M. LE JUGE HUGO-A. DUBUQUE
M. Hugo-A. Dubuque, de Fall-River, est l’un de nos compatriotes les mieux connus et les plus éminents des Etats-Unis. Sa réputation s'étend bien au-delà de Fall-River et de l'Etat du Massachusetts. Le journalisme le réclame à bon droit comme l’un de ses membres les plus brillants, non pas qu'il ait été régulièrement attaché à la rédaction de journaux, mais il a écrit de nombreux articles, il a soutenu des thèses mémorables pour la revendication des droits des nôtres en ce pays dans les journaux du temps.
M. H.-A. Dubuque est né à St-Hugues, P. Q. le 3 novembre 1854. Il fit ses études au Séminaire de St-Hyacinthe, En 1870, il arrivait aux Etats-Unis.
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Il habita Troy, N.-Y., où il fut employé en qualité de commis dans un magasin de chaussures. Quelques mois après il arrivait à Fall- River et travaillait d’abord dans une épicerie, ensuite dans une pharmacie.
En 1874 il se livra à l'étude du droit et suivit ses cours à l’université de Boston, qui lui conféra le degré de bachelier en loi (L. L. B.) le 8 juin 1877. En novembre de la même année, il fut admis au barreau devant la cour suprême. Il entra en société avec son précepe teur, sous la raison sociale de Coffey et Dubuque. En 18709, il fut nommé président de la deuxième convention du Massachusetts, à la demande de feu Ferdinand Gagnon. Il fut chargé, à titre de président du comité exécutif, de préparer la troisième convention qui eut lieu à Fall-River, en 1881. Le 25 octobre de la même année, il fut chargé de conduire une enquête devant le colonel Wright.
Depuis 1878 jusqu’à la fondation du Castor en 1882, il collabora à la rédaction du Travailleur.
I1 publia une brochure intitulée: Les Canadiens-Français de Fall- River (notes historiques,) pour le bénéfice de la veuve de Chevalier de Lorimier. Le père du sujet de cette biographie, Moïse Dubuque, était un patriote de 1837. La même année, 1883, lorsque F.-K. Foster calomniait notre race, à Washington, M. Dubuque écrivit aux principaux dignitaires de Washington, etc., pour répondre aux avancés de Foster.
Plus tard, il fit paraître sur la question de clergé national, plusieurs articles dans le Travailleur, le Canadien des Etats-Unis (alors publié à New-York,) et L’Indépendant.
En 1887, il a été nommé vice-président de l'association des membres de la presse franco-américaine. Il a fait partie de la rédaction du Castor et de L’Indépendant, dont il devint un des propriétaires, durant plusieurs années après leur fondation.
En 1884, lors du décès de M. l’abbé Bédard, qui avait été curé de Notre-Dame de Lourdes durant dix ans, M. l’abbé Nobert, ayant décliné la charge de cette paroisse, elle fut confiée à M. l’abbé McGee, un prêtre irlandais. M. l’abbé Brisco avait été nommé, en 1878, curé de Ste-Anne, la première paroisse française de Fall-River, qui avait été fondée en 1869.
M. l'abbé McGee, bien que parlant le français, trahissait son origine exotique dans son accent; souvent même, ses expressions prê-
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taient au ridicule, même dans la chaire. C'est pourquoi nos compatriotes de Notre-Dame de Lourdes firent des démarches auprès de S. G. Mgr Hendricken, évêque de Providence, R.-I. (Fall-River dépendant alors de ce diocèse,) afin d'obtenir un curé capable de représenter dignement une paroisse entièrement française.
En ce temps-là l’épiscopat irlandais de la Nouvelle-Angleterre s'obstinait à croire à la disparition prochaine de nos compatriotes comme groupe distinct, et il caressait l'espoir de voir bientôt la langue française éliminée pour toujours de leur milieu. Il donnait pour prétexte que la diversité des langues nuisait à la bonne administration, et au prestige de l'Eglise, aux Etats-Unis.
Pour toute réponse à sa demande, la délégation de la paroisse Notre-Dame de Lourdes reçut les paroles suivantes de S. G. Mgr Hendricken : “Pourquoi voulez-vous un prêtre franco-américain? Dans dix ans, tout le monde parlera l'anglais dans vos églises.” On lui fit remarquer que l'Eglise n'avait pas été instituée pour trancher les questions philologiques et ethnographiques; que le miracle des langues avait été fait pour les desservants et non pas pour les desservis; que le français était pour les nôtres une sauvegarde de la foi, et indispensable dans le moment, pour le salut des âmes. L'évêque ne voulut rien comprendre. La cause fut alors portée à Rome. On sait que finalement, en 1885, nos compatriotes obtinrent ce qu'ils demandaient.
