu'il a envoyé l'avis officiel de sa nomination aux journaux avec prière de publier pendant deux semaines. Ces journaux étaient: le Foyer Canadien de St-Albans, le Travailleur de Worcester, L'Avenir National de Troy, L'Echo du Canada de Fall-River, le Jean-Baptiste de Northampton, le Courrier Canadien de Fall-River, L'Etoile du Nord de Saint-Paul, Minnesota, le Courrier de l'Illinois de Kankakee.

Le 31 mars M. Gagnon se met immédiatement en relations avec M. J.-A. Chicoine, agent de colonisation à Sherbrooke et se trouvant alors à St-Hyacinthe. Les colons que Ferdinand Gagnon devait recruter aux Etats-Unis avaient à s'adresser à l'agence de Sherbrooke, centre des Cantons de l'Est. En effet c'est vers ces parages que les colons des Etats-Unis devaient être dirigés. “Mon cher ami, écritil à M. Chicoine, je suis à l'œuvre depuis samedi dernier. J'ai déjà recu la visite d'une foule de gens avides de renseignements. ce qu'il faut tout d'abord c'est que nous nous entendions tous deux. Toi, qui as l'habitude de la chose, propose-moi un système de fonctionnement, afin que mes colons puissent être reconnus auprès de toi. Ce qu'il faut avant tout, pour envoyer des colons, c'est une maison telle que proposée par toi et l'abbé Michaud. Mon cher ami, tu comprends qu'il faut que je sois au courant de toutes tes opérations, afin que je puisse renseigner les Canadiens d'ici sur les progrès qui se font làbas. Une lettre contenant des avis et des détails me sera très utile. Je compte sur toi pour une réponse immédiate.”

Le même jour que Ferdinand Gagnon écrivait la lettre qui précède il envoyait aussi à M. E. Moreau, secrétaire du département de l'Agriculture et des Travaux Publics à Québec, une lettre qui montre bien comme M. Gagnon avait pris à cœur son nouveau rôle d'agent de rapatriement.

“J'ai reçu, écrit-il, les quelques copies de la loi que vous m'avez envoyées, ainsi que les quatre ou cinq volumes qui accompagnaient. J'ai déjà distribué les copies françaises et il ne me reste plus que quelques copies anglaises de l'acte. Un plus grand nombre de brochures sur l'émigration et les Européens seraient nécessaires, et il faudrait quelques mille copies de la loi. La carte détaillée des Cantons de l'Est et celle du Canada sont aussi désirailes. Le plus tôt vous pourrez m'expédier ces documents le mieux ce sera. J'aimerais aussi à distribuer quelques centaines de copies de la brochure de M.

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Chicoine sur les Cantons de l'Est. M. Chicoine m'a dit qu'il y en avait près de mille encore qui appartenaient au département. Cette brochure produirait de bons résultats.”

Le 6 avril, M. Gagnon écrit à M. S.-W. Cummings, agent général des passagers à St-Albans, Vt., pour le chemin de fer Vermont Central, et à M. N.-P. Lovering, agent général des billets à Lyndonville, Vt., pour le chemin de fer Passumpsic, leur demandant de faire une proposition pour le transport des futurs colons vers les Cantons de l'Est, à partir de Worcester, Boston, Nashua et Concord.

Dès le jour où M. Gagnon reçut sa commission d'agent de rapatriement, il s'employa activement au recrutement de futurs colons. Nous pouvons en juger par la volumineuse correspondance qu'il tint alors et dont des copies authentiques conservées nous ont servi de guide pour la rédaction du présent chapitre. Parmi les nombreuses lettres qu'écrivit alors Ferdinand Gagnon, nous en relevons quelques-unes adressées à des confrères en journalisme qui avaient sollicité l’autorisation de M. Gagnon d'agir comme sous-agent. C'est ainsi qu’à la date du 8 avril il écrivait à M. H.-R. Benoit, rédacteur-propriétaire de L'Ouvrier Canadien de Fall-River:

“Monsieur et confrère :—En réponse à votre lettre du 30 mars, j'ai l'honneur de vous informer que ce n'est pas l'intention du gouvernement de nommer pour le présent des sous-agents de rapatriement. Sitôt qu'il sera question de faire telles nominations, je serai heureux de faire valoir vos qualifications à cet emploi. Veuillez agréer mes remerciements pour vos félicitations sur ma nomination et dans votre lettre et dans votre journal. Succès à votre bonne et utile publication.”

