‹ Histoire de la province de Québec (volume 2)Chapitre 8 sur 17 · Joseph Tassé: "Le 32e fauteuil · texte numérisé non relu

Joseph Tassé: "Le 32e fauteuil

pourquoi leur ville est arriérée sous le rapport matériel. Leur vote si peu intelligent le dit assez.

"Québec est encore la ville des rouges, la ville des Laurier et des Langelier, c'est-à-dire des éteignoirs du parti libéral.

"Tant pis pour elle. Et qu'elle ne vienne pas, de grâce, soulever de ridicules prétentions, afficher de sottes jalousies à l'égard des populations plus intelligentes que la sienne, aussi longtemps qu'elle voudra se mouvoir dans l'orbite étroit, mesquin, du rougisme, et que les hurlements idiots des rouges de Saint-Roch et leurs petites émeutes périodiques, qui font la pitié des autres villes, lui paraîtront préférables à une politique plus substantielle."

David répliqua, dans L'Electeur:

"Sans le district de Québec, nos compatriotes anglais auraient eu le droit de dire que nous n'avons pas de cœur!"

La quasi-déroute ministérielle dans le district de Québec, et la faible majorité de Langevin aux Trois-Rivières avaient pour résultat, à l'intérieur du parti bleu, de renforcer Chapleau par rapport à ses collègues et frères-ennemis, Caron et Langevin.

Dans les autres provinces, le gouvernement de sir John se rattrapait un peu; l'ensemble formait une majorité réduite, mais suffisante pour gouverner. Aldéric Ouimet devint Orateur des Communes; possédant de la personnalité, de l'influence, il avait à plusieurs reprises entraîné des députés dans une ébauche de résistance, et les gouvernements font plus d'efforts pour apaiser de tels malcommodes que pour récompenser les partisans serviles. C'était l'art de John A. MacDonald. Dans les couloirs du Parlement, le premier ministre aperçut Bergeron, causant dans un groupe. Bergeron, qui vitupérait sir John depuis quinze mois, ne savait plus où se

cacher. Mais le vieux chef vint à lui, le prit par le bras, l'enjôla: "Hello! Beauharnois boy! Méchant garçon!" C'était irrésistible. Au premier vote, Bergeron se rallia.

Ce premier vote devait donner 32 voix de majorité au gouvernement. La province de Québec lui donnerait 29 voix contre 28, trois conservateurs seulement, Amyot, Coursol et Gigault, votant avec l'opposition.

L'affaire Riel était à peu près close. Au banquet qui lui fut offert le 1 1 avril par l'Association conservatrice de Montréal, Chapleau put, dans un discours prononcé en anglais, en parler au passé:

"...Il y a dix-huit mois, une grande partie de la population de cette belle ville s'était insurgée contre moi et mes collègues, et, entraînée par des démagogues, me traitait comme un traître à ma religion et à ma patrie — et cela au moment même où c'était une conviction profondément enracinée dans mon esprit qu'en résistant à l'entraînement populaire, au risque de briser ma carrière politique, comme s'accordaient à le dire amis et adversaires, je détournais une grande calamité de ce peuple égaré qui demandait mon renversement à grands cris...

"...C'est ma conviction qu'un homme public qui ne peut affronter les explosions du sentiment populaire, si injustes qu'elles puissent être, n'est pas à la hauteur de sa position... Qu'il me soit permis de vous dire que si j'avais cédé devant l'orage, si j'avais cédé aux tentations de mes adversaires qui m'offraient le pouvoir et la dictature dans ce domaine politique de la province de Québec, il n'y aurait pas eu de triomphe pour moi ici ce soir; il n'y en aurait pas eu même pour les chefs du parti libéral, pas plus pour M. Laurier que pour M. Mercier; il n'y aurait eu de triomphe pour aucun Canadien français d'ici bien des années à venir. Je le dis ici: si M. Laurier et ses partisans canadiens-français obtiennent jamais un siège dans le cabinet fédéral, ils le devront aux ministres français d'aujourd'hui.

"Que serait-il arrivé si j'avais arboré le drapeau rouge que M. Mercier essaya de me mettre dans les mains? Quel est le Canadien français qui, dans l'effervescence planant sur la population comme un nuage de sang, ne l'aurait pas suivi? Le mouvement eût été irrésistible, incontrôlable. Mais pouvez-vous croire, Messieurs, que ce mouvement aurait été unilatéral, gîte nous aurions balayé la province sans provoquer un contre-mouvement dans les autres provinces, que les Canadiens français auraient seuls perdu le contrôle de leurs nerfs? Je n'ai pas besoin de vous faire le tableau de ce qui serait arrivé, le résultat de cette crise est évident. Si elle n'eût pas donné lieu à une guerre civile, elle aurait abouti à l'exclusion de l'élément français du cabinet, et réduit à néant l'influence canadienne-française au Parlement.

"Les hommes publics doivent-ils conduire le peuple ou le suivre?... Le mouvement que la voix de l'épiscopat, qui n'intervient en politique que dans les circonstances sérieuses où l'avenir du pays est en péril, dénonça comme révolutionnaire, fut le plus mauvais tenté par le parti libéral... Il constituait une provocation directe envers d'autres nationalités."

L'affaire était à peu près close; Chapleau, Langevin et Caron restaient ministres, et John Mac- Donald régnait encore sur le Canada. Mais l'emprise du parti conservateur sur la province de Québec était ébranlée — et pour longtemps.

Au lendemain des élections fédérales, le mandat de Beaugrand à la mairie de Montréal expirait. Le directeur de la Patrie ne se représenta point, car on voulait donner leur tour aux Anglais. Ceuxci présentèrent J. J. C. Abbott, soutenu par la Minerve. Ami et conseiller de John MacDonald, Abbott avait plaidé contre Letellier de Saint-Just auprès du Bureau Colonial de Londres; les libéraux ne le lui pardonnaient pas; l'échevin Rainville s'insurgea contre ce choix, et posa sa candida-

turc Le sentiment d'équité à l'égard de la minorité anglaise, prépondérante en affaires, l'emporta; et Abbott fut élu. Il était aussi conseiller juridique du C.P.R. : et cette compagnie prenait soin d'occuper tous les postes de commande, de la finance à la politique.

Un nouveau gouvernement trouve toujours les caisses vides, et son premier soin est de contracter un emprunt d'urgence. Mercier emprunta 300,000 dollars à la Banque de Montréal. Puis il liquida les suites des deux campagnes électorales. Conservateurs et nationaux convinrent d'abandonner chacun seize contestations, partie au provincial, partie au fédéral. Ainsi, dans le district des Trois-Rivières, les conservateurs renoncèrent à procéder contre Turcotte et contre Ferdinand Trudel; les nationaux renoncèrent à procéder contre Duplessis et contre Hector Langevin. Dans leur style aux allures volontiers guerrières, les hommes politiques comparaient ce troc à un échange de prisonniers conclu entre deux armées.

Puis Mercier destitua des fonctionnaires qui avaient fait campagne pour les conservateurs, et les remplaça par d'autres, qui avaient fait campagne pour les nationaux. Préfontaine et Greenshields remplacèrent Ouimet et Davidson, avocats de la Couronne à Montréal. Fitzpatrick et Louis-Philippe Pelletier remplacèrent Dunbar et Bossé, avocats de la Couronne à Québec. A.-E. Poirier remplaça Curran, prévôt des incendies à Montréal. Un ancien condisciple de Mercier, W.-L. Languedoc, candidat-malheureux dans Québec-Centre, perdit son poste d'interprète à la Cour du Banc de la Reine à Québec, Alexandre Lacoste, qui s'apprêtait à partir pour Londres, plaider, au nom de la Province, devant le Conseil Privé, céda la place à

Christophe-Alphonse Geoffrion. Et ainsi de suite. C'est la loi de la guerre. Deux équipes de budgétivores se relaient ainsi depuis la Confédération. Des conseillers législatifs de bonne composition se démirent, pour faire place à Garneau et à David Ross, et reçurent d'ailleurs des compensations. Rémillard devint régistrateur à Québec, et Savage shérif à Gaspé, en remplacement de Joncas, destitué. Tarte accusa le gouvernement d'employer les $300,000 de son emprunt d'urgence à l'achat de conseillers législatifs et au remboursement de dettes électorales. Tarte espérait encore que le gouvernement Mercier, disposant d'une faible majorité, dépendant de ses alliés conservateurs nationaux, et partant peu solide, trébucherait sur le premier obstacle. Il ne tarda pas à comprendre son erreur.

La session s'ouvrit à Québec le 16 mars, avec le cérémonial habituel, dans la salle du Conseil législatif. Près du trône était placé le premier ministre, Honoré Mercier. Les principaux dignitaires ecclésiastiques et laïcs de la ville, les consuls étrangers et toute une cour de jolies femmes avaient eu accès à la salle.

Le discours du Trône annonça une conférence interprovinciale pour régler les relations du fédéral et des provinces dans un sens plus favorable à celles-ci, une commission d'enquête sur les asiles d'aliénés, l'étude serrée de la question financière, et des économies sur tout le superflu pour mieux aider la colonisation. Le débat sur l'adresse dura deux jours.

Taillon, chef de l'opposition, fut moins vigoureux qu'on ne s'y attendait. Il resta sur la défensive, plaidant pour le cabinet Ross et passant sous silence son propre gouvernement de 24 heures. Il s'étonna de ne pas apprendre la suppression du

Conseil législatif, tant réclamée naguère par les libéraux, Mercier en tête. Après avoir bien combattu, l'honnête Taillon prenait son parti de la défaite. Au cours d'un dîner au Club de la Garnison, ses amis lui offrirent une canne à pommeau d'or. — "C'est la première fois, dit Taillon, que la politique me met de l'or dans la main." Puis il se reprit: "Non, ce n'est pas la politique, c'est l'amitié." Le mot était joli, et peignait l'homme. Mais des conservateurs regrettèrent de ne pas avoir décidé Angers à prendre le commandement.

Mercier fut au contraire très en forme. Sur les points principaux, il scanda ces déclarations:

"Le chef de l'opposition a poussé plus loin la curiosité. Il voudrait savoir si le gouvernement est un gouvernement libéral, et si je suis toujours d'opinion qu'il faut abolir le Conseil législatif.

"En premier lieu, le gouvernement n'est pas un gouvernement libéral, mais national, et je suis ici comme chef du parti national. Je représente les idées de la majorité de mes compatriotes, les idées de ceux qui veulent un changement pour le mieux. On a voulu en finir avec les choses du passé, et c'est cette pensée féconde qui a donné naissance au mouvement qui a fait arriver au pouvoir un gouvernement national, c'est-àdire un gouvernement comprenant toutes les classes et toutes les nationalités, et toutes les nobles aspirations du peuple.

"Quant à la seconde question, je lui dirai carrément que je ne proposerai pas, à cette session, l'abolition du Conseil législatif. J'ai quelque chose de plus pressé à faire..."

Les purs libéraux avaient érigé en dogme la suppression du Conseil législatif. Mercier lui-même l'avait longtemps désignée parmi ses objectifs essentiels; mais il y renonçait par concession pour Trudel. Celui-ci posait, au contraire, le maintien des

NI

chambres hautes en article de son credo politique et en condition de son alliance. Et Mercier tenait à la coalition — si possible, à l'amalgame. Il exprimait son rêve de toujours en scandant: "Je suis ici comme chef du parti national."

Le groupe de la Patrie se montrait dépité. Mais des conservateurs nationaux: Ferdinand Trudel, Bourbonnais (député de Soulanges et benjamin de la Chambre), Gladu, Larochelle, se déclarèrent partisans du gouvernement national de Mercier. Le député de Chicoutimi-Saguenay, Elie Saint- Hilaire, élu comme conservateur, offrit son appui au ministère, moyennant l'achèvement du chemin de fer du Lac-Saint-Jean. Le débat sur l'adresse se termina sans amendement ni vote. L'opposition ne paraissait pas désireuse d'essayer ses forces.

La province eut tout de suite l'impression d'avoir un Premier à poigne et un grand ministère.

Shehyn fit dresser, dans chaque service, un inventaire méthodique des recettes et des dépenses, des créances et des dettes. Taillon et Louis-Georges Desjardins critiquèrent son budget, mais le premier vote donna 35 voix au gouvernement, contre 27. Selon leur promesse, Ferdinand Trudel, Bourbonnais, Gladu, Larochelle et Saint-Hilaire avaient voté avec les ministériels.

Mercier ordonna encore une enquête sur l'emploi des fonds destinés aux travaux de colonisation, sous l'administration précédente. Il y avait eu des fraudes, et Mercier fit procéder à des arrestations. Cette rigueur provoqua un violent article de Tarte dans le Canadien. Mercier prit la mouche. A la Chambre, il déclara Tarte "indigne de siéger dans la tribune de la presse". Desjardins prit la défense de Tarte, et l'incident fut vif.

En Chambre, cependant, Mercier se montrait d'habitude courtois et conciliant. Quand, à la fin d'avril, le premier ordre du jour de défiance de la session, proposé par Taillon, entraîna une séance de trente heures, dans une salle jonchée de livres et de papiers, on s'accorda pour attribuer cet incident à l'absence du premier ministre. Le secrétaire provincial Gagnon, qui le remplaçait, s'était opposé une première fois à l'ajournement, avec une vivacité jugée brutale. L'opposition avait regimbé et prétendu à son tour empêcher l'ajournement. De part et d'autre, on s'était obstiné. Mercier, disait-on, eût été plus habile.

Il s'agissait, il est vrai, d'une question irritante: celle des asiles d'aliénés.

Depuis longtemps Trudel et Tardivel voulaient l'abrogation de la loi de 1885, qui attribuait au gouvernement un contrôle médical des asiles d'aliénés. Trudel consacrait à cette question, capitale à ses yeux, force éditoriaux de L'Etendard. Son cousin le député de Champlain et plusieurs conservateurs nationaux avaient appuyé cette campagne, et promis à leurs électeurs ultramontains l'abrogation de la loi des asiles. Par contre les libéraux, désireux d'imposer la tutelle de l'Etat aux institutions religieuses, tenaient cette loi pour un minimum. Or, sans les libéraux qui formaient le gros de ses troupes, Mercier ne pouvait tenir; mais sans l'appoint des conservateurs nationaux, il ne pouvait tenir non plus. C'est là que Tarte attendait Mercier, et comptait le voir trébucher.

