LÉGENDE DE CHARLES MARTEL
L'évêque d'Orléans, Eucher, qui lui avait survécu, fut transporté en esprit dans l'autre monde et aperçut Charles tourmenté au plus profond des enfers. Suivant la révélation faite au saint prélat par l'ange qui le conduisait, les saints qui, au dernier jour, rendront les sentences avec le Seigneur et dont Charles a enlevé et partagé les biens, ont préjugé déjà l'arrêt. Avant même le futur jugement, le corps de Charles, réuni à son âme, est livré aux châtiments éternels. Il subit, avec les peines dues à ses propres péchés, celles qu'ont méritées tous ceux qui ont livré leurs biens aux églises pour racheter leur âme 1. Avertis par l'évêque, saint Boniface et l'abbé Fulrad ont ouvert le tombeau du prince à Saint-Denis. Ainsi qu'Eucher l'avait annoncé, ils ont trouvé le sépulcre vide et noirci, comme si un feu y avait été allumé ; un dragon s'en est échappé.
Suivant le récit d'Hincmar, toutes les réparations qu'obtinrent jadis les églises, sont dues à l'émotion causée par l'événement. Pépin a aussitôt réuni un synode à Estinnes, de concert avec saint Boniface et avec Georges, légat du siège apostolique ; il a fait rendre, autant que le lui permettait la guerre entreprise contre Waifre, les biens enlevés par son père ; quant à ceux qui ne pouvaient être restitués encore, Pépin a demandé aux évêques de faire à leur sujet des précaires ; il a décidé que les bénéficiers paieraient double dîme pour les réparations des églises et un cens de 12 deniers par manse, jusqu'au temps où les propriétés seraient rendues aux églises. En outre, l'empereur Charlemagne, alors qu'il ne portait encore que le nom royal, a promulgué un édit par lequel il s'interdisait à lui-même et défendait à ses fils et successeurs de renouveler la spoliation, édit que tout le monde peut lire au livre des capitulaires 2.
Les évêques, au nom desquels écrit Hincmar, ont connu, dit-il; ceux qui assistèrent à l'ouverture du tombeau et qui,
1 . L'idée que les ravisseurs des biens d'église expient, outre leurs péchés, les fautes de ceux qui ont donné ces biens pour les racheter, est exprimée déjà au synode de Yiïtz (4, p. 115). Peut-être Hincmar la puise-t-il dans ce document ; peut-être aussi fait-elle partie du fonds banal qui alimente les controverses surcesujet.il est entendu, en effet, que les biens d'église sont les « pretia peccatorum ».
2. Cap., 11, 432-3. Hincmar attribue de bonne foi le capitulaire de Louis le Pieux « de non dividendis rébus ecclesiarum » à Charlemagne, attendu qu'Anségise l'a rangé parmi ceux de Charlemagne dans le livre des Capitulaires auquel Hincmar se réfère expressément. Peut-être suppose-t-il que Charlemagne n'était pas encore empereur, afin de rendre moins invraisemblable la corrélation qu'il établit entre la publication de cette ordonnance et l'émotion causée par la vision de saint Eucher. Comme nous l'avons montré dans l'article La lettre interpolée d'Hadrien à Tilpin, Le Moyen-âge, 1913, p. 393 et n. 4, Hincmar suppose arbitrairement que le capitulaire a été publié une première fois sous le pontificat d'Hadrien, avant par conséquent que Charlemagne ne devienne empereur, puis une seconde fois sous Léon III.