Le clergé, ou du moins quelques-uns des rares prêtres canadiens de la Nouvelle-Angleterre, étaient en faveur du rapatriement dès cette année 1875. Nous en voyons la preuve par la lettre suivante qu'écrivait Ferdinand Gagnon, à la date du 8 avril, au Rév P. J--B. Bédard, curé de la paroisse Notre-Dame de Lourdes, de Fall-River:

“Monsieur := curé:—J: suis fort sensible à vos congratulations pour lesquelles je vous offre mes sincères remerciements. L'influence du clergé ayant été pour beaucoup dans ma nomination et connaissant le dévouement du prêtre canadien pour son pays, vous pouvez croire que je compte beaucoup sur le patriotisme de nos missionnaires pour opérer le rapatriement.”

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M. Bédard est ce prêtre patriote, fondateur de la paroisse Notre- Dame de Fall-River, qui a subi tant d'avanies et qui fut abreuvé de tant d'outrages dans l'accomplissement de ses devoirs de prêtre-missionnaire, parce qu'il combattait pour les droits religieux de ses compatriotes, et qui mourut prématurément en 1886, tué par le chagrin et les angoisses auxquelles il fut assujetti dans les dernières années de sa vie de la part de ses ennemis et adversaires. Un tel prêtre devait nécessairement être en faveur du rapatriement.

Ferdinand Gagnon, une fois nanti de sa commission d'agent de rapatriement pour la province de Québec, n'a rien de plus pressé que de recourir à la publicité des journaux canadiens du pays. À la date du 9 avril, il écrit une lettre à peu près identique à Frédéric Houde, du Foyer Canadien de Burlington, à Honoré Beaugrand, de L'Echo du Canada de Fall-River, et à H.-R. Benoit, de L'Ouvrier Canadien, aussi de Fall-River. Dans cette lettre, M. Gagnon demande à ses confrères de relire l'article sur le rapatriement publié dans le Travailleur du rer avril, de s'en inspirer et faire un article de 100 lignes ou environ et envoyer le compte pour cette publication.

Il leur annonçait aussi l'envoi de quelques brochures pour leur usage et celui de leurs amis. Enfin il leur suggérait de faire une réponse à l'article ‘mal inspiré” du Jean-Baptiste. Il semblerait que le Jean-Baptiste, qui avait été fondé l’année précédente à Northampton, avait commencé à combattre le mouvement de rapatriement.

Mais il n'y avait certes pas de raisons pour mettre des entraves à ce mouvement, car il était conduit avec méthode et honnêteté. L’agent de la province en ce pays avait pris pour règle de ne recommander pour la colonisation que ceux qui pouvaient justifier d'un certain avoir, afin de faire face aux premiers frais d'établissement. Les futurs colons qui désiraient se rapatrier par son intermédiaire recevaient de lui un certificat qu'à leur arrivée à Sherbrooke ils devaient présenter à M. J.-A. Chicoine. C'était alors l'affaire de celui-ci de les diriger sur les terres nouvelles des Cantons de l'Est ouvertes à la colonisation. M. Gagnon a laissé dans ses archives la copie d'une volumineuse correspondance relative à son agence, parmi laquelle nous relevons de nombreuses lettres adressées à M. Chicoine, recommandant spécialement tel ou tel colon. D'un autre côté, il n'encouïageait pas incistinctement tout le monde à retourner au Canada. S'il voyait que c'était pour les uns une entreprise hasardeuse, il les avertissait