Force fut à Mercier de recourir à un expédient: une commission royale chargée de faire enquête et d'établir un rapport. Les conservateurs nationaux l'accepteraient-ils? Le 29 avril, quand vint la dis-

cussion de ce projet, Trudel et Tardivel assistaient à la séance dans la tribune des journalistes.

Taillon, Blanchet et Flynn firent l'impossible pour forcer Mercier à prendre une position tranchée: le maintien de la loi — qui lui eût coûté l'appui de L'Etendard et de la Vérité — ou son abrogation — qui lui eût coûté l'appui de la Patrie et des libéraux avancés. La loi est bonne ou elle est mauvaise, dit Blanchet. On cita la correspondance de J.-J. Ross avec le cardinal Taschereau, déjà publiée par Ross pendant la campagne électorale, et d'après laquelle le cardinal ne trouvait pas à la loi le caractère inique dénoncé par les ultramontains. Taillon profita de la discussion pour critiquer ses anciens amis de l'école de L'Etendard qui, dit-il, ont bravé l'opinion de Mgr Taschereau et de la majorité des évêques dans l'affaire de l'Université Laval, et, dernièrement, lors des élections fédérales, ont bravé l'opinion de NN. SS. Taché et Laflèche.

Le plus embarrassé fut Ferdinand Trudel, qui avait combattu la loi des asiles en 1885. Cependant — et sans doute avec la permission de son cousin — il accepta cet ajournement qu'était la Commission royale. Trente voix contre vingtdeux votèrent le projet ministériel. C'était le second vote de la session; Elie Saint-Hilaire et tous les conservateurs nationaux maintenaient leur confiance en Mercier(1).

Celui-ci avait hâte de présenter autre chose que des demi-mesures. Sa première grande loi fut le bill des Jésuites. C'était une loi incorporant la communauté des Pères Jésuites; et, en somme, la reconnais-

1. Pour les projets de loi, discussions et votes de cette session, la principale source est naturellement: Alphonse Desjardins: Débats de la Législature de Québec, 1887.

sancc civile de l'ordre — satisfaction déjà procurée aux Dominicains.

Nous avons déjà remarqué le rôle des collèges dans la vie canadienne-française, l'esprit de corps qui subsiste entre anciens condisciples: Nicolétains, Térésiens, Bourgetains, etc. Cet esprit régnait naturellement parmi les anciens élèves du collège Sainte-Marie — un des deux collèges de la province qui, fiers de leur ancienneté, jaloux de leur indépendance, et montréalais jusqu'au dernier moellon, déclinaient l'invitation de s'affilier à Laval. Honoré Mercier, rhétoricien et philosophe du collège Sainte-Marie, entretenait des relations suivies avec ses anciens maîtres qui, de leur côté, lui témoignaient leur bienveillance. Plus encore: c'est un ancien condisciple de Mercier qui présidait aux destinées du collège. En 1859, Adrien Turgeon entrait aux Eléments latins tandis qu'Honoré Mercier entrait en rhétorique: Turgeon participait à ses premiers exercices militaires et à ses premières joutes sportives sous les ordres de Mercier, chef d'équipe au titre ronflant de général. Un quart de siècle plus tard, en chiffres ronds, Adrien Turgeon devenait recteur du collège Sainte-Marie, et Mercier chef du mouvement "national". C'est ainsi que les Pères Jésuites furent ouvertement merciéristes, pendant les campagnes retentissantes de 1886 et 1887, au contraire de Mgr Laf lèche et d'une grande partie du clergé. Originaire de la Rivière- Ouelle, le Père Joseph-Henri Hudon, provincial des Jésuites au Canada, se trouvait tout préparé à s'entendre avec des chefs libéraux. Quant au Père Adrien Turgeon, il comptait sûrement — avec M. Louis Colin, Supérieur de Saint-Sulpice — pour l'une des plus fortes personnalités du monde ecclé siastique, en dehors de l'épiscopat.

Un grand seigneur, le Père Adrien Turgeon, recteur du collège Sainte-Marie. Gros homme à la bonne et belle tête, les yeux bleus, le teint fleuri, la parole calme, respirant l'intelligence et la bonté. Esprit large, il voyait les choses de haut, négligeant au besoin les détails, et traitait ses élèves en messieurs. Le contraire du genre pion. Son influence s'exerçait sur les élèves, sur les anciens, sur les professeurs, sur les familles des élèves, des anciens et des professeurs, bref sur toute une élite montréalaise. Originaire de Terrebonne et familier, à ce titre, du lieutenant-gouverneur Masson, il comptait encore, parmi ses amis personnels, les anciens premiers ministres Ross et de Boucherville, et le président du Conseil législatif de La Bruère. Les religieux de la Compagnie de Jésus, officiellement représentés par le Père Turgeon, demandaient la reconnaissance civile de leur ordre. Leur ami le sénateur Trudel, directeur de L'Etendard, les appuyait, et leur ancien élève Mercier, devenu premier ministre, désirait les satisfaire.

Mais "l'incorporation" permettrait aux Jésuites d'établir des maisons d'enseignement: pensionnats, noviciats, etc., dans toute la province. A l'Université Laval, on fut atterré, puis indigné. La campagne rielliste aboutirait à dépouiller Laval de ses privilèges! Et qui préside à l'opération? Le chef du parti libéral, du parti qui serait mort et enterré depuis longtemps, dans la province, sans la protection de Laval et de l'archevêque! "Bien sûr, observe Mgr Paquet, le bill ne mentionne pas expressément le droit de conférer des diplômes; mais c'est adroitement impliqué, sous-entendu, dissimulé. Un chef-d'oeuvre de style..." — "Jésuite", achève Mgr Hamel (le recteur est devenu protonotaire apostolique).

Le recteur et ses professeurs exposent le danger au cardinal: les Jésuites veulent nous faire concurrence. Faudra-t-il recommencer contre le collège Sainte-Marie la lutte menée contre l'Ecole de Médecine? Si une poignée de médecins nous a donné tant de mal, que serait une bataille contre la puissante compagnie!

Or, le cardinal Taschereau n'en veut pas spécialement aux Jésuites; il témoigne sa bienveillance, à l'occasion, à ceux de Québec. Mais dès qu'on touche à Laval, il ne connaît plus personne. Il écrit à Mercier, le priant d'attendre une consultation de l'épiscopat. Les archevêques de Montréal et d'Ottawa et l'évêque des Trois-Rivières favorisent le bill; les sept autres, plutôt défavorables, demandent un sursis.

Le Père Hudon et le Père Turgeon, bientôt rejoints par le Père Vignon, sont descendus à Québec. Au contraire du curé Labelle qui, en pareille occurrence, hante les couloirs et obstrue les portes du Parlement, le Père Turgeon voit ministres, députés et conseillers en dehors du Palais législatif, chez eux. "La manière jésuite", dit encore Mgr Hamel. Le Père Turgeon voit surtout des conservateurs: et, dans le ministère, le conservateur national Pierre Garneau est le mieux disposé, avec Mercier. Mais bien des libéraux, et surtout des libéraux de Québec, subissent l'influence de Laval. Taillon se réserve. De La Bruère prévoit une lutte très chaude. Le lieutenant-gouverneur Masson ne croit pas au succès. "Quel métier que de faire passer un bill!" écrit le Père Turgeon à ses confrèresll).

Mais Mercier veut aboutir. Il commande au par-

1. Lettre aux archives du collège Sainte-Marie à Montréal. Nous utilisons, pour toute l'affaire de Vincorporation", ces archives et les documents parlementaires.

ti national. Il ne commande pas au cardinal, bien sûr, mais au-dessus du cardinal et des évêques, il y a le Saint-Siège. Mercier signe la dépêche suivante, que les Pères enverront — de Montréal, pour plus de discrétion — à Rome:

"Comme simple député, j'ai présenté à la législature de Québec une mesure pour reconnaître civilement la Compagnie de Jésus, avec droits et privilèges accordés par les Papes. J'ose demander bénédiction à Votre Sainteté, et la prie de me dire si elle voit des objections à ma demande.

"Honoré Mercier,

"Premier Ministre."

Dépêche anodine, qui ne souffle mot de l'opposition du cardinal. Mais les dossiers romains sur les affaires du Canada sont très complets; ils s'empilent en liasses. Les prélats romains devinent, sourient, et le sous-secrétaire d'Etat répond à Mercier:

"Saint-Père vous bénit. Quant au sujet de votre télégramme, entendez-vous avec votre archevêque."

S'entendre avec l'archevêque!

Mais parfaitement, opinent les Pères, bons exégètes. La dépêche ne dit pas: Entendez-vous avec le cardinal; mais: Entendez-vous avec votre archevêque. Or, Mercier habite Montréal. Son archevêque est Mgr Fabre, favorable au bill! Mercier adopte cette interprétation, et fait subir au bill sa première lecture.

Devant le comité des bills privés paraissent Mgr Hamel, délégué du cardinal et défenseur du point de vue de Laval, et deux Jésuites, le Père Hudon et le Père Turgeon. Plusieurs députés occupent des

chaires à Laval; d'autres ont étudié sous les Jésuites. Dans les bureaux de la Chambre, on discute théologie et droit canon. Chacun à sa manière, le Père Turgeon, très calme, et Mgr Hamel, très vif, sont deux forts controversistes. L'échange de dépêches avec Rome est resté secret, et l'on tient le Saint-Siège pour sympathique à la demande des Jésuites. Les Montréalais soutiennent naturellement le collège Sainte-Marie, et les Québécois, l'Université Laval. Des libéraux comme Mercier défendent la doctrine ultramontaine, tandis que des conservateurs, s'appuyant sur la majorité de l'épiscopat, adoptent une attitude quasi gallicane.

Mercier commande. Trudel le soutient. Mais Laval résiste. Et les rouges plaisantent le chef libéral improvisé champion des Jésuites. Si plusieurs libéraux refusent obéissance et se joignent à l'opposition, nous nous trouverons dans une impasse. Le Père Turgeon propose alors une transaction: le bill n'entraînera la permission immédiate d'ouvrir des institutions enseignantes que dans les trois diocèses de Montréal, Ottawa et Trois-Rivières; dans les autres diocèses, les Jésuites n'ouvriront aucun établissement sans la permission spéciale de l'évêque. Mgr Hamel accepte; et le comité approuve le projet.

Mais le cardinal, l'Université, et Mgr Hamel luimême, regrettèrent ce consentement. Avec des hommes aussi... habiles que les Jésuites, n'est-il pas dangereux de leur concéder le principe, de leur mettre le pied à l'étrier? Leur permettre de décerner des diplômes, c'est abdiquer le monopole de Laval! Le camp de l'Université se ravise. Le premier ministre et le cardinal échangent une correspondance aigre-douce. Mercier parle, dans ses lettres, des forts qui veulent opprimer les faibles. Le cardinal

relève cette expression. Mercier termine sa dernière lettre par cette protestation: "Fils dévoué de l'Eglise catholique, sincère et convaincu, je suis à la disposition des autorités religieuses pour la défense et la protection des intérêts sacrés dont ces autorités ont la garde." Le cardinal juge cette profession de foi platonique. Tandis que Mercier communique cette correspondance aux Jésuites, le cardinal la communique aux journaux. Les plaisanteries, les allusions désobligeantes, les coups pieuvent autour des Jésuites. Habitué à la bonne compagnie, le Père Turgeon est au martyre. "Oh! que la Compagnie de Jésus est belle, écrit-il à son Supérieur, surtout quand elle est couronnée d'épines, comme son Maître." Car le Père Turgeon. ainsi que les grands religieux, allie le mysticisme et l'esprit pratique. Ses prières soutiennent ses démarches. Au collège Sainte-Marie, on commence une neuvaine de prières et de communions.

Dix-huit voix de majorité! "Nous ne l'aurions jamais espéré", écrit le Père Vignon, "M. Mercier domine la situation: sans lui notre bill eût certainement été perdu..." Taillon, Montréalais, mais aussi chef de l'opposition, s'est abstenu. On lui demande pourquoi. "Lorsque les évêques ne sont pas d'accord, répond-il, je me suis fait une règle de ne pas décider entre eux."

La bataille recommence devant le Conseil législatif. Mgr Hamel reconnaît qu'il s'était trop avancé devant le comité des bills privés de la Chambre, et insiste pour obtenir un sursis. Il affirme que l'Université Laval n'éprouve aucune mauvaise volonté à l'égard des Pères Jésuites: il ne va pas jusqu'à prétendre qu'elle leur voue une tendre affection. Le Père Turgeon n'est certes ni tatillon, ni chicanier, mais il insiste, de son côté, pour faire

passer son bill. Chacun se prévaut de l'appui moral du pape. Mercier soutient toujours les Jésuites, à fond. De Boucherville est aussi catégorique, et les ultramontains sont influents au Conseil. Au dehors, Israël Tarte blâme l'obstination du cardinal.

Le bill des Jésuites fut définitivement adopté. A l'Université Laval, on relut les Provinciales. A la Patrie, on grogna un peu. A Toronto, le Grip, journal satirique, représenta l'Ordre sous la forme d'un serpent enlaçant la province de Québec. Mais Tarte admira Mercier. Le lieutenant-gouverneur Masson se rapprocha de lui. Et Trudel publia cette note dans L'Etendard:

"Nous sommes l'interprète d'un nombre considérable de citoyens éminents de Montréal et des environs pour jéliciter l'honorable premier ministre de la conduite pleine de dévouement, d'habileté et d'intelligence qu'il a tenue sur la question du bill d'incorporation des Jésuites, et pour le remercier au nom de tous du service signalé qu'il vient de rendre à la cause de la justice et de la vérité."

