Histoire de la province de Québec
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Expédition du Nord-Ouest; part de la province de Québec; le 9e et le 65e bataillon — Le chemin de fer du Pacifique — L'affaire Riel creuse, ou plutôt révèle, le fossé entre les races — Situation personnelle de Chapleau dans l'affaire Riel — Le gibet de Regina.
Le 3 février 1885 mourut Joseph-Edouard Cauchon, à 69 ans. Il avait joué un grand rôle dans la province de Québec. Son esprit d'entreprise, sa persévérance et sa puissance de dialectique lui avaient permis d'exercer une influence sérieuse dans la politique, dans le journalisme et dans le monde des affaires. Il avait contribué à faire accepter la Confédération par les Canadiens français, tenté de former le premier gouvernement de la province, initié Chapleau aux roueries de la manœuvre parlementaire. L'énumération de ses titres et de ses fonctions serait longue; cependant sa mort fit peu de bruit dans la province de Québec. Elle en fit davantage au Manitoba, dont il avait été l'habile lieutenant-gouverneur.
Habile et, à l'occasion, énergique.
Physiquement et intellectuellement robuste,
Cauchon s'était imposé au Manitoba, dans des conditions difficiles. Par tous les moyens, de la législation à l'immigration, on s'efforçait d'accentuer le caractère anglais et d'éliminer les aspects français de l'Ouest. Le lieutenant-gouverneur Cauchon défendit en toute occasion sa langue, sa race, sa religion, sans perdre l'estime des Anglais. En 1879, il refusa sa sanction à la loi inconstitutionnelle votée par la législature manitobaine, et qui eût supprimé le français comme langue officielle dans la province. Il ne put arrêter une autre loi, remaniant les districts électoraux pour diminuer la proportion des députés français. Et surtout, il ne put arrêter l'immigration. D'année en année, dans tout le Nord-Ouest, cette marée montante noya davantage les Canadiens français et les Métis. Le lieutenant-gouverneur et l'évêque — Mgr Taché — s'attristèrent de leur impuissance. Car l'immigration massive servait évidemment un ample dessein. Et elle s'accompagnait de vexations, que les Métis n'étaient pas d'humeur à supporter.
Pendant longtemps, les Métis adressèrent leurs plaintes au gouvernement fédéral. Ottawa était loin; les dossiers firent la navette entre Winnipeg et la capitale fédérale, qui les retournait pour une formalité administrative, sans solution. La moindre difficulté au sujet d'un lopin de terre entraînait une correspondance interminable. Cette distance, ces délais, servaient la politique de sir John, grand temporisateur. Mais les Métis s'impatientaient. Leur conception de l'autorité était plus simple: réclamant auprès d'un fonctionnaire, ils s'attendaient à lui voir trancher la question par oui ou par non. La navette des rapports entre les bureaux de Winnipeg et ceux d'Ottawa, l'alternance de l'inertie et des brimades, de la part du gouvernement, les lassèrent. Pour comble, en 1884, les con-
ditions économiques furent mauvaises, dans l'Ouest. Des gelées avaient détérioré les récoltes, et ces dégâts coïncidaient avec une chute des prix de l'avoine et du blé, frisant la panique. Enfin, les vieux colons entretenaient des griefs contre le monopole du Pacifique-Canadien.
En juin 1884, une députation de Métis de la Saskatchewan alla trouver Louis Riel, marié, père de famille, et qui exerçait paisiblement la profession d'instituteur dans le Montana. Les Métis le prièrent de se mettre à leur tête, dans la campagne indispensable. Riel accepta.
Ses débuts furent empreints de modération. Puis il s'irrita des moindres résistances. Il souhaitait l'appui du clergé, qui eût persuadé les Métis de la sainteté de leur causej et le clergé conseillait la prudence, croyait aux prières plus qu'aux menaces. Plaintes, assemblées, pétitions, se succédèrent en vain. L'effervescence régna dans l'Ouest.
Fin de carrière poignante pour le lieutenantgouverneur presque septuagénaire. L'incendie d'un "bloc" de maisons, à Winnipeg, venait d'infliger à Cauchon une très lourde perte. L'ancien maire de Québec, l'ancien député de Montmorency, l'ancient président du Sénat, mourut à Winnipeg devant les décombres de sa fortune et la vanité de ses efforts. Le gouvernement manitobain, sans doute à la suggestion de Mgr Taché, offrit des funérailles d'Etat, si la famille laissait inhumer le lieutenantgouverneur à Winnipeg. L'offre acceptée, Joseph- Edouard Cauchon fut enterré en grande pompe, le 2 mars 1885.
Cependant la région du Nord-Ouest, dont Winnipeg était la métropole, entrait en pleine agitation. Bafoués, les Métis se décidaient à la résistance ou-
verte. Riel constitua le 18 mars un Gouvernement Provisoire, avec Gabriel Dumont pour chef de sa milice. Une insurrection se préparait en Saskatche-
wan.
Dans l'Est, les questions ferroviaires encombraient plus que jamais Tordre du jour. La Compagnie du Pacifique se déclarait décidément incapable d'achever ses travaux sans une aide nouvelle, et substantielle. Le gouvernement fédéral consentirait n'importe quel sacrifice pour achever la voie ferrée indispensable à la répression d'un soulèvement éventuel. L'officieuse Minerve préparait l'opinion de la province de Québec, par une série d'articles sur ce thème: chaque piastre semée (sic) dans un chemin de fer en fait germer cent autres. Elle disait encore:
"...Nous ne sommes plus maîtres d'arrêter des travaux qui représentent une partie de notre fortune nationale. La faillite du Pacifique produirait dans toutes nos industries financières, à partir de la Banque de Montréal jusqu'aux caisses d'économie qui reçoivent les dépôts du journalier, un bouleversement tel que les Chambres seraient les premières à demander l'adoption d'un moyen terme entre le trop que le Pacifique demande et le moins que le pays peut offrir."
Mais le district de Québec exigeait de plus belle ces conditions: abandon du projet de la "short line" par Sherbrooke et par l'Etat du Maine; terminus effectif du chemin de fer à Québec, en été; enfin, construction d'un pont, de Québec à Lévis, reliant les voies ferrées des deux rives.
Avec cela, quelques questions plus purement provinciales figuraient à l'ordre du jour. L'une des plus piquantes, la question des asiles d'aliénés, n'était pas absolument nouvelle — ni près de finir.
On se rappelle les attaques dirigées par les libé-
raux contre l'asile de Beauport, propriété de Joseph Cauchon. puis du Dr J.-E. Landry, puis de son fils Philippe Landry — et subventionnée par l'Etat provincial. En 1884 et 85, une série d'incidents remit la "question des asiles" au premier plan de l'actualité. On avait interné à Saint-Jeande-Dieu une dame Lynam, née Rose Church, quelque peu excentrique mais non pas aliénée, et dont l'état mental ne justifiait pas cette mesure. Après un procès sensationnel, le juge Jette la fit remettre en liberté. Puis deux accidents se produisirent, presque coup sur coup, à l'asile de Beauport: un aliéné en tua un autre, au cours d'une crise; un épileptique se tua en tombant de son lit. L'Electeur réclama une enquête "au nom des malheureux internés qui crèvent de faim et de froid, au nom de l'humanité". Pacaud écrivit (20 mars) :
"Il faut voir si M. Landry a le droit de toucher $130 par aliéné et de les nourrir à la mélasse; il faut qu'on sache s'il peut ainsi tenir ces pauvres aliénés entassés dans les salles comme des harengs, les privant de sortir au dehors afin d'éviter la dépense de leur fournir des vêtements d'hiver."
