Archives privées de M. le sénateur Charles Bourgeois
douloureuse et peut-être salutaire blessure que l'affaire Riel commençait d'infliger au peuple canadien-français.
Pour la province, Mgr Bourget était le plus grand mort depuis Georges-Etienne Cartier. Il était aussi le plus vieil évêque du monde.
Pour ses funérailles, toutes les cloches de Montréal sonnèrent le glas — les cloches qui avaient carillonné au départ des zouaves. L'église Notre- Dame fut trop petite pour contenir la foule. Celleci donnait un spectacle d'union, puisque le maire Beaugrand figurait au premier rang, avec Chapleau, Wurtele et le juge Loranger: mais les ultramontains, en rangs plus compacts, prirent en quelque sorte la conduite du deuil. Il y avait neuf évêques, dont Mgr Fabre qui chanta le service et Mgr Taché qui prononça l'oraison funèbre. Parmi les sénateurs: un des Pères de la Confédération, Jean-Charles Chapais, qui devait mourir le mois suivant, et Robitaille, Bellerose, Trudel, de Boucherville, le Dr Paquet, Bolduc, l'Acadien Poirier. Certes, le recteur Hamel était là, ainsi que les professeurs et les élèves des facultés de Médecine et de Droit de la succursale Laval; mais les professeurs et les élèves de l'Ecole de Médecine étaient venus en corps, en pelotons, comme des soldats. L'Union Allet était là aussi; Prendergast et de Montigny firent la quête. Taillon et le Dr Edouard Desjardins chantèrent au lutrin. Ces fidèles, ces disciples, ces fils de Mgr Bourget accompagnèrent les restes de l'évêque, déposés dans la cathédrale; et ce fut à Montréal une muette reproduction de la scène trifluvienne. Les chevaliers de la cause ultramontaine se serraient et se comptaient, ici autour du chef mort, là autour du chef menacé. Comme un régiment dissous se forme, en silence, pour sa dernière parade.
Une toute petite lueur d'espoir, cependant. Les Pères Jésuites, les plus discrets mais non pas les moins actifs de ces combattants, envoyèrent à Mgr Cameron, rentré en Nouvelle-Ecosse, une brochure confidentielle contre l'Université Laval. Et l'accusé de réception du commissaire apostolique, adressé au Père Lopinto, parut sympathique aux Jésuites et nettement hostile à l'Université Laval. Mgr Cameron concluait: "J'espère que le saint Mgr Bourget, maintenant qu'il a reçu sa récompense, intercédera avec succès auprès de Dieu en faveur de l'Eglise du Canada cruellement éprouvée, et qu'il obtiendra justice et paix pour elle et pour ses membres persécutés..." (1)
Les ultramontains n'attendirent plus rien que de l'intercession surnaturelle de Mgr Bourget.
Mgr Taché, venu pour les funérailles de Mgr Bourget, mit les évêques de la province de Québec au courant des scènes d'anticléricalisme qui avaient accompagné la révolte métisse. Il conseilla de ne pas soutenir Riel. A ce moment, on ne pouvait encore prévoir le mouvement national, ample et irrésistible comme une vague de fond, que l'affaire Riel allait soulever. Mais le courant se dessinait déjà, et provoquait des remous visibles.
Riel s'était rendu en soldat à un soldat. Il fut incarcéré, fers et boulets aux pieds, dans la prison de Regina. Puis son procès s'apprêta, selon un droit d'exception. L'Acte des Territoires du Nord- Ouest avait en effet établi pour ces régions encore neuves une justice sommaire et expéditive. Les
1. Lettre du 11 juin 1885; aux archives du Collège Sainte-Marie, à Montréal.
crimes étaient jugés, en marge du droit commun anglais, par un simple magistrat stipendiaire, assisté d'un juge de paix, et avec le concours de six jurés (au lieu de douze) désignés par le juge. On avait prévu de régler ainsi les cas de maraude, les vols de bestiaux, voire les meurtres commis chez les sauvages, non pas certes un grand procès politique.