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et il ne délivrait généralement de certificat donnant droit à la protection gouvernementale qu’à ceux qui pouvaient partir avec un certain capital. A cet égard nous avons la copie de la lettre en date du 16 avril, qu'il adressait à M. B. Corbeil, de Fisherville, N.-H., qui nous donne une bonne idée de son système et que nous transcrivons ici:

“Votre lettre du 14 est reçue. Arrivé ici le 14 je n'ai pas encore eu le temps de signer votre certificat. Je vous l'envoie ce matin avec cette lettre. Après avoir pris des informations sur votre compte on m'a dit que vous n'aviez pas de capital suffisant pour vous risquer dans la forêt. Vous jouissez d'un bon caractère et vous avez du cœur et du courage. Très bien, mais avec cela il faut quelques avances. Je ne vous engage pas à vous rapatrier pour le présent, mais comme vous dites que vous êtes bien décidé je vous envoie votre lettre de rapatriement. Ainsi, qu'il soit bien compris que vous vous aventurez de vous-même et sans sollicitation de ma part. Espérant que votre courage et votre bonne volonté vous ferunt triompher des obstacles, et vous souhaitant succès et prospérité, je me souscris, etc.”

Nous constatons aussi par cette correspondance que dès le mois d'avril, une foule de Canadiens de différentes localités, notamment plusieurs de Lewiston, dans le Maine, s'étaient dirigés sur Sherbrooke porteurs d’une lettre de recommandation de M. Gagnon pour M. Chicoine, avec l'intention de se rapatrier. (Ces lettres différaient peu dans les termes et exprimaient toutes la même idée. En voici une prise au hasard:

“Cher ami:—Encore un rapatrié M. Louis Plouffe, de Indian Orchard, Mass., désire se fixer dans nos cantons. Je te le recommande. Donne-lui tous les renseignements désirables. Ce monsieur possède un petit capital et paraît bien décidé à défricher. Ton obt. Ferdinand Gagnon, agent de rapat.iement.”

A la date du 28 avril, dans un: lettre à l’Hon. Pierre Garneau, commissaire de l'Agriculture et des Travaux Publics, il rend compte de ses opérations:

“Monsieur le ministre:—Suivant les instructions reçues, je vous transmets en double le compte de mes dépenses depuis le 15 mars 1875 au rer mai 1875, et en même temps les comptes à payer aux journalistes pour services et publications d'annonces.

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“Une lettre d'un de mes confrères et des extraits de journaux que je vous envoie vous feront connaître que j'ai à lutter et à lutter encore.

“Comme M. Houde l'exprime dans sa lettre, nos journaux en se mettant dans l'arène, s'exposent à l'impopularité et par conséquent à des pertes.

“Comme depuis ma nomination le Foyer Canadien, le Travailleur et L'Ouvrier Canadien de Fall-River sont les seuls qui aient tenu fermement à la cause, j'ai cru qu'il était bon de les encourager.

“Ce que j'ai demandé pour louer des salles publiques, je l'ai donné aux journaux.

“J'obtiens les salles par l'entremise de mes amis personnels ou des sociétés St-Jean-Baptiste.

“J'ai visité Concord et Fisherville, N.-H., Lewiston et Biddeford, Maine. Dans ces différents endroits j'ai rencontré plus de deux cents chefs de famille prêts à aller s'établir sur les terres de la Couronne, le plus grand nombre n'ont pas les moyens pour pouvoir réussir, de sorte que je n'ai envoyé des certificats qu'à ceux qui m'ont été désignés par le curé et les principaux citoyens comme bons, honnêtes, laborieux et possédant des économies.

“Un grand nombre vont à Sherbrooke pour informations et visiter et choisir leurs lots. Je ne doute pas du succès.

“Nous rencontrons des obstacles et une opp *.ition montée d'avance et aussi habile qu'antipatriotique. Les coups pleuvent sur ma tête drus et forts. Le gruvernement en a aussi sa part, mais avec de l'organisation, de l'entente, le succès sera éclatant. Je puis assurer dès maintenant que si le gouvernement fait construire une grande maison pour loger les colons à leur arrivée et fait ébaucher trois cents lots et bâtir sur chacun une petite maison, ces trois cents lots seront occupés avant novembre prochain.

