LA SEIGNEURIE D'ÉGLISE
social nouveau, il a besoin, faisant figure d'un seigneur, des services d'hommes qui le reconnaissent pour tel et qu'il lui faut rémunérer. Les biens d'église alimentent encore une milice séculière, mais c'est le groupe de fidèles qui se forme autour du prélat, des vassaux de l'évêché ou de l'abbaye, de la seigneurie d'Église.
Lorsqu'au VIIIe siècle, les Carolingiens l'emportèrent sur les familles rivales, ils mirent la main sur les évêchés, abbayes, biens d'église usurpés par elles. Les églises et leurs ressources, les prélats et leurs revenus furent dévoués au service du prince. L'aristocratie resta nantie et continua de s'enrichir des dépouilles ecclésiastiques, mais par le bienfait du souverain. La disposition des églises autonomes et de leurs biens devint un droit régalien. Évêchés, abbayes sont retenus parfois aux mains du prince ; leurs biens sécularisés sont maintenus en son fisc. C'est lui qui attribue l'évêché au clerc désigné par les électeurs et souvent par lui-même ; c'est lui qui cède abbayes, biens d'église en bénéfice à ses fonctionnaires, à ses soldats, pour leur permettre de subsister, les attirer ou les retenir dans sa fidélité. Des évêchés, des abbayes, portion de son regnum, des prélats qui les tiennent de sa libéralité, il exige des services et des secours pour le gouvernement et la défense de son royaume.
Dès lors une confiscation dont les Carolingiens réglèrent diversement la nature, la méthode et la mesure, suivant les temps et circonstances, n'a plus cessé de frapper le temporel ecclésiastique, soit l'organisme entier, évêché, abbaye, soit les membres qu'on en détache, les biens sécularisés, le capital dont disposent les églises ou leur revenu, les biens-fonds enlevés à la jouissance du propriétaire ou le rendement des terres qui lui sont laissées. La propriété d'église devient un complément, une annexe de la propriété fiscale ; dans l'une comme dans l'autre, le souverain puise semblablement à son gré pour luimême et pour les siens. Les églises supportèrent ainsi la plus grosse part des frais qu'entraîna le rétablissement de l'autorité monarchique et c'est à leurs dépens qu'elle se soutint.
La sécularisation dirigée par les Carolingiens, prit alors quelques-uns des caractères d'un régime normal et stable. L'attribution, le retrait, le passage en régale des évêchés, des abbayes étaient soumis à des règles qui conciliaient à certains égards le droit royal et la discipline canonique.
Des privilèges, qui accordaient la libre élection des évêques et des abbés, les protégeaient contre des intrusions et une déposition irrégulière, limitèrent l'exercicedes droits régaliens. Les charges des églises et des prélats furent peu à peu fixées par la coutume, converties ou réduites par privilège. Au sujet des biens d'église cédés en bénéfice, les Capitulaires stipulaient des garanties légales, des dédommagements de toute nature en faveur de l'établissement dépossédé. Son droit de propriété est reconnu, protégé ; l'occupant doit souscrire et renouveler des lettres de précaire, payer cens et double dîme, contribuer à l'entretien des édifices. Le législateur ne fixe pas, à la vérité, de limites à l'expropriation des églises. Toutefois, à cet égard même, mesure fut en général gardée. Après le temps de Charles Martel, la quantité de biens détournée au service public est proportionnée en quelque manière aux ressources des églises et la sécularisation réserve et respecte leurs besoins essentiels. Carloman avait décidé que les établissements trop pauvres pour supporter aucun dommage obtiendraient restitution intégrale. Pépin fournissait aux moines une « consolation » qui leur permît de subsister ; sous son règne fut fait un partage méthodique des biens d'église qui satisfaisait aux besoins du clergé et du prince. Le régime des menses institué par Louis le Pieux en faveur des communautés régulières équilibrait aussi les parts faites aux dépenses publiques ou ecclésiastiques. La série des restitutions et compensations se croise sans cesse avec celle des sécularisations. Soucieux de rétablir et maintenir l'ordre dans l'Église et dans l'État, d'accorder leurs intérêts et leur piété, les Carolingiens ont combiné la méthode et l'arbitraire, associé la discipline, la protection, le privilège avec l'usurpation.