L'Electeur vengeait le coup de cravache asséné par Landry à Charles Langelier, un mois plus tôt. Mais il restait aussi dans la logique de sa lutte contre le Cercle Catholique et les ultramontains. Car l'affaire des asiles revêtait un aspect doctrinaire, par quoi elle s'apparentait étroitement aux querelles sur l'enseignement.
Depuis plusieurs mois, L'Union Médicale, représentant le courant opposé à celui de L'Abeille Médicale, préconisait la régie d'Etat pour les asiles d'aliénés, au lieu de l'affermage à des particuliers ou à des institutions religieuses. La plupart des libéraux approuvaient cette thèse, tandis que les ultra-
montains s'écriaient: "L'Etat hors des asiles!" comme ils s'étaient écriés: "L'Etat hors de l'Ecole!" Les incidents Landry-Langelier étaient donc bien des épisodes du conflit entre ceux qui voulaient fortifier l'influence de l'Etat et ceux qui voulaient fortifier l'influence de TEglise-représentée par des clercs ou par des laïcs éprouvés.
Les adversaires de l'état de choses existant s'appuyaient sur le rapport d'un aliéniste anglais, le Dr David Hack Tuke. A l'automne de 1884, ce spécialiste avait visité les asiles du Canada, et conclu en opposant les "excellentes institutions" de l'Ontario aux "relies of Barbarism" de Québec. Avec un parti pris évident, il critiquait à Beauport et à Saint-Jean-de-Dieu ce qu'il trouvait normal en Ontario; et il s'en prenait insidieusement aux Sœurs, auxquelles il faudrait substituer le contrôle du pouvoir civil.
Joseph-Charles Taché, frère de l'archevêque de Saint-Boniface, et ancien inspecteur des asiles dans les deux provinces, se chargea de répondre, dans une brochure(1), que les asiles de Beauport et de la Longue-Pointe ne le cédaient en rien aux autres. "Le langage du Dr Tuke", dit-il, "n'est pas même l'appréciation d'un homme raisonnable et qui se respecte, c'est une diatribe et une sotte méchanceté."
Et du même coup il répondit à Pacaud:
"Comme site, Beauport est sans rival et Saint-Jean-de- Dieu a peu d'égaux... Les divisions intérieures, le chauffage, l'éclairage, la ventilation sont dans des conditions ou d'excellence ou de bonne moyenne; la nourriture est saine et abondante; l'habillement et la literie des aliénés,
1. J.-C. Taché: "Les asiles d'aliénés de la province de Québec et leurs détracteurs" (1885).
dont la grande majorité, comme ailleurs, appartient à la classe pauvre, sont très convenables. Les soins dômes' tiques et la discipline sont doux et marqués au coin de la charité et du respect pour la souffrance et le malheur, sans tomber dans les lubies et les faux dehors des rêves et des utopies... On se préoccupe de l'âme de ces mal' heureux comme de leur corps... La santé des aliénés est relativement bonne, et les cas de guérison sont aussi nombreux que dans Ontario..."
Au beau milieu de ces discussions sur la "short line" et sur les asiles d'aliénés, dans la seconde quinzaine de mars, arrivèrent — on peut dire tombèrent comme la foudre — les premières nouvelles de l'insurrection du Nord-Ouest.
Elles furent très confuses, ces nouvelles, et d'autant plus propres à causer de la fièvre. On disait que les Métis avaient banqueté Riel, en chantant des cantiques sur l'air du God Save The Queen, à peu près à l'heure où les Montréalais avaient banqueté sir John; puis qu'ils avaient pris les armes, pillé des magasins; enfin que les Gros- Ventres et autres tribus indiennes du Nord-Ouest, acceptant le tabac envoyé par les Métis en signe d'alliance, se lançaient à leur tour sur le sentier de la guerre.
Et alors, jour par jour, heure par heure, sur un y rythme d'affolement, se succédèrent les nouvelles, grossies et contradictoires, comme il est d'usage en pareil cas:
"Les lignes télégraphiques sont coupées; les courriers postaux interceptés. — Un agronome a été tué sur une réserve indienne. — Riel est en correspondance avec Mgr Taché, qui va tout arranger. — Riel a envoyé promener Mgr Taché. — Les sauvages s'emparent des vivres. — Le gouvernement d'Ottawa a envoyé M. Royal, député de Provencher, négocier avec les Métis. — Riel est fou; il a déjà séjourné dans un asile d'aliénés. — Riel est doué d'un esprit très clair et vigoureux. — Le Père Lacombe garantit le loyalisme des Pieds-Noirs. — La voie
du Pacifique a sauté à la dynamite. — Le général Middleton part pour Winnipeg. — Les Féniens des Etats-Unis se joignent aux révoltés. — Les Féniens ont traversé la frontière et marchent sur Toronto. — Les Féniens marchent sur Ottawa. — Riel ne dispose que d'une poignée d'hommes. — Riel dispose d'une véritable armée. — Les Métis sont les meilleurs tireurs du monde — C'est la guerre civile!"
Les dépêches étaient affichées aux bureaux de poste et sur les paravents des journaux, devant lesquels des badauds stationnaient jour et nuit. Les principaux noms canadiens-français mentionnés dans ces dépêches étaient familiers aux Montréalais, aux Trifluviens, aux Québécois. Mgr Taché, le Père Lacombe, le député Royal, venaient de la province de Québec et y comptaient des parents. C'est la mère de Rodrigue Masson — le nouveau lieutenant-gouverneur de Québec — qui avait payé les études du jeune Louis Riel chez les Sulpiciens de Montréal, vingt-sept ou vingt-huit ans plus tôt, à la requête de Mgr Taché. Des Montréalais en vue — Alphonse Desjardins, le Dr L.-B. Durocher, amis de la famille Masson — connaissaient Riel et le traitaient en ami. Le curé Sentenne se rappelait fort bien son ancien élève; de plus jeunes se rappelaient leur ancien condisciple. Autant d'éléments d'intérêt. L'excitation, dans l'Est du Canada, fut aussi vive que pour une grande révolution ou pour une guerre internationale. On apprit l'engagement du Lac-aux-Canards.
Le major Crozier, de la police montée, à la tête de cent quarante hommes, s'était avancé — en ennemi — vers des partisans de Riel. Ceux-ci étaient vingt-cinq cavaliers, commandés par Gabriel Dumont. Il ne paraît pas douteux que le major Crozier perdit son sang-froid et que le premier coup de feu fut tiré par les soldats. Un frère de
Gabriel Dumont fut tué. Les Métis, à l'abri dans une déclivité du terrain, répondirent immédiatement. Riel, accouru avec quelques hommes de renfort, se tint à cheval, exposé aux balles, un crucifix à la main, exhortant ses gens. Ceux-ci étaient bons tireurs; avant une demi-heure, la troupe de Crozier tournait bride en désordre, laissant quatorze tués, contre quatre chez les Métis. Riel fit honorer les dépouilles des soldats comme celles de ses partisans, et les tint à la disposition des autorités.
C'est le 27 mars que sir John lut aux Communes le télégramme annonçant l'échec du major Crozier. La Minerve, ce jour-là, reconnaissait aux Métis des griefs sérieux.