Ce fut M. Dubuque qui prépara tous les documents, plaidoyers, dispositions, etc., de cette cause célèbre. Il fut aussi le principal orateur des réunions populaires qui se tenaient dans la paroisse Notre- Dame, une, deux ou trois fois par semaine. Ces réunions avaient lieu à la salle St-Jean-Baptiste.
C'est ainsi que pendant deux ans, M. Dubuque réussit à empêcher plus de 5000 Franco-américains de fréquenter leur église irlandaise. “Allez aux autres églises catholiques, disait-il, mais pas à celle-là.”
Il y avait un conseil de cinq syndics, pour diriger le mouvement, et il se réunissait au bureau de M. Dubuque. Celui-ci fut aussi chargé de la correspondance des syndics avec leur délégué à Rome, M. Narcisse R. Martineau, et leur canoniste engagé pour la circonstance.
Ce fut une des périodes les plus difficiles de notre histoire. Si la résistance patriotique de cette époque n'avait pas réussi, nos paroisses nationales et partant l’usage de la langue française auraient nrobablement disparu à courte échéance. Ce fut donc le sujet de la présente
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biographie qui joua le rôle important dans la revendication de nos droits paroissiaux. Il fit une campagne de presse dans le Castor et L'Indépendant de Fall-River.
Plus tard on le voit voler à la défense de nos écoles et de nos s0ciétés de langue française.
L'enquête devant M. Carroll-D. Wright, chef du Bureau des Statistiques du Travail, à Boston, Mass. citée plus haut, était plutôt une protestation contre les assertions contenues dans le rapport officiel de ce bureau, lesquelles déclaraient que les Canadiens-Français étaient les Chinois de l'Est. Les ouvriers de langue anglaise, dans les fabriques, redoutaient la concurrence de nos compatriotes, à cause de leur assiduité au travail, de leur sobriété, de leurs habitudes d'économie et de leur abstention du mouvement favorisant les syndicats ouvriers. La différence de langue y était pour une bonne part, dans cette attitude menaçante des autorités. M. Dubuque et ceux qui comparurent devant M. Wright n'eurent guère de difficulté à démontrer la fausseté des assertions du rapport en question. Ils établirent irréfutablement que nos compatriotes plaçaient leurs économies dans les caisses d’épargnes, achetaient des immeubles et devenaient citoyens quand il leur était possible. C'est ce qui fit dire plus tard à M. Wright et au sénateur Hoar que nos compatriotes avaient sauvé d'une ruine complète les industries de la Nouvelle-Angleterre.
En 1888, M. Dubuque fut élu député à la législature du Massachusetts. Il entra dans ses fonctions de député en janvier 1889. C'est alors que la grave question des écoles paroissiales vint sur le tapis.
Nos compatriotes avaient des écoles où le français était enseigné de pair avec l'anglais. Un projet de loi fut présenté aux fins de mettre sous le contrôle des autorités scolaires des municipalités, nos écoles paroissiales qui ne recevaient aucune subvention de l'Etat. On prétendait que nos écoles paroissiales de Haverhill et d'ailleurs enseignaient trop de français, etc. La question fit le sujet d’une enquête mémorable devant le comité de l'éducation.
L'archevêque Williams, de Boston, était représenté par l'avocat Chs.-A. Donnelly, de Boston, tandis qr- les adversaires des écoles catholiques, à la tête desquels se trouvait le Dr A.-A. Miner, ministre universaliste très en vue à Boston, avaient pour avocat John-D. Long, ancien gouverneur de l'Etat. M. Dubuque voulant se réserver le droit de parler en chambre, suivant le règlement officiel, ne se présenta point
comme avocat devant le comité, mais comme simple assistant de M. Donnelly. Aussi il fut appelé comme témoin et fut questionné pendant une journée entière. Cependant le comité fit un rapport favorable au projet de loi qui devait proscrire les écoles catholiques et françaises ou du moins en paralyser l'existence. Car le comité concluait à contrôler l'examen des instituteurs et la direction des études.
En chambre, M. Dubuque fit un discours aux fins de faire amender le projet de telle sorte que les écoles confessionnelles ne fussent tenues que d'enseigner les mêmes matières que les écoles publiques. Il demanda aux législateurs de reconnaître la liberté d'enseignement dans la ville même de Boston, qui avait proclamé la liberté politique et consacré le principe que personne ne devait être gouverné sans son consentement. Bref, son discours lui valut les félicitations de ses collègues, et il remporta la victoire sur les fanatiques qui voulaient détruire nos écoles. L'archevêèque de Boston, par l'intermédiaire de son chancelier, lui adressa des remerciements et des félicitations.
