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Histoire de la province de Québec

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Une grande session à Québec — Alliance Boatassa- Telliet -Prévost — Les « cas de colons » de Jean Prévost — Résistance énergique de Lomer Gouin, secondé par Alexandre Taschereaa.

Le nouveau mandat de Jette expiré, sir Alphonsc- Pantaléon Pelletier était devenu lieutenant-gouverneur (assermenté le 15 septembre 1908). L'ancien président du Sénat, aux favoris légendaires et à l'intégrité insoupçonnable, égalerait son prédécesseur en dignité, sinon tout à fait en connaissances. « C'est le premier gentilhomme du pays », disait d^jà de lui la princesse Louise, vingt-cinq ans plus tôt. Et les libéraux de la Rivière-Ouelle se trouvaient encore à Thonneur î Autre changement dans le personnel gouvernemental : Horace Archambault devint juge à la Cour d'Appel, à la mort du juge Bossé. Ceux mêmes qui déploraient le recrutement de la magistrature dans la politique rendirent hommage à la distinction du nouveau juge. La présidence du Conseil législatif était donc vacante ; il faudrait y pourvoir avant la session.

La vie publique était de nouveau très agitée. Les partis et les hommes au pouvoir, constamm-ent assaillis, se tenaient sur la brèche. Et dans tous les domaines. La Patrie attaquait l'administration municipale de Montréal, la déclarait pourrie, et réclamait une Commission royale d'enquête. Dans le domaine fédéral, les accusations contre le ministère de la Marine avaient abouti à une enquête, menée par le juge Cassels, qui se déplaçait de ville en ville. Puis, au début de 1909, la presse ministérielle, entraînée par le Herald et par le Canada, recommanda la vente ou l'affermage de l'intercolonial, en sérieux déficit. C'était un ballon d'essai. Mackenzic et Mann, propriétaires de voies dans les provinces Maritimes, et, depuis peu, du Québec et Lac-Saint-Jean, voulaient acheter Tlntercolonial, pour compléter leur réseau \ de l'Est. La presse conservatrice et « indépendante » s'y opposa. Mais des libéraux protestèrent aussi. La région desservie par l' Intercolonial tenait à un chemin de fer d'Etat — ce qui impliquait un régime de subventions, de billets de faveur, d'employésfonctionnaires peu surmenés. Le député ministériel C.-A. Gauvreau, de Témiscouata, écrivit au Soleil : « Y aurait-il du Mackenzie et Mann dans l'air î » Gauvreau invoqua les principes libéraux : la question n'a été posée ni avant ni pendant les élections ; or, une décision de cette nature et de cette importance ne doit pas être prise sans consulter le peuple.

Ainsi, des députés ministériels multipliaient les gestes d'indépendance. Les campagnes de Bourassa portaient leur fruit. Et le symptôme était encore plus fréquent et plus net dans le domaine provincial.

La loge L'Emancipation, tenue en échec par Mgr Bruchési, n'avait pas exercé sur le gouvernement libéral, sur la législation provinciale, toute l'influence

espérée. Elle s'en était vengée en lâchant Gouin dans Saint-Jacques. Elle livra quelques tentatives d'action extra-parlementaire : création d'un lycée de jeunes filles, entièrement laïc ; procès intenté par la Ligue de l'Enseignement à la Commission des écoles de Montréal, pour obtenir l'uniformité des livres dans les écoles placées sous son contrôle ; fondation du Cercle Alpha-Oméga, sorte de tribune libre à tendances radicales et libres penseuses. Le cercle s'inaugura par une conférence de Gonzalve Désaulniers, dans un local prêté par le dentiste Gaston Maillet, rue Saint-Denis (à l'emplacement actuel de l'hôpital Saint-Luc). Des chefs ouvriers en suivirent les séances.

De pareilles initiatives pouvaient séduire quelques jeunes gens. Les évêques stimulèrent le recrutement des sociétés catholiques. Dans sa dernière lettre pastorale, avant les fêtes du troisième centenaire, Mgr Bégin écrivait :

« Le meilleur moyen de préserver les jeunes gens des sociétés mauvaises qui complotent contre la foi de nos populations et l'ordre chrétien de notre société, c'est de les enrôler dans des sociétés fondées par l'Eglise ou bénies et approuvées par elle. Rien n'est aussi salutaire pour l'esprit et le cœur des Jetmes gens et ne les prépare mieux à remplir avec conviction et virilité chrétiennes leurs devoirs de citoyens, que ces associations honnêtes, laborieuses et bien dirigées, où ils s'instruisent mutuellement, mettent en commun leurs travaux, se communiquent leurs aspirations et se préparent à l'action commune pour tous les grands intérêts de la religion et de la société civile. »

L'A.C.J.C, les cercles d'étude, les sociétés de colonisation, étoffaient leurs cadres, fondaient des succursales. A Québec, l'encouragement de Mgr Bégin. la forte personnalité de Mgr Paul-Eugcnc Roy, et surtout la création de l'Action Sociale Catholique —

qui disposait d'un quotidien ! — favorisèrent le mouvement. Mgr Bégin et Mgr Roy tenaient à l'action catholique, c'est-à-dire à l'apostolat catholique organisé, avec des bataillons laïcs mais sous l'égide de l'Eglise. La Fraternité des cordonniers-machinistes, revisant ses règlements, s'inspira de l'encyclique Rerum Novarum, et sollicita l'approbation de son aumônier ^. L'A.C.J.C, fondation montréalaise, et fondation des Pères Jésuites, possédait, dans la région de Québec, des cercles, fédérés en « Union régionale ». Au Cercle Loyola, de futurs chefs de file — Maurice Dupré, Eugène Dussault, Thomas-Louis Bergeron, Onésime Gagnon, Maurice Hébert, J.-E. Grégoire — commentaient les conférences de C.-J. Magnan, sous le toit des Pères Jésuites. L'Action Sociale Catholique, fondation québécoise, eût volontiers contrôlé toutes les associations de ce genre, dans le diocèse. Puis, un soupçon de rancune subsistait à Laval, à l'endroit de Montréal et des Pères Jésuites. Pour plus d'un conseiller de l'archevêché, TA.C.J.C. québécoise était trop imprégnée d'esprit montréalais. Les jeunes gens y faisaient plus de nationalisme que d'action catholique. Un professeur du Collège Sainte- Marie n'a-t-il pas commenté, en classe, une conférence de M. Bourassa, en avertissant que ce député, « par son talent, par l'élévation de son esprit, par son amour de la patrie, est peut-être destiné à changer la face politique du pays » ?

De fait, presque tous les cercles d'étude commentaient, avec enthousiasme, le programme de « régénération nationale » de Bourassa. L'élan nationaliste entraînait la jeunesse. Laurier et Gouin organisèrent

1. Constitution et Règlements de la Fraternité nationale des cordonniers-machinistes de Québec. Archives privées de M. le chevalier Pierre Beaulé.

leur résistance. Ernest Roy, député fédéral de Dorchester, redevenu un libéral très sûr, et qui aimait et fréquentait les jeunes, conçut le projet d'une Association de la Jeunesse 'libérale de Québec. Il persuada sans peine Laurier qui disait et répétait : « Il faut s'occuper des jeunes », et Gouin qui avait engagé Hector Laferté à saisir la présidence des étudiants en droit, en 1907. Ernest Roy convoqua chez lui quelques jeunes : Hector Laferté, Elisée Thériault, Maurice Brasset, et Adolphe Allard, fils de Jules Allard. Ces jeunes à leur tour convoquent des camarades, et l'Association de la Jeunesse libérale est fondée. Laferté, pourvu de son diplