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CHAPITRE QUATRIEME “Laissez partir la canaille

| ORSQUE Georges-Etienne Cartier prononça ses fameuses paroles: “Laïissez-les partir, c'est la canaïlle qui s’en va,” la clairvoyance faisait défaut en cette circonstance à l'illustre homme d'Etat canadien, et il ne se doutait pas assurément de l'extension prodigieuse et de l'importance que devait prendre ce rameau du peuple canadien-français implanté sur le sol des Etats-Unis; il ne prévoyait pas, il ne pouvait prévoir que ces groupes disséminés ici et là dans la grande république, loin d'être dévorés par le minotaure yankee, comme on le croyait alors au Canada, resserreraient leurs rangs, se fortifieraient par la fécondité naturelle de la race et par l'arrivée incessante de nouveaux venus. Bien d’autres esprits d'élite, au reste, étaient tombés dans la même erreur.

Au temps où Cartier prononça (1867) les paroles que nous venons de citer, il n’y avait encore à peu près rien pour indiquer le rôle considérable que devait jouer notre élément en ce pays. Les hommes d'Etat canadiens ne voulaient pas s’avouer que le mouvement d’éinigration était des plus sérieux; c'est pourquoi ils tâchaient de se persuader que c'était l'élément le moins désirable qui s’en allait. Les propos attribués à Cartier furent tenus, croyons-nous, à l'époque où Médéric Lanctôt faisait de la propagande dans l'Est et l'Ouest des Etats-Unis en faveur de l'indépendance du Canada.

Si Cartier eût vécu pour être témoin des événements qui se sont accomplis plus tard, il serait bien revenu de ses préventions: il n’aurait pu faire autrement que de reconnaître que, dans son ensemble, le peuple canadien-français des Etats-Unis constitue l'un des meilleurs éléments qui composent cette république, et il aurait admis ce fait à

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l'instar de tant d'écrivains, de philosophes et d'hommes publics américains qui ont fait l'éloge des qualités de notre race aux Etats- Unis.!

Au temps de Cartier la presse canadienne des Etats-Unis avait déjà fait ses premiers pas, mais sa marche était chancelante, et elle n'était considérée tout au plus que comme une tentative destinée tôt ou tard à échouer. Ces modestes feuilles ne faisaient guère de bruit en dehors du cercle restreint de leur territoire, et elles étaient peu connues au pays natal. Mais elles eurent l’incontestable mérite d’avoir été les pionniers dans le champ de notre journalisme et d’avoir battu le sentier pour ceux qui sont venus ensuite et ont jeté un si vif éclat dans l'arène, où désormais notre langue s'imposait irrésistiblement, dans le domaine religieux et éducationnel.

“Laissez-les partir, c'est la canaïlle qui s’en va.” On voit aujourd'hui ce qu'a produit cette canaïlle. Elle s’est organisée partout où des émigrés se sont trouvés réunis; elle a élevé à la gloire de Dieu des temples majestueux dans toutes les parties de la Nouvelle-Angleterre et jusque dans l'extrême ouest ; elle a conquis une place enviable dans les sphères sociales, politiques et religieuses: il en a surgi une quantité d'hommes marquants dans la politique, les industries, le commerce et les professions libérales; et de nos jours il est sorti de nos rangs un évêque,® un gouverneur d'Etat, un juge de la Cour Supérieure dans le Massachusetts, qui peuvent se réclamer du plus pur sang canadien-français.

1. On peut consulter à ce sujet le livre de M Rameau de Saint-Père ‘Les Canadiens aux Etats-Unis,’ de même que celui de Claudio Jannet ‘‘La race francaise dans l'Amérique du Nord” Lesley (1883), dans son ‘Man's origin and destiny,'”' dit que ‘‘c'est un excellent travailleur qui nous vient du Bas-Canada. Il est sobre, il est honnête; mais son travail n'est pas calculé. Après nous avoir enrichis, il s'en retourne pauvre en son pays, quand toutefois il peut s'en retourner."

“ 2. Mgr Georges-Albert Guertin, évêque de Manchester, New-Hampshire, consacré le mars 1907.

3 M. Aram-J. Pothier, élu une première fois gouverneur du Rhode-Island en novembre 1908, et réélu en novembre 1909, 1910 et 1911.

4. M. Hugo-A, Dubuque, de Fall-River, Massachusetts, nommé juge en septembre 1911

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