Du régime ainsi fondé l'ordonnance fut troublée par diverses causes dont l'action devint plus sensible à mesure que le pouvoir central s'affaiblissait. C'était d'abord la résistance du clergé, qui cherchait à s'affranchir du joug, à limiter les sacrifices qu'on réclamait de lui pour la chose publique, à leur donner une forme qui se conciliât mieux avec l'indépendance des églises. Le besoin croissant que les rois avaient de son appui les inclinaient d'ailleurs à des concessions. Mais à l'heure même où leur autorité fléchissait, pouvaient-ils renoncer au supplément de ressources qu'ils s'étaient habitués à tirer des églises ? Le voudraient-ils, leurs fidèles laïques ne le permettraient pas. Les luttes engagées par le clergé sont soutenues surtout contre les grands qui ne veulent
renoncer ni aux abbayes ni aux biens ecclésiastiques tenus en bénéfice*.
D'autre part à la faveur de l'affaiblissement des rois, l'aristocratie reprend vis-à-vis des églises le travail d'envahissement dont les Carolingiens avaient arrêté les progrès et confisqué les profits. Au VIIIe siècle, les églises supportaient seules le dommage qui résultait pour elles de la sécularisation des charges et des biens ecclésiastiques. Au Xe siècle, la royauté pâtit comme elles des entreprises des grands sur le temporel des églises ; ils dépouillèrent à nouveau les établissements religieux que ne protégeait plus efficacement le bras du souverain et disputèrent à celui-ci ce qu'il avait lui-même usurpé sur les églises, les droits régaliens qu'il exerçait sur elles.
Le bénéfice des sécularisations opérées au cours de l'époque carolingienne tend ainsi à s'écouler hors des mains royales. Un grand nombre d'abbayes, d'évêchés leur sont arrachés. Elles n'ont plus la force de saisir des biens d'église pour en constituer des bénéfices, d'imposer uniformément aux églises et aux prélats les charges précédemment acquittées dans toute l'étendue du royaume.
Tout pourtant ne fut pas perdu sinon pour la famille carolingienne, du moins pour celle qui la supplanta sur le trône. Les derniers Carolingiens ne disposaient plus effectivement que d'un nombre restreint d'abbayes ; les premiers Capétiens y ajoutèrent celles dont leur famille était nantie avant de saisir la couronne. Le droit royal s'est maintenu en outre sur un nombre considérable d'évêchés de la France du Nord, du centre et de l'est. Au XIe siècle, les rois interviennent dans les élections épiscopales et abbatiales, confèrent l'évêché, l'abbaye, exercent le droit de régale, réclament des églises et des prélats un service pécuniaire et militaire dans un rayon qui s'infléchit et s'interrompt, mais dépasse très largement les limites du domaine. Ainsi, une part de l'édifice construit par les Carolingiens a subsisté et pourra dans l'avenir reprendre un nouveau développement.
Ce qui échappe momentanément à la royauté est recueilli en partie par la féodalité. Par la seule voie du bénéfice, nombre d'abbayes passent en la possession des grandes familles ; l'ancêtre a tenu du roi l'abbaye ; le descendant en est devenu le propriétaire ou le souverain ; ou bien il garde l'abbaye dans son indominicatum, ou bien il la cède en bénéfice comme le faisaient jadis les rois. Les évêchés que la royauté n'a pu retenir tombent aux mains des puissants seigneurs qui vont peu à peu constituer les grands États féodaux. Les services de cour,
l'aide, voire les obligations militaires sont accaparés par eux à peu près dans la mesure où ils échappent à la royauté. Ainsi, subsistent ou s'éparpillent entre les mains des usurpateurs quelques-uns des droits régaliens auxquels l'évêché, i'abbaye avaient été assujettis au cours de l'époque carolingienne.