Les libéraux furent bien plus catégoriques. L'Electeur, annonçant les premières effusions de sang, en fit remonter la responsabilité aux négligences criminelles du gouvernement.
Le 28, cette annonce parut dans la Minerve:
"Ordre de régiment.
"Les officiers du 65e bataillon devront se rapporter à l'Adjudant du bataillon aujourd'hui samedi, le 28 courant, de 9 heures à midi, à la salle Bonsecours, pour service actif."
La milice partirait-elle? Tous les colonels de la milice étaient des hommes politiques — et conservateurs. Aldéric Ouimet commandait le 65e bataillon, de Montréal, et Guillaume Amyot le 9e, de Québec. Louis-Georges Desjardins commandait le bataillon de Lévis et Philippe Landry celui de Montmagny. Cela s'explique. En vertu du système inauguré par Georges-Etienne Cartier, le ministre nommait les officiers de la milice, dans chaque district correspondant à un comté, sur la recomman-
dation du député (ou de son adversaire malheureux à la dernière élection, si le député appartenait à l'opposition). Ainsi les officiers conservateurs escaladaient les grades. Et le plus souvent, pour le grade envié de colonel, le député se proposait luimême'1'. Aldéric Ouimet tirait fierté du 65e, dont il prétendait faire une troupe modèle.
Le dimanche 29 mars, le 65e bataillon défila dans les rues, en tenue de campagne. Le colonel Ouimet, à cheval et sabre au clair, souleva l'admiration par son allure martiale. Le même jour, à la cathédrale, il y eut procession et bénédiction du Saint-Sacrement, à l'issue des vêpres, pour demander à Dieu la fin de la révolte dans l'Ouest. Dans les temples anglais, les fidèles chantèrent le God Save the Queen et prièrent pour l'intégrité de l'Empire britannique.
La politique se trouvait en apparence rejetée à l'arrière-plan. On ne s'entretenait plus que de l'insurrection. Le bruit d'une invasion fénienne courait avec persistance. La Minerve du 30 inséra la lettre d'un lecteur suggérant l'installation d'un carillon spécial à l'Hôtel de Ville, pour appeler les volontaires aux armes. On apprit la décision du gouvernement fédéral d'envoyer des troupes en force. L'Electeur du 31 mars écrivit:
"La négligence coupable de sir John coûtera la vie à un grand nombre de compatriotes, et peut-être des millions de piastres au trésor public."
Devant cette attitude de l'opposition libérale, et sans doute sur un mot d'ordre venu d'Ottawa, la Minerve cessa de reconnaître les griefs des Métis.
1. Discussions soulevées par l'affaire Dundonald. Voir en particulier le Witness de Montréal, 1er août 1904; la Presse, 2 août 1904; et aussi les débats parlementaires.
La politique ne disparaît jamais complètement. La Minerve lança des charges contre Riel, représenté comme un halluciné, un récidiviste de l'agitation. Et elle écrivit:
"Les troubles du Nord-Ouest sont une preuve entre bien d'autres de l'utilité, de l'indispensabilité du chemin du Pacifique. Toutes nos troupes pourront être expédiées par cette voie, et avec diligence... Maintes fois nous avons prouvé l'importance du Pacifique au point de vue commercial. Ses avantages militaires ne sont pas moins considérables. Nous regrettons seulement qu'on nous ait fourni si tôt l'occasion de les mettre en relief."
Et quelle était l'opinion des castors? L'Etendard exprima cette opinion dans son éditorial du 1er avril. Il n'est pas signé, mais ce doit être Trudel qui écrivit:
"La guerre civile qui afflige actuellement notre Ouest canadien revêt, aux yeux de notre population française catholique, un caractère un peu différent de celui qu'elle peut avoir aux yeux de nos concitoyens de race anglaise.
"Sans doute nous désirons comme eux de tout cœur le succès de nos armes, le triomphe de notre drapeau, le rétablissement de l'autorité; sans doute nous sommes d'avis comme eux qu'il faut avant tout étouffer la rébellion. Nous sommes prêts comme eux, et avec la même loyauté, à prêter main-forte aux autorités canadiennes dans toute mesure légitime de répression.
"Mais en même temps, il ne nous est pas permis d'oublier quel rôle la constitution, les lois de l'équité, la voix du sang nous assignent, vis-à-vis des minorités des autres provinces, notamment celles qui sont nos coreligionnaires et nos sœurs d'origine.
"Dieu aidant, que jamais ces liens, si chers qu'ils nous soient, ne nous induisent à pactiser avec le désordre, le mépris des lois et la négation de l'autorité.
l'Mais encore faut-il avoir souci de rechercher les causes du soulèvement. En admettant même à priori
la culpabilité des rebelles, et nous admettons que certaines présomptions militent contre eux, il est de notre devoir d'examiner le degré de leur culpabilité.
"Leur attitude peut n'être pas justifiable, mais cependant être excusable, du moins dans une certaine mesure. Il est toujours permis — c'est quelquefois une manière d'équité, même un devoir — de plaider les circonstances atténuantes^-
"Enfin il n'est pas impossible que leur cause soit beaucoup meilleure qu'elle ne nous paraît au premier abord.
'"On les hait peut-être pour leur origine française et leur foi catholique. Il n'est pas même impossible qu'on les ait persécutés à cause de nous; deux raisons qui nous feraient un devoir d'honneur et de loyauté d'accepter une part de solidarité dans leur situation..."^
L'Etendard exprimait bien l'opinion pondérée, moyenne, des gens sérieux. Opinion de la bourgeoisie et du haut clergé, toujours plus loyalistes que le peuple, à la fois par raisonnement, par prudence, par instinct d'ordre, par égoïsme de classe nantie et par souci de ses responsabilités. Opinion hésitante, malgré tout, tiraillée entre le loyalisme britannique et la fraternité du sang: le drame toujours latent du Canada français. La province de Québec, tout en redoutant le fanatisme de race et les brutalités superflues (et, en ce qui concerne les libéraux, tout en attaquant le gouvernement), contribuait volontiers à la victoire de l'ordre et de la légalité. Personne, à ce moment, ne demanda que la province fît bande à part. En Ontario? Ah! en Ontario, le sang britannique n'avait fait qu'un tour. Tous brûlaient de venger la Reine et de châtier les misérables rebelles.
Contre une poignée de Métis qui pensaient piller quelques magasins et culbuter quelques gendarmes, l'infanterie, la cavalerie et l'artillerie de Sa Majesté s'ébranlèrent.
Les troupes partirent, en Ontario dans le délire et chez nous dans l'enthousiasme. A Toronto, à Belleville, à Kingston, les foules accompagnant les soldats à la gare agitaient des mouchoirs, envoyaient des baisers, entonnaient spontanément des hymnes, ouvraient des quêtes et des souscriptions. A Ottawa, un commerçant anglais fit don d'un drapeau aux francs-tireurs de la ville "prêts à défendre leur pays". C'est un tantinet ridicule si l'on songe au peu de danger réel que ces militaires allaient courir.
A Montréal, dix mille personnes assistèrent au départ des trois cents hommes du 65e bataillon, harangués à la gare par l'adjudant général Harwood, monté sur une estrade. Le même jour, 2 avril, le 9e bataillon quitta Québec, le lieutenantcolonel Amyot à sa tête. Le 9e, précédé d'une fanfare et escorté par les clubs de raquetteurs, défila devant la résidence du colonel, dont la façade illuminée portait cette inscription: "En avant, héros, à la victoire!" Le juge Chauveau remit au bataillon un drapeau, et prononça un discours terminé par ces mâles accents: "Si ce drapeau ne revient pas, c'est qu'il ne se trouvera personne pour le rapporter!" Sur la plate-forme du train, le colonel Amyot harangua la foule; puis Israël Tarte entama un vibrant discours, au milieu duquel le train s'ébranla et partit.
