CHAPITRE VII
Décadence du ppincipat sous les successeurs de Claude de Tournon. — La commune bourgeoise. — Nouveaux pouvoirs des consuls. — La Réforme à Donzère. — Première campagne des Protestants dans le bas Dauphiné. — Donzère occupé par Tarmée catholique. — Paix de 1561. — Donzère aux Protestants. Journée du 21 mars : renversement de la croix de pierre; le temple et le consistoire ; retraite des prêtres catholiques. — Prétendu siège de Donzère par des Adrets. — Passage de l'armée chrétienne. — Réquisitions d'hommes, de vivres et d'argent par des Adrets. — Ruine et pillage du cloître. — Célébration de la Cène dans l'église réformée. — Saisie et vente aux enchères du blé de la dîme par les consuls. ^ Paix d'Orléans. Refus des prêtres catholiques de reprendre possession de l'église. — Première Maison commune. — Charles IX et sa cour à Donzère. — Vacance du siège et du principat. — Donzère se conslitue en république. — Camp protestant sous Donzère. — Réaction catholique, désarmement, spoliation et proscription des religionnaires. — Passage du Rhône à Donzère, par l'armée de Coligny. Mort de Cyprien Riote. — Donzère sous la Ligue: il est pris par Montmorency, chef des Politiques. — Tour à tour au pouvoir des protestants ou des ligueurs^ il se rend à Lesdiguières.
Claude de Tournou eut pour successeur son neveu et coadjuteur Charles de Tournon, archiprêtre, fils de Just le', seigneur de Tournon et de Jeanne de Vissac. « C'était, dit Columbi, un homme très doux et très affà- »ble. » Pourvu de grands biens par son oncle Claude ; — de l'abbaye de la Chaise-Dieu par son oncle le cardinal, il
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n'avait ni l'ambition, ni le génie de celui-ci, mais non moins bon « mesnagier » que le premier, et secondé par son châtelain Jacques de Fayn, il sut préserver « ses garennes, ses bois, ses vignes, ses prés et ses olivettes * » de tout dommage. Non, toutefois, sans faire des mécontents par ses prescriptions souvent plus vexatoires qu'opportunes. Ainsi, il défendait aux habitants de hanter les tavernes ; aux taverniers de leur donner à manger et à boire sous peine d'amende (son prédécesseur se contentait de leur défendre de « tenir jeu et femmes dissolues ») *. — Vaines tentatives d'arbitraire, du reste : après Claude de Tournon, le rôle des évêques de Viviers comme princes de Donzère n'en paraît pas moins très limité, sinon fini. Assujettis au pouvoir royal par l'accord de i516, avec leur souveraineté s'en est allée leur indépendance, et leur juridiction n'a pas tenu devant un arrêt de Parlement. Retirés dans leur palais de Viviers, ils laissent à leur châtelain ou à leur juge la régie de laPrincipauté; à leurs fermiers le soin de retirer les redevances de leurs terres et les dîmes de leur prieuré. A côté de leur pouvoir temporel un autre s'est élevé dans la commune : celui des consuls, dont l'importance, déjà grande, doit s'affirmer encore avec les événements qui vont suivre. Déjà même il est moins question pour eux du principatquede « l'administration de la république de Donzère » .
Disparus de la scène ou vieillis, les Aliers, les Bonfils, les Raynaud, les Fabry, les Rostaing,les Vitalis,etc., qui l'ont occupée dans le cours du xv* siècle, ont fait place à une nouvelle génération d'hommes, nés ou grandis sous le règne agité de Claude de Tournon et partant pré-
1 et 2. Archives de la commune.
parés aux luttes prochaines de la Réforme. Tels, entre autres, les Talpenas, les Garamantrand, les Riote, les Joubert, les Suffise, les Reydon, les de La Cour, les Robinon, les Fayn, etc. Bourgeois lettrés pour la plupart, quelques-uns nobles ou se qualifiant tels, comme fils ou petits-fils d'écuyers, ils sont les vrais chefs de la commune ; ils dominent dans ses conseils ou président à son gouvernement. Avec eux et par eux, cependant, une grave innovation dans ses anciennes coutumes. D*après un acte de 1549, ni les habitants en masse, ni même les seuls chefs de famille n'élisaient les consuls, mais les consuls eux-mêmes et leurs conseillers. Seulement les notables et ceux des habitants ou manants, présents à l'assemblée, tenaient l'élection « pour agréable ». C'était le suffrage restreint substitué au suffrage universel, ou plutôt il n'y avait plus de suffrage : les consuls élus par les consuls de l'année précédente étaient « agréés », et c'était tout. Peut-être y avait-il avantage pour la commune à s'en tenir à ce simple mode. Sa population chaque jour croissante (on y comptait, en 1549, 127 notables), sa situation comme lieu d'étapes, le passage fréquent des gens de guerre, l'invasion des bandes de Bohémiens ou à' Égyptiens yWdXQS nuées de sauterelles dont on ne se délivrait qu'à prix d'argent ; enfin la nécessité ou la difficulté des temps, y réclamaient, en effet, une vigilance constante, une expédition prompte dans les affaires; et puis, la mort de François P% en 1547, n'avait pas mis fin à la guerre; son fils Henri II la soutenait vaillamment. Par suite, nouvelles charges sur le Dauphiné. Donzère qui, en 1541, s'était imposé extraordinairement (à raison de deux sols par maison habitée) pour 1 érection d'une fontaine monumentale * au perron des deux ponts jetés 1. La « pourtraicture » par de Reydon en existe encore dans les
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sur le rieu, derrière le portail de la Font, avait du renoncer à son projet et se contenter de réparer l'ancienne fontaine; les consuls ayant à pourvoir à des besoins plus urgents et surtout aux dépenses nécessitées par le passage des gens d'armes du roi, revenant de Perpignan.