“J'ai écrit à diverses compagnies de chemins de fer pour avoir leurs prix de passage réduits. Voici ce que j'ai obter.u déjà:

“Une compagnie transportera nos colons de Boston, Worcester, Nashua, Concord et ports intermédiaires jusqu’à Sherbrooke pour $7.50. Elle charge à présent $09.50. J'attends les réponses des deux autres compagnies pour décider, après vous avoir soumis leur réponse.

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“J'ai répondu à huit cents demandes d'informations depuis le 22 mars. Les gens avaient d'étranges idées sur les offres du gouvernement.

“Pour les comptes à payer veuillez m'expédier le montant et j'obtiendrai moi-même les reçus de mes confrères que je vous transmettrai aussitôt après leur réception.

“Veuillez, s'il vous plait, me faire écrire si mes travaux, pas et démarches reçoivent votre entière approbation et si je dois continuer comme j'ai commencé...”

Il semblerait que la propagande faite par Ferdinand Gagnon en faveur de la cause du rapatriement eût causé une polémique assez vive entre les deux journaux de Fall-River, L'Echo du Canada et L'Ouvrier Canadien. Le premier était le journal d'F'noré Beaugrand et l'autre appartenait à M. Benoit. Le 29 avi. .:'1inand Gagnon écrivit à M. Beaugrand:

“En réponse à votre communication du 19 que j'ai reçue, je informe que je n'ai jamais intimé à M. Benoit de lutter avec L'Echo, que je n'ai jamais eu l’idée de m'immiscer dans les rivalités de mes confrères et que je n'ai jamais écrit à M. B ait que je le soutiendrais dans sa lutte contre vous. J'ai souhaité succès à L'Ouvrier Canadien en tant que journal catholique et me semblant animé d’un bon esprit, voilà tout. Vous êtes autorisé à nier, pour moi, tous les avancés de ceux qui publieront que j'ai écrit à M. Benoit les choses dont vous m'informez.”

À la date üu 6 mai Ferdinand Gagnon faisait à M. S. Lesage, as istant-commissaire de l'Agriculture, un rapport de ses opérations. Il constate que l'affaire marche. ‘J'ai donné, dit-il, des certificats à plus de soixante personnes dans le mois d'avril. Je n'ose pas encore presser bien fort les grands ressorts de la machine, car M. Chicoine ne me paraît pas encore prêt à recevoir ceux que je pourrais envoyer. J'ai obtenu pour les colons des billets à prix réduits, et je suis à compléter les arrangements à cet effet.” Dans cette lettre l’auteur se plaint qu'il n’a reçu aucune nouvelle de M. Chicoine depuis vingt jours.

Le lendemain, 7 mai, il annonce à M. Lesage qu'il vient de recevoir une lettre de M. Chicoine, lettre qu’il appelle décourageante. M. Chicoine l’invitait à retarder le mouvement jusqu'au 15 mai à cause de l’état affreux des chemins. Il envr'e à ce fonctionnaire deux numé-

ros du Jean-Baptiste, feuille antipatriotique qui jase contre le rapatriement.

Le 28 mai M. Gagnon écrit au ministre, M. Pierre Garneau: “Monsieur le commissaire, je vous envoie sous ce pli l’état de mes dépenses pour le mois de mai. J'ai peu voyagé, vu que M. Chicoine m'avait écrit d'enrayer le mouvement pour quinze jours ou trois semaines. Au commencement de juin j'aimerais à visiter moi-même les Cantons afin de pouvoir faire un rapport plus circonstancié et plus autorisé dans les assemblées publiques. J'agrandis mon journal cette semaine, afin de pouvoir écrire plus au long sur le rapatriement. J'ai reçu le montant de mon traitement pour jusqu'au 1er juin 1875, ainsi que le montant de mes dépenses jusqu’au 1er mai 1875.” La lettre se termine par une demande d'autorisation d’aller à Sherbrooke et les Cantons.