Aux Trois-Rivières, on constata quelques désertions; la même constatation s'imposa dans les bataillons ontariens.
Et les fausses nouvelles, les dépêches chiffrées et les "bobards" de s'entre-croiser de plus belle. Les journaux de Montréal insérèrent cette dépêche de Québec:
"Il paraît que deux femmes du faubourg Saint-Jean, mariées à des soldats de la batterie A, sont devenues folles en apprenant le départ de leurs maris pour le Nord-Ouest"
Quelques jours seulement après le départ, on disait le 65e décimé par la dysenterie. La nouvelle fut démentie le lendemain, puis confirmée, puis démentie de nouveau. On célébrait des messes pour les soldats.
Quelques personnes regrettaient timidement qu'on envoyât des Canadiens se battre contre d'autres Canadiens. La plupart des critiques ne portaient pas sur le principe de la répression, mais au contraire sur son caractère improvisé. Les équipements des troupes, complétés en hâte, à n'importe quel prix, laissaient à désirer. Aldéric Ouimet quitta son bataillon au cours du voyage, afin de réclamer à Ottawa des chaussures, et d'une manière générale un équipement convenable. Les libéraux s'en prirent au ministre de la Milice — Adolphe Caron, l'un des trois ministres canadiens-français. Les plus violents traitèrent Adolphe Caron, homme de salon, galant envers les dames, de militaire d'opérette, et le taxèrent d'incompétence. Le Canada est sans défense, se plaignit L'Electeur: "Une poignée de maraudeurs en armes pourrait impunément envahir le pays et s'emparer de nos places les plus fortes." L'Electeur fut très violent contre Caron. Il est vrai que Caron était copropriétaire du Nouvelliste, l'organe du Cercle Catholique de Québec. De sorte que L'Electeur mena de front la campagne contre l'asile de Beauport — c'est-à-dire contre Philippe Landry, du Cercle Catholique — et contre le ministre de la milice — c'est-à-dire contre le propriétaire du Nouvelliste, organe du Cercle Catholique. On suspecta, bien entendu, les achats de chevaux, de fourrage, de cartouches, de
casques, de cantines, de capotes, de couvertures, de mitaines, de chaussures, de lacets, que sais-je encore, effectués au petit bonheur. Le fait majeur à souligner est que nul ne refusait la quote-part de sa province, nul ne prenait d'emblée le parti de Riel.
C'est au Parlement provincial que ces événements soulevaient le moins d'écho. Mgr Taschereau pressait le premier ministre et le lieutenantgouverneur de régler avec lui la question des biens des Jésuites. Mais J.-J. Ross et Rodrigue Masson, tous deux amis des Pères Jésuites, éludaient la question plutôt que de la résoudre avec l'archevêque. Leur ami de Boucherville, auteur d'un contreprojet favorable aux Jésuites, approuvait cette attitude. Mgr Taschereau revint à la charge: "...Depuis cette époque, j'ai eu plusieurs entrevues à ce sujet avec vous et avec Son Honneur le lieutenant-gouverneur. Comme l'Assemblée législative siège déjà depuis longtemps, je désire savoir où en est aujourd'hui cette question(1)." Ross continua de se dérober. Le Parlement provincial ne s'occupa ni des biens des Jésuites, ni des affaires de l'Ouest. Honoré Mercier présentait un bill pour "incorporer" un club de raquetteurs montréalais. Les séances étaient consacrées aux affaires de routine, aux subventions électorales fournies ou pas fournies par l'entrepreneur Sénécal, aux sommes excessives ou raisonnables payées à l'entrepreneur Charlebois. Un autre entrepreneur fit aussi parler de lui: Thomas McGreevy.
1. Lettre du 8 avril 1885, aux archives du Collège Sainte-Marie à Montréal.
En livrant le chemin de fer du Nord au gouvernement provincial, en 1879, McGreevy avait présenté une facture de $750,000. Cette réclamation n'était pas encore réglée à la chute du cabinet Joly. Chapleau offrit $250,000 à McGreevy, qui refusa et parla de poursuivre la province. L'entrepreneur accepta toutefois un arbitrage. D'après les rapports de ses ingénieurs, le gouvernement s'attendait à payer au moins $250,000. En attendant la décision des arbitres, McGreevy se fit avancer $100,000 par la Banque de Montréal. Chapleau jugea équitable de faire garantir cette avance par son gouvernement. Puis, McGreevy obtint encore une avance de $100,000 à la Banque Jacques- Cartier, garantie par la simple promesse de Robertson. Mais les arbitres n'atribuèrent que $147,- 000 à McGreevy. Celui-ci, malgré son engagement, récusa l'arbitrage. Quant à la Banque Jacques-Cartier, ayant en caisse un dépôt du gouvernement, elle voulut le retenir pour payer sa créance sur Mc- Greevy. L'affaire vint devant le Comité des comptes publics en avril 1885.
Telles étaient les occupations du "pays légal" à Québec, au moment où le "pays réel" — pour employer la terminologie maurrassienne, si frappante — ne s'occupait plus que des troubles du Nord-Ouest.
Le surlendemain de Pâques, on apprit le massacre du lac à la Grenouille: des Cris, commandés par le chef Gros-Ours, avaient massacré sept blancs, dont deux Oblats, les Pères Léon Fafard (né dans la province de Québec) et Félix Marchand (un Breton, venu de France quatre ans plus tôt) . Les insurgés gardaient à vue d'autres missionnaires et des religieuses, à Batoche. Dans toute la mesure où il était obéi, Riel, qui n'avait ni comman-
dé ni approuvé les violences des sauvages, fit traiter ces prisonniers avec respect. Mais Mgr Taché, archevêque de Saint-Boniface, Mgr Grandin, évêque de Saint-Albert, et leurs prêtres, ne pouvaient plus se faire entendre de leurs grands enfants exaltés. Seul le Père Lacombe fut assez heureux pour retenir une tribu dans l'obéissance. Il put télégraphier à sir John MacDonald, qui, depuis quinze jours, n'avait pas reçu d'aussi bonne nouvelle: "Les Pieds-Noirs vous seront loyaux jusqu'à la fin."
D'autres nouvelles continuaient de parvenir pêle-mêle, déformées et souvent contradictoires, propres à entretenir l'agitation:
"On a vu Riel à Montréal. — Les sauvages découpent les cadavres de leurs ennemis. — De vaillants soldats du 90e ont traversé une rivière à la nage, et ils chantaient en nageant (sic). — Riel est abandonné par ses partisans. — La princesse Louise a fait distribuer aux soldats 150 pipes, et du tabac pour les bourrer. — Riel reçoit un renfort de sauvages."
On recevait les premières lettres de soldats. On sut ainsi que le dégel entravait les opérations: pluie et froid, camps inondés, traîneaux embourbés. Les troupes piétinaient, pataugeaient, en attendant les ordres; le général Middleton paraissait lent et indécis.
