CHAPITRE DIX-NEUVIEME La grande fête Saint-Jean-Baptiste de
part brillante qu’y prit l'élément canadien des Etats-Unis. Une mention spéciale de ces grandes assises nationales, et internationales, pour ainsi dire, trouve son à-propos dans cette histoire, par le fait que la presse française d’outre-frontière leur avait donné une large publicité et avait secondé de toutes ses forces les efforts de la presse du pays natal et les organisateurs pour faire de cette manifestation le plus grand et le plus imposant ralliement des forces et de l’idée françaises dans l'Amérique du Nord, qu'il y ait jamais eu alors. Jamais le Canada français n'avait vu pareille fête, pareil témoignage de fraternité de tout un peuple affirmant hautement son attachement invincible à sa langue et à sa religion. Il est douteux s’il y a jamais eu depuis au Canada une aussi grandiose manifestation nationale, bien que six ans plus tard, en 1880, une autre grande fête de la St- Jean-Baptiste ait réuni à Québec des milliers de compatriotes du Canada et des Etats-Unis.
La St-Jean-Baptiste de 1874 à Montréal fut une occasion por” des milliers de Canadiens de toutes les parties des Etats-Unis d’aller revoir le pays natal après une absence plus ou moins longue. Les taux de passage réduits des chemins de fer avaient facilité les conditions de voyage. Aussi pendant les quelques jours qui ont précédé la fête, des trains spéciaux de chemins de fer arrivaient bondés de voyageurs à Montréal. Le Massachusetts seul envoya pas moins
de treize sociétés pratiquement au complet, sans compter de nombreuses délégations. Elles étaient accompagnées par onze corps de musique. Jamais à Montréal on ne s'était attendu à une si grande affluence de visiteurs compatriotes des Etats-Unis. C'était pour plusieurs toute une révélation sur l'importance numérique de nos frères émigrés. (C'était comme si le Canada français eût étendu ses frontières. Les hôtels, les maisons de pension étaient remplis et beaucoup de visiteurs furent obligés de se chercher un gîte dans les maisons privées.
Jusqu'ici il avait existé au Canada bien des préjugés et des antipathies à l’égard des Canadiens qui avaient déserté le sol natal. L'’entrain qu’ils mettaient à revenir momentanément revoir la patrie en ces jours de fête prouvait surabondamment que chez eux le sentiment national était toujours vivace.
M. l’abbé J.-B. Primeau, le premier curé canadien de Worcester, appelé au banquet à répondre à la santé “Les Emigrés,” fit un magistral discours qu’il termina par ces belles paroles: “Si j'avais un consei! à vous donner, Canadiens du Canada et des Etats-Unis, je vous dirais: Vous valez beaucoup mieux les uns et les autres que vous ne croyez. Avant de nous séparer signons le véritable traité de la Sainte- Alliance avec le sceau de la religion, et malheur au Canadien qui brisera ce traité, qui violera cette alliance.”
Nous avons parlé précédemment de la convention canadienne des Etats-Unis qui eut alors lieu à Montréal. Elle réunit plus de 150 délégués de sociétés et groupes de Canadiens-français des Etats-Unis.
Comme nous l’avons dit, un des plus clairs résultats de la fête fut l'augmentation du flot de l'émigration. Après la fête à Montréal un grand nombre de visiteurs s'étaient répandus dans les campagnes du district de Montréal et St-Hyacinthe, de celui de Trois-Rivières et jusque dans la région de Québec pour voir les parents et les amis. Le Canadien aime généralement à faire parade de ce qu’il possède et quelquefois se vanter et jeter de la poudre aux yeux de ceux qui semblent prendre plaisir et intérêt au récit de ses prouesses vraies ou imaginaires. Des milliers de Canadiens des Etats-Unis avaient écrit aux parents du Canada qu'ils allaient à Montréal assister à la fête. De nombreux cultivateurs, surtout les jeunes gens, voulurent eux aussi voir cette grande fête. Les fanfares aux cuivres étincelants, les riches bannières, les drapeaux et les magnifiques régalias de nos sociétés
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La grande fête St-Jean-Baptiste de 1874 115
produisirent un effet magique sur les campagnards qui n'étaient pas habitués à voir tout ce clinquant. Ajoutez à cela le passage d’une quinzaine de jours à la campagne, chez les parents et les amis. Les jeunes gens des Etats-Unis vêtus de beaux habits, portant une montre en argent avec chaîne en or et breloque, cette vue était assez pour éblouir l'esprit de leurs jeunes camarades du pays, qui prenaient ce faste pour le résultat des sommes énormes d'argent qu’on devait gagner aux Etats-Unis. Parmi les visiteurs, ceux qui gagnaient $2.50 par jour disaient généralement en racontant leur bonne fortune à leurs amis, qu’il gagnaient de $2.50 à $3.00, ayant bien soin d'appuyer sur le chiffre trois.
Combien de déceptions ont résulté d’avoir pris ce clinquant pour de l'or, ces beaux vêtements comme indication certaine de la fortune.
L'automne suivant l’émigration, reprise de plus belle, battait son plein et au printemps de 1875 c'était la désertion en masse des campagnes, une évacuation en miniature de la province de Québec. Le gouvernement de la province, qui s'était alarmé de cet exode phénoménal, avait pris des mesures pour tâcher d’enrayer ce mouvement désastreux et qui aux yeux d’un certain nombre constituait une véritable calamité nationale. Parmi ces mesures au mois de mars 1875 il nomma Ferdinand Gagnon agent de rapatriement.
Vers le temps de la grande St-Jean-Baptiste à Montréal en 1874, la presse canadienne des Etats-Unis comprenait les journaux suivants: le Foyer Canadien, que Frédéric Houde transporta de Worcester à St-Albans, au mois d'octobre; L’Avenir National, Joseph Le- Bœuf, propriétaire, Troy, N.-Y.; L'Echo du Canada, Honoré Beaugrand, propriétaire, Fall-River, Mass., avec une édition pour Lowell, dont J.-H. Guillet était directeur; le Courrier de Holyoke, Dr M.-M. Métivier, propriétaire; L’Avenir Canadien, Fall-River, H.-R. Benoit, propriétaire; L'Etoile du Nord, Saint-Paul, Minnesota, J.-B.-A. Paradis et A. Desmeules, propriétaires; le Courrier de l'Illinois, Kankakee, Alexandre Grandpré, propriétaire; le Drapeau Canadien, Lawrence, Dr Migneault, propriétaire, soit 10 journaux.