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CHAPITRE. XXXV La protection du temporel ecclésiastique

Largement alimenté par les donations des fidèles, le temporel des églises, en dépit des barrages, s'échappe par d'innombrables fissures. Les saignées qui, à tout instant, lui sont faites, atténuent l'exhaussement du niveau, parfois compensent l'apport des tributaires ; à la fin do l'époque franque, elles ont fait baisser l'étiage au point d'assécher le lit.

Cet appauvrissement n'est pas imputable aux charges qui grèvent la propriété ecclésiastique et qui la justifient. Quand le clergé construit des sanctuaires, assiste les pauvres, les malades, il provoque en même temps l'atHux des donations. Les dépenses du clergé et des moines ne consomment au reste que les ofirandes manuelles qui ne tarissent jamais, l'argent disponible du trésor, les rentes en nature ; le capital inaliénable des biens fonciers de l'église n'est pas entamé.

Mais des parasites vivent sur le temporel ecclésiastique. Une armée de rongeurs s'emploie k le dépecer. Ces ravisseurs attaquent l'avoir mobilier et immobilier des établissements religieux, enlèvent l'argent, les récoltes, et aussi terres, maisons et serfs. Ils dévorent la substance dos pauvi-es, détournent les biens voués à de })ieux usages, les affectant à des besoins dont le clergé et les moines n'ont point la charge. Comme de l'extérieur et de mains profanes est venue aux églises la

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richesse, celle-ci est saisie du dehors et emportée par des mains sacrilèges. Les rois, les grands, les simples particuliers, souvent ceux-là même qui lurent les bienfaiteurs d'une église, en sont aussi les déprédateurs. L'atmosphère qui Tenveloppe, quand elle ne l'arrose pas des ondées que lâchent au i)assage les nuées, la dessèche par une intense évaporation.

La richesse des églises sufHt déjà seule à les exposer aux attaques des séculiers. Les trésors du clergé et des moines, leurs domaines mieux gérés que les propriétés d'un laïque, leurs terres bien cultivées, les vignes qu'ils ont fait planter, leurs étabies bien garnies, leurs granges pleines, sont une proie désignée k la rapacité des agents royaux, des puissants et de tous les besogneux, comme l'oasis attire les pillards du désert. Un riche propriétaire comme l'Eglise éprouve toujours quelque* dommage des guerres, des discordes des rois, des rivalités des grands, de tous les troubles de cette société franque anarchique-

Le patrimoine des églises et des monastères est particulièrement menacé en raison de son état de dispersion, d'éparpillement. Le temporel ecclésiastique se compose de pièces mal assorties, disjointes, que le hasard des donations beaucoup plutôt qu'un programme d'acquisitions opportunes a réunies aux mêmes mains et dont il est aisé de couper le fll d'attache.

Souvent une église possède des biens dans un autre roj'aume franc. Ceux-là sont exposés à des confiscations s'il arrive que le maître du pays entre en conflit avec le roi auquel obéit le clergé de cette église. Les entreprises de voisins déloyaux, d'un fidèle du monarque, sont facilement tolérées par un prince étranger ou ennemi. L'éloignement des biens, les changeantes frontières politiques qui les coupent, en rendent précaire la possession aux mains du clergé et des moines.

Non seulement les crevasses qui traversent, les cassures qui fendillent la masse du temporel ecclésiastique aident le flot qui le vient battre à en emporter des fragments, mais les sédiments qui le constituent se sont déposés suivant un mode qui Le rend particulièrement friable et peu résistant. Le patrimoine des églises et des monastères est d'autant moins solide qu'il s'est formé plus facilement. Il naquit et s'enfle à peu près exclusivement de libéralités qui lèsent toujours quelque intérêt. Des ac(iuisitions gratuites sont moins fermes que les autres. Tel qui a donné à une église sous l'empire passager d'un pieux sentiment, est tenté de revenir sur ses largesses. Les héritiers du donateur, les parents du défunt qui

l/liVÉQUE DÉIENSEL'R DU TEMPOREL 11.")

institua une église jiuur héritière ne pardonnent pas aux églises de les avoir frustrés ; s'ils le peuvent, ils reprendront le bien ou retiendront l'héritage. Ainsi parfois s'opère un reflux dans les aqueducs qui alimentent le temporel ecclésiastique. Non seulement il s'appauvrit par les saignées qu'on lui fait, mais on s'ingénie à barrer, à détourner les canalisations qui le rejoignent.

