CHAPITRE TROISIEME
Le mouvement de l'émigration
L serait difficile de préciser l’époque où commença régulièrement le mouveinent d'émigration de la province de Québec aux Etats-Unis. Cependant on peut retracer ce mouvement migratoire en remontant vers l’année 1820.1 Mais, naturellement, à cette époque le nombre d’émigrants
était fort restreint. Aussi un certain nombre de ceux qui étaient
venus s'en retournaient, après un temps plus ou moins long, dans leur patrie. L'éloignement des parents, des amis, de l’église paroissiale amenait vite la nostalgie. Malgré les inconvénients que rencontrait le voyageur, à cette époque où les moyens de transport primitifs
étaient encore en honneur, il préférait passer des semaines en dili-
gence et retourner chez lui, au village natal, à l'ombre du clocher
paroissial. Le Canadien, de tout temps, a toujours aimé faire la jasette le dimanche à la porte de l'église avant ou après l'office,
avec les amis ou les connaissances. Il y a quatre-vingt-dix ans il
n'y avait nulle part aux Etats-Unis de groupes canadiens comme il
s'en est formé plus tard. Le Canadien émigré se trouvait dépaysé,
sans boussole.
Les troubles de 1837-38 furent cause qu’un nombre considérable de familles traversèrent la frontière et se fixèrent dans le nord du Vermont et de l'Etat de New-York. Ces familles, dans les années suivantes, furent suivies d'un courant assez régulier de Canadiens qui se dirigèrent plus au sud. Les chemins de fer naissants facilitèrent, chaque printemps, l'exode de centaines de jeunes gens qui
1. Un de mes grands-oncles, Charles Benoit, vint demeurer À Worcester, Massachusetts, en 1820.
Le mouvement de l'émigration 11
venaient ici passer l’été aux travaux des champs, des manufactures et des briqueteries. Chaque automne la plupart de ces jeunes gens réintégraient leurs foyers pour passer la saison des fêtes et le reste de l'hiver sous le toit paternel.
La présence de ces jeunes gens dans les vieilles paroisses canadiennes, après plusieurs mois d'absence, portant des habits de drap fin sortant des manufactures, faisait un contraste frappant à côté des autres fils du sol vêtus d'étoffe du pays tissée par la mère de famille sur le traditionnel métier que toute maison d’habitant possédait. Ce spectacle n'excitait pas peu l'envie des autres gars, et le désir de venir aux Etats pour se procurer de beaux habits et gagner de l'argent devenait chez quelques-uns irrésistible. Le nombre des voyageurs augmenta graduellement jusqu’au début de la guerre de Sécession, en 1861.
Dans les Etats de l'Ouest, notamment l'Illinois, il y avait déjà des groupes considérables, plus particulièrement dans le comté de Kankakee, où le trop fameux apostat Chiniquy s'était réfugié. Il était bien connu qu’il existait des groupes canadiens déjà nombreux dans la ville de Chicago et à Bourbonnais, dans l'Illinois, Saint-Paul, Prairie-du-Chien et Faribaul*, dans le Minnesota, Détroit au Michigan. D'ailleurs, les noms de la plupart de ces villes indiquaient assez qu’elles eurent pour pionniers des voyageurs canadiens-français. On sait notamment que les premiers hommes blancs qui se fixèrent sur l’emplacement où s’éleva plus tard Chicago, la reine de l'Ouest, sur les bords du lac Michigan, furent des Canadiens-français, trois frères du nom de Beaubien.
En 1861, la guerre éclata entre le Nord et le Sud. Un grand nombre de jeunes gens s’enrôlèrent sous les drapeaux de l'Union pour combattre les sudistes. L'appel aux armes lancé par Abraham Lincoln, le Grand Emancipateur, fit un drainage considérable d’ouvriers dans les manufactures de la Nouvelle-Angleterre. La guerre n'empêchait pas les industries de fonctionner, et il fallait remplacer les partants. C'est alors que les patrons songèrent à embaucher des ouvriers et ouvrières dans la province de Québec au moyen d'agents, comme nous l’avons vu ci-dessus. C’est réellement de cette époque que date le commencement de la dépopulation des belles campagn?s de la province de Québec au bénéfice de la Nouvelle- Angleterre.
Les divers groupements de centaines de familles canadiennesfrançaises, qu'il y avait déjà dans les villes industrielles des Etats de l'Est à l'époque de la guerre, se trouvaient dans un état déplorable. Leur situation était pénible dans ces centres manufacturiers, ignorant la langue du pays, privés des secours de la religion, n'ayant point de sociétés ni d'églises, ni de journaux, restant isolés, sans hommes de profession ou d'hommes instruits pouvant leur imprimer une direction ou un mouvement. Telle était la situation générale, sauf modifications pour certains endroits dans le Vermont et le nord de l'Etat du New-York.
La guerre étant terminée en 1865, il en résulta, comme nous l'avons vu précédemment, une activité industrielle jusqu'alors inconnue, qui augmenta le flot de l'immigration à de telles proportions que les hommes de la classe instruite, les négociants, les hommes des professions libérales suivirent le courant avec l’héroïque phalange de ces admirables prêtres, qui furent les fondateurs et les pionniers de notre clergé national, et se fixèrent dans les centres les plus populeux. Avec cette classe dirigeante pour guide commença au sein des groupes l'organisation de nos sociétés dans la Nouvelle-Angleterre. Cependant, quelques sociétés patriotiques ou mutuelles existaient déjà sur quelques points des Etats-Unis. C'est ainsi qu'à New-York la première société Saint-Jean-Baptiste aux Etats-Unis avait été fondée par Gabriel Franchère, en 1850. Dès 1848, nos compatriotes établis à Détroit s'étaient groupés dans la société de bienfaisance Lafayette. Vingt ans après, en 1868, une société Saint-Jean-Baptiste y surgissait. L'Union Canadienne de Saint-Paul, Minnesota, date de 1867. Oswego, New-York, avait sa société Saint-Jean-Baptiste en 1860; celle de Biddeford, Maine, voyait le jour en 1867.
La société Saint-Jean-Baptiste de Meriden, Connecticut, date de 1865; celles de Springfeld et Pittsfield, Massachusetts, de 1864, et jusqu’à une date aussi reculée que 1859 l'on constate qu’à Burlington, dans le Vermont, en cette année-là, avait été fondée une société Saint-Joseph.
Cette nomenclature de nos premières sociétés nationales aux Etats-Unis démontre à l'évidence que dès l’époque de la guerre Civile le mouvement de l’émigration canadienne avait déjà pris ure extension considérable. Une marque aussi de l'accroissement que prenaient les nôtres sur le sol de la république américaine, c’est que dès avant
Ponvés rx 1848.
Inconposss nn 144),