Le massacre de deux religieux indigna le clergé, déjà porté à soutenir la cause de l'ordre. Mgr Fabre et l'abbé Colin, Supérieur de Saint-Sulpice, s'entretenaient de la situation (M. Colin, devenu Supérieur après la difficile affaire des paroisses, avait pu rétablir avec l'évêché des relations assez intimes.) Le dimanche 12 avril, en chaire de Notre- Dame, le curé Sentenne spécifia qu'il vaut mieux tolérer des maux secondaires que de recourir à la
révolte, mal infiniment grave. Par contre, parmi les laïcs, le mouvement d'indulgence à l'égard des révoltés s'accentuait jusqu'à la sympathie. Et l'on commençait d'exprimer cette sympathie ouvertement.
C'est Turcotte qui introduisit au Parlement de Québec la première motion relative aux troubles du Nord-Ouest. La motion, présentée le 13 avril et discutée le 15, insistait sur la responsabilité du gouvernement fédéral. En voici le texte:
"Que l'Assemblée législative de la province de Québec désire protester solennellement de sa loyauté envers la personne de Sa Majesté la Reine;
"Que cette Assemblée a appris avec un profond regret les tristes événements qui se produisent actuellement dans le Nord-Ouest du Dominion, et saisit la première occasion qui lui est offerte pour déclarer qu'elle n'approuve pas les sujets de Sa Majesté qui cherchent à régler par les armes et l'effusion de sang des difficultés purement administratives;
"Que cette Assemblée a été fière de voir, l'autre jour, les soldats volontaires de la province de Québec se ranger sous les drapeaux et marcher au combat pour défendre l'intégrité du territoire et défendre les autorités constituées;
"Que cette Assemblée, tout en désapprouvant le soulèvement qui a éclaté au Nord-Ouest, ne peut s'empêcher de croire qu'il a été provoqué par l'incurie et la négligence apportées au règlement de certaines réclamations parfaitement justifiées et pendantes depuis un grand nombre d'années et de penser que ce soulèvement, considérant le caractère des Métis, résulte plutôt d'un désespoir momentané que d'une déloyauté consciente et préméditée;
"Que cette Assemblée est convaincue que, sans la négligence et l'impéritie évidente des autorités fédérales, cette insurrection n'aurait pas eu lieu, et que notre province n'aurait pas été obligée d'envoyer ses enfants combattre des hommes de leur race, poussés à bout par
une série trop longue de vexations et de dénis de justice;
"Que cette Assemblée représente constitutionnellement la province de Québec et a le droit incontestable d'exprimer son opinion, lorsque ses fils sont appelés à verser leur sang pour une cause dont la justice est pour le moins discutable;
"Que cette Assemblée croit aussi devoir se plaindre, au nom des familles dont les enfants sont sous les drapeaux, de l'insuffisance de l'équipement et de l'armement des soldats et officiers et du peu de précautions qui ont été prises pour assurer leur confort et protéger leur vie, tant durant le voyage que sur le théâtre de la lutte;
"Que cette Assemblée, tout en affirmant de nouveau sa loyauté envers la Couronne, regrette profondément les troubles du Nord-Ouest et proteste solennellement contre le gouvernement fédéral, qu'elle tient responsable du sang versé et en particulier de la négligence coupable du ministère de l'Intérieur qui a forcé les^ Métis à prendre les armes, et contre l'impéritie du ministère de la Milice qui expose gravement la vie de nos soldats volontaires;
"Que cette Assemblée prie Son Honneur le lieutenantgouverneur de vouloir bien autoriser le vote d'un crédit pour secourir les familles de nos soldats volontaires qui ont été appelés sous les armes, et de faire transmettre copie de la présente adresse à l'honorable Secrétaire d'Etat du Dominion."
Turcotte défendit son texte dans une atmosphère d'émotion. Le ton n'était plus du tout celui des aigres contestations sur les pots-de-vin des entrepreneurs. Ce qui rendit la situation confuse, ce fut le dépôt d'amendements et de sous-amendements. Mercier présentait l'un d'eux:
"Que tout en désirant le rétablissement de la paix dans le Nord-Ouest, cette Chambre espère que des mesures seront prises de suite pour faire disparaître la cause des troubles et pour assurer aux habitants du Nord- Ouest, sans distinction de race ou de croyances religieu-
ses, les droits et les libertés qu'ils réclament depuis longtemps."
Turcotte déclara: "Il n'y a pas à se faire d'illusion; le grand nombre, chez nous, sympathise avec la cause des Métis." Mercier profita de la discussion pour protester contre l'abus des mots de loyauté et de loyalisme. Dans la crainte d'être suspecté de manque de loyalisme, plus d'un cachait ses sentiments. Qu'un Canadien français exprimât un penchant pour ses frères de race du Nord-Ouest, on l'accusait de déloyauté, et vite il se tenait coi. C'était comme le croquemitaine dont on effraie les enfants. Le croquemitaine, Mercier le dénonça. Il secoua le fantôme du loyalisme:
"Nous professons le respect le plus profond pour la Couronne d'Angleterre, à laquelle nous sommes reconnaissants des libertés que nous lui devons. Telle est notre loyauté. Mais doit-elle aller jusqu'à voir avec indifférence nos frères du Nord-Ouest privés de leur part de justice, de droits, de privilèges? Réglons donc une bonne fois cette question de loyauté; mais que ce soit dans le sens des libertés! Nous désirons la paix, égale protection de la loi, égale distribution de droits pour tous les habitants de ce Dominion, quels qu'ils soient."
McShane dit que, Irlandais d'origine, il épaulerait sa carabine contre une invasion fénienne, mais non pas contre les Métis. Une seule hésitation parmi les libéraux, celle de Joly, qui refusait de se prononcer avant plus ample informé. Les ministériels se retranchèrent derrière la séparation des pouvoirs: L'affaire est du domaine fédéral: nous ne devons pas nous en occuper, afin d'être plus forts pour repousser l'ingérence fédérale dans nos affaires. La Minerve soutenait la même thèse: "La Chambre d'Assemblée n'a en aucune manière à s'occuper de cette affaire, quelle qu'en soit la gravité." A la Législative, l'adversaire le plus caté-
goriquc des résolutions de Turcotte et de Mercier fut le jeune Evariste Leblanc, redevenu député de Laval après une invalidation d'Amédée Gaboury. Homme de parti, Evariste Leblanc défendait par principe un gouvernement bleu. Il avait le débit facile et chaleureux, et parfois le mot dur. Il s'opposa franchement à Mercier.
Joly et deux libéraux anglais, Stephens et Cameron, votant avec les conservateurs, les motions de Turcotte et de Mercier furent repoussées par 41 voix contre 15. La majorité leur substitua, par 38 voix contre 18, la motion proposée par Onésime Gauthier, député de Charlevoix:
Cette Chambre regrette les tristes événements qui se produisent dans le Nord-Ouest, mais admire le courage et la loyauté des officiers et soldats volontaires de cette Province, qui, n'écoutant que la voix du patriotisme et du devoir, ont, sans hésitation, abandonné leurs occupations et leurs familles, pour se rendre sur le théâtre de l'insurrection.
Pour des motifs de loyauté, de patriotisme et de prudence, cette Chambre ne saurait discuter en ce moment les faits qui ont pu engager une partie des habitants du Nord-Ouest dans la voie de la sédition et de l'oubli de leurs devoirs envers l'autorité constituée; mais elle croit devoir exprimer la confiance que le gouvernement du Canada ne négligera aucun moyen légitime d'épargner, autant que possible, l'effusion du sang, et ramener promptement la tranquillité et la paix.