La Presse, la première, signala le danger d'une juridiction si bizarre, qui laissait reposer sur un seul magistrat de second ordre — peut-être servile, peutêtre fanatique — toute la responsabilité de ce procès retentissant. Blumhart avait vite fait de la Presse un journal populaire, donnant une large place aux nouvelles, aux faits-divers, assaisonnés au goût des lecteurs. Ler gendre de Sénécal ne sacrifierait pas à Chapleau le succès de son journal; et d'ailleurs il pouvait rester dévoué à Chapleau en embarrassant Langevin et Caron. Les journaux de Tarte, Evénement et Canadien (celui-ci entièrement à Tarte, celui-là en copropriété avec J.-L. Demers), protestèrent aussi contre la singularité du procès qui s'apprêtait à Regina. Une société se forma, présidée par le juge T.-J.-J. Loranger, pour pourvoir à la défense des prisonniers métis. Dans toute la province, libéraux et conservateurs canadiens-français, souhaitant l'indulgence pour Riel, redoutaient le tribunal de Regina. Les Franco- Américains d'origine canadienne, encore si près du Canada où beaucoup d'entre eux étaient nés, où tous avaient des parents, s'émurent aussi.
A qui s'adresser? Le clergé restait sur la réserve. Mgr Taché écrivait à Mgr Laflèche: "Que le Journal des Trois-Rivières ne prenne pas fait et cause pour Riel; c'est un misérable fou et un sectaire."11'
1. Lettre de Mgr Taché à Mgr Laflèche du 26 mai 1885; aux archives de l'évêché des Trois-Rivières.
Cette lettre resta confidentielle, mais une large fraction du public sut que Mgr Taché s'exprimait sévèrement sur le compte de Riel. A qui s'adresser? Les Canadiens français comptaient trois ministres dans le gouvernement fédéral: Langevin, Caron et Chapleau. Le plus populaire et le plus prestigieux était Chapleau, réputé non seulement éloquent, mais chevaleresque. C'est lui qui, dix ans plus tôt, avait défendu Lépine à Winnipeg. Aujourd'hui, le beau, l'éloquent, le généreux Chapleau, ministre quasi tout-puissant, sauvera Riel, on n'en peut douter. C'est vers lui que, de toutes parts, on se tourne. C'est à lui qu'on adresse des requêtes.
La première lui vient de ces Canadiens des Etats-Unis qui suivent l'affaire avec une attention passionnée. Après une assemblée tenue à Fall- River, ils envoient une adresse à Chapleau pour lui demander d'intervenir — et l'on présume son intervention décisive.
Chapleau répondit par une lettre si discutée, si importante pour la suite des événements, qu'il faut la citer en entier:
Ottawa, 6 juin 1885.
MM. A. Plante et L. Charland, Fall River, Mass.
Messieurs,
Je reçois à l'instant par la malle une copie des résolutions paraissant avoir été votées à une assemblée des Canadiens français de Fall River, tenue dans cette ville le 24 mai 1885.
Vos deux signatures, comme président et comme secrétaire de l'assemblée, apparaissant au bas de ce document, je présume que vous en êtes les expéditeurs, et je m'empresse de vous informer:
1° — Qu'étant un des membres du gouvernement du Canada, je ne saurais accepter l'envoi de résolutions qui sont une condamnation injuste de l'action du gouvernement.
2° — Que, comme citoyen du Canada, je ne saurais que condamner et flétrir la conduite de ceux qui ont pris les armes contre nous et qui sont responsables des meurtres et des autres crimes commis sur le territoire canadien.
3° — Que les allégations contenues dans les résolutions que vous avez votées sont inexactes, et que vous avez été mal informés sur ces événements malheureux.
\Si les Métis avaient des griefs sérieux contre le gouvernement canadien, la voie ordinaire de la pétition leur était ouverte, comme à tout citoyen libre. Ils ne s'en sont pas prévalus^
[Si leurs pétitions n'avaient pas été exécutées par le gouvernement, ils avaient le droit, comme citoyens libres, de faire une agitation constitutionnelle, et de charger leurs amis au Parlement de faire connaître leurs griefs, leur abandon, leurs protestations. Ils ne l'ont pas faifills savaient qu'ils avaient des amis dévoués dans le Conseil Privé, dans la Chambre, dans la presse; ils n'ont pas paru se soucier d'eux et de leur appui. Sous ce rapport, Louis Riel a été plus inexcusable que les autres, car, plus que personne, il avait été l'objet d'une sympathie active dont il connaissait la valeur.