Dans une lettre à M. Chicoine en date du 7 juin, M. Gagnon dit qu’il espère aller fêter la St-Jean-Baptiste avec son ami dans les Cantons et pour aviser ensemble. Car, dit-il, “ça va mal.” Des colons sont revenus découragés. Le rapatriement serait facile, mais, ditil, “vous n'êtes pas organisés, vous n'allez pas assez vite’ Ca n'empêche pas tout de même qu'après cette date et jusque dans le mois de juillet il délivra plusieurs lettres de recommandation à des futurs colons. Il y en avait de plusieurs points de la Nouvelle- Angleterre et jusque du Minnesota,

Est-il allé à Sherbrooke, comme il le désirait, pour conférer avec M. Chicoine? Nous devons le croire par une lettre qu'il écrivit à M. Lesage à la date du 18 août, où il dit qu'il arrive de son voyage et qu'il a passé quatre jours dans les Cantons.

Ferdinand Gagnon a fait de la besogne comme agent de rapatriement pendant ces mois du printemps et de l'été 1875. Si l’on avait écouté ses suggestions relativement à l’aide qu'il importait de donner aux colons pour leur faciliter les débuts d'établissement, il est probable que ses efforts auraient été couronnés de plus de succès. Avant de clore ce chapitre, nous allons reproduire le rapport qu’à la date du rer juillet il transmettait à l’'Hon Pierre Garneau, commissaire de l’Agriculture. Ce rapport est d” intérêt historique peu

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ordinaire, et c’est pourquoi nous croyons devoir le reproduire in extenso:

A L'HON P. GARNEAU Commissaire de l'Agriculture et des Travaux Publics, Québec, P. Q.

Je vous soumets mon rapport sur la mission patriotique que vous m'avez fait l'honneur de me confier.

Le rapatriement était invoqué depuis quelques années par nos compatriotes émigrés et s’imposait au patriotisme des représentants de notre élément national au Parlement de Québec.

La grande célébration du 24 juin 1874 à Montréal, où près de 10,000 Canadiens des Etats-Unis s'étaient rendus, a donné le branle à un mouvement de rapatriement.

Ce n’est pas exagérer en fixant à 2000 le nombre d’industriels et de cultivateurs canadiens émigrés qui se sont rapatriés depuis le 24 juin 1874.

Ces gens pour la plupart possédaient déjà des propriétés dans la Province qu'ils sont allés faire valoir.

Le Canadien des Etats-Unis est attaché à la Province de Québec. A part quelques centaines d'individus qui ne rêvent qu’américanisme, qui ne jurent que par liberté, égalité et fraternité, qui, en un mot, n'ont plus de canadien que le nom, s'ils ne l’ont pas traduit en anglais, gens sans principes et sans influence, tous nos compatriotes des Etats-Unis entretiennent l’espoir de retourner un jour dans leur pays.

Aussi ont-ils salué avec bonheur la passation de l'acte de rapatriement dont vous êtes le patriotique promoteur.

Ils auraient désiré plus, mais ils sont néanmoins satisfaits de ce qu'on leur offre.

Les nombreuses pétitions qui vous ont été transmises par M. Fred. Houde du Foyer Canadien vous ont fait connaître que les Canadiens des Etats-Unis approuvaient l’acte du rapatriement et en étaient tout heureux.

Suivant votre désir, j'ai visité la plupart des principaux centres de population canadienne afin de connaître l'opinion de nos compatriotes émigrés sur la loi du rapatriement et de donner des explications claires et détsillées sur le sujet.

J'ai constaté qu'un grand nombre de personnes avaient mal compris le sens de la loi, ayant ajouté foi à deux ou trois journaux qui auraient amplifié ou diminué la portée des avantages offerts.

J'ai donné les explications nécessaires et distribué des brochures, surtout celle intitulée “La Colonisation dans les Cantons de l'Est,” qui est appréciée par tous ceux qui l'ont lue.

En général les Canadiens émigrés sont favorables au rapatriement.

Ceux qui, par raison d'intérêts personnels, s'opposent à la mesure, approuvent cependant la manière avec laquelle le gouvernement a commencé le rapatriement.