Les Jésuites n'avaient pas oublié leur échec de 1872: à cette époque, malgré l'appui total de Mgr Bourget, l'opposition de Laval et de l'archevêque les avait obligés à retirer un bill qu'ils présentaient à la législature (pour ouvrir une université à Montréal) . Si, après quinze ans, un autre bill présenté par eux triomphait de l'opposition de la même université et du même archevêque devenu cardinal, c'était bien grâce à Mercier, à Mercier seul. Ils lui en furent reconnaissants.

Les anciens élèves du collège Sainte-Marie organisaient justement une séance pour la fête du R. P. Turgeon, l'ami, le commensal, et pour beaucoup d'entre eux le conseiller de leur famille. Mercier fut doublement invité, comme ancien et com-

me premier ministre. Les anciens présentèrent une adresse au héros de la fête. Le Père Recteur respirait plus que jamais le calme, l'intelligence et la bonté. Il expliqua très posément dans sa réponse, que les Jésuites avaient obtenu justice grâce à l'homme placé par la Providence à la tète de la Province de Québec. Les journaux conservateurs, la Minerve et le Monde — comme, naguère, les journaux libéraux — protestèrent contre cette "intrusion du clergé dans la politique". Ils appelèrent Mercier, par ironie, "l'homme providentiel", ajoutant: "Aux petits des castors il donne leur pâture." Mercier n'en renversait pas moins en sa faveur une position délicate.

Le gouvernement se fit donner carte blanche pour contracter un emprunt de $3,500,000, affecté en partie au remboursement d'un emprunt précédent. Cette fois, la majorité chut à six voix; et le Conseil législatif n'autorisa qu'à regret un emprunt si considérable. Starnes et Ross voulaient résister. Mais Mercier laissa planer sur la Chambre haute la menace de l'abolition.

Mercier mit en branle l'exécution d'un vaste programme, dans tous les domaines à la fois: protection ouvrière, règlement de comptes avec la province d'Ontario (cent mille dollars rentrèrent dans les caisses de Québec) , formation de sociétés agricoles et laitières, voirie, établissement des écoles du soir. Et Beausoleil aurait son embranchement, de Saint-Félix-de-Valois à Saint-Gabriel-de-Brandon. Quand la session s'ajourna, le 18, il apparut à tous qu'il s'était abattu plus de besogne que pendant chacune des sessions précédentes. Un très petit nombre de censeurs remarquèrent seulement que

la majorité "nationale", issue de l'affaire Riel, n'avait pas repris la motion de blâme contre le gouvernement fédéral présentée par Garneau à la dernière session.

Mercier et Shehyn allèrent eux-mêmes à New- York, mettre en route la négociation de l'emprunt de $3,500,000. Au retour, Saint-Hyacinthe fit à Mercier une démonstration monstre, le 16 juin. Cinq mille personnes participèrent à un piquenique, malgré la pluie. Puis elles se retrouvèrent dans la salle de la patinoire Valiquet. Casimir Dessaulles présidait, à titre de maire. Autour de Mercier se pressaient tous les ministres, vingt-six députés fédéraux ou provinciaux, les délégués des clubs de Montréal, des Trois-Rivières, de Québec, de Saint-Hyacinthe, de Sherbrooke, et aussi tous les vieux Maskoutains qui avaient participé aux premières batailles de leur député, et dont c'était bien un peu la fête.

Comme bouquet, François Langelier annonça la nouvelle, reçue par dépêche, que l'opposition fédérale s'était choisi, pour remplacer Blake fatigué et démissionnaire, un chef canadien-français: Wilfrid Laurier.

Mercier prononça un grand discours, passant en revue le travail accompli depuis quelques mois. Il répéta:

"Le gouvernement que vous acclamez aujourd'hui est sorti d'un mouvement national, fait en dehors et même à l'encontre des anciennes démarcations de partis. National dans sa conception, national dans sa naissance, ce gouvernement devait être national dans les éléments de son organisme, dans l'affirmation de ses idées et de ses aspirations.

"La législature de la province lui a reconnu ce caractère, et le peuple confirme ce jugement aujourd'hui,

dans un des centres les plus libéraux du pays et au sein d'une immense assemblée.

"Le gouvernement est donc vraiment national; je m'empresse d'ajouter qu'il doit rester national; c'est notre intention et notre devoir de lui garder ce caractère qui fait sa force, et qui associe bien des citoyens honnêtes, fatigués des luttes ruineuses du passé et anxieux de ne jamais les voir recommencer."

Il dit encore:

"J'affirme devant cet immense auditoire que le parti national respectera et fera respecter les droits de la minorité protestante de cette province. Nous désirons vivre en paix avec toute les races, toutes les croyances. Nous accorderons justice à tous, même à ceux qui refuseraient de nous rendre la pareille."

Ces passages du discours de Mercier correspondaient à des intentions précises. Le chef du gouvernement tenait à consolider la coalition. Des libéraux de la vieille école, celle de la Patrie, supportaient sans patience l'alliance avec les conservateurs nationaux. Ils ricanaient: "Nous voilà les alliés du Grand Vicaire et de ses castors!" Mais Mercier de les reprendre: "Je ne demande jamais à un allié d'où il vient, mais où il va." Des bleus, surtout Israël Tarte, cherchaient à attiser les méfiances, à provoquer la bisbille. Pour compromettre Trudel, ils annonçaient sa conversion au libéralisme. Mais Trudel leur assénait deux ou trois colonnes de L'Etendard en réponse, et persistait à soutenir Mercier, le défenseur des Jésuites, dont les débuts au pouvoir lui paraissaient bons. Auprès des Anglais, les adversaires de Mercier faisaient ressortir son nationalisme: ils rappelaient l'origine de son gouvernement, né de l'affaire Riel. Et c'est pourquoi Mercier s'appliquait à rassurer les Angloprotestants de la province.

Et là-dessus eut lieu la première élection depuis l'avènement de Mercier. Le député provincial de Laprairie, Alfred Charlebois, mort subitement, était un conservateur. Les bleus présentèrent à sa succession le Dr Brisson, maire de Laprairie. Mercier fit choisir un candidat conservateur national, le cultivateur Odilon Goyette, maire de Saint- Constant. Mercier montrait ainsi, une fois de plus, sa volonté de maintenir l'alliance nationale. Il l'imposait à ses troupes, en dépit des tiraillements. Tarte comprit la solidité de Mercier, et il sembla préparer un rapprochement. Tarte avait en particulier avec le groupe de L'Electeur, Pacaud et Charles Langelier, des alternatives de lutte et d'alliance, donnant toujours cette impression de complicité des adversaires politiques qui se déchirent dans la presse et les assemblées et dînent ensemble le même soir. Mais les ultramontains ne mangeaient pas de ce pain-là, et le groupe du Cercle Catholique gardait rancune à maître Tarte. La Vérité le repoussa, laissant entendre que Mercier devrait choisir entre Tarte et les conservateurs nationaux. L'Electeur releva ce langage très vertement:

"Les conservateurs nationaux, ce nous semble, ne devraient pas avoir à se plaindre du gouvernement. Nous reconnaissons avoir eu en eux des alliés énergiques et loyaux dans la bataille; mais de son côté l'hon. M. Mercier ne leur a pas cédé en loyauté et en bons procédés. Ils ont eu et ont avec lui leur bonne part d'influence dans l'administration de la chose publique.

"...Dans tous les cas, il est temps d'en finir. Si les conservateurs nationaux ne sont pas contents de la situation qu'ils occupent, ils n'ont qu'à le dire: le choix, puisque choix il y a, sera vite fait!"

Ces algarades devenaient graves, à la veille de l'élection de Laprairie. Mercier intervint; L'Electeur atténua, le surlendemain, en disant que le

choix de M. Mercier était fixé, et notoire, car il avait choisi les conservateurs nationaux.

Et Bellerose, Duhamel, Louis-Philippe Pelletier, parlèrent dans les assemblées en faveur de Goyette, avec Mercier lui-même. Le premier ministre déclara: "Je veux M. Goyette à mes côtés en Chambre, afin qu'il m'aide à restaurer la situation de la province ruinée, pillée par les amis du Dr Brisson pendant vingt ans." La Minerve observa là-dessus: "Les ruines, le pillage dont il s'agit sont l'oeuvre des gouvernements conservateurs qui ont eu, jusqu'au 16 novembre 1885, l'appui constant de MM. Garneau, Georges Duhamel, F.-X. Trudel et Odilon Goyette... Ce candidat a dû être charmé d'apprendre qu'il avait été le complice de tant de scélératesse pendant un si grand nombre d'années."

L'abbé Pierre Bédard, curé de Saint-Constant, et disciple de Trudel, collaborait à L'Etendard sous des pseudonymes; il fit campagne pour Goyette.

Les nationaux avaient gagné, aux élections fédérales du 22 février, ce comté resté bleu aux élections du 14 octobre. Ils renouvelèrent cet exploi le 30 juillet, malgré Taillon, Tassé et Leblanc. Pour Goyette, 88 voix de majorité; pour Mercier, un comté gagné et une voix de plus en Chambre. La Minerve affirma en vain que Mc- Shane, Beausoleil, Préfontaine et Charles Langelier, agissant comme organisateurs pour le parti de Mercier, avaient pratiqué la corruption sur une grande échelle, et littéralement acheté le comté.

Le 2 août, à Somerset, grande démonstration en l'honneur de Laurier, nouveau chef de l'opposition fédérale. Mercier y vint, y prit la parole, et

Laurier et Mercier furent portés en triomphe côte à côte.

L'union nationale autour de Mercier s'accentuait dans le peuple. Moins d'un an après les élections victorieuses, il avait sa province en mains. Il s'attaquait à la tâche à la fois la plus nécessaire et la plus ingrate, la colonisation.

Il est vrai que pour cette tâche, l'union sacrée tendait à se réaliser. Le curé Labelîe, ami de Chapleau, et le député Saint-Hilaire, élu comme conservateur, collaboreraient volontiers avec Mercier.

Même aux jours les plus mouvementés de l'affaire Riel et des campagnes électorales, les apôtres de la colonisation avaient poursuivi leur oeuvre. Mgr Fabre avait désigné un prédicateur officiel de la colonisation dans l'archidiocèse de Montréal — un Jésuite, le Père Jean-Baptiste Nolin. Et le curé Labelle rendait hommage aux "efforts inappréciables" du prédicateur et à leurs résultats. C'est le curé Labelle, toujours débordant d'optimisme, qui rédigeait le rapport annuel de la Société de Colonisation à Mgr Fabre: "Pour commencer, il est bon de remarquer que le théâtre des opérations de la Société de Colonisation de l'archidiocèse de Montréal s'étend sur une largeur de 30 lieues jusqu'à 100 et 120 milles dans les profondeurs. Qui peut calculer la valeur incommensurable de ce back countty pour la prospérité et la richesse future de Montréal? J'ai vu des colons partir de Saint-Jérôme pour aller s'établir à 50 lieues sur la Lièvre, n'ayant pour tout véhicule que l'humble traîneau ou la charrette... Les terrains sont si excellents dans ces nouvelles contrées que le colon ne balance

pas de s'y transporter, quelles que soient les difficultés des chemins, la longueur de la route et l'éloignement des centres../' (1)

Aux rapports du curé Labelle s'ajouta une réédition de la brochure d'Alphonse Nantel, avec une lettre-préface de l'abbé Jean-Baptiste Proulx — l'ex-secrétaire et compagnon de voyage du curé Labelle — devenu curé de l'Ile-Bizard.

Le curé Labelle demandait des routes et, surtout, le prolongement de son chemin de fer: "C'est alors que la colonisation marchera à pas de géant, et que les essaims de nos compatriotes des Etats- Unis reviendront vivre sur le sol natal." Il réorganisa sa compagnie, s'assura le concours de la Banque du Peuple, et fit préparer des plans par l'entrepreneur H.-J. Beemer. Le curé Labelle embauchait toutes les bonnes volontés. Il communiqua sa flamme à un ancien député fédéral, Pierre- Basile Benoit, devenu surintendant du canal de Chambly. Il correspondit avec le géographe français Onésime Reclus. Il intéressa aux plans de Beemer un autre Français distingué, Lucien-Bonaparte Wyse — d'une branche en partie américanisée de la famille Bonaparte. Ingénieur de marque, Bonaparte Wyse avait contribué à la préparation des plans et devis du canal de Panama. Lui-même très à l'aise, il pensa trouver des souscripteurs français.

Guillaume-Alphonse Nantel signalait, parmi les territoires à coloniser, les vallées de l'Ottawa, de la Lièvre et de la Gatineau. Bonaparte Wyse visita ces régions, jusqu'au lac Témiscamingue, sous la conduite du Père Gendreau, de la Société de Co-

1. Rapport daté du 11 mai 1887, publié dans la Semaine Religieuse de Montréal du 21 mai 1887.

Ionisation de l'archidiocèse d'Ottawa. On touchait là au domaine du Père Paradis, l'Oblat barbu, actif et imaginatif qui jouait les curé Labelle entre Hull et Maniwaki. Comme son illustre modèle, le Père Paradis, infatigable, n'avait peur de personne, et jouissait d'un extraordinaire ascendant sur les colons. Il fit bâtir, démolir et rebâtir à trois reprises une chapelle dont l'emplacement ne le satisfaisait pas. Une fois content de sa chapelle, il peignait, pour l'orner, des tableaux d'un style incontestablement personnel. Sur la parole du Père Paradis, les colons n'eussent reculé devant aucune entreprise. Le missionnaire s'était promis de fonder quarante paroisses, et de les voir prospérer.