A peine libérés de 3,500 livres pour contributions de guerre, autres réquisitions en 1552 ; et telle était la pauvreté de la commune qu'il fut question « de vendre ou d'engager les joyaulx de l'esglise. » Mais, dit-on, « plaie d'argent n'est pas mortelle », et si petite que fût la part de Donzère dans l'elfort commun, il n'eut pas à regretter le sacrifice: la France était sauvée de l'invasion. Non seulement r4harles-Quint dut rétrograder, laissant sur les routes une partie de ses soldats morts de faim ou sous les arquebusades des paysans provençaux, mais se retirer enfin de cette scène du monde où il avait si longtemps joué le premier rôle. Vaincu, humilié par Henri II, il s'était aperçu que la fortune est femme, « aimant mieux, disait-il, unjeune roi qu'un vieil empereur. »
Jusqu'en 1560, Donzère passa par des alternatives de misère * et de prospérité : mais la guerre civile et les
archives de la commune. C'est un croquis assez original^ figurant un vase posé sur une coquille et dont le col est surmonté, à son embouchure, d'une tôle de chien d'où part un jet d'eau retombant sur la coquille, qui la déverse par trois mascarons dans un grand bassin circulaire.
1. Si nous en jugeons par les rimes écrites en marge d'un compte consulaire, et dues sans doute à quelque pauvre scribe de la commune, cette misère devait y être grande en 1556:
Bien sonTent, trop soaTent,
Dans ma paavr* bourse
N'ai ny or ny argent,
Ny aulcane monnoye :
Dont mon iwear n'a point de joye.
passions religieuses ne devaient pas tarder à mettre à feu et à sang, comme au temps des invasions, cette belle vallée du Rhône, dont le chancelier de L'Hospital, dans une épître en vers latins, au sujet de son voyage dans le midi, en 1559, vantait la fertilité, les châteaux se mirant dans le fleuve, les bons vins et les merveilleux paysages. Il était de la suite de Marguerite de Valois se rendant à Nice, en compagnie de ses deux bouffons Bogomare et TertuUe, à la rencontre de son époux (le duc de Savoie). Après avoir passé à gué, au-dessous de Montélimar, les torrents de Roubion et de Jabron, « nous franchîmes, dit-il, les rochers escarpés de Ghâteauneuf et les hauteurs de Donzelle :
Saxa nov) tradsindimus a&pera castri
Et tumulos, Donzella i, toos, etc. »
Déjà, sous le nom d'hérésie, l'idée de la Réforme avait fait irruption dans le Dauphiné : au xii® siècle, avec les Vaudois ; au xiii", avec les Albigeois. Vers 1555, les Tricastins s'étant déclarés pour la foi nouvelle, les chefs du mouvement « furent, dit Boyer de Sainte-Marthe, envoyés aux galères, brûlés vifs ou pen-
\ . Donzelle. Un sceau très ancien à TefOgie d'une jeune fille, avec une étoile et cette légende: DONZEKE —jeune fille et légende remplacées dans la suite sur un autre sceau plus grand par une maritorneet cette inscription autour: DONZELLE telle paraît avoir été l'origine de ce vocable; à moins de supposer à Donzère un amant platonique de ses Donzelles de pierre (Doumiselleto) une façon d'étymologiste à qui l'idée serait venue de rattacher à leur tradition, l'origine et le nom du Bourg. — Toujours est-il que Donzère, jusque -là d'un autre genre, se vit baptiser Donzelle et « pourtraicturer » Donzelle, Ajoutons que ce nom ne figure pas seulement dans Tépttre du chancelier de L'Hospital, mais dans nos Registres curiaux du commencement du xvii^ siècle.
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dus * ». Voisin de Saint-Paul-Trois-Ghâteaux, Donzère ne parut pas se ressentir des événements qui s'y passaient. Il en garda, toutefois, bon souvenir. Non que, par goût pour Tliérésie, il fût « sujet au fagot », comme le disait Rabelais de sa ville natale ; la religion des ancêtres, si longtemps enseignée par les bénédictins de son abbaye, y tenait encore par de fortes attaches, — ce qu'attestait suffisamment la croix de pierre plantée à l'entrée de la ville, près le portail de la Pont; — mais Tamour de la liberté n'y était pas moins vivace, et la Réforme y comptait plus d'un partisan parmi les nobles et les bourgeois. Aussi dès 4556, — à enjuger par la distribution d'arquebuses, de piques et d'épées « aux soldats de la commune », par les consuls Mège et Bilhard, y remarque-t-on un commencement de milice bourgeoise, en vue sans doute de la lutte qui semblait se préparer et dont l'insurrection de Saint-Paul venait de donner le signal. Bientôt, les prêtres eux-mêmes parurent céder au mouvement; le service de la grand'messe et des vêpres était négligé, et le 5 mai 1560, la Réforme fut prêchée pour la première fois à Donzère, dans la chapelle de Sa*nt' Benoît y en présence des consuls Antoine Talpenaset André de La Cour.
Il y avait alors dans les Baronnies un rude et fier gentilhomme, Charles Dupuy, seigneur de Montbrun, d'une famille dauphinoise qui avait donné un grand maître à rOrdre de Malte : l'un des premiers, il avait pris parti pour la Réforme et s'était rendu célèbre par ce qu'il appelait ses chasses « aux merles » (moines). Les protestants * se le donnèrent pour chef, et la guerre s'alluma partout dans le bas Dauphiné.
\. Histoire de V église de Saint-Paul -Trois-Châteaiix,