Contre cette armée d'envahisseurs, l'Eglise s'est mise en état de défense. Pour protéger son temporel elle dispose des mêmes puissants moyens qui lui ont permis de l'édifier. Elle fait face aux assaillants, appuyée sur son prestige et son pouvoir surnaturel, sur les volontés expresses de ses bienfaiteurs, l'influence qu'elle exerce au palais des rois. Elle est forte de son organisation, de l'entente qui s'établit entre les évoques pour la défense du temporel ecclésiastique, grâce aux nombreux conciles qui se tiennent au VI'" siècle. Aux chicaneurs elle oppose des actes en bonne et due forme. Seule, sans doute, l'Fglise tient des archives parfaitement en ordre et peut rejjrésenter ses titi'es de propriété. Contre les puissants et les violents qui se soucient peu de contrats en règle et qu'il serait ou imprudent ou inutile de citer au plaid, l'Eglise s'arme de patience et l'emporte sur eux par sa ténacité; elle attend l'heure où le rei)entir du ravisseur, les meilleures dispositions de ses héritiers, l'autorité d'un roi particulièrement bienveillant pour elle la feront rentrer en possession du bien qu'elle a perdu .

C'est l'évêque qui dirige la défense sur tous les points où il s'aperçoit que le temporel do son église est menacé. Les spoliateurs devront déjouer sa vigilance à en maintenir les droits et à démasquer les fraudes. Là où l'œil de Tévèque ne peut veiller sur ces biens, un collègue s'en chargera pour lui, à sa requête. Nous possédons les lettres que deux évèques adressèrent à saint Didier de Cahors pour lui demander de défendre les propriétés que leur église possédait dans son diocèse. L'évêque de Cahors est invité à prendre sous sa sauvegarde les c/o-/^.'? des églises de Nevers ou d'Auxerre et d'en protéger les hommes comme ceux de sa propre famUia '. Quiconque s'attaque aux biens ecclésiasii(iues devra compter avec les évêques, le crédit personnel dont ils jouissent au^irès dos rois et dos grands, les foudres spirituelles dont ils sont armés et leur recours à

1. 6'. Dcsid. cpist., II, 7 et 18 (Kjnst . merotv. ucii, t. I, p. vW cl US).

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l'assistance des saints, dont la vengeance se déchaînera sur les coupables.

Mettre la main sur ce qui appartient à une église, c'est encourir la colère du saint ' à qui elle est consacrée et dont elle conserve la dépouille mortelle. Dès le temps de Grégoire de Tours, saint Rémi -, saint .Julien ont la réputation d'être impitoyables à l'égard des déprédateurs. La fièvre, la paralysie, la mort s'abattent, au commandement du thaumaturge, sur les sacrilèges 3. Le navire qui les porte s'enfonce sous les eaux 4, la terre s'entr'ouvre pour les engloutir vivants "'. Nul doute que ces terrifiants récits, s'ils ne suffisaient pas k épargner aux moines et aux clercs toutes vexations, n'aient élevé déjà une barrière contre les convoitises qu'excitait leur riche temporel.

Les saints infligent aux ravisseurs des leçons à l'adresse de qui voudrait les imiter '\ mais ils protègent aussi efficacement contre eux les biens de l'église. Le voleur qui s'est introduit dans la basilique pour faire main basse sur les joyaux dont est orné le tombeau des martyrs, s'endort d'un profond sommeil et ne se réveille qu'entre les mains des gardiens du sanctuaire ''. Les objets précieux qu'un sacrilège emporte deviennent si pesants qu'il ne peut plus les soulever 8. Les spoliateurs, avertis par la maladie, s'empressent de restituer. Que le coupable guérisse ou qu'il meure, le récit du châtiment qui lui fut infligé se termine par la mention que l'église a recouvré le bien dont il l'avait frustrée ^.

Le saint châtie en leur corps les i-avisseurs de ses biens terrestres, les évêques frappent ces criminels des foudres

1. « igiiurans miser quud qui de doiuibus saiictoruui aliquid aufert, ipsis sanctis injuriam facito (Grégoire de Toirs, De rirt. s.JuHani, 17, j). 571). Sainte Radej/oiide veut que les déprédateurs des biens de son nionastère aient saint Hilaire et saint Martin, à qui elle conlîe la défense de ses religieuses, i)our " contradictores et persecutores « {Hlst. Franc, IX, 42, p. 403).

•2. « Remigius... in pervasoril)us saepissiine ultor exsislit » (Glor. confcss., 78, p. 795).

3. IbuL et De virt. s. JiHLa/ii, la, p. 571 ; 17, p. 572 : 31, p. 577 ; Tito x.Kpa rchii, II, 16 (Script, reruiii rneror., l. m, p. 563) ; Liber mirac. .v. Au.strigisHi, 7 (t. iv, p. 203).

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