11 n'en est pas de même du droit que s'était arrogé le souverain de partager, de démembrer le temporel d'un évêché, d'une abbaye et de constituer à ses dépens des bénéfices royaux réglementés par un statut particulier. Les premiers rois capétiens, les grands seigneurs cèdent encore quelquefois en bénéfice les biens d'église, mais cette pratique tombe peu à peu en désuétude au cours du XIe siècle et elle a perdu dès la fin du Xe le caractère régulier qu'elle avait pris précédemment. Toute la législation carolingienne qui concernait ces sécularisations est en fait abrogée ; on ne trouve plus trace par la suite ni des précaires passés sur l'ordre du souverain, ni du bénéfice tenu du roi ou du seigneur, ni des cens, doubles dimes, charges d'entretien imposés aux occupants.
D'une part à la vérité, il en résulta pour les églises un nouveau dommage. La liquidation du passé fit pour elles table rase de la plus grande part des biens sécularisés à l'âge carolingien. L'éclipsé de l'autorité royale les prive de toutes les garanties et compensations qu'elles avaient obtenues à cet égard. Les restitutions se font rares et de la part du roi ne sont guère effectives. La propriété est le plus souvent perdue après l'usage. Passant de mains en mains à titre héréditaire, la possession bénéficiaire dont le caractère n'est plus maintenu par la formalité du précaire se transforme en propriété. Les églises cessent de percevoir les redevances, prescrites par les Capitulaires et qui reconnaissaient leur droit, dont le taux élevé leur procurait un dédommagement.
Elles n'échappent nullement d'ailleurs à la fin de l'époque carolingienne aux sécularisations. L'anarchie qui renaît les expose à un redoublement de violences ; la horde des petits et des grands seigneurs leur fait subir sans cesse des vexations et des spoliations, contre lesquelles il n'est plus de recours. Mais si les pillards les rançonnent, il s'agit de coups de force qui ne s'autorisent pas des lois, d'une règle, du pouvoir souverain. Terme sera mis à ces violences lorsque l'ordre sera rétabli. La sécularisation des biens ecclésiastiques cesse d'être un droit régalien, au moins sous la forme que lui avaient donnée les Carolingiens, et pour un temps, car à différents âges et sous diverses formules, les légistes sauront ressaisir et
exploiter le droit, auquel les Carolingiens avaient déjà prétendu, de disposer des biens des églises.
De l'affaiblissement du pouvoir central, à la fin de cette période, les églises ont tiré elles aussi parti. Si elles regrettent un patronage qui cesse de s'exercer efficacement, elles échappent aux usurpations du monarque ; évêques et abbés sont comme les grands laïques et à un titre particulier, les héritiers des Carolingiens. Les églises, elles aussi, recueillent ce que la royauté laisse échapper, non seulement des droits que le souverain avait exercés seul jusque là et qui sont désormais partagés entre la royauté et la féodalité laïque ou ecclésiastique, mais aussi des droits que la discipline canonique refuse au pouvoir laïque et qui avaient été usurpés par lui. Au Xe siècle, sous la poussée de l'esprit réformiste, Vabbatia des monastères réguliers est réservée à un abbé légitime de même profession, comme l'évêché avait été, au temps de Pépin et de Carloman, retiré des mains laïques. Le comte abbé disparaît ; résignant Vabbatia, il se contente d'être le senior des moines. Le dominium royal ou seigneurial est attaqué par les idées d'indépendance qui travaillent les communautés monastiques ; sur les abbayes il tend à se transformer en une simple avouerie ou garde. Évêques et abbés disputent aux seigneurs et aux rois la possession des monastères, s'efforcent de rattacher au temporel de leur église les abbayes usurpées par les laïques, se réservent le droit de céder en bénéfice les biens de leur église. Aux fidèles du roi ou du grand seigneur, pourvus par lui de biens d'églises, les prélats substituent leurs propres milites.
La vassalité de l'église remplace celle du souverain laïque. L'évêché, l'abbaye s'est constitué en seigneurie. L'église en tant que propriétaire, le prélat comme chef de fidèles s'adaptent au nouvel ordre social et s'y taillent une place à leur gré.