Mais la loi de septembre 1883, créant d'énormes réserves forestières au profit des marchands de bois, entravait l'essor de la colonisation dans cette région. Le Père Paradis demandait le rappel de la loi. Des colons se jugeaient exploités par la puissante firme des frères John et Allan Gilmour. Cette firme tenait du gouvernement Ross un permis pour la coupe du bois sur une vaste superficie. Le Père Paradis acheta, ou plutôt loua, mais avec promesse de vente, des lots compris dans cette superficie, dans le canton d'Egan, et les céda aux colons. Or, les administrations redoutent l'esprit d'initiative excessif, de la part de leurs fonctionnaires; et l'Eglise est aussi une administration. Les Supérieurs du Père Paradis virent sans enthousiasme l'aspect financier de ses entreprises. Puis, les concessions accordées par le gouvernement de Québec aux Gilmour et au Père Paradis étaient-elles conciliables? Les Gilmour gardaient-ils ou perdaient-ils le droit de coupe et d'enlèvement du bois sur les terres des colons? La loi n'était pas claire, et chacune des parties l'interpréta selon ses intérêts. Le Père Paradis et les colons intentèrent un procès aux Gil-

mour, et prirent Alfred Rochon pour avocat. Candidat "national" — malheureux — aux élections du 14 octobre 1886, Rochon était un petit noiraud, frisé, vif comme un furet, batailleur, d'une sincérité et d'une intégrité absolues. Le Père Paradis et l'avocat Rochon formaient une paire d'adversaires redoutables. Les Gilmour se défendirent, cependant, et passèrent même à l'offensive. L'affaire atteignit des proportions. L'un des épisodes fut l'arrestation du Père Paradis. Il ne céda point, vigoureusement secondé par Rochon, et devint l'idole des colons. L'antagonisme était vif, à cette époque, entre les marchands de bois, magnats de l'industrie, et les colons. Or, les colons votaient, mais les marchands de bois alimentaient le Trésor par leurs taxes et leurs licences, et les caisses électorales par leurs contributions. La dispute avait commencé sous le ministère Ross. L'affaire Riel en atténua le retentissement; et Lynch, commissaire des Terres de la Couronne, essaya de calmer le Père et de faire intervenir ses supérieurs. En vain. Le Père Paradis gagna son procès devant le juge Wurtele, mais les Gilmour interjetèrent appel. La querelle faisait rage à l'été de 1887. Et comme l'affaire Riel ne l'étouffait plus, elle retentit bien au delà de la Gatineau. Le Père Paradis adoptait un ton de revendication sociale. Tarte, dans le Canadien, réfuta ce "religieux démagogue".

"L'affaire Paradis" présente un aspect des difficultés rencontrées par la colonisation dans les régions neuves. Les autres difficultés majeures tenaient à l'éloignement et à l'isolement des colons. Elie Saint-Hilaire, député du Lac-Saint-Jean — un vrai député rural — proposait un plan de colonisation dont l'idée maîtresse consistait à mieux grouper les colons, trop éparpillés. Il préconisait des lotissements de 300 concessions, échelonnées

sur dix rangs doubles, couvrant ainsi une étendue de neuf milles sur six, et occupées toutes en même temps. De cette manière, les colons pourraient s'entr'aider, se protéger mutuellement, jouir d'institutions municipales, ouvrir des écoles, former des paroisses, entretenir leurs chemins(1).

Le plan de Saint-Hilaire concernait moins sa propre région que les vastes secteurs du curé Labelle et du Père Paradis. Le Lac-Saint-Jean, région de "vieille colonisation", avait dépassé ce stade de premier établissement. Il possédait son évêché, son hospice, son couvent des Ursulines, son couvent des Sœurs du Bon Pasteur. Il ne lui manquait plus qu'un chemin de fer, pour le relier au monde civilisé. La compagnie, enfin entrée dans la voie des réalisations, avait confié les travaux à l'ingénieur Beemer, un Américain qui multipliait les entreprises dans la province de Québec, et tirait des ficelles politiques. Et le député Saint-Hilaire, élu comme conservateur, offrait son appui à Mercier si ce premier ministre à la vision large aidait de son mieux l'entreprise. Mercier combla le voeu de Saint-Hilaire, comme il comblait celui de Beausoleil. Il intervint auprès de Beemer, pour faire activer les travaux. Si l'on finissait à temps, le premier ministre présiderait en personne à l'inauguration.

Une petite armée d'ingénieurs, de cantonniers, de sapeurs, de terrassiers, d'aiguilleurs, munis de haches, de pelles, de pics, et traînant des excavateurs, taillent dans la forêt vierge, font des abatis, amènent du ballast, élèvent des remblais, posent des rails. Ils couchent sous la tente ou dans des cabanes de bois rond édifiées pour la circonstance.

1. Le plan de Saint-Hilaire, daté du 14 juin 1887, a été publié dans L'Electeur du 16.

Tout doit être fini pour le 29 août, jour où le premier train conduira M. Mercier de Québec au Lac- Saint-Jean. Mercier sera le premier chef de gouvernement à faire le voyage du Lac-Saint-Jean. Il prouvera ainsi, d'une manière éclatante, l'intérêt qu'il porte à la colonisation.

Le 29 août, le chemin de fer se rend, sinon tout à fait jusqu'au Lac-Saint-Jean, au moins jusqu'au lac Bouchette.

Mercier l'inaugure. Il emmène un ministre, Ernest Gagnon; des députés fédéraux: Guillaume Amyot, Charles Langelier, P.-M. Guay, Philippe- Auguste Choquette; des députés provinciaux: Elie Saint-Hilaire, Jules Tessier, François-Xavier Lemieux, Rinfret dit Malouin, Arthur Boyer, Dechène, Bernatchez, Pilon; l'officier Paul Ungerer, de la frégate française La Minerve, ancrée dans le port de Québec; le Dr Lachapelle, champion de la succursale Laval à Montréal; H. -A. Turgeon, assistant-directeur de la colonisation. Il emmène aussi son beau-frère, Paul DeCazes; son secrétaire, Joseph Boivin; des journalistes: Sauvalle, de la Patrie, Cloran, rentré en grâce au Post, J.-X. Perrault, du Star, L.-C. Bélanger, du Progrès de l'Est; et enfin le photographe J.-E. Livernois, qui fixera les images de la randonnée. Aucun de ces compagnons de voyage n'appartient à une société de tempérance.

Les wagons manquent de confort, le voyage est long, et le soleil ardent — ce qui altère. Le train rappelle, sinon quant au tracé, du moins quant à la vitesse, ces aimables tortillards dont l'horaire admet la fantaisie et les caprices; il stoppe de temps à autre pour permettre aux voyageurs de se reposer. Alors on tombe la veste; on se livre à une partie de pêche ou à la cueillette des baies. L'itiné-

raire traverse le territoire d'un club de pêche dont Livernois est membre (au lac Rognon) : des rafraîchissements ont précédé les excursionnistes, et la popularité du photographe redouble.

On fait halte à Saint-Raymond, au Lac-Edouard, à Station-Beaudet. Là où l'arrêt n'est pas prévu, les habitants l'obtiennent en se plaçant en travers de la voie. Guillaume Amyot explique à ces électeurs pourquoi des conservateurs comme lui collaborent avec Mercier. Des fillettes présentent des bouquets: Mercier les embrasse, le rude Gagnon les embrasse, et le papa Saint-Hilaire les embrasse.

A partir du lac Bouchette, les voyageurs sont transportés en voiture, accomplissant une partie du trajet sur le talus du chemin de fer, dont les rails ne sont pas encore posés. Dans chaque paroisse, la population en fête, groupée autour de son curé, attend le premier ministre. Les braves gens hospitaliers ne savent comment s'y prendre pour bien loger leurs visiteurs; de vieux colons, pour qui c'est le plus beau jour de leur vie, ne peuvent s'endimancher, faute de costume de rechange. Dans de toutes petites paroisses encerclées par la forêt, les réjouissances prennent la forme de feux de joie, et de salves que l'écho répercute sur les rives des lacs. A chaque repas figure un quartier d'orignal fraîchement tué. Les curés tournent des adresses, présentées par des petites filles que Mercier, le rude Gagnon et le papa Saint-Hilaire embrassent. Puis Mercier s'écrie: "J'ai une ambition par-dessus toutes: celle d'attacher mon nom à la colonisation du Nord!" Le député Saint-Hilaire, qui porte une barbe patriarcale et un chapeau trop large retenu sur les côtés par ses oreilles, nage dans la félicité et prend tous les marmots sur ses genoux. Mercier le met adroitement en vedette, pour rehausser son

prestige parmi les électeurs, et le brave Saint-Hilaire n'en revient pas des honneurs qui lui sont décernés. Ah! certes, il a été bien inspiré de se rallier à M. Mercier! Les bûcherons haut-bottés — corps endurants, âmes claires, coeurs ouverts — concluent que ces messieurs de Québec, c'est du bien bon monde. Et les journalistes, à l'enthousiasme entretenu par les toasts, écrivent des comptes rendus lyriques.

Roberval, la plus grosse agglomération, où les premiers défrichements ne datent que de vingt ans, compte déjà 1,500 âmes. Les voyageurs y rencontrent Mgr Dominique Racine, évêque de Chicoutimi, venu poser la première pierre du nouveau couvent des Ursulines. Léonce Bilodeau, l'homme important du lieu, fait les honneurs de sa petite ville. Une nichée d'enfants passent sur les genoux d'Elie Saint-Hilaire et lui tirent la barbe. Le député commence à s'habituer aux honneurs. Là comme ailleurs il est question de culture, d'industrie laitière, du chemin de fer à terminer, et l'on ne dit pas un mot de politique. Partout, le long de cette marche triomphale, le clergé donne le signal des manifestations de sympathie pour Mercier. Partout aussi on arbore le drapeau tricolore, rendu populaire par le mouvement national.

Le retour s'effectua par bateau, de Chicoutimi à Québec. Pendant toute la durée du voyage, Mercier et ses compagnons n'avaient pas lu un journal, ni parlé des calculs politiques et des combinaisons de Tarte. Tout le monde emporta un souvenir radieux. Les colons restèrent enchantés des ministres et des députés, et réciproquement. Saint-Hilaire avait fini par trouver les honneurs tout naturels. On mit plus d'entrain au travail. Des clubs de chasse et de pêche louèrent des concessions le long de la voie. Beemer construisit à Roberval un

hôtel, dirigé par un de ses frères. La région connut dès lors un développement rapide.

Le voyage au Lac-Saint-Jean eut un grand retentissement et des conséquences politiques. Les journaux insérèrent les rapports lyriques de leurs reporters. Ainsi L'Electeur:

"Un voile s'est déchiré et laisse entrevoir, au delà des Laurentides, un immense pays à blé. Le Pacifique fait bien de la réclame pour vendre ses terres au Nord- Ouest: nous avons ici, à nos portes, de quoi rivaliser avec les prairies de là-bas. Il importait de donner toute la notoriété possible à cette sorte de découverte. C'est cg que le Premier ministre a saisi d'un coup d'œil pendant son voyage à travers cet Eldorado..."

Au retour, le 6 septembre, on ouvrit à Québec l'exposition provinciale — voulue, elle aussi, par Mercier. A la demande du premier ministre, la Cie du chemin de fer transporta gratuitement les colons du Lac-Saint-Jean désireux d'exposer leurs produits: il en vint 270, et plusieurs accompagnés de leur famille. Quatre curés les conduisaient, dont le curé Lizotte de Roberval. Tous étaient encore enthousiastes. Mercier les reçut lui-même à l'exposition, retint les notables à dîner. Les colons du Lac-Saint-Jean amenaient une vague d'optimisme.

Une vague d'optimisme! Beausoleil anticipait le jour où le premier ministre inaugurerait avec le même éclat l'embranchement de Saint-Félix-de-Valois à Saint-Gabriel-de-Brandon. Le curé Labelle anticipait le jour où le premier ministre inaugurerait avec le même éclat la voie de son chemin de fer prolongée jusqu'à Sainte-Agathe. Puis, Mercier annonçait la fondation d'un ministère spécial pour l'Agriculture et la Colonisation; et cette promesse paraissait de bon augure au curé Labelle. C'est encore le curé de Saint-Jérôme qui se réjouit le plus

ouvertement. A la fin de l'été, pendant une excursion dans les Laurentides, le curé Labelle, prenant cette fois le style des déclarations officielles, proclama: "La politique de l'honorable M. Mercier a été avantageuse aux intérêts de la province, et surtout de la colonisation. Malgré mes vieilles amitiés, je ne peux m'empêcher de tendre une main cordiale à l'honorable premier ministre. J'admets que je ne me suis pas toujours entendu avec lui, mais cela ne m'empêche pas d'apprécier la conduite patriotique de M. Mercier." Dans le public, le curé Labelle était connu comme ami et partisan de Chapleau. Son influence, sa popularité donnaient à cette adhésion ouverte une grande portée.

Enfin, en septembre, il fallut refaire l'élection invalidée du comté d'Ottawa (région de Hull et vallée de la Gatineau) . Le comté était bleu: le 14 octobre 1886. le conservateur Narcisse-Edouard Cormier avait battu le national Alfred Rochon par 400 voix. A ce moment déjà, un vent d'agitation soufflait dans la vallée de la Gatineau. Mais depuis un an, ce vent s'était gonflé en tempête. Le Père Paradis et son avocat Rochon, défenseurs des colons contre les marchands de bois, prenaient figure de chefs populaires. Edouard Cormier et Ernest Rochon s'affrontant de nouveau, les Gilmour, tout naturellement, mirent leur influence du côté de Cormier, et le Père Paradis mit la sienne du côté de Rochon — c'est-à-dire de Mercier. D'autre part, le premier ministre, promettant de développer la région du Lac-Saint-Jean, manquait rarement d'ajouter: et la vallée de la Gatineau. Il promettait une politique plus favorable aux colons; il faisait espérer le rappel de la loi de 1883, la suppression de la réserve forestière — bref, les mesures réclamées par le Père Paradis.

