II. — Causes des sécularisations nouvelles
LES « INTERREGNA. a
Lorsque Louis le Pieux excusait les sécularisations précédemment commises, il les mettait au compte de l'impérieuse nécessité. C'est le même motif qu'invoquent ses successeurs. Son fils Pépin avait dépouillé Jumièges et les autres églises, parce que, disait-il, il s'y trouvait contraint. C'est également, à les en croire, en raison d'une nécessité pressante, que Lothaire I a enlevé des biens à l'église de Lyon, que Lothaire II lui a infligé de nouvelles pertes, que Charles le Chauve a cédé à l'un des siens une cella appartenant aux moines de Ferrières 6.
i . Les rois de la dynastie Rodolfienne ont mis la main « causa ingruencium necessitatum », sur Umbra (Gall. christ., xv, 134) et Yvonaut [Cart. chap. Lausanne, 237), qui appartiennent à l'église de Lausanne. Les biens restitués par Rodolfe III aux moines de Romainmotier (Cart. Romainmotier, 428 ; Mon. Hist. Patriae, Chârtae, 1, 384) leur ont peut-être été soustraits par ses prédécesseurs. Cf. R. Poupardin, Le roy. de Bourgogne, 196.
2. En 890 (cf. Poupardin, Le roy. de Provence, 154, n. 2), Bernard, vassal d'Ermengarde, veuve deBoson roi de Provence, lui répond qu'il tient par don du roi Louis son fils, les biens que les moines de Gigny revendiquent (Notitia, H F, ix, 663). Un diplôme de Louis l'Aveugle du 26 oct. 904 restitue à l'église de Vienne la portion d'une villa « non longo tempore praeterito inter reliquarum subtractionem rerum injuste ob incuriam priorum praelatorum ejusdem ecclesiae actuariorum... sublatam » {HF, vm, 416). On ne saurait déterminer si ces spoliations sont le fait des rois prédécesseurs de Louis, ou s'ils sont étrangers à ces violences.
3. La noble femme Lora, fidèle du roi Eudes, tenait des biens de l'église d'Autun n per praecepta regum... jure beneficiario » (Dipl. 22 juin 890, HF, ix, 454). La même année encore, Génies tient un bien de l'évêché de Nîmes dont il a reçu l'investiture en vertu de lettres du roi (Germer Durand, Cart. de Nîmes, 5, p. 10). Le roi Raoul ordonne de renouveler en faveur de l'un de ses fidèles une concession en précaire faite aux dépens de Saint-Symphorien d'Autun (Dipl. 925, HF, ix, 569). Le 29 févr. 924, il restitue à Saint-Symphorien d'Autun un bien injustement enlevé et dont plusieurs fois la justice ducale avait ordonné la restitution, mais qui était l'objet d'un perpétuel différend entre l'église « et milites qui praenominatae villae beneficium tenebant » (p. 563). Il n'est pas sûr que ces milites soient des bénéficiers de Raoul. Ils tiennent peut-être le beneficium c'est-à-dire la jouissance de \avilla tau sens absolu que prend souvent ce terme (cf. notre article Les origines du bénéfice ecclés. dans la R. d'Hist. de l'Égl. de Fr. 1914, p. 48).
4. Ann. Fuld., 900 : « res ecclesiarum crudelitate sua hnmoderate affectans » (SS, 1, 415)
5. Dipl. de Pépin I d'Aquitaine pour Jumièges : « Si enim res Deo sanctisque ejus devotas, quas jam dudum, nobis ingruentibus hinc inde casibus et necessitatibns compellentibus, ab ecclesiis Christi subtraximus».Il a, en particulier, dépouillé
exiguïté des royaumes 185
Pendant la vacance du siège de Reims, ce dernier a partagé entre ses fidèles des biens de l'évêché, en raison d'une grande nécessité et tout à fait malgré lui 1. C'est, confesse-t-il, à Coulaines en 843, par inexpérience et jeunesse, parce qu'il a été circonvenu, mais aussi sous l'empire de la nécessité qu'il a pris des mesures regrettables, parmi lesquelles il faut à coup sûr ranger la cession d'abbayes et de biens d'église en bénéfice à des laïques 2. L'annaliste Prudence, évêque de Troyes, estime que si les églises ont été honteusement spoliées, c'est sous la pression du besoin 3, et les évêques, réunis à Yùtz, reconnaissent que les monastères sont commis à des laïques, en raison de l'imminente nécessité où se trouve l'Etat 4. A la fin du IXe siècle, les rois de Bourgogne invoquent encore l'excuse des nécessités qui les débordent 5.
Ces besoins sont, pour une part, les mêmes que faisaient valoir les premiers Carolingiens pour saisir ou retenir les biens d'église : guerres extérieures ou intestines qui obligent le souverain à entretenir une coûteuse milice. Mais les successeurs de Louis le Pieux mettent aussi au compte de nécessités nouvelles leur mainmise sur les propriétés ecclésiastiques. Ils allèguent soit la faible étendue de leurs États, soit la pression exercée sur eux par leurs fidèles.
D'une part, en effet, au lendemain du partage de l'empire, les ressources dont dispose un roi carolingien sont très diminuées. Les royaumes ne sont plus que des fractions de l'empire où commandaient seuls Charlemagne et Louis le Pieux ; le nombre des fiscs royaux, des comtés dont les rois peuvent gratifier leurs fidèles, s'est réduit; ils sont tentés de tirer un plus large parti des abbatiae et des episcopatus sis dans leur lot, soit pour donner intégralement cet honor ecclésiastique à un homme dévoué, soit pour en distraire des parcelles qui seront cédées en bénéfice à des serviteurs moins qualifiés. C'est la médiocrité de son royaume, étroit et resserré, qui a
Jumièges « necessitate interveniente » (HF, vi, 675) ; Dipl. de Lothaire I pour Lyon : « pro causis necessitatis » (vin, 390) ; de Lothaire II : « pro quadam necessitate » (p. 409) ; Lupi ep. 71, Ep., vi, 68.
1. : « magna necessitate et per omnia inviti i> (cf. plus haut, p. 176, n. 6).
2. : « apdicatis omnibus... quae persona nostri regiminis ignorantia seu juventute ant necessitate contra convenientiam... et honestatem usque modo egerat aut alterius astu contraxerat » {Cap., il, 254).
3. A nn. Bettin., 844 : « statum ecclesiarum imminentibus necessitatibus fcedis sime rébus dilaceratum » (p. 31).
4. 5 : « propter imminentem reipublicae necessitatem » {Cap., 11, 115). L'épiscopat se montre soucieux d'une bonne' économie des ressources du roi et de l'Etat, laquelle permettra d'épargner à l'avenir le patrimoine des églises (cf. Conc . Mt'ld., 20, p. 403).