"•Louis Riel a été l'auteur de l'insurrection; c'est lui qui a voulu satisfaire sa vanité en donnant à ce soulèvement un caractère officiel, lui-même dirigeant l'action}
Il n'est pas exact que Riel ait refusé de s'unir aux sauvages et qu'il ait ainsi épargné l'effusion du sang. Au contraire?, il a réussi à soulever les plus crédules parmi les sauvages;il a essayé de faire révolter les tribus les plus éloignées, même les tribus sujettes à la domination américaine; j et si les guerriers de Faiseur d'Enclos n'ont pu rejoindre les rebelles avant l'engagement de Batoche, ce n'est pas grâce à l'intervention de Riel, mais bien à la diligence du général commandant nos troupes. Faiseur d'Enclos et ses guerriers devaient se joindre à Riel à la demande de ce dernier.
{Louis Riel n'a qu'une excuse pour les crimes auxquels il a donné lieu: C'est la manie dont il est atteint. C'est un crank dangereux, un de ces esprits détraqués pour qui la rébellion et la loi ne sont rien quand leur orgueil est en jeu. Ce qu'il a fait est une jolie que la pitié même ne saurait excuser et que la loi doit visiter avec la même sévérité que la préméditation malicieuse. }
Maintenant, veuillez excuser la franchise de ma réponse. En 1874, j'ai volé au secours des Métis quand leurs chefs, Riel, Lépine et autres étaient aux prises avec la justice. Je me serais fait un devoir de leur servir encore d'avocat et de faire valoir leurs réclamations. N'allez pas dire que mon devoir comme ministre était de les protéger. Rien ne fut présenté au Conseil de leur part, qui ait requis l'attention spéciale de leurs amis, et jamais Riel ni aucun des Métis ne m'ont seulement adressé une requête, ni même une simple lettre, demandant de les protéger, de les défendre.
Que ces pauvres Métis aient été trompés, qu'il y ait eu chez Xa masse de ces braves gens plus d'imprudence que de malice, je le crois, et nos efforts peuvent se diriger dans ce sens. Quant au chef, il ne mérite aucune sympathie, si ce n'est celle qui s'attache au malheur d'un homme qui a commis un grand crime dont il va subir le juste châtiment.
Veuillez agréer. Messieurs, l'expression de ma considération, et me croire, votre serviteur très humble,
J.-A. Chapleau.
Hélas! Chapleau ergotait! Il dressait, au lieu d'un plaidoyer, un réquisitoire contre Riel vaincu. Il se montrait vexé que Riel et les Métis, dans leurs démarches répétées, ne se fussent pas adressés à lui.
Ces démarches, il pouvait difficilement les ignorer, et, quand la Presse eut publié cette lettre, les journaux castors et les journaux libéraux le dirent bien/ Les Métis n'avaient cessé de se plaindre et d'envoyer des délégués. Mgr Taché, Mgr Grandin, le député Royal, avaient intercédé pour eux. Les
évêques de l'Ouest s'étaient humiliés, prenant leur tour dans les antichambres ministérielles.' Un texte officiel et récent en faisait foi: le rapport des débats du Sénat du 2 juin 1885. Quatre jours avant la réponse de Chapleau à ses correspondants de Fall-River, son collègue sir Alexander Campbell, ministre de la Justice, répondait à la question écrite d'un sénateur:
Le gouvernement a reçu, entre le 1er janvier 1879 et le 1er mars 1885, de diverses personnes prenant un intérêt spécial au Nord-Ouest, et entre autres de Mgr Grandin, évêque de Saint-Albert, et de Mgr Taché, archevêque de Saint-Bonijace, des représentations écrites touchant la position des Métis du Nord-Ouest et les meilleurs moyens de l'améliorer.