On pense si l'élection fut passionnée. Là où Cor-

mier avait battu Rochon par 400 voix, Rochon battit Cormier, treize mois plus tard (14 septembre) par tout près de 1,300 voix. L'influence du Père Paradis y fut pour quelque chose, surtout dans le canton d'Egan; mais le revirement était aussi prononcé à Hulî, agglomération ouvrière qui ne participait en rien à la campagne de l'Oblat. De l'avis unanime, l'affaire Paradis-Gilmour ne rendait pas compte d'un déplacement de 1,700 voix. Malgré les traits particuliers de cette élection, c'était bien la politique de Mercier, son prestige ascendant, qui, mis à l'épreuve, en sortaient triomphants. Mercier recevait le témoignage éclatant de l'adhésion populaire. Il dominait déjà la province. Ses gestes crânes plaisaient au peuple. Huit jours après l'élection de Rochon (le 23 septembre), la Cour d'Appel de Montréal (sir Antoine-Aimé Dorion, juges Tessier, Baby, Cross et Church) confirma le jugement de Wurtele (les juges Cross et Church dissidents), et débouta les Gilmour. Ceuxci manifestant l'intention de porter l'affaire devant le Conseil Privé, Mercier signifia qu'en pareil cas il irait lui-même à Londres plaider la cause des colons d'Eganfl).

Le lieutenant-gouverneur Masson, exécutant une résolution longtemps différée à la requête de John- A. MacDonald, se retirait "pour raisons de santé". Le prétexte n'était pas entièrement injustifié; mais, sans les angoisses de l'affaire Riel, Masson eût achevé son mandat. Lui aussi évoquait jusqu'à l'hallucination le pendu de Regina — l'ancien pro-

1. Les Gilmour allèrent bien devant le Conseil Privé, dont le comité judiciaire rejeta leur appel le 27 juillet 1889,

tégé de sa mère. Il avouait, dans l'intimité: "Ce sera une tache sur la mémoire de sir John." Homme d'étude, connaissant le prix de la régularité dans le travail, Masson utilisait des papiers de famille pour préparer une histoire de la traite des fourrures, oeuvre intéressante et utile publiée deux ans plus tard sous le titre: "Les Bourgeois de la Compagnie du Nord-Ouest". Il voulait aussi voyager, aller à Rome où ses titres, civils et religieux, lui vaudraient une audience du pape.

Le gouvernement fédéral disposait du choix de son successeur. Il fut question de Chapleau. On se demanda toutefois s'il ne serait pas délicat de mettre Chapleau à Québec, en relations officielles avec le gouvernement Mercier: personne n'avait oublié le différend Letellier-de Boucherville. Mercier et ses amis rassurèrent les partisans de Chapleau. L'Electeur dit que deux hommes supérieurs, tels que M. Chapleau et M. Mercier, s'entendraient sans peine. "Puisque le lieutenant-gouverneur doit être choisi parmi nos adversaires, écrivit Pacaud, nous aimons mieux qu'on nous donne un homme qu'une machine."

Langevin aurait vu sans regret le départ de son collègue, mais il ne lui souhaitait pas une si belle retraite. Et si le lieutenant-gouverneur était choisi parmi les ministres canadiens-français du cabinet fédéral, sir Hector Langevin possédait autant de titres que Chapleau, sinon davantage. Et sir Adolphe Caron lui-même, mondain, ciré, portant bien le monocle, n'eût pas refusé le poste honorifique dont son père avait été le deuxième titulaire. Nommer l'un de ces trois hommes, c'était mécontenter les deux autres. Tarte laissa Chapleau, parti trop tôt, s'essouffler dans la course; puis, dans un dîner intime où il se trouvait avec sir John, entre la poire

et le fromage, il laissa tomber le nom d'Angers, auquel il était fort dévoué.

— Well, dit sir John, well, he is not a bad man.

Angers devint lieutenant-gouverneur de la province de Québec.

Mercier nomma la Commission des asiles. Le président fut le Dr Duchesneau, le chef libéral du comté de Terrebonne, ancien préfet du pénitencier de Saint-Vincent-de-Paul destitué à la demande d'Aldéric Ouimet. Mercier se fit nommer par le gouvernement — en somme, se nomma lui-même — membre du Conseil de l'Instruction publique, en remplacement du Dr Painchaud, démissionnaire. L'Etendard et la Vérité bougonnèrent: "N'est-ce pas une tentative pour introduire la politique dans l'école?" Les officieux expliquèrent au contraire que le premier ministre cherchait à mieux connaître les désirs des évêques, membres du Conseil. Mercier, à l'activité multiple, fit encore substituer des ponts en fer aux ponts en bois. Le premier serait construit sur la rivière Chaudière. Mercier, accompagné de Shehyn et de McShane, posa luimême la pierre angulaire, le 1 1 octobre, à Saint- Romuald-d'Etchemin. Mais surtout, il prépara la Conférence interprovinciale, destinée à renforcer l'autonomie des provinces, et qu'il voulait éclatante.

Le jour où Mercier inaugurait à Saint-Romualdd'Etchemin son programme des ponts en fer. Louis- Adélard Sénécal mourait à Montréal, à 59 ans. Oublié aujourd'hui, Sénécal a joué dans la province un rôle considérable. Admiré, craint et détesté, il eut des qualités indéniables, un esprit d'en-

treprise étonnant. Il incarna, le premier parmi les Canadiens français, le type de l'homme d'affaires moderne, au tempérament de joueur. Il lança le plus grand nombre d'entreprises, atteignit le maximum de fortune et d'influence possibles à son époque et dans le cadre de la province. Chapleau attribuait les attaques multipliées contre son ami à cette fatalité en vertu de laquelle celui d'entre nous qui réussit et qui s'élève, par son initiative et son travail, en quelque domaine que ce soit, est attaqué avec rage et, si possible, abattu par les siens.

Chapleau assista aux funérailles de Sénécal, qui furent très belles. Le curé Labelle chanta l'absoute, à Notre-Dame. Les deux gendres de Sénécal étaient Blumhart et le juge Gill, ancien député d'Yamaska.

Le successeur de Sénécal au Sénat fut un autre homme d'affaires canadien-français et montréalais: Jean-Baptiste Rolland, élevé, lui aussi, à la force du poignet. D'abord apprenti typographe à la Minerve, il avait ouvert une imprimerie à son compte, puis une librairie rue Saint-Vincent. Ses affaires prospérant, il avait organisé le colportage des almanachs et de la papeterie dans les campagnes, édité des livres scolaires, fondé, à la requête du curé Labelle, la fabrique de papier de Saint- Jérôme, construit des maisons de rapport à Montréal. Intègre, très allant, d'esprit moderne, audacieux à l'occasion, il était ancien échevin, président de sociétés nationales, actionnaire d'institutions financières. Une personnalité moins tapageuse et contestée que celle de Sénécal. Rolland ne devait pas occuper son siège sénatorial, car il mourut au mois de mars suivant.

D'autres hommes d'affaires montréalais, dej

self-made men de race anglo-saxonne, commençaient à dépasser de beaucoup, en fortune et en influence, les Rolland et même les Sénécal, C'étaient les Van Horne et les Donald Smith, les magnats du Pacifique, rappelant Hugh Allan par plus d'un côté, et qui opéraient non plus dans le cadre provincial, mais à l'échelle du Canada tout entier. George Stephen, nanti d'une immense fortune, venait de quitter le pays pour vivre en Angleterre. Van Horne lui succéda comme président du Pacifique. Van Horne, de naissance américaine, était un géant, gros mangeur et grand fumeur. Sa carrière tenait du roman d'aventures. Il avait débuté comme garçon de bureau, ce qui ne l'empêchait pas de se révéler à la fois expert ès-finances et questions ferroviaires, joueur de cartes imbattable et collectionneur averti d'objets d'art. Quant à Donald Smith, occupant, à l'instar de Sénécal. tous les postes de commande, il venait d'être élu, presque simultanément, député de Montréal-Ouest et président de la Banque de Montréal.

La Conférence interprovinciale se tiendrait à Québec dans la seconde quinzaine d'octobre. Dans la pensée de Mercier, elle devait entraîner des conséquences importantes. Mercier avait combattu la j Confédération en 1867. Vingt ans plus tard, il * n'acceptait le régime qu'à demi contraint, et en luttant contre la tendance centralisatrice d'Ottawa. Et les Canadiens français les plus "patriotes" partageaient ses craintes. La Confédération était l'oeuvre d'hommes politiques à la vision large. Le peuple canadien-français l'avait acceptée avec résignation plutôt qu'avec enthousiasme. Au bout de vingt ans, la méfiance subsistait. Au lendemain du 1er juillet 1887, Tardivel constata dans la Vérité:

"Le vingtième anniversaire de la Confédération a sou-

levé bien peu d'enthousiasme. Cette œuvre politique... déjà menace ruine... Nous sommes probablement à la veille de changements politiques importants; la prochaine conférence interprovinciale aura un intérêt tout particulier. Si, grâce à cette conférence, les provinces obtiennent des modifications qui rendent la situation plus tolérable, la Confédération pourra durer encore plusieurs années. Si la conférence échoue, nous ne croyons pas que le premier juillet soit une fête légale dans dix ans d'ici.

"La rupture du lien fédéral ne doit inspirer aucune frayeur, aucune inquiétude même à la province de Québec. Nous tenons la clef de la situation par notre position géographique..."

Tardivel se trompait sur la survie de la Confédération qui, toujours imparfaite et toujours critiquée, dure toujours: il oubliait que les mariages de raison sont souvent plus durables que les mariages d'amour.

Au cours d'une séance de l'Assemblée législative, L.-O. David avait exprimé des idées tout analogues à celles de Tardivel. Lui aussi s'était séparé du parti conservateur, en 1867, par prévention contre le nouveau régime. Il le rappela vingt ans plus tard. Et, ne cachant point la persistance de son opinion: "... Les fruits de la Confédération ont été amers pour les hommes qui aiment véritablement leur pays."

De David à Tardivel, tous ceux qui souhaitaient renforcer l'indépendance de la province, saluèrent avec joie le projet de conférence.

Mercier demanda une entrevue confidentielle à sir John MacDonald, afin de lui représenter la Conférence, non pas certes comme une machine de guerre, mais au contraire comme une occasion de dissiper les malentendus, et d'améliorer les rap-

ports entre le fédéral et les provinces(1). Interprétation et démarche également insolites! Mercier voulait-il duper le vieux renard? Voulait-il, avec la participation du gouvernement fédéral, renforcer le prestige de la Conférence, et partant le sien? Comment connaître les cheminements de sa pensée? Sir John, bardé de méfiance, refusa sèchement l'entrevue secrète. A l'invitation officielle, il répondit par un refus encore plus sec:

"Monsieur,

"J'ai l'honneur d'accuser réception de votre lettre du 24 septembre dernier, invitant le gouvernement du Canada à se faire représenter à une conférence provinciale.

"En réponse, qu'il me soit permis de vous dire qu'il ne servirait de rien d'envoyer des représentants à cette conférence.

"J'ai l'honneur d'être, Monsieur,

"Votre obéissant serviteur,

"John-A. MacDonald."W

Ce refus n'amortit point le succès de la Conférence. Le Canada comptait alors sept provinces. L'Ile-du-Prince-Edouard s'abstint pour des raisons locales. La Colombie-Britannique, après avoir accepté en principe, s'abstint, comme à regret, sous la pression de sir John. Les autres provinces envoyèrent des délégations brillantes.

Celle de l'Ontario surtout était remarquable. Le premier ministre Mowat vint lui-même, accompa-

1. Correspondence of Sir John A. MacDonald, publiée par sir Joseph Pope, pages 399-401.

2. Compte rendu des procédures de la Conférence interprovinciale tenue en la cité de Québec du 20 au 28 octobre 1887 inclusivement (Bibliothèque de la Législature, à Québec).

gné par trois de ses collègues, dont deux futurs premiers ministres. Mowat avait 67 ans et un sérieux passé politique. Vingt-quatre ans plus tôt, en 1863, Honoré Mercier, jeune journaliste au Courrier de Saint-Hyacinthe, traitait Oliver Mowat de "seconde édition de M. Brown", c'est-àdire d'ennemi acharné du nom canadien-français. Mowat était en effet disciple et lieutenant de George Brown — le véritable fondateur du libéralisme ontarien. Mais depuis lors, Mercier avait changé de camp, et Mowat, acquérant une grosse réputation d'homme d'Etat, avait largement entamé l'évolution qui devait faire de lui le champion des catholiques ontariens. Le clergé avait favorisé ses dernières élections victorieuses. Car, tandis que Mgr Laflèche soutenait les conservateurs dans la province de Québec, l'épiscopat de l'Ontario, dans une situation différente, donnait son appui aux libéraux. Mgr Lynch, archevêque de Toronto, Mgr Walsh. évêque de London, et Mgr Cleary, évêque de Kingston, avaient fait des déclarations favorables à Mowat lors des élections de décembre

1886. Mowat, déjà venu à Québec en 1864 pour la conférence préparatoire à la Confédération, était assuré d'un bon accueil en revenant à Québec, en

1887, pour une conférence destinée à desserrer un peu les liens de la Confédération. Il se fit accompagner par George-William Ross, ministre de l'Education — réputé l'un des plus forts, peut-être le plus fort orateur de "hustings" de tout le Canada; Christopher Finlay Fraser, commissaire des Terres publiques; et Arthur Sturgis Hardy, secrétaire provincial. George-William Ross, qui occupait, au point de vue des relations entre les races, un poste stratégique, partageait les dispositions tolérantes de son chef. Enfin, par une attention particulière, Mowat pria un député franco-ontarien, Alfred Evanturel, du comté de Prescott, de l'ac-

compagner à la Conférence; c'était le fils aîné de François Evanturel, qui, député du comté de Québec et directeur du Canadien avant la Confédération, avait conseillé un ralliement sans enthousiasme au nouveau régime, "pour tirer d'un instrument très imparfait le meilleur parti possible".