Au fédéral, les politiciens-hommes d'affaires anglais s'indignaient des entraves apportées par l'insurrection aux travaux du Pacifique. Le Daily News de Toronto dénigra le 65e bataillon canadien-français. Le colonel Ouimet, de passage à Montréal, envoya une protestation.
Les allées et venues de Ouimet, circulant entre Ottawa et Montréal tandis que son cher bataillon
s'apprêtait au baptême du feu, intriguaient l'opinion. On attribuait au colonel-député la détermination d'obtenir un équipement et un armement meilleurs. Le bon droit ou le tort des Métis, les opérations militaires et leurs suites, faisaient l'unique objet des conversations. Le 15 avril, au Club de la Garnison, à Québec, Oscar Dunn se trouvait parmi des militaires, en majorité anglais. Le colonel Gray, des Hussards, dit:
— Si Riel est pris, nous devrions le pendre.
— Ce serait un grand malheur, répliqua Dunn. Et il tomba à la renverse, mort subitement.
Le 18, eut lieu la première manifestation publique en faveur de Riel et de ses partisans: une assemblée de quelques centaines de personnes convoquées au carré Chaboillez, à Montréal, par le Club National.
C'est que les journaux commençaient de recevoir des mises au point de personnes informées, voyageurs, anciens missionnaires, parents des colons de l'Ouest, dépeignant la situation exacte des Métis que le silence du gouvernement, la morgue des fonctionnaires, les expropriations maladroites et mille vexations légères ou sérieuses avaient poussés à bout. Des gens de l'Ouest eux-mêmes écrivaient aux journaux de la province de Québec, faisant appel à leurs frères de race. Certains di- * saient — et cet argument est à peser: "Si les catholiques et les Français des deux bouts du pays s'étaient mieux connus et mieux aidés, ils eussent peut-être obtenu justice pour nous, et l'on n'aurait pas à déplorer la guerre civile." La jeunesse, le patriotisme et l'esprit d'opposition entraînaient les libéraux du Club National à prendre la tête du mouvement de sympathie rielliste.
Le général Middleton — petite vitesse et grand doucement — divisa sa troupe en trois colonnes. La première, qu'il commandait lui-même, se dirigea sur Batoche. La deuxième, commandée par le colonel Otter, suivit l'itinéraire de Swift-Current à Battleford. La troisième, sous le général Strange, devait se rendre de Calgary à Edmonton et Saint- Albert.
La première rencontra Gabriel Dumont et ses Métis à l'Anse-aux-Poissons. Utilisant le terrain à merveille, tirant couchés, insaisissables, cinquante Métis repoussèrent 350 soldats; les Métis perdirent quatre tués, et la troupe dix. Gabriel Dumont était le type du trappeur de l'Ouest: robuste, infatigable, hospitalier, emporté à l'occasion mais le plus souvent aimable, enjoué, prompt à chanter, prompt à sacrer et prompt à rendre service. Il avait été trappeur, marchand de buffles, marchand de whisky, propriétaire d'un traversier sur la Rivière Rouge. Chasseur habile, il se montra bon manœuvrier, bon capitaine, sachant imposer la discipline à ses Métis. Si cette campagne révéla un tempérament de chef, c'est bien celui-là et nul autre. On le sut dans la province de Québec, où son nom vola de bouche en bouche, comme celui de Riel. La victoire de cinquante Métis français sur 350 soldats anglais flattait secrètement l'amour-propre canadien-français.
Cependant, à l'Anse-aux-Poissons comme au Lac-aux-Canards, Dumont n'osa poursuivre son adversaire en retraite. Les quatre ou cinq cents Métis contre qui des armées convergeaient n'avaient toujours d'autre intention que de se défendre. D'autre part, si Gabriel Dumont était le
capitaine, Riel était le chef suprême. Blâmé par les missionnaires, il tendait à se substituer à eux. Il s'égarait dans une exaltation mystique, se croyait le grand-prêtre d'une religion métisse, et ses partisans le considéraient comme un oracle.' Or Riel, voulant limiter l'effusion de sang, ordonnait la défensive. Il interdit à Gabriel Dumont de dynamiter les rails du chemin de fer, de tendre une embuscade à la police montée, de harceler les troupes de Middleton par des raids nocturnes, bref d'exploiter ses avantages^
A l'annonce du premier combat, L'Electeur écrivit:
"Le sang canadien a coulé en expiation de la criminelle négligence de nos gouvernants; que ce sang retombe sur ceux qui auraient pu, s'ils l'eussent voulu, épargner au pays les horreurs de la guerre civile."
Et il répétait, sans être contredit ni par Tarte ni par les castors:
"Il n'y a pas à se faire d'illusion; le sentiment dans toutes les classes de la société canadienne-française de cette ville est très fort en faveur des Métis. On pensera ce qu'on voudra, mais cela est."
On apprit les deux premiers décès de soldats de la province de Québec: Achille Biais et Théophile Marois, du 9e bataillon; le premier, mort de la fièvre typhoïde, le second, mort d'épuisement. A la bataille de l'Anse-aux-Poissons, le lieutenant Oscar Pelletier, fils du sénateur Pantaléon Pelletier, fut légèrement blessé.
Le 2 mai, la colonne Otter rencontra, au Coteau-Coupé, les Indiens de Faiseur d'Enclos. On se fusilla de cinq heures à midi: et c'est encore la troupe qui dut céder, avec huit tués contre cinq.
Comme Gabriel Dumont, Faiseur d'Enclos ne poursuivit pas l'adversaire.
Le général Middleton, retardé mais non arrêté, se dirigea sur Batoche où se trouvait le quartier général de Riel et le gros des insurgés: trois cent cinquante Métis.
Dans la province de Québec régnait une anxiété alimentée par des sentiments contraires, des sympathies dans les deux camps — et d'autant plus pénible. Le Parlement votait les subsides; le budget provincial atteignait trois millions en chiffres ronds. Mercier discutait article par article, contestait les chiffres, réclamait des économies et des réformes. Mais sa pensée errait ailleurs. Dans les couloirs, on parlait de Riel. Les initiés révélaient les avatars de Riel entre les deux insurrections de 1870 et de 1885. Il était parti pour les Etats-Unis, puis rentré au Canada sous le nom de Louis David: il avait séjourné à Montréal, reconnu par plus d'un, mais jamais trahi. Cependant, devant les premiers symptômes d'un dérangement cérébral à forme d'exaltation religieuse, il avait fallu l'interner à Saint-Jean-de-Dieu, puis à l'asile de Beauport, pendant quinze mois. Il en était reparti guéri pour les Etats-Unis .accompagné jusqu'à la frontière par J.-A. Langlais, du Cercle Catholique.
