LES ABBÉS LAÏQUES ET LA MILITIA
aussi cédée à de simples laïques. Le caractère ecclésiastique, pas plus que le caractère religieux, n'est jugé nécessaire au personnage que le roi pourvoit d'un simple bénéfice. Vainement l'épiscopat se plaint que les monastères soient abandonnés à des indignes. Les rois passent outre aux protestations qui si souvent s'élèvent contre l'attribution des maisons de Dieu à des abbés laïques. Ceux-ci se multiplient à mesure que le pouvoir royal s'affaiblit et qu'il peut moins facilement résister aux convoitises des grands. Leur nombre était considérable dès le temps où, après la mort de Louis le Pieux, ses trois fils se partagent les abbatiae du royaume. A partir de 859, Charles le Chauve cesse d'épargner les abbayes qui,jusque-là, n'avaient pas connu le fléau d'un abbé laïque. A la fin du siècle, les laïques ont envahi la plupart des monastères 1.
Parfois le roi rémunère ainsi des services qui n'ont pas de caractère militaire. Einhart, par exemple, est un fidèle de l'empereur Louis et l'a servi au palais 2, mais n'a jamais été un soldat. C'est sans doute surtout à son érudition, à son talent littéraire, que ce laïque marié 3 doit, comme précédemment le religieux anglo-saxon Alcuin, les bénéfices ecclésiastiques dont il est comblé. Il est abbé de Saint-Pierre-aumont-Blandin 4. 11 a également jouissance à titre bénéficiaire de Saint-Bavon, de Saint-Servais de Maestricht et de Fritzlar 5, tandis que le monastère fondé par lui à Michelstadt, sur une terre que lui a donnée l'empereur, est sa propriété privée 6. Pendant sept ans, Einhart a tenu en outre le monastère de Saint-Wandrille et c'est spontanément qu'en 823, il a renoncé
1. Cf.fasc. i,p. 200-1. AucoursduIXcsiècle,lesabbés clercs séculiers" canonici» sont en concurrence avec les abbés laïques. Vers la un du IXe siècle, les laïques qui souhaitent des abbayes ne prennent plus soin de se faire tonsurer. Les abbés laïques et comtes abbés prévalent presque partout. S'il était possible d'établirune statistique pour les dernières années du IXe siècle et le début du Xe siècle, il apparaîtrait sans doute que presque toutes les abbayes royales sont en des mains laïques. Les grandes maisons, celle des Robertiniens, des Welfs, de Flandre, de Vermandois (plus haut p. 141-2), la famille des Régnier en Lorraine (plus loin, p. 163, n. 2) en détiennent un nombre considérable. Les comtes d'Angers, (p. 161, n. 4), de Poitiers (p. 162, n. 4), de Chalon (p. 162, n. 6) occupent la plupart des abbayes du comté. Ricuin, comte de Verdun, est abbé laïque de Saint Pierre de Metz (Charte de Ricuin, Hist. de Metz, III, Pr., p. 56) et de Moyenmoutier (Liber des. Hild. success., 6, SS, IV, 89). Chévremont, Stavelot, Echternach, Oeren, Saint-Maximin, Moutiers-'Granval sont en mains laïques (cf. Parisot, Le roy. de Lorraine, y 11) ; Moyenmoutier a des abbés laïques pendant tout le Xe siècle.
2. Translatio s. Marcellini, 1 : « Cum adhuc in palatio positus ac negotiis saecularibusoccupatus » (SS, XV, 239).
3. Des lettres de sa femme Imma figurent dans sa correspondance (Ep. 37, 38, V, 128-129).