Fielding, premier ministre de la Nouvelle-Ecosse, vint avec J.-W. Longley, procureur général, et Angus McGillivray, ministre sans portefeuille. George-Andrew Blair, premier ministre du Nouveau-Brunswick, vint avec David McLellan, secrétaire provincial. John Norquay, premier ministre du Manitoba, vint avec Charles-Edward Hamilton, procureur général. Plusieurs de ces ministres se firent accompagner de leur épouse. Mowat et sa femme furent les hôtes de Shehyn, dans la plus belle maison de Québec. Tous furent reçus princièrement. On multiplia en leur honneur les fêtes et les excursions, à la faveur d'une arrièresaison splendide.

Avec ceux de Québec, vingt ministres, dont cinq premiers ministres — cinq fortes personnalités — s'assirent à la table de la Conférence. Les gouvernements représentés se répartissaient ainsi: un gouvernement conservateur, deux libéraux, et deux gouvernements de coalition (dont celui de Québec) . Tous s'accordèrent à défendre l'autonomie des provinces. Depuis son accession au pouvoir, en 1872, Mowat poursuivait une lutte incessante pour la défense des "droits provinciaux", contre les empiétements du gouvernement fédéral, et de John MacDonald en particulier. Il avait fait voter quatre fois, de 1880 à 1884, une loi d'importance secondaire (Rivers and Streams Act) , désavouée à trois reprises par Ottawa. Pendant des années

aussi, la question des frontières septentrionale et occidentale de l'Ontario avait dressé la province contre le fédéral, Mowat contre MacDonald. Et la victoire finale de Mowat, en 1884, avait soulevé une joie immense à Toronto. D'autres controverses restaient en suspens. La défense des "droits provinciaux" constituait, depuis quinze ans, la préoccupation majeure d'Oliver Mowat, premier ministre de l'Ontario.

Elle constituait depuis moins longtemps, mais avec plus d'acuité encore, la préoccupation majeure de John Norquay, premier ministre du Manitoba. En raison du monopole consenti au Pacifique-Canadien, le gouvernement fédéral avait désavoué la charte accordée par la législature manitobaine à un "chemin de fer de la Rivière Rouge". Or, le Manitoba tenait à ce chemin de fer, et se révoltait contre le veto fédéral. Le conservateur Norquay se trouvait, à cette heure, aussi opposé à John / MacDonald que le libéral Mowat et le "national" Mercier. Quant à la Nouvelle-Ecosse, elle n'acceptait la Confédération qu'à contre-coeur — Fielding le dit franchement, à la Conférence(1). En mettant l'autonomie provinciale à la base des discussions, Mercier comblait le voeu de tous ses hôtes. C'était la première conférence interprovinciale tenue au y Canada, depuis la Confédération. Mowat, doyen ' des premiers ministres, présida les délibérations. C'était, à 67 ans, un homme de jugement, de patience, d'équité — un sage. Il présida les délibérations, mais Mercier les dirigea. Dès la première séance, Mercier affirma l'innocence de son ini-

1. Compte rendu des procédures de la Conférence interprovinciale tenue en la Cité de Québec du 20 au 28 octobre 1887, inclusivement (Bibliothèque de la Législature, à Québec). Même source pour la suite de ce passage.

tiative, la pureté de ses intentions à l'endroit du gouvernement fédéral. Puis il proposa une liste de vingt-deux sujets à traiter, et qui, à l'exception de deux ou trois, tendaient tous à rogner les pouvoirs ou les prétentions de l'Etat central. Il n'y eut aucune divergence entre les délégués, aucun heurt. "Notre conférence serait justifiée, dit Blair, de son ton doucereux, même si elle n'obtenait d'autre résultat que les amitiés conçues entre représentants des différentes provinces." Mercier nouait le faisceau. Quatre premiers ministres de ces provinces anglaises si orgueilleuses — et naguère dressées contre Québec et son "mouvement national" — adoptèrent les idées de Mercier, se rangèrent derrière lui. Mowat, Fielding, Blair, Norquay et leurs collègues, ne tarirent pas d'éloges sur Québec, ses habitants et son premier ministre. Mercier témoigna de grands égards pour Mowat. A son tour, le premier ministre de l'Ontario déclara: "M. Mercier nous dépasse tous de la tête et des épaules."

La Conférence s'ajournait la veille du jour où le nouveau lieutenant-gouverneur devait prêter le serment d'office. Angers pria Mercier de le présenter aux membres de la Conférence interprovinciale, ce qui donna lieu à un nouvel échange de courtoisies. Le 28 octobre, plusieurs ministres des autres provinces assistèrent à la prestation de serment. Les notabilités libérales de Québec se firent un point d'honneur d'assister également à la cérémonie. Mme Mercier offrit un bouquet à Angers, et L'Electeur — l'imprévoyant! — poussa la politesse jusqu'à vanter les qualités mondaines du lieutenant-gouverneur, sa cordialité, son tact.

La vie d'un peuple n'est pas simple. Au moment où Mowat et Mercier échangeaient des amabilités sincères, Joseph Tassé poursuivait une po-

lémique avec le Mail de Toronto. Ce journal avait publié une série d'articles, sous forme de lettres ouvertes reçues de la province de Québec et signées: "A protestant minister." Les Canadiens français y étaient fort décriés, et représentés comme une source de faiblesse pour la Confédération. L'auteur était tout probablement, non pas un pasteur, mais le journaliste Robert Sellar, propriétaire et directeur du Hutingdon Qleanet. Robert Sellar venait d'Ecosse, et son coeur de patriote — de patriote britannique — saignait devant la reconquête des cantons de l'Est par les Canadiens français. Il assistait, impuissant, aux fructueux efforts de Mgr Racine et de Jérôme-Adolphe Chicoyne. Il s'alarmait de voir, les jours de fête, le drapeau français et le drapeau papal flotter dans les rues. Bref, la minorité anglaise, soi-disant opprimée dans la province de Québec, appelait l'Ontario à son secours. Joseph Tassé, dans sa réplique, appela la province de Québec, où les annexionnistes, ouverts ou déguisés, sont moins nombreux qu'ailleurs, le rempart du loyalisme canadien. Il réfuta point par point les accusations de brimade à l'égard des Anglais de la province. Et cette dispute, rappelant les antagonismes alors que les effusions de la Conférence pouvaient leurrer, fit du bruit(1). Elle se poursuivit jusqu'au printemps, où Charles Thibault prit la suite de Tassé en envoyant une série de lettres ouvertes au Journal d'Ottawa. Charles Thibault alla plus loin que Tassé: il affirma la supériorité des hommes de sa race, et prédit qu'avant trente ans les Canadiens français, plus travailleurs, plus économes, plus attachés au sol, et grevant moins leurs terres

1. Lettres de Joseph Tassé (en anglais), rassemblées en brochure: The French Question (Imprimerie Générale, Montréal 1888).

d'hypothèques, posséderaient une bonne partie de l'Ontario.

Le 6 novembre, le Club Letellier de Montréal organisa une grande démonstration, à la salle Carvallo, en l'honneur de Laurier et de Mercier. Le premier ministre de la province dit qu'il avait voulu, par la Conférence interprovinciale, réparer en 1887 les lacunes ou les erreurs commises en 1867.

Et il communiqua le texte des résolutions de la Conférence à tous les journaux simultanément, afin qu'ils puissent, sans favoritisme, les publier le 10 novembre.

Ces résolutions étaient au nombre de vingt-six. Les plus importantes souhaitaient des amendements à l'Acte de Confédération de manière à: 1° Enlever au gouvernement fédéral, pour le transporter au gouvernement impérial, le droit de désavouer les lois des provinces. 2° — Augmenter le subside versé par le fédéral aux provinces. 3° — Reconnaître la juridiction des législatures provinciales dans certaines matières non prévues par l'Acte de 1867, par exemple les faillites. 4° — Augmenter les pouvoirs des lieutenants-gouverneurs. 5° — Réserver aux provinces la nomination d'un certain nombre de sénateurs. 6° — Faciliter à l'Assemblée législative d'une province la suppression du Conseil législatif. Etc. Bref, à peu de chose près, les vingt-deux propositions de Mercier. L'avant-dernière résolution encourageait la législature du Manitoba, dans son conflit avec le gouvernement fédéral. Enfin la dernière, rédigée par la délégation ontarienne, exprimait un voeu en faveur de la réciprocité commerciale avec les Etats-Unis.

Ces résolutions établirent, dans l'esprit de sir John, le caractère de la Conférence interprovin-

ciale, machine de guerre embusquée contre lui par Mercier. Le conflit de sir John avec la législature du Manitoba était assez aigu pour que le premier ministre du Canada ressentît vivement tout appui donné à son antagoniste. Quant à la "réciprocité", c'est-à-dire la suppression des droits de douane entre le Canada et les Etats-Unis, l'idée, caressée sous le régime de l'Union, avait été reprise par un Canadien devenu gros homme d'affaires à New-York et citoyen américain, Erastus Wiman. Président de la Great North-West Telegraph Company, et mêlé à beaucoup d'autres entreprises, gros actionnaire même du célèbre cirque de Buffalo Bill, Wiman était un homme à idées. Il en avait de singulières, si l'on en juge d'après son offre, adressée en février 1886 à John MacDonald, d'acheter le chef cri prisonnier Faiseur d'Enclos pour en faire la principale attraction du cirque de Buffalo Bill!11* La plus grande idée de Wiman était de réaliser une union commerciale entre son pays d'origine et son pays d'adoption. Cette conception séduisit Goldwin Smith: elle cadrait avec sa théorie de l'inévitable annexion du Canada, prolongement géographique des Etats-Unis. Elle séduisit d'autres théoriciens, dans tout le Canada; et les libéraux, de tendance libre-échangiste, adoptèrent ouvertement cette "plate-forme". Devant la résolution 'réciprocitaire" de la Conférence interprovinciale, comment ne pas supposer une entente entre Laurier et Mercier — héros conjoints de la manifestation du Club Letellier? John MacDonald provoqua la fondation d'un nouveau journal conservateur à Toronto, The Empire, au nom symbolique. L'organe de sir John combattrait la récipro-

1. Correspondence of Sir John A. MacDonald, publiée par sir Joseph Pope.

cité, au nom du loyalisme britannique, en la représentant comme la voie de l'annexion.

Mais le public discuta surtout la première résolution de la Conférence interprovinciale, celle qui tendait à transférer du gouvernement d'Ottawa à celui de Londres le droit de désavouer les lois provinciales. Fidèle à sa doctrine de l'égalité des pouvoirs fédéral et provinciaux, Mercier avait déclaré, à la Conférence: "Il ne devrait pas être plus permis au gouvernement fédéral de désavouer une loi provinciale, sous prétexte qu'elle touche aux droits fédéraux, qu'il n'est permis aux gouvernements provinciaux de désavouer des lois fédérales parce qu'elles touchent aux intérêts provinciaux." fl) Plus éloignée de nos luttes de partis, et plus indifférente, l'Angleterre serait moins souvent tentée d'intervenir. Puis, le jour où le Canada trancherait le lien colonial pour devenir autonome — événement à la fois désirable et prochain, aux yeux de Mercier — le droit de veto tomberait du même coup.

La Minerve et la Presse (celle-ci venait de passer sous la direction de Nantel, c'est-à-dire qu'elle accentuait son hostilité à Mercier) déclarèrent cette résolution absurde. Le gouvernement fédéral, dirent ces journaux, est plus près de nous, et connaît mieux nos besoins, que le gouvernement impérial. Ensuite, nous, Canadiens français, avons à Ottawa une députation nombreuse, une part d'influence, tandis qu'à Londres notre voix est sans écho. Chapleau reprit le même thème, le 22 novembre, au cours d'un banquet offert à Hector Langevin par l'Association Conservatrice de Montréal. D'une manière générale, les conservateurs représentèrent

1. Compte rendu des procédures de la Conférence interprovinciale tenue en la cité de Québec du 20 au 28 octobre 1887.

l'oeuvre de la Conférence comme une provocation des pouvoirs provinciaux à l'adresse du pouvoir central.

Malgré ces critiques, l'opinion, frappée par le brillant rassemblement de la Conférence, espéra une suite aux résolutions. Dans son discours au banquet Langevin, Chapleau fut sarcastique à l'égard du gouvernement Mercier. Il dit: "Avant l'arrivée de M. Mercier au pouvoir à Québec, on devait venger Riel et continuer la lutte. Au lendemain du jour où M. Mercier a été assermenté, il est resté muet comme une carpe sur cette question: il n'en a pas soufflé un mot dans la législature. Paix aux cendres de Riel, et réjouissons-nous dans le pouvoir." Cette critique contenait du vrai. C'est sans doute pour ne pas éloigner de nouveau Cameron et ameuter l'opinion anglaise que Mercier en majorité n'avait pas repris les motions sur l'affaire Riel, si indispensables aux yeux de Mercier en minorité. Mais l'ouragan de l'affaire Riel n'avait pas en vain soufflé sur la province. Il en subsistait, avec d'autres traces que nous relèverons chemin faisant, un regain de sentiment national et de fierté française, et ce désir de la plus grande autonomie possible qui avait rendu la Conférence interprovinciale réellement populaire. Et chez Mercier lui-même, en dépit des prudences auxquelles un chef de gouvernement est astreint, subsistait, nous le verrons bien, l'esprit de l'affaire Riel.

Mercier poursuivait encore deux grandes réussites, pour boucler sa première année de règne: l'emprunt de $3,500,000 autorisé par la Législature, et le règlement de l'affaire des biens des Jésuites. Non content d'avoir fait "incorporer" l'Ordre des

Jésuites, Mercier prétendait encore régler la question de ses biens, et dans le sens où Gédéon Ouimet et Chapleau n'avaient pas voulu la régler, où de Bouchcrville et Ross n'avaient pas pu la régler, dans un sens favorable aux Jésuites!