Ces potins se trouvaient doublement d'actualité, car, les subsides votés, la Chambre de Québec discutait un projet tendant à renforcer le contrôle médical exercé par l'Etat sur les asiles d'aliénés. Il créait un bureau médical, nommé par le gouvernement, et chargé de surveiller le traitement des malades (régime, vêtements, exercice, remèdes, contrainte), la ventilation des locaux, etc. Ce projet du gouvernement conservateur était accepté par les libéraux et combattu par les castors. Ceux-ci reprochaient au gouvernement Ross de céder aux
criailleries du Dr Tukc et de L'Electeur. Mgr Laflèche blâmait aussi le projet et soumettait des représentations. D'abord il en faisait une question de principe, la loi constituant, d'après lui, un empiétement de l'Etat sur la propriété privée, et le précédent créé pour les asiles pouvant s'invoquer un jour ou l'autre pour contrôler les hôpitaux, les séminaires, les couvents. "C'est avec ce funeste principe de l'omnipotence de l'Etat que la révolution a bouleversé les institutions religieuses de notre ancienne mère-patrie." Certes, Mgr Laflèche connaissait les bonnes dispositions de son diocésain J.-J. Ross et de ses collègues; mais, ajoutait-il, ce gouvernement n'est pas éternel; et ses successeurs pourront tirer parti de cette loi pour brimer les Sœurs de Saint-Jean-de-Dieu, peut-être pour aller plus loin dans la voie de l'étatisme.
L'Etendard fit de cette loi un épouvantail. Mercier invita les bleus et les rouges à s'unir "pour écraser la canaille des deux partis". Beau tollé dans la presse ultramontaine! Le Nouvelliste parla ainsi du chef de l'opposition:
"Notre mépris lui est acquis. Et ce mépris n'est pas inspiré par l'antipathie politique. Il naît du sentiment naturel de répulsion qu'éprouvent toutes les âmes honnêtes pour ceux dont la cupidité est le suprême mobile."
La Vérité, le Courrier du Canada et L'Etendard ne furent pas plus amènes pour Mercier, mis dans le même sac que ses amis Pacaud et Langelier, avec Israël Tarte par-dessus le marché.
A Batoche, où les éclaireurs métis annonçaient l'approche des troupes, on creusait des tranchées, on transformait des maisons en redoutes, on faisait sécher des balles de glaise.
Faiseur d'Enclos infligea un nouvel échec à
Middleton, en capturant un convoi de vivres. Cependant on sentait bien qu'avec le siège de Batoche approchait le dénouement. Les orangistes accentuèrent leur haine pour les Métis. Les libéraux de Québec accentuèrent leur indulgence. Dans les milieux parlementaires et dans les journaux, les appréciations variaient encore selon le parti, et la politique influençait les jugements. La gouvernementale Minerve restait la plus hostile aux Métis, et la Presse lui emboîtait le pas. La Minerve reprochait à L'Etendard et à la Vérité de justifier les Métis, "comme les libéraux de l'école de la Patrie ont justifié les insurgés de 37".
La session du Parlement provincial fut close le 9 mai. On attendait l'attaque de Batoche, et sur le peuple de Québec s'étendait un malaise.
Avec ses canons et ses mitrailleuses, Middleton assfégea pendant quatre jours Batoche, où Riel et Gabriel Dumont disposaient de cent combattants et d'une provision de balles de terre glaise. Middleton n'avançait pas d'un pouce. Il semble bien que le colonel Straubenzie prit enfin l'initiative de l'assaut. Des Métis se dispersèrent sous l'avalanche: d'autres, avec Gabriel Dumont, reculèrent d'abri en abri. Les derniers combattants finirent par se réfugier dans les bois, autour de Riel fataliste et de Gabriel Dumont exaspéré. Les vainqueurs délivrèrent les prisonniers et se livrèrent au plus consciencieux des pillages.
Riel, Dumont et une poignée de partisans errèrent dans les bois pendant quelques jours. Middleton leur fit promettre la vie sauve, s'ils se rendaient. Dumont répondit à l'émissaire de Middleton: "Allez au diable!" Et il s'enfuit aux Etats- Unis. Riel aurait pu en faire autant. Mais ce mystique — d'un mysticisme dévié, si l'on veut —
avait des accès de confiance. Il n'aurait pas touché un cheveu d'un adversaire confié à sa générosité. Il prêta la même chevalerie à l'Anglais. Après avoir rôdé encore quelques jours, il se livra, le 16 mai, aux éclaireurs de Middlcton. Il ne demandait, disait-il, qu'un procès civil et loyal. Il était hirsute, en capote militaire, coiffé d'un feutre à larges bords.
Middleton télégraphia, non pas exactement que Riel s'était rendu, mais qu'il avait capturé Riel.
Aux Communes d'Ottawa, un absolu silence accueillit la nouvelle: ni applaudissement ni murmure.
Toronto fut soulevé d'enthousiasme. On eût dit que l'Empire, après un immense péril, était sauvé. Et sans perdre un jour, toute la presse de langue anglaise réclama la pendaison de Riel.
C'est ce que demanda la Gazette de Montréal, dès le 18 mai, aussi bien que le Witness. Les journaux ontariens rivalisèrent d'amabilités: mais le plus galant fut le News de Toronto: "Etranglez Riel avec le drapeau français. C'est tout le service que peut rendre cette guenille dans le pays." Ces journaux exprimaient un sentiment latent, profond, plus ou moins masqué de courtoisie en temps ordinaire, et qui éclate en temps de crise.
Les Canadiens français, consternés, pensèrent aux excuses qui ne manquaient pas à Riel et à ses compagnons. Ils se montrèrent sensibles à la fraternité du sang; et puis le vaincu n'était pas sans panache. La Presse désapprouva l'exécution éventuelle d'un soldat qui s'était rendu volontairement. C'est ce qui engagea la Gazette à insister:
"Qu'on ne demande pas, par une fausse sentimentalité, à préserver Riel de la peine qu'il s'est attirée par sa jolie criminelle. Que la rétribution soit prompte et ferme.
Tout en concédant un procès régulier, on ne doit retarder sous aucun prétexte l'exécution de ce qui est inévitable."
Contre ce langage, L'Etendard protesta. Il prit nettement et généreusement la défense de Riel — bien que la révolte ait été blâmée par Mgr Taché et par le clergé de l'Ouest. Pour faire pièce à L'Etendard, la Minerve insista sur l'indiscipline de Riel à l'égard du clergé, sur ses divagations pseudoreligieuses, sur le massacre des Pères Fafard et Marchand.
L'union sacrée n'était pas encore faite. Mercier se déclarant prêt à servir d'avocat à Riel, la Vérité persifla: "A la place de Riel. nous prendrions un avocat moins friand de gros honoraires."
Une autre affaire, au même moment, marchait à grands pas vers son épilogue. Le 18 mai, le jour même où les journaux de la province firent connaître la reddition de Riel, le Journal des Trois- Rivières annonça la nomination du nouveau commissaire apostolique chargé de régler l'affaire de la division du diocèse. C'était Mgr John Cameron. évêque d'Arichat, Ile-du-Cap-Breton, résidant à Antigonish. Nouvelle-Ecosse. Sa nomination remontait au mois d'avril. Mgr Dominique Racine l'avait obtenue à Rome, puis avait aussitôt quitté la Ville Eternelle pour rentrer au Canada et conférer avec le commissaire. Mgr Cameron ne venait pas conduire une enquête, mais exécuter le décret. On le sut bientôt. Dès le 21 mai, tandis que Mgr Laflèche recevait Mgr Cameron aux Trois- Rivières, les journaux libéraux désignèrent plusieurs prêtres — entre autres l'abbé Bégin, du Séminaire de Québec, et l'abbé Gélinas, Supérieur
du Séminaire de Nicolet — parmi lesquels serait choisi l'évêque de Nicolet.