Les missionnaires canadiens, tout en ne favorisant pas ouvertement le rapatriement, approuvent nos démarches jusqu’à ce jour. Seuls deux ou trois prêtres se sont prononcés contre ce mouvement patriotique.

J'ai cencontré partout beaucoup d’empressement à connaître les offres de votre gouvernement.

D'après ce que j'ai vu et entendu, il se prépare un fort courant de rapatriement pour le commencement de la saison d'automne s'il y a des lots ébauchés et des maisons Cisponibles.

Le printemps tardif, les lots non ébauchés, la maison de réception non construite, l'incertitude des renseignements jusqu’au mois d'avril dernier ont été la cause que plusieurs, désireux de se rapatrier ce printemps, ont retardé à l’automne prochain.

Du 15 mars 1875, époque de ma nomination à la charge, jusqu’au 30 juin 1875, j'ai octroyé cent onze certificats ou recommandations pour être admis dans la colonie.

J'ai choisi autant que possible des sujets sobres, honnêtes, laborieux, économes et possédant déjà un certain capital.

Plusieurs d’entre eux ne se sont pas encore rendus, mais visiteront la colonie d'ici à octobre prochain.

J'ai répondu à plus de 800 lettres demandant des renseignements et donné des explications à mon bureau à plus de 200 personnes venues des villes et villages du Massachusetts, du Rhode-Island et du Connecticut, pour me rencontrer.

J'ai visité les villes de Concord, Fisherville, Nashua et Dover, dans le New-Hampshire; Biddeford, Lewiston, Saco, dans le Maine; Fitchburg, North Adams, Pittsfield, dans le Massachusetts; Woon-

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socket, dans le Rhode-Island, et une dizaine d’autres villages où la population canadienne est moins dense que dans les centres susmentionnés.

J'ai obtenu des renseignements précis sur d’autres centres importants que je n'ai pu visiter, renseignements qui me permettent de baser sûrement mes appréciations.

M'étant mis en communication avec les compagnies de chemins de fer conduisant à Sherbrooke, afin d'obtenir un prix de passage réduit pour nos colons, les compagnies du Passumpsic et du Boston, Barre et Gardner m'ont envoyé la même soumission: $7.00 pour les adultes, de presque tous les points de la Nouvelle-Angleterre, et $3.50 pour les enfants au-dessus de 7 ans. Le prix régulier est de $9.50 à $10.00.

J'ai demandé à la compagnie du Passumpsic de s'entendre avec la ligne rivale et avant dix jours le contrat avec les deux lignes sera en opération pour l'avantage des colons.

Tel est, Monsieur le Commissaire, le résumé de mes opérations depuis trois mois.

Je ne mentionne qu'en passan. ‘es services que le journal le Travailleur a rendu à la cause, secondé par son confrère le Foyer Canadien, qui a été un des premiers à favoriser le mouve:nent, à l'encourager. Pendant que d’autres ‘. urnaux, pour fins politiques ou d'intérêts personnels, battaient en brèche le mouvement, le Travailleur n'a pas cessé de l’encourager, de publier dès renseignements utiles et qui ont décidé plus d'un colon à aller tenter fortune dans nos Cantons.

Je ne dois pas non plus oublier les services rendus à la colonisation par les deux journaux français de Sherbrooke, le Pionnier et le Progrès.

Les lettres pleines de poésie et de patriotisme de M. P.-U. Vaillant, fondateur de Vaillantbourg, ses services précieux, l’activité, le dévouement et le désintéressement de l'excellent agent de colonisation, M. J.-A. Chicoine, le parrain de La Patrie, ont contribué considérablement à nos premiers succès.

L'intérêt que votre département porte à ce coin de terre qui a nom La Patrie, a aussi encouragé plus d’un colon et a eu ici un bon effet.

La visite de Monseigneur de Sherbrooke et celle de votre actif assistant, S. Lesage, Ecr., au sein de la colonie, visites dont j'ai publié

AD RÉ ct mb

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les détails dans le Travailleur, ont eu ici un excel! effet et contribueront beaucoup à inspirer pleine confiance à ceu> «1 ont l'intention de se rapatrier.