On se rappelle les grandes lignes de l'affaire, virtuellement ouverte depuis l'an 1800. Les biens des Jésuites, consistant en seigneuries, en un collège avec ses dépendances à Québec, en terrains à Montréal, avaient été confisqués, par un bref de George III, "en vertu de la conquête du Canada". Les Jésuites, et l'Eglise en général, n'avaient pas reconnu cette loi, et maintenaient leur protestation. Les "biens des Jésuites" étaient devenus biens provinciaux depuis la Confédération, mais les gouvernements de Québec osaient à peine utiliser des terrains ou des bâtiments considérés par l'Eglise comme volés. Ainsi le terrain dit "des vieilles casernes", où l'on projetait de construire un nouveau Palais de Justice, à Québec. Depuis de Boucherville, les gouvernements successifs cherchaient à régler la question, en offrant une indemnité substantielle. Mais tous échouaient sur ce double problème: Avec qui traiter? A qui remettre l'indemnité?

Les Jésuites ne concevaient pas de doute: il fallait traiter avec eux et leur remettre l'indemnité. Non pas, objectait Mgr Taschereau. La suppression de l'ordre des Jésuites, survenue dans l'intervalle, a fait tomber les biens dans le domaine de l'Eglise en général. Il faut traiter avec l'Eglise, représentée par l'archevêque de Québec, et lui laisser la disposition de l'indemnité. Sous cette contestation affleurait l'éternelle dispute universitaire. Les Jésuites consacreraient l'indemnité à développer leur enseignement, à créer des chaires, voire à fon-

der une université. Au contraire, l'archevêque de Québec consacrerait l'indemnité à guérir les maux pécuniaires de l'Université Laval. En 1874, le premier ministre Gédéon Ouimet avait refusé de traiter avec les Jésuites, autorisés par Rome. En 1885, J.-J. Ross avait refusé de traiter avec l'archevêque titulaire d'un induit.

Dans cet horizon bouché, Léon XIII avait ouvert une éclaircie en disant: "C'est le Saint-Siège qui fera le partage des Biens." (1) Et voici Mercier au pouvoir, si énergique et si bien disposé pour ses anciens maîtres qu'il obtient la reconnaissance civile de leur ordre, malgré l'opposition du cardinal-archevêque et de l'Université Laval. N'ira-t-il pas jusqu'à régler l'affaire dans un sens favorable aux Jésuites? Le gouvernement provincial traiterait avec les Jésuites, sur la base du projet de Boucherville, et le pape disposerait de l'indemnité. Le cardinal n'interviendrait en rien. Le Père Turgeon en parle à son ancien condisciple — son ancien "général".

La politique de Mercier — et ses convictions aussi — l'orientent justement vers la consolidation de l'alliance "nationale", à laquelle participent le curé Labelle, les Pères Jésuites, Tardivel et Trudel. Qui sait si le Père Grenier n'arrivera pas à convaincre, à rallier Mgr Laflèche lui-même? Là où de Boucherville, Chapleau et Ross ont échoué, Mercier prétend réussir.

Le Père Turgeon partira pour Rome. Il faudrait encore envoyer un homme plus désintéressé dans l'affaire, un laïc à la fois influent et sûr. Le Père Turgeon compte parmi ses nombreux amis le

1. Lettre du P. Lopinto au P. Grenier, du 14 juillet 1886; aux archives du Collège Sainte-Marie, à Montréal.

seigneur de son village natal, l'honorable Rodrigue Masson, ancien élève d'un collège de Jésuites aux Etats-Unis. Lieutenant-gouverneur, Rodrigue Masson a suivi, jour par jour, l'affaire de "l'incorporation" des Jésuites. Maintenant démissionnaire, il s'apprête à partir pour Rome. Sa haute honorabilité, son catholicisme exemplaire, les postes qu'il a occupés, sa fortune même, désignent l'ex-lieutenant-gouverneur, commandeur de l'ordre de Saint-Grégoire, pour cette haute mission. Masson rachètera volontiers de cette manière son impuissance de l'affaire Riel. Il demandera au Vatican, pour le premier ministre de la province, la permission de négocier, non avec le cardinal-archevêque de Québec, mais avec le R. P. Turgeon, recteur du Collège Sainte-Marie, dûment mandaté par son ordre. L'épiscopat, peu satisfait de cette intervention directe, observe une distante neutralité, et donne aux journaux la consigne de ne rien dire, ni pour, ni contre. A Rome, Léon XIII accorde à l'honorable M. Masson plusieurs audiences privées.

Voilà une grande affaire en bonne voie. Une autre marche moins bien, celle de l'emprunt.

On se rappelle que Mercier et Shehyn avaient entamé des négociations à New-York. Ils rencontrèrent du bon vouloir, puis des réticences, puis des résistances. Les adversaires de Mercier contrecarraient ses projets, effrayaient le monde financier en représentant le cabinet de coalition comme instable. Mercier comprit que l'emprunt ne se réaliserait pas à New-York dans de bonnes conditions. Il laissa dire, cependant, qu'il négociait avec d'autres prêteurs new-yorkais, et se croyait sur le point d'aboutir. Et tandis que les bleus dépêchaient des émissaires chargés de découvrir ces prêteurs et de les impressionner, Mercier faisait entamer

en secret, par des personnes sûres, des pourparlers en France avec le Crédit Lyonnais. Les négociations avancées. Pierre Garneau partit pour la mise au point. Mercier lui-même le suivit. Il irait aussi à Rome, pour avancer les pourparlers de Masson et du Père Turgeon. Turcotte assurerait en son absence l'intérim de premier ministre.

Mercier partit par New-York, jusqu'où l'accompagnèrent, dans les premiers jours de 1888: son frère J.-A. Mercier; son beau-frère Paul Decazes, qui lui servirait de secrétaire; Ernest Pacaud; Arthur Turcotte et Emery Robidoux. Pacaud et J.-A. Mercier formaient une paire d'amis.

Le 15 janvier, tous assistèrent à la messe dite par Mgr Grandin, l'évêque de Saint-Albert, également de passage, dans la petite église de la colonie canadienne de New-York. Un jeune curé autoritaire, à la parole facile, l'abbé Tétreault, ordonné par Mgr Gravel, desservait cette église et rassemblait, animait, commandait, encourageait les Canadiens français de New-York. Après la messe, le curé Tétreault pria M. Mercier et ses amis de passer une heure au presbytère avec Monseigneur. Le curé faisait circuler des liqueurs, quand la porte du salon s'ouvrit à l'improviste. Un gaillard fruste et puissant comme un bœuf — épaules d'hercule, peau tannée, mine ouverte, fortes mains tavelées — entra sans souci du protocole. Il se précipita vers l'évêque de l'Ouest et mit un genou sur le plancher. Il était visiblement ému. L'évêque le releva, le prit aux épaules et lui parla en cri. C'était Gabriel Dumont, le héros de Batoche, qui n'avait pas vu Mgr Grandin depuis la guerre civile. Dumont résidait maintenant à Staten Island; apprenant la présence de l'évêque et de Mercier à New-York, il était

venu à marches forcées. Un pieux et lourd silence s'établit un instant dans le presbytère, quand un âes hôtes prononça le nom de Louis Riel.

Poursuivant sa tactique. Mercier avait caché les buts principaux de son voyage en Europe: il allait, soi-disant, consulter des spécialistes pour sa gorge. Et comme cela conservait une allure de prétexte, on dit encore qu'il préparerait la participation de la province de Québec à l'exposition universelle de Paris de 1889. Grand émoi chez les ultramontains: cette exposition était organisée par la République française, pour le centenaire de la Révolution!

Le Journal des T rois-Rivières, scandalisé, mit Trudel et Tardivel en demeure de désavouer Mercier. La Vérité retirerait son appui à Mercier s'il engageait la province dans la glorification des saturnales révolutionnaires. L'Etendard observa qu'on prêtait à Mercier un projet hypothétique: n'attribuez pas sans preuve une intention aussi abominable au premier ministre! La Patrie et L'Electeur ne démentaient pas la nouvelle. Le Journal des T rois-Rivières démasqua l'identité du libéralisme canadien et du libéralisme français. Trudel répliqua qu'il ne fallait pas se laisser piper par les étiquettes, et que Chapleau, Mousseau, Tarte, Flynn, Blanchet, Starnes, Wurtele — et même J.-J. Ross et Taillon, auteurs de la loi des asiles! — étaient, au fond, des libéraux, beaucoup plus que Mercier qui avait reconnu les Jésuites.

Si Trudel — qui haïssait la Révolution et faisait flotter le drapeau fleurdelysé sur l'édifice de L'Etendard — tolérait la participation éventuelle au centenaire de 89, c'est sans doute qu'il était dans la confidence de l'autre grand projet de Mercier, susceptible de racheter bien des erreurs. Trudel, grand ami et avocat des Pères Jésuites, devait sa-

voir que Mercier cherchait à régler la question des "Biens des Jésuites", à l'avantage de ces religieux. Ce n'était pas le moment de lâcher le premier ministre. Georges Duhamel dit à un reporter de L'Etendard que M. Hector Fabre recevait simplement instruction de faciliter la tâche des exposants canadiens à Paris; et la petite tempête s'apaisa.

Mercier, pendant ce temps, retrouvait à Londres Pierre Garneau, et passait avec lui à Paris.

Hector Fabre avait préparé la publicité. Mercier fut reçu à Paris en très grand personnage — ce qui lui plaisait. Richement vêtu dans sa pelisse doublée de loutre, le geste large, la parole facile, pratique en affaires, il donna de son pays, de son peuple, la meilleure idée. Il fit des conférences, prononça des discours; les journaux parlèrent de lui; on s'émerveilla de le voir si français — français de bonne souche rurale, robuste et franche et finaude à la fois. Déjà, peu d'années auparavant, Chapleau avait fait la conquête de Paris; un de ses discours avait mis des larmes aux yeux de ses auditeurs. Mercier renouvelait le charme. Par Chapleau et par Mercier — la destinée ne voulait pas séparer ces deux hommes qui se croyaient ennemis et qui étaient frères — par Chapleau et par Mercier, la France redécouvrit le Canada. Chapleau avait reçu la cravate de la Légion d'Honneur; Mercier reçut la rosette. L'Etendard annonçant cette nouvelle à Montréal, exprima, sans insister, l'espoir que Mercier refuserait la décoration décernée par un gouvernement anticlérical.

Comme avait fait Chapleau, et plus encore que lui, Mercier s'efforça d'intéresser à la province de Québec toutes les catégories de Français, et surtout les publicistes, les hommes d'affaires, les financiers. La province ayant besoin de capitaux, mieux va-

lait, à tous les points de vue, les chercher en France qu'aux Etats-Unis, dont la tutelle économique était plus redoutable.

Mercier alla ensuite à Rome, où il retrouva tout un groupe de Canadiens: le Supérieur Colin, le recteur Turgeon, l'honorable Masson, le juge Routhier. Le Supérieur de Saint-Sulpice, préparant la fondation du Collège Canadien, avait suivi la même filière que Chapleau et MacDonald faisant appuyer le projet cardinalice: le secrétaire des Colonies, le duc de Norfolk et le cardinal Howard. La province de Québec occupait encore les congrégations romaines. Le Père Turgeon et l'ex-lieutenant-gouverneur Masson travaillaient à l'affaire des Biens. La présence du juge Routhier s'expliquait moins clairement. On se rappelle peut-être que l'avocat Routhier avait rédigé de sa plume le Programme Catholique de 1871, charte des ultramontains. Dix-sept ans après, le juge Routhier, resté catholique exemplaire, était un lettré amène, tolérant en matières religieuses et politiques. Son évolution l'avait conduit jusqu'à l'amitié des abbés Paquet; et le Père Turgeon vit dans le juge Routhier un agent du cardinal et de l'Université, un adversaire. (1)

Mais Masson avait, en conscience, accompli sa tâche. "Votre affaire est virtuellement réglée", ditil à Mercier, en le recevant à Rome.(2) Mercier

1. Lettres du Père Turgeon, aux archives du Collège Sainte-Marie, à Montréal.

2. Les "Masson Papers", à la bibliothèque de l'Université McGill, sont les documents que Masson tenait de la famille de sa première femme, et qui lui ont servi à écrire ses "Bourgeois de la Compagnie du Nord-Ouest". Ce sont, en somme, des "Mackenzie Papers". Il existe, à notre connaissance, très peu de traces écrites du rôle de Rodrigue Masson dans l'affaire des Biens des Jésuites, ce qui s'explique par la discrétion et le désinté-

vit les cardinaux de la Propagande, puis obtint une audience du pape. Il compléta les pourparlers, et laissa Masson et le Père Turgeon veiller jusqu'à la dernière heure. Peu après le départ de Mercier, le 27 mars 1888, la Sacrée Congrégation autorisa les Pères Jésuites à traiter avec le gouvernement de Québec. Il restait à négocier un accord, à le faire approuver par le Saint-Siège, enfin à obtenir une répartition équitable de l'indemnité. D'autre part, le Saint-Siège chargea les évêques d'arrêter tous les commentaires de presse. Et l'archevêque de Québec transmit assez rudement cet ordre à Tardivel, qui suivait l'affaire avec un intérêt passionné.

Voilà qui limiterait le retentissement. N'importe; c'était un très grand succès. Le voyage du

ressèment de Masson, son effacement devant Mercier, comme on le comprendra mieux à la lecture d'un chapitre ultérieur. Les archives du Collège Sainte-Marie de Montréal contiennent surtout des allusions à l'extrême attention avec laquelle Masson, lieutenant-gouverneur, suivit l'affaire de "l'incorporation" des Jésuites. Decelles mentionne son intervention dans l'affaire des "Biens", d'après des renseignements qu'il tenait de Masson lui-même (Canada and its provinces, Vol 15, p. 197.). C'est aussi le sens de cette phrase du dictionnaire du Père Lejeune, renseigné, lui aussi, d'une manière assez directe: "Il (Masson) fut le premier promoteur politique du vote de l'indemnité à verser aux Jésuites, spoliés officiellement de leurs immeubles, au temps d'Amherst" (Vol. II; p 153,). Nous avons pu préciser et compléter ces indications en recueillant, au cours d'un certain nombre d'années, les souvenirs de contemporains de Masson et de Mercier. Nous avons en particulier recueilli le témoignage de la veuve de Rodrigue Masson, qui a accompagné son mari dans son voyage à Rome, et même assisté à l'une des audiences de Léon XIII. Du moins, à une partie de cette audience, Léon XIII et Rodrigue Masson s'étant enfermés en cabinet particulier lorsqu'il fallut traiter le point délicat des oppositions soulevées par la requête de Mercier et des Jésuites.

premier ministre fut une succession de réussites, mondaines, commerciales et diplomatiques. Une énorme vague de chance soulevait Honoré Mercier.