En 1897 et 1898, M. Dubuque fut encore député à Boston. En 1889, 1897 et 1898, il fit aussi partie du comité judiciaire, le plus important de la chambre, et il prit une part active aux débats. D'après les témoignages du gouverneur Bates, alors président de la chambre, et de M. Clark, secrétaire du club “Home Market,” de Boston, et plusieurs fois député, M. Dubuque était au nombre des chefs de la députation.
En 1897, alors qu'il était député, M. Dubuque fut invité, par le président de la chambre, M. John-C. Bates, à souhaiter la bienvenue aux délégués de l’Union Postale Universelle, qui était composée des représentants de tous les pays en relations postales avec les Etats- Unis, c'est-à-dire de tous les pays du monde civilisé. C'était à l’occasion d'une visite de ces délégués au Palais Législatif (State House) de Boston. M. Dubuque improvisa alors en français, la langue officielle de l’Union Postale, une allocution qui fut chaleureusement accueillie par les délégués de cette union. C’est après cette séance, que le représentant de la France lui donna une cordiale poignée de main, en disant: “Je vous félicite et vous remercie, monsieur. Je n'ai pas entendu si bien parler le français, depuis que j'ai quitté Paris.” Alors les députés, collègues de M. Dubuque, vinrent à leur tour le remercier et lui dire combien ils avaient été fiers de voir l’un des leurs parler une langue comprise des envoyés de tous les peuples de la terre.
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En 1897, M. Dubuque rédigea en anglais la partie historique de l'ouvrage intitulée: Art Work of Fall River or Fall River Illustrated. 71 écrivit aussi les notes franco-américaines, dans l'histoire du comté de Bristol qui comprend la ville de Fall-River.
En 1900, M. Dubuque fut élu, par le conseil municipal, au poste de procureur de la cité de Fall-River. Depuis onze ans il agit comme avocat dans toutes les causes qui concernent la cité ou ses fonctionnaires; il représente la cité devant les commissions de l'Etat ou du corps législatif, etc.
En 1905, le gouverneur Douglas nomma M. Dubuque membre de la commission que l'Etat avait chargée d'élever un monument à Chevalier de St-Sauveur, le premier soldat français tué à Boston dans la guerre de l'Indépendance.
En 1907, le gouverneur Guild le nomma délégué de l'Etat au congrès international, tenu à Columbus, Ohio, et chargé d'étudier la question de l'impôt, au point de vue économique. La même année, le gouvernement français le nommait Officier d’Instruction Publique, après avoir été décoré des palmes académiques quelques années antérieures, par la République Française.
Un jour le Dr Omer LaRue et M. Dubuque, lors d’un congrès franco-américain, et des délégués du Canada, hommes éminents dans le journalisme et la littérature, causaient tous ensemble. L'un d'eux dit à l’autre: “Ils n’ont pas besoin des hommes du Canada, les Canadiens des Etats-Unis, quand ils ont des hommes de la valeur de ces deux-là.” Un jour le Dr L.-J. Martel, de Lewiston, Maine, un autre orateur populaire, disait de lui: “On devrait le conserver pour les grandes circonstances.”
Il publia une monographie historique, en 1907, intitulée Fa] River Indian Reservation, qui contenait des documents inédits sur la colonie indienne, les us et coutumes des indigènes des environs de Fall- River. Ce qui fit dire au sénateur Henry Cabot Lodge, un historien lui-même, que M. Dubuque lui avait fait connaître une page inconnue de l’histoire du Massachusetts.
On sait que M. Dubuque est l’un des fondateurs et anciens présidents de la société Historique Franco-Américaine et qu'il lui a lu un travail adressé à St-Jean de Crévecœur, l’auteur de Letters of an American Farmer, un ancien soldat de Montcalm et plus tard un habitant des Etats-Unis.
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Le 4 juillet 1907, il fit à Champlain, N.-Y., le discours de circonstance pour l'inauguration de la statue de Samuel de Champlain. La collection de ses discours et conférences serait intéressante et instructive.
En 1890, il a publié un article dans la plus importante revue de droit des Etats-Unis, intitulé: “The Duty of Juéges as Constitutional Advisers” (vol. 20 American Law Review, 369.) Ce travail est cité par tous les auteurs écrivant sur le droit constitutionnel américain.
A cela il convient d'ajouter que le père de M. Dubuque, Moïse Dubuque, était autrefois l’un des explorateurs et pionniers du grand Ouest, et son grand-oncle a fondé la ville de Dubuque, dans l’Iowa.
Le premier août 1911, le gouverneur du Massachusetts, Eugene-N. Foss, a nommé M. Dubuque juge de la cour supérieure de l'Etat; c'est la plus haute position civique à laquelle un citoyen franco-américain soit arrivé dans cet Etat.