CHAPITRE DEUXIEME
Les causes particulières de l'émigration
OUS avons dit que les Canadiens avaient été attirés en grand nonivre aux Etats-Unis par les rapports des parents et des amis déjà rendus et par la grande demande de main-d'œuvre en raison de l’abondance de travail. Il y avait alors une raison sérieuse d’émigrer, et la chose après
tout semble toute naturelle, étant données les conditions économiques existant alors au Canada. Mais cette période de prospérité ne dura qu'un temps. Après les années d’abondance. dont nous avons parlé dans le chapitre précédent, vinrent les années de dépression, de réduction de salaires, de chômage. Des troubles ouvriers, des grèves éclatèrent simultanément ou à tour de rôle dans les centres de l’industrie, surtout du coton. Ceux d’entre nous qui ont eu connaissance des luttes entre le capital et le travail qui se sont livrées, la plupart du temps au désavantage des ouvriers, savent ce qu’elles ont coûté de déceptions, de misères et de larmes pour un grand nombre de familles canadiennes émigrées qui ne pouvaient plus retourner au pays natal. Celles qui avaient eu la prudence de garder leurs terres au Canada, pendant ces temps difficiles s’en retournaient; mais la masse était contrainte de rester et attendre des jours meilleurs.
L'histoire industrielle de la Nouvelle-Angleterre depuis un demisiècle est une longue suite de prospér’ .é et de revers alternativement. Mais les revers n'étaient pas de nature à neutraliser sensiblement l'effet causé antérieurement par la prospérité dans les esprits des habitants des bords du Saint-Laurent. Une fois le mouvement d’émigration imprimé, il ne s’arrêta plus; il a bien pu se ralentir périodiquement, mais au retour d’une nouvelle ère de prospérité il reprenait
de plus belle, et c’est à pleins chars, comme on disait, que les gens du Canada arrivaient dans les villes de la Nouvelle-Angleterre.
Nous avons vu dans le chapitre précédent quelques-unes des causes principales de l’'émigration. Ce sont, à proprement parler, les causes générales, maïs il en existait d’autres qui tenaient à des circonstances ou des conditions particulières. Dans ces cas, ceux qui étaient pris du mal des Etats-Unis partaient volontairement et de gaieté de cœur pour travailler dans les usines ou fabriques américaines, lorsqu'ils n'avaient aucune raison de ce faire, après s'être défaits d’un bien qui les faisait vivre peut-être médiocrement, mais assurément d'une manière heureuse. Le système routinier des cultivateurs était une de ces causes; le désir de gagner de l'argent en était une autre.
Il faut aussi tenir responsable dans une grande mesure, du départ d'un grand nombre de familles canadiennes, les agents canadiens des compagnies manufacturières américaines. Ces embaucheurs salariés parcouraient les campagnes des districts de Montréal et de Québec, et jusque dans le bas du fleuve, et par des promesses alléchantes, jetaient le trouble dans l'esprit de ces paisibles enfants du sol qui vivaient, sinon dans le luxe, au moins dans une modeste aisance ou dans le contentement.
Quelle triste besogne était celle de ces embaucheurs:; que de cruelles déceptions ont éprouvées des milliers de ceux qui se sont laissé prendre à ces belles promesses et ont succombé à la tentation. Combien de fois nous en avons vu pleurer de ces pauvres exilés qui regrettaient le pays natal, où ils vivaient modestement, mais sans gêne, de ces pères et de ces mères de famille qui voyaient leurs jeunes enfants, accoutumés au grand air du bon Dieu, s’étioler dans les manufactures. Il y en avait partout, depuis le Maine jusqu’au Connecticut et le New-York, où l’auteur voyageait pour le Travailleur il y a plus de trente ans.
Ces pauvres gens n'avaient pas été, comme tant d’autres, dans la nécessité de s’expatrier. Après avoir vendu, souvent à vil prix, tout leur avoir pour payer les frais de transport et d'installation sur la terre étrangère, ces familles se trouvaient généralement plus pauvres qu'auparavant, et le pain de l'exil leur paraissait d’autant plus amer qu’ils avaient connu de meilleurs jours sur la terre qu’ils avaient eu la folie d'abandonner. Ces gens finissaient, cependant, avec le
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temps, par s’acclimater, les enfants grandissant et apportant leur concours au soutien commun. La paroisse canadienne, implantée sur la terre étrangère dans les endroits privilégiés où cette bénédiction existait, rappelait celle du pays natal, contribuait aussi puissamment à concilier les nouveaux arrivés avec les nouvelles conditions de vie. De sorte que bien souvent ces familles, qui songeaient à retourner au pays dès qu'un pécle suffisant serait amassé, perdaient tout esprit de retour. D'ailleurs, les enfants ayant grandi dans l’atmosphère de la ville, il leur répugnait de retourner sur les terres du Canada pour se faire agriculteurs, profession pour laquelle ils n’avaient aucune aptitude après leur contact avec la vie industrielle.