Dans la province, deux affaires épineuses occupaient l'opinion: la contestation électorale de Laprairie et un rebondissement de l'affaire Paradis.

On se rappelle l'élection de Goyette, le 30 juillet, dans le comté de Laprairie. La Minerve avait affirmé que McShane, Beausoleil, Préfontaine et Charles Langelier, entre autres, agissant comme organisateurs pour le parti de Mercier, avaient pratiqué la corruption sur une grande échelle et littéralement acheté le comté. De fait, ce qu'on appelle l'organisation électorale, c'est-à-dire, dans une large mesure, la mise en œuvre de tous les moyens de pression, avait été longtemps, dans la province, un monopole conservateur. Tarte disait: "Les élections ne se font pas avec des prières." Les libéraux s'y étaient mis un peu tard, mais ils rendaient des points à leurs précurseurs. Et dans l'élection de Laprairie, le parti de Mercier, enfin maître de l'administration, avait utilisé toutes les ressources du pouvoir. Jusqu'alors, dans la province, les morts avaient voté bleu. Qu'ils se missent à voter rouge, voilà qui indignait la Minerve. Elle reprocha divers procédés de fraude aux libéraux, et L'Electeur répondit à peu près: la corruption électorale, l'organisation de bandes d'assommeurs, etc., c'est vous qui en avez donné l'exemple, et nous n'avons fait que vous imiter, vous suivre sur ce terrain.

Devant les juges, ces réponses ne suffisaient pas. La contestation électorale de Laprairie fut évo-

quée devant le juge Loranger. Lacoste, Pagnuelo et Bisaillon représentaient la poursuite, c'est-àdire le parti conservateur; Geoffrion et Kerr représentaient la défense. Deux fortes équipes. Associé d'Alexandre Lacoste, gendre de Pierre Fortin (ministre du cabinet Ouimet) , et, par surcroît, avocat respecté, François-Joseph Bisaillon se spécialisait dans les contestations électorales. Sous son impulsion, le procès découvrit la trop parfaite organisation des ministériels: octroi, à la veille du scrutin, d'indemnités pour les dommages causés par la grêle; pression exercée par la Compagnie du Grand- Tronc auprès de ses employés, électeurs dans le comté; etc. L'éloquence conjuguée des piastres et du whisky avait induit des citoyens notoirement bleus à s'abstenir; tandis qu'à moins de frais les absents et les morts "viraient capot". "La contestation de Laprairie est une véritable mine, écrivit le Courrier du Canada; à chaque coup de pioche, on découvre un filon nouveau." McShane surtout parut compromis.

L'autre affaire qui émut l'opinion en l'absence de Mercier était politico-religieuse.

Mgr Dominique Racine, premier évêque de Chicoutimi, mourut le 28 janvier. Il avait établi un Séminaire, un hospice, un couvent des Soeurs du Bon Pasteur dans sa petite ville épiscopale, un couvent des Ursulines au Lac-St-Jean. Il avait aussi pris le parti de Mgr Taschereau contre Mgr Laflèche. C'est dire que ses diocésains le regrettèrent, mais non pas les ultramontains.

Et les ultramontains avaient encore bien des affaires sur les bras. Un religieux espagnol, Dom Félix Sarda, venait de publier un livre retentissant sur le libéralisme catholique. Le Journal des Trois- Rivières et la Vérité, commentant ce livre, appli-

quèrent au Canada les descriptions espagnoles de Dom Sarda et dénoncèrent une fois de plus la francmaçonnerie, ses alliés et sympathisants. L'Etendard était bien d'accord avec eux sur le fond, mais Trudel agissait prudemment, de peur d'être entraîné à combattre Mercier — qui négociait à Rome en faveur des Jésuites!

Ce regain de combativité politico-religieuse trouva un aliment: l'affaire Paradis rebondissait.

Le missionnaire avait accusé J.-J. Ross d'avoir, au temps où il était premier ministre, essayé d'acheter son désistement et son silence pour quinze mille dollars. Non content de nier, Ross présentait une plainte formelle au provincial de l'ordre des Oblats.

Le provincial était le R. P. Célestin Augier, récemment arrivé de France. Un homme digne, et d'abord favorable au Père Paradis — qui inquiétait ses supérieurs par son imagination, ses initiatives, ses procès. Le P. Augier voulut arranger l'affaire à l'amiable. Dans cet espoir, il pria Mgr Laflèche de s'entremettre auprès de son diocésain et ami J.-J. Ross. Mgr Laflèche ne pouvait être bien disposé pour un religieux qui liait partie avec Mercier et les libéraux. Il prit connaissance du dossier et écrivit au Père Augier (17 février 1888) :

"La lecture attentive des documents que vous m'avez communiqués m'a convaincu que non seulement le Père Paradis n'a pas prouvé la grave accusation qu'il a portée si inconsidérément contre le gouvernement de l'honorable M. Ross, mais que les documents établissent le contraire, c'est-à-dire qu'ils prouvent qu'aucune offre n'a été faite par le gouvernement pour acheter la conscience du Père Paradis, ni pour $15,000 ni pour aucune somme..."

Mgr Laflèche, loin "d'arranger" l'aflaire, de-

mandait au provincial une condamnation du Père Paradis. Au contraire, le parti ministériel intervint auprès du provincial des Oblats, pour qu'il ne punît point le Père Paradis, grand électeur d'Alfred Rochon. Le Père Augier adopta l'avis de Mgr Laf lèche. Il lui répondit:

"La protestation que vous me demandez, Monseigneur, est faite, et elle est faite de main de maître. Elle est tout entière dans les lignes qui précèdent et qui vous appartiennent. (Le R. P. Augier citait la lettre de Mgr Laflèche.) Je ne puis qu'adhérer à vos paroles..."

Entre les lignes, le provincial des Oblats laissait deviner les pressions politiques exercées auprès de lui. Il ne leur céda point: le Père Paradis fut enlevé de sa mission, et envoyé à Plattsburg, aux Etats- Unis.

Les organes bleus accusèrent les libéraux d'exploiter la soutane du religieux pour leurs fins politiques. Les ministériels renvoyèrent la balle: Le politicien est le Père Augier, qui punit injustement un religieux pour défendre l'ex-gouvernement Ross.

"Le R. P. Augier a cru qu'il suffirait de son intervention pour étouffer une affaire politique, écrivit L'Electeur (28 février) ; il doit reconnaître aujourd'hui son erreur. Les Canadiens français ne sont pas prêts à abandonner aussi facilement leurs droits politiques..." Et il publia une protestation en règle contre l'éloignement du Père Paradis. Quant à Mgr Laflèche, L'Electeur comprenait d'autant moins son intervention dans cette affaire "qu' il a déjà eu la main malheureuse dans bien des circonstances, soit dans son opposition à l'Université Laval, soit dans ses démarches pour empêcher son diocèse d'être divisé, soit lorsque, seul de tout l'épiscopat, il s'abstenait d'assister à l'installation de Son Eminence le cardinal Taschereau..."

Le Père Paradis avait, en somme, "ouvert" le Témiscamingue. Il avait portage, couché sous la tente, cuit la popote sur un feu de braise, partagé les privations et parfois les travaux des défricheurs. Ce missionnaire chaleureux jouissait d'un extraordinaire ascendant sur les colons de la Gatineau. Avec un peu d'équilibre, il eût parfait son œuvre, pour le bien général. Ses admirateurs, tel le député Rochon, sincère et combatif, le tenaient pour une victime de l'incompréhension ou de l'arbitraire. On attribuait encore sa défaite, son exil, à l'influence des marchands de bois, les féodaux qu'il avait courageusement attaqués. Les amis du Père Paradis excitèrent le nationalisme, toujours latent sous sa forme élémentaire, contre le provincial venu de France. Dans la presse, la Justice et la Vérité utilisèrent le même argument et rivalisèrent de véhémence avec L'Electeur. Toute la presse ministérielle, qui louangeait la Compagnie de Jésus, décria le provincial des Oblats. Le Père Augier n'avait point assisté aux luttes épiques au cours desquelles les journaux vilipendaient, les uns Mgr Laflèche et les autres Mgr Taschereau. Il se montra désagréablement surpris de cette attitude d'une presse ultra-catholique. Il protesta. Il demanda qui pouvait bien inspirer cette campagne. La Justice, journal de Guillaume Amyot et de Louis-Philippe Pelletier, répondit qu'elle était inspirée et guidée "par des hommes autrement sages et autrement dignes de foi que le Rév. Père Augier, par des hommes qui ne sont pas étrangers à ce pays, et qui y sont connus autrement que par leurs étourderies." Et de revenir à la charge: "Le Père Augier, avec ses phrases et ses airs indignés, ne réussira pas à bâillonner la presse." Les numéros de la Justice de la fin de février et du début de mars perdent toute mesure à l'égard du provincial des Oblats.

C'était pour Tarte une occasion de batailler contre des gens qu'il n'aimait pas, contre Tardivel en particulier. Le Canadien, le Journal des Ttois- Rivières, le Monde et la Presse défendirent le Père Augier contre la Vérité, la Justice, L'Electeur et L'Etendard, défenseurs du Père Paradis. (1) Le Père Augier serait, au Canada, le dernier provincial des Oblats venu de France. Et jusqu'à la fin de ses jours, il ne pourrait plus entendre parler du paradis sans sursauter.

Mais malgré Mgr Laflèche et le provincial des Oblats, cette affaire ne détachait pas Trudel, Tardivel et les conservateurs nationaux de l'alliance avec Mercier; au contraire. Les conservateurs nationaux, pour s'organiser plus solidement, fondèrent une association, présidée par François-Xavier Trudel.

Mercier s'embarqua pour le retour le 3 mars, revint par New-York, et fut à Montréal le 16. Il avait décommandé la retraite aux flambeaux, mais il n'empêcha pas une cohue joyeuse d'envahir sa maison de la rue Saint-Denis (car il avait acheté une belle maison de pierre, rue Saint-Denis) . La Presse, la Minerve et le Monde pouvaient bouder; le peuple, fier des succès de Mercier, en prenait sa part.

McShane, qui s'attendait à la disqualification

1. Par la suite, le Père Paradis en appela vainement au Supérieur général de l'Ordre, puis à Rome, et il dut quitter l'ordre des Oblats. Les principaux documents relatifs aux démêlés du Père Paradis avec son Supérieur ont été produits en Cour, lors d'un procès intenté par le Père à des journaux conservateurs, et publiés alors. (La Minerve, 22 janvier 1890 et jours suivants.)

pour l'affaire de Laprairie, remit son portefeuille — peut-être sous la pression des conservateurs nationaux, pointilleux sur la morale électorale comme sur la morale privée.

A titre de secrétaire du Club National. Rodolphe Lemieux organisa un grand dîner en l'honneur du premier ministre pour le mardi de Pâques, 1 0 avril. L'hôtel Windsor reçut six cents convives appartenant à la bonne société montréalaise, et l'on avait refusé du monde.

Mercier reprit les thèmes essentiels sur lesquels il fallait toujours revenir. Il refit la distinction entre les deux libéralismes, religieux et politique:

"Les libéraux de cette province répudient le libéralisme religieux, qui est réprouvé par l'Eglise, pour s'en tenir au libéralisme politique, qui est permis..."

"Je l'ai dit bien des fois, et je le répéterai ce soir avec l'assentiment des libéraux qui m'entourent: la victoire du 14 octobre 1886 n'a pas été une victoire libérale, mais bien une victoire nationale; et le gouvernement actuel, jruit légitime de cette victoire, a été, est encore et restera, tant que j'en serai le chef, un gouvernement national, s'appuyant sur les honnêtes gens des deux partis, revendiquant l'honneur de la province et défendant ses intérêts..."

Il affirma son entente parfaite avec les conservateurs nationaux, attestée par la présence de Garneau et de Duhamel. Il rassura ensuite les Anglais- Puis il rappela qu'à l'époque de l'affaire Riel, les timorés redoutaient l'isolement de la province: la Conférence interprovinciale réunie à Québec n'a-telle pas infligé à ces craintes le plus éclatant démenti? "Examinez les résultats de cette conférence, et dites-moi si jamais notre province a été plus respectée par les autres parties de la Confédération?"

Il parla ensuite d'un projet de fédération impé-

riale dont le nouveau gouverneur, lord Stanley, était partisan avoué. Mercier repoussait ce projet avec énergie. Il repoussait — déjà! — la conscription et la participation obligatoire aux guerres de l'Empire. Il dit dans ce discours à l'hôtel Windsor:

"On veut nous imposer un régime politique qui, par la conscription, pourrait disperser nos fils depuis les glaces du pôle jusqu'aux sables brûlants du Sahara; régime odieux qui nous condamnerait à l'impôt forcé du sang et de l'argent, et nous arracherait nos fils pour les jeter dans des guerres lointaines et sanglantes que nous ne pourrions ni empêcher ni arrêter."

Prophétiques, ces paroles de 1888 expriment ce qui sera le sentiment quasi unanime du pays de Québec lors de la guerre sud-africaine, et, plus encore, pendant la guerre mondiale, en 1917.

Mercier passa encore en revue les résultats de son administration. Il donna un bref compte rendu de son voyage à Paris, de son emprunt à 4 p. 100 et presque au pair (à 99) — donc, plus avantageux que l'emprunt contracté par Chapleau à 4/2 et plus loin du pair.

Mercier annonça le prochain règlement de la question des biens des Jésuites, et termina, dans l'ovation des six cents convives debout, par cet appel: "Ralliez-vous autour du drapeau national!"

Il partit pour Québec, et se remit à la tâche avec plus d'ardeur que jamais.

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