Au total, les églises n'ont réagi encore que dans une mesure limitée contre les pratiques d'accaparement laïque inaugurées à l'époque carolingienne. Elles n'ont fait échec qu'aux règles qui régissaient les bénéfices royaux créés à leurs dépens. La disposition des évêchés n'est pas disputée au pouvoir séculier. Les églises n'échappent ni aux spoliations seigneuriales, ni à la nécessité de céder elles-mêmes spontanément des biens en bénéfice à des vassaux laïques ; elles s'enracinent de plus en plus à un sol qui les soutient et les nourrit, mais en même temps les tient attachées et les empoisonne. Le grand mouvement d'émancipation, qui, au temps de la querelle des Investitures, essayera d'arracher aux mains laïques églises et biens d'église, évêchés, abbayes, bénéfices ecclésiastiques, églises
rurales, dîmes et oblations, n'appartient pas à cet âge. On en perçoit à peine au dedans des cloîtres les lointains signes avantcoureurs.
A la vérité, les principes qui inspireront plus tard les tenants de cette cause, ont été énoncés déjà. Leurs idées sont en germe dans les propos que Paschase Radbert met dans la bouche de Wala, dans les anathèmes que le pseudo-Isidore prête aux anciens pontifes contre les spoliateurs des églises, dans les écrits où Abbon proteste contre l'achat des églises qui n'ont d'autre propriétaire que Dieu. Il a été dit dès l'époque carolingienne que les églises sont libres et relèvent du seul Seigneur, que leurs biens sont exclusivement affectés à une destination sacrée. C'est plus tard seulement qu'en vertu de ces principes on formulera des condamnations à l'adresse de tous ceux qui, au nom du sceptre et de la force, usurpent les droits de l'autel.
A aucun moment, la victoire n'est complète contre l'esprit, les principes et les méthodes de sécularisation. A l'époque carolingienne, comme à celle qui suivit, au temps où le clergé ne discute pas le droit régalien qui s'exerce sur les évêchés et abbayes, comme en celui où la querelle des Investitures porte directement la controverse sur ce point, l'Église a dû se contenter d'une transaction. Il a toujours fallu dès lors faire une part au pouvoir séculier, lui laisser exercer sur les églises et sur leurs biens sinon un droit de propriété ou un titre bénéficiaire, du moins un droit de patronage et d'usage, qui pourra être limité, corrigé, réglé, mais ne sera pas aboli. Les églises n'échapperont jamais plus totalement à la mainmise qui a sévi à leurs dépens au cours de l'époque carolingienne, à l'assujettissement des évêchés, abbayes, bénéfices ecclésiastiques vis à vis du pouvoir séculier, au détournement des biens d'église à des usages profanes, au service public qui absorbe églises et prélats. Les chaînes dont furent chargées les églises sous les Carolingiens ont pu être desserrées, allégées ; jamais elles ne seront brisées, aussi longtemps que les églises garderont leur statut juridique traditionnel.
On peut se demander si le détournement des églises et des biens d'église aux usages du siècle n'était pas le fruit naturel des progrès de l'établissement temporel des églises ? Au sentiment d'Adalhard, c'est parce que le clergé et les moines avaient accaparé une trop large part de biens profanes, qu'ils ont été asservis à la servitude du siècle. La sécularisation aurait ainsi réagi contre les progrès de la propriété d'église. Déjà un roi mérovingien se plaignait que toute la richesse dérobée à
son fisc passât aux églises. Sous les Carolingiens, le fisc aurait ressaisi ce que Chilpéric estimait lui avoir été dérobé. Les mêmes craintes qui plus tard ont fait poser des limites à l'accroissement de la main-morte, n'ont-elles pas induit les Carolingiens à séculariser les biens d'église ? On s'expliquerait ainsi le souci que paraissent avoir eu parfois les Carolingiens de procéder à une sorte de partage méthodique, à rendre ou à laisser aux églises l'indispensable, à détourner leur superflu pour les usages publics.