Après avoir rendu compte de mes travaux, permettez, Monsieur le Commissaire, que je vous soumette quelques suggestions qui, à mon point de vue, mises à l'application, favoriseraient beaucoup le succès du rapatriement.

Comme je sais que, contrairement à l'opinion de certains journaux et hommes politiques, le gouvernement est sincère dans sa tentative de rapatriement et que Monsieur le Commissaire met tout en œuvre pour le faire réussir, et de plus comme les circonstances tout exceptionnelles où se trouve dans le moment l'industrie des Etats- Unis, imposent la question à la mûre réflexion de nos compatriotes émigrés, je me permets de vous faire ces quelques réflexions.

Le temps est éminemment favorable pour opérer le rapatriement. L'ouvrage manque en beaucoup d’endroits et là où il y a du travail les salaires sont réduits.

Le découragement s'en suit, avec les réflexions sages et considérées.

Pendant la prospérité, on ne pensait guère à la santé, à l'éducation des enfants, enfermés dans les manufactures; ils rapportaient beaucoup au père de famille, mais arrivant le chômage, les réductions de salaire, et les dépenses pour l'entretien de la famille étant les mêmes, on se prend à considérer à sang-fruid, à esprit et à sentiments reposés, qu’il vaut mieux se créer une demeure paternelle et établir ses enfants autour de soi; profitons de cet état des esprits.

Pour opérer le rapatriement avec succès il faudrait d’abord un octroi plus considérable pour cette fin. Il est à espérer que la nouvelle assemblée législative, voyant le succès de nos débuts, votera une somme considérable en faveur du mouvement.

Les Etats de la Nouvelle-Angleterre et de New-York renfermant une population de 350,000 Canadiens-français, l’agent de rapatriement aurait besoin, pour pouvoir mener à bonne fin cette entreprise, des services d’un sous-agent qui serait sous ses ordres immédiats, afin d'organiser des colonies et les diriger jusqu’à un point donné.

De ceux qui ont visité les Cantons, plusieurs sont revenus et donnent pour raison de leur non fixation la cherté des provisions de bouche.

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Ne serait-il pas possible d’avoir, au sein de la colonie, un comptoir sous le contrôle de l’agent résident, où les provisions seraient fournies sinon au prix coûtant, au moins à prix réduits?

Comme plusieurs colons s’enfoncent dans la forêt sans fortune aucune et qu’ils n’ont pas les moyens de se procurer les animaux nécessaires pour le défrichement, ne serait-il pas possible que le gouvernement eût au sein de la colonie quelques animaux et des instruments aratoires à la disponibilité des colons pauvres?

Ne serait-il pas possible que le gouvernement établit ou fit établir au sein des Cantons une potasserie et une perlasserie où les colons puissent vendre les cendres provenant du défrichement?

Je crois que ces différentes suggestions mises en pratique produiraient de bons résultats.

Le gouvernement, ce père du peuple, tout en cherchant à attirer des colons à l’aise sur ses terres, ne doit pas laisser de côté les Canadiens pauvres, mais honnêtes, sobres et laborieux. C'est un service à rendre à cette classe nombreuse de nos nationaux que de les rapatrier.

L'automne et l'hiver qui nous arrivent menacent la misère pour un grand nombre de nos compatriotes, les émigrés. Le gouvernement de Québec ne fera-t-il rien pour eux?

Nous avons appris à compter sur le patriotisme de ce gouvernement, nous attendons de lui des actes de dévouement et de vous, Monsieur le Commissaire, votre haute influence auprès de vos collègues pour mener à bonne fin le mouvement patriotique que vous avez si bien inauguré.

Le tout respectueusement soumis, (Signé) FERD. GAGNON, Agent de rapatriement.

Worcester, Mass. rer juillet 1875.

