EXEMPTION TOTALE DU SERVICE DE L'OST
Il est rare que l'exemption affranchisse du service, indistinctement et quel que soit leur nombre, tous les hommes d'une église. Ce privilège n'est étendu à tous, que quand l'église dont ils dépendent a été déchargée de tout servitium. S'il est douteux que la franchise concédée par Louis le Pieux a l'abbé du nouveau monastère de Corvey se soit étendu à tous les hommes du monastère 1, il est certain que Charles le Gros juge impraticable de les laisser jouir d'un privilège si exorbitant. La poussée des barbares, déclare-t-il, ne lui permet plus de renoncer au service de tous les hommes du monastère ; il admet seulement que vingt d'entre eux se consacrent exclusivement au service personnel de l'abbé 2. La dispense accordée à la totalité des hommes d'un monastère de rejoindre l'armée peut être motivée par l'obligation qui leur incombe d'exercer sur place de lourds devoirs militaires. Les moines de Noirmoutier qui, pour résister aux Normands, ont fortifié leur monastère, obtiennent de Louis le Pieux que tous leurs hommes soient perpétuellement affectés à la défense de cette enceinte et dispensés en conséquence de tout service public 3.
absolvimus, ut idem... episcopus ad hanc... legationem nullum in hoc patiatur impedimentum » [H F, VI, 594) ; du 8 juin 842, B M 1372, de formule semblable. Le faussaire, qui connaît la coutume carolingienne des annua doua, des abbayes données en bénéfice à des prélats, a fabriqué ces pièces, semble-t-il, à la fin du IXe ou au commencement du Xe siècle.
1. Le texte de la Translatio s. Vili, cité plus haut, p. 463, n. 1, s'entend littéralement d'une exemption personnellement accordée à l'abbé Adalhard. Une lettre de Louis le Pieux enjoint, on l'a vu (p.473,n. 3), d'empêcher les comtes de contraindre, comme ils le font, les hommes libres et les lites du monastère à partir pour l'ost. Il se peut que les comtes soient ici simplement rappelés au respect du privilège d'immunité. Il appartient à l'abbé et non pas au comte, d'exercer contrainte à cet égard. Un diplôme de Louis le Germanique du 16 juin 873 déclare, à la vérité, que le monastère « ea integro ab omnibus puplicae exactionis officiis et expeditione hostili taxa de litis quam de ingenuis hominibus terrain ejus incolentibus absolutionem promeruit » (Wilmans, Kaiserurkund. Westph., I, 180) ; mais le diplôme est un faux (cf. B M 1498). Le 7 mai 887, Charles le Gros tient que la dispense, dont il restreint d'ailleurs la portée, a été réellement accordée par Louis le Pieux (p. 463, n. 1). Vraisemblablement, la lettre de Louis le Pieux à Baderad a été utilisée à Corvey comme un argument en faveur de l'exemption des hommes libres et des lides. Un faux a été de bonne heure fabriqué qui faisait ratifier par Louis le Germanique cette interprétation. Ce faux diplôme a été sans doute présenté à Charles le Gros, qui ajouta foi aux données qu'il renferme sur l'exemption accordée, dès l'origine du nouveau monastère, à ses hommes libres et à ses lides.
2. Dipl. cité du 7 mai 887 : « licet ad praesens eam (l'exemption totale) instantis periculi nécessitas paululum minuere cogat. Nam propter immensam barbarorum infestationem necesse habemus... ecclesiae Christi defensioni insistere et ob hoc non omnes sub memorati loci dominio consistentes a profectionibus in hostem immunes relinquere possumus..., quamdiu tantorum bellorum pericula imminent » (Martène, Ampliss. coll., I, 223).
3. 3 août 830 : « petierunt... ut homines ejusdem monasterii, sive liberi sive servi, ad eum perpertualiter tuendum (le monastère fortifié) specialiter deputarentur et ab aliis publicis obsequiis per nostram largitatem immunes consistèrent » (H F, VI, 564).
490 l'ost, lourde charge pour les hommes des églises
Pour les hommes des églises, la charge du service militaire était très lourde. Depuis deux ans, écrit probablement en 840 l'abbé de Ferrières, Eudes, mes hommes n'ont cessé soit seuls, soit avec moi, de faire campagne. Ce service a consommé tout le revenu que leur rapportent leurs domaines ; ils supportent à présent le fardeau de la pauvreté. L'abbé sollicite du chancelier Louis, s'il le juge possible, leur licenciement, afin qu'ils puissent à leurs foyers respirer et préparer la dépense du futur servitium l. L'expédition de 844 a été une calamité non seulement pour l'abbé Loup2, mais aussi pour ses hommes. Heureusement, l'abbé de Cormery, Odacre, s'est trouvé là pour réconforter les gens du monastère de Ferrières, accablés par une telle infortune3 .L'année suivante, Loup ose à peine pourtant, crainte sans doute de déplaire au maître, solliciter dispense pour les siens d'une nouvelle campagne : « Je ne veux pas, écrit-il au chance1 ier, vous demander relâche pour nos hommes d'armes, bien que vous sachiez combien elle leur est nécessaire. Vous l'accorderez si vous le pouvez sans péril * >\ Il s'informe auprès du même personnage du succès qu'ont obtenu les négociations secrètement entamées avec les Bretons, en 846, car les plus braves, dit-il, redoutent après tant d'échecs une nouvelle prise d'armes. Loup insinue discrètement qu'on ne peut contraindre à faire la guerre des hommes qui ne le veulent pas 5. En 851, les gens des moines de Ferrières se déclarent épuisés par de si fréquentes expéditions et réclament un peu de repos 6. A en croire le chroniqueur de Moyenmoutier, si l'abbé Pépin refusa à Lothaire II son contingent, c'est
1. Ep. 25 : « Homines nostri, toto hoc fere biennio, aut nobiscum aut soli, generalis expeditionis difficultatibus fatigati, censu rei familiaris in hujusmodi servitio effuso, onere paupertatis gravantur. Subveniat vestra... clementia, et si possit âeri, licentiam domum revertendi optineat, ut possint paululum respirare atque futuri servitii rursus impendia praeparare » (p. 32). La lettre 28 marque que ses hommes sont revenus d'Aquitaine le 10 août. Leur retour est probablement l'effet de la démarche précédemment faite parleur abbé (cf. Giry, Études caroling., 118).
2. Ep. 32 : « In expeditione Aquitanica olim, ut nostis, omnia perdidi » (p. 40).