Si la sécularisation est, à certains égards, une reprise du siècle sur les églises de la part trop large qu'elles lui dérobaient, jamais pourtant des raisons de cet ordre n'ont été invoquées par les Carolingiens ; les polémistes qui défendent les églises n'ont pas songé à réfuter de tels arguments. Le prince n'a fait appel en ce temps qu'à son droit et à la nécessité. D'une part, il estime qu'évêchés, abbayes lui appartiennent ; on disait à Louis III, au témoignage d'Hincmar, que les biens d'église étaient à lui ; il pouvait donc disposer et de l'église royale et de son temporel. D'autre part, admettant en principe l'affectation exclusive du temporel aux dépenses ecclésiastiques, les Carolingiens estimèrent ne pouvoir dans la pratique faire autrement que de céder des biens d'église en bénéfice et d'exiger de dispendieux services des prélats, leurs fidèles. Pour soutenir leurs guerres, subvenir aux dépenses de leur palais, fonder ou raffermir leur autorité, ils ont cherché des ressources, faute d'en trouver ailleurs, là où s'était constituée une fortune, dont ils ne contestaient ni la légitimité, ni l'indépendance théorique, mais dont le détournement leur parut être une nécessité. Ils avaient à défendre leur pouvoir, leurs États, l'Église elle-même ; ils en demandèrent les moyens à la propriété ecclésiastique. La sécularisation, sous toutes les modalités qu'elle prit, fut la rançon énorme exigée de l'Église pour le salut de la société et le sien propre et, même à ce prix, la royauté ne put faire face au péril qui menaçait et qui engloutit tout l'édifice social. C'est cette excuse, qui aux yeux de princes, souvent énergiques et avisés, toujours, semble-t-il, pieux et dévoués aux intérêts religieux, les autorisait à porter la main sur les églises et sur les biens d'église.
Inévitable et nécessaire peut-être, la sécularisation qui frappe les églises sous les formes multiples que nous avons décrites ne les atteignait pas seulement dans leur temporel et blessait d'autres intérêts encore que les leurs propres. La mainmise des souverains sur l'évêché, l'abbaye ravale les fonctions et le
ministère sacrés ; les charges publiques absorbent le temps, les forces, les ressources du prélat ; l'invasion du laïcisme dans l'Église compromet son action religieuse et morale. Des mesures de rigueur dictées par la défiance ou l'impiété, une dépossession complète lui eussent été à cet égard moins dommageables que les compromis passés entre la discipline ecclésiastique et les besoins du siècle. Le temporel des églises qui cesse d'être subordonné au spirituel le domine, le commande et fait peser sur lui tout le poids des convoitises séculières. Le fardeau devient si lourd qu'il se trouvera, au temps de la querelle des Investitures, des réformateurs épris d'idéal qui voudront le lui faire déposer. L'effort aura du moins pour effet de rétablir l'équilibre et d'affranchir dans une large mesure le spirituel de l'invasion séculière que le temporel avait déchaînée sur les églises.
Les intérêts religieux qu'elle lèse avaient au reste une portée universelle et qui dépassait de beaucoup ceux des églises. Les sécularisations épuisent ou réduisent la réserve formée en vue d'objets dont le souci apparaissait alors sous la forme religieuse seule. Si le trésor qu'avait amassé la foi et qu'elle s'efforce sans cesse de reconstituer eût pu être épargné, les clerc? et les moines en eussent affecté une part plus large aux hôtelleries, aux écoles qu'ils entretenaient, à l'assistance de leur clientèle d'indigents, à l'entreprise de la construction et de la décoration des sanctuaires. Appauvrir les églises pour solder des fonctionnaires et des armées était peut-être une nécessité politique et militaire, mais ne constituait pas un gain total dans le bilan social. C'était détourner aux dépenses ordinaires et communes de la caste militaire e't féodale naissante la dotation de l'élément spirituel, intellectuel, moral, artistique de cette société. La religion était le seul frein des passions et le seul guide des esprits ; monastères et églises épiscopales conservaient dans leurs écoles, leurs bibliothèques et archives ce qui subsistait des sciences et des lettres antiques et des notions du droit. Il n'y avait d'autre support des institutions de bienfaisance que la propriété d'église. Elle était ainsi appelée à féconder un champ d'activité très vaste, aussi étendu que l'idéal religieux. En y ensemençant la violence, dont la racine ne périra pas, en livrant à l'invasion d'appétits vulgaires ce domaine réservé qui désormais n'y échappera plus, les souverains de l'âge carolingien ont peut-être cédé à une nécessité qui les excuse, mais qui dommageable pour l'Église, entraînait aussi pour la société de ce temps un grave préjudice.