Mais qui s'émurent et s'indignèrent? Ce furent les diocésains de Mgr Laflèche. Dès qu'on sut Mgr Cameron venu aux Trois-Rivières pour diviser le diocèse, de partout, spontanément, prêtres et fidèles se dirigèrent vers le chef-lieu. Ils accoururent à pied ou en carriole, d'une seule traite ou par étapes. Il vint des groupes, il vint des isolés qui s'agglomérèrent aux premiers groupes rencontrés. Certains récitaient leur chapelet à voix haute sur la route. Il vint des délégations des comtés de Maskinongé, de Champlain, de Nicolet et jusque de Drummond-Arthabaska et d'Yamaska. Deux cents notables des comtés unis de Drummond et Arthabaska louèrent un convoi spécial du Grand-Tronc pour se rendre aux Trois-Rivières. Trois délégations étaient conduites par des députés aux Communes: Alexis-Lesieur Désaulniers, député de Maskinongé, Hippolyte Montplaisir, maire du Cap-de-la-Madeleine et député de Champlain, et Bourbeau — le vainqueur de Laurier dans Drummond-Arthabaska. Parmi les premiers arrivés, John-J. Ross, premier ministre de la province de Québec, rencontra Gédéon Malhiot, ancien ministre du cabinet de Boucherville. Les habitants du comté de Nicolet ne furent pas les moins empressés: il y avait des délégations des paroisses de Saint-Pierre-les-Becquets, de Sainte-Sophie-de- Lévrard, de Gentilly, de Sainte-Gertrude, de Bécancourt, de Sainte-Eulalie, de Saint- Wenceslas, de Saint-Léonard, de Saint-Célestin, de Saint-Grégoire, de Sainte-Angèle-de-Laval. C'était la mobilisation spontanée d'un peuple pour la défense de son pasteur.
Force fut bien au commissaire apostolique de recevoir tout ce monde, qui eût campé à sa porte.
Et ceux qui avaient la parole facile parlèrent pour les autres. — Il y a quinze ans, dit l'un, que je suis témoin des manœuvres que l'on fait pour nous arracher à l'affection de notre évêque! — Il y a vingt-cinq ans que je suis avocat, dit un autre, élevant la voix; j'ai étudié toute la procédure suivie en cette affaire, et j'ai été atterré de comprendre... Le délégué apostolique reçut courtoisement les pétitionnaires, affirma que le Saint-Siège n'avait jamais douté des vertus de l'évêque des Trois-Rivières, et parla, en anglais, du plus grand bien de la religion et des âmes, d'une façon si paternelle que la grande majorité, ne comprenant pas l'anglais, emportèrent tout de même une impression réconfortante.
On prépara une supplique que signèrent neuf chefs de famille sur dix, sur la rive sud comme sur la rive nord. L'ancien ministre Malhiot et le député Bourbeau décidèrent de porter eux-mêmes, toute affaire cessante, la supplique à Rome. Ils s'embarquèrent le 6 juin. Voici le texte qu'ils emportaient pour le pape:
Très Saint Père,
Les soussignés, catholiques romains habitant la ville et la banlieue des Trois-Rivières, exposent respectueusement:
1° — Qu'ils ont appris avec beaucoup de chagrin que Son Excellence Mgr John Cameron, délégué apostolique, est venu parmi nous pour le règlement final de la division du diocèse des Trois-Rivières.
2° — Que de suite, savoir le samedi 23 mai 1885, une députation nombreuse de prêtres et de laïcs marquants des comtés de Nicolet, Yamaska, Drummond et Arthabaska, comprenant toute la partie sud du diocèse, s'est rendue aux Trois-Rivières devant Son Excellence pour protester contre ladite division.
3° — Que Son Excellence le délégué apostolique a accueilli la députation avec bienveillance, et l'a écoutée avec attention, comme exprimant les vues et les sentiments de la partie sud du diocèse, avec laquelle on veut former le nouveau diocèse. Que Son Excellence a de plus approuvé l'idée de transmettre au Saint-Siège une expression plus complète des désirs et des protestations desdites populations par un délégué chargé spécialement de cette mission.
4° — Que vos requérants veulent ici protester solennellement et avec le plus de force possible contre la division du diocèse dont il n'y a nul besoin, mais qui, au contraire, serait des plus vexatoires et contre le sentiment bien connu de notre saint évêque diocésain, et celui de l'immense majorité du clergé et de la quasiunanimité de la population, comme l'établit amplement la présente supplique.
5° — Que cette division causerait de plus un terrible scandale non seulement parmi nous, mais dans toute l'étendue du Canada, car on dit ouvertement dans le public que cette division, demandée par un très petit nombre, l'a été dans le secret, à l'insu de l'évêque diocésain, de son clergé et des fidèles, des véritables intéressés en un mot, et appuyé d'un document frauduleux et mensonger.
6° — Que vos requérants ont contribué généreusement et de bon coeur depuis plus de trente ans aux dépenses nécessaires pour la construction de la cathédrale, de l'évêché et autres institutions, et qu'ils ne demandaient qu'à jouir en paix du fruit de leurs travaux, c'est-à-dire de l'intégrité du diocèse.
7° — Que la dette actuelle du diocèse des Trois-Rivières est de $40,000 et que la division aurait pour effet de faire peser cette dette sur la partie nord du diocèse, qui est la plus pauvre et la moins étendue en ne considérant que la partie habitée.
8° — Que ce fardeau ajouté à tant d'autres aura infailliblement pour effet de pousser encore davantage vers les Etats-Unis le courant de l'émigration qui décime depuis trop longtemps cette partie du pays.
9° — Que dans les circonstances les requérants croient de leur devoir d'informer Sa Sainteté de l'effet désas-
treux, pour ne pas dire plus, qu'aurait pour eux la division du diocèse, et d'exprimer leur étonnement qu'on poursuive ainsi cette division malgré leur évêque et son clergé et les désirs formels des populations.
10° — Que non seulement ni l'évêque diocésain ni son clergé ni les fidèles ne veulent de cette division, mais qu'elle n'a encore été jugée ni nécessaire ni utile par Mgr Conroy en 1878 et par Mgr Smeulders en 1884, deux délégués apostoliques envoyés spécialement par Sa Sainteté sur les lieux pour s'occuper de la question.
11° — C'est pourquoi, forts de toutes ces raisons et de bien d'autres qu'il serait trop long d'énumérer, les requérants vous supplient, Très Saint Père, de conserver dans son intégrité le diocèse des Trois-Rivières, et avec cet acte de justice de leur accorder la bénédiction apostolique qu'ils sollicitent avec amour et empressement."
C'était une démarche suprême, quasi désespérée. De Rome, le grand vicaire Luc Désilets, acculé à la défaite, avertissait: "Le Pape aurait dit qu'il veut en finir avec les ultramontains du Canada." Et son ami Georges Bourgeois lui répondait: "On s'en aperçoit depuis longtemps, car son travail est fort avancé... Léon XIII s'applique à écraser les enfants les plus dévoués de l'Eglise, pour exalter à leur place ceux qui s'appliquent à déchirer son sein et à maculer sa tunique sacrée." Puis: "Monseigneur est complètement terrassé; il n'y a plus moyen de le relever: il attend le dernier coup en silence et sans réagir: je crois que cela le tuera. .."(1)
Le 6 juin, jour où Malhiot et Bourbeau s'embarquèrent, Mgr Cameron quitta les Trois-Rivières pour Montréal. A ce moment, au Sault-au- Récollet, s'éteignait Mgr Bourget, le modèle et l'ami de l'évêque des Trois-Rivières. Il mourut le 8 juin; juste à temps pour ne pas souffrir de la