Les Canadiens de Fall-River ne furent pas satisfaits par la réponse de Chapleau, et le dirent. Des journaux reçurent des lettres pleurnichardes du Père André, demandant pitié pour les Métis, mais attribuant à Riel de lourdes responsabilités. "Il a paru", écrivait l'Oblat, "comme un nuage dans un ciel pur." Dans la bonne intention de faire épargner les Métis, le Père André opérait une manœuvre maladroite, puisque la vie de Riel — le bouc émissaire — était la plus menacée. Les journaux anglais insérèrent ces lettres plus volontiers que les journaux français. Deux comités des amis de Riel se formèrent: le libéral David et le conservateur Duhamel furent les animateurs du comité de Montréal: le conservateur Louis-Philippe Pelletier et le libéral Jules Tessier furent les secrétaires et les animateurs du comité de Québec. David, qui entretenait un culte pour les patriotes de 37, souffrait réellement, dans son cœur, avec les Métis de la Saskatchewan. Il fit pour eux tout son possible; il leur consacra dès lors tout son temps.
Il manquait à David, homme de cœur, la carrure et la voix des tribuns — cette carrure départie à Mercier, chez qui les organisateurs se rencontraient souvent. Fils d'un patriote de 37, et luimême ardent patriote, Mercier eût volontiers conduit le mouvement. Mais on lui assura que le gouvernement ne laisserait pas condamner Riel, ou trouverait un moyen de l'amnistier; on lui conseilla de ne pas suivre l'exemple des enragés de la Patrie, transformant la question Riel en une machine de guerre politique. Et Mercier, au fond, estimait assez Chapleau pour lui faire confiance. Mercier avait assez d'abnégation pour laisser, encore une fois, son rival cueillir les lauriers.
Or, Chapleau s'était fourvoyé à Ottawa. Sourdement combattu par Langevin, il n'avait même pas obtenu un siège au Sénat pour Sénécal. Puis, ses dons d'acteur, ses effets de crinière, ses envolées oratoires portaient à faux. Dans la capitale fédérale, les questions d'envergure nationale prennent le pas sur les intérêts de chaque province, les questions d'économie prennent le pas sur les questions de sentiment. Les députés de race anglaise parlent finances, douanes, taux de transport; quelques citations de la Bible comblent leur besoin d'abstraction. Il en est qui parlent une heure, deux heures, trois heures, les mains derrière le dos, sans un geste. En 1885, l'achèvement du chemin de fer du Pacifique restait la grande affaire. Seul ce chemin de fer permettrait d'arracher l'Ouest à l'attraction américaine, et de le maintenir en relation et en union avec Toronto, Ottawa et Montréal, plutôt qu'avec Chicago et les villes de l'Ouest américain. La compagnie venait de rendre au gouvernement un service capital, car c'est bien grâce
au transport rapide des troupes, organisé de main de maître par Van Horne, que la rébellion avait été vaincue avant de se généraliser. Cependant la compagnie n'avait plus d'argent en caisse. Stephen écrivait à sir John des lettres(1) menaçant de tout abandonner. Pope, le ministre canadien-anglais de la province de Québec, était tout acquis au Pacifique. Sir John à son tour dut faire pression sur ses députés.
Ceux de la province de Québec tinrent un caucus à Ottawa le 9 juin, pour délibérer sur l'aspect de la question intéressant le plus directement la province: l'extension du Pacifique à Québec. Sir John et les quatre ministres de la province y assistèrent. La séance, assez orageuse, fut levée sans décision.
Pope tenait à la "short line" de Montréal aux ports de l'Atlantique par les cantons de l'Est. Parmi les Canadiens français, et même parmi ceux du district de Québec, désireux de fixer à Québec le terminus d'été du Pacifique, on ne s'accordait pas sur les moyens. Trois projets circulaient. Faire acheter le chemin de fer du Nord par l'Etat fédéral, qui en céderait ensuite la propriété conjointe, ou l'usufruit, au Pacifique et au Grand-Tronc: c'était le projet "sénécaliste". Construire une nouvelle ligne de Montréal à Québec, plus septentrionale, susceptible de servir les intérêts de la colonisation, mais aussi de nuire au chemin de fer du Nord: c'était le projet des castors. Forcer le Pacifique à acheter le chemin de fer du Nord et à construire un pont à Québec, plutôt qu'à Lachine: c'était le projet de L'Electeur et des libéraux.
Le gouvernement soumit enfin ses résolutions