Cette lettre est surtout remarquable par le fait qu'elle montre combien Ferdinand Gagnon avait pris à cœur son rôle d'agent de rapatriement. Ses efforts ont été couronnés d’un certain succès si on peut en juger par une lettre qu’il écrivait à M. Lesage le 18 août, lettre dans laquelle il rendait compte d'un voyage d'inspection qu'il avait fait dans les Cantons nouvellement ouverts à la colonisation

par le gouvernement. Il annonce que cent colons ont déjà profité des avantages offerts, dont 45 ou 50 des Etats-Unis.

Au cours de ce mois de juillet nous voyons par les copies des lettres de recommandation que M. Gagnon écrivait à son ami M. Chicoine que plusieurs ont dû être rapatriés. Vers les premiers jours d'août Ferdinand Gagnon allait visiter les établissements des nouveaux cantons de colonisation où il avait dirigé déjà un bon nombre de ses compatriotes des Etats-Unis. De retour à Worcester, il rendait compte de son voyage à M. Siméon Lesage par la lettre suivante:

Worcester, Mass., 18 août 1875.

S. Lesage, Ecr., Assistant Commissaire de l'Agriculture, Québec. Cher Monsieur,

Je suis arrivé de mon voyage samedi matin. J'ai passé quatre jours dans les Cantons, trois jours à La Patrie, Cheshom et le Petit Canada. J'ai pu me convaincre que la colonisation de Ditton, de Cheshom et de Imberton est un fait acquis. J'ai vu là ce qu'un bon gouvernement peut faire en appliquant sagement les fonds publics à une cause aussi patriotique que la colonisation.

Cent colons ont déjà profité des avantages offerts, dont 45 à 50 des Etats-Unis. Ces braves gens paraissent heureux de leur position. Ceux des Etats-Unis sont particulièrement satisfaits.

J'ai vu les défrichements des onze premiers colons, j'ai admiré l'ouvrage de ces braves pionniers. L'activité règne dans la colonie. La maison de réception est presque achevée. Les chemins se transforment, la forêt recule, l’homme prend possession de son héritage. M. Chicoine se multiplie, il voit à tout et fait dominer l’idée religieuse et nationale avec les rudes travaux de ses colons.

L'important c'est que cet excellent noyau de colonie se conserve. L'hiver qui approche pourrait peut-être décourager quelques-uns d’entre eux, mais le gouvernement, M. le commissaire et son digne assistant verront à ce que nos premiers succès ne deviennent pas un insuccès. Il faut de l’ouvrage à ces gens-là pendant cet hiver; ils l’auront sans aucun doute. Je vais me remettre à la roue avec une ardeur nouvelle; j'ai la preuve que nos compatriotes ne pourront qu’améliorer leur position en se rapatriant.

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Pour commencer je vais rapatrier mon père et quelques autres parents. Tout va bien. Je suis satisfait de tout ce que j'ai vu. Merai pour m'avoir autorisé de voir d'aussi admirables choses.

Avec considération, Votre Obt.

FERDINAND GAGNON, Agent de rapatriement.

Ferdinand Gagnon dirigeait ses colons dans les Cantons de l'Est, en les recommandant à M. Chicoine, l'agent du gouvernement à La Patrie. Ces Cantons de l'Est avaient été originairement établis par des Anglais, dont le but était de fonder une région de langue anglaise et protestante en pleine province de Québec et faire échec à l'extension de l'élément français et catholique. Voilà pourquoi il se fait, supposons-nous, qu'il y avait des noms de places anglais qui ont subsisté jusqu'’aujourd'hui. L'on sait ce qui est arrivé. Les Anglais, qui devaient demeurer dans cette région, se sont vus envahis par les colons canadiens-français, avec l'encouragement des agents du gouvernement de la province, et aujourd'hui des cantons portant des noms anglais sont presque entièrement canadiens-français. Les colons rapatriés des Etats-Unis ont contribué leur faible part au progrès des Cantons de l'Est, et Ferdinand Gagnon n'estimait pas l'œuvre du rapatriement moins grande que celle d'inculquer l'esprit civique américain au plus grand nombre qui avaient adopté ce pays comme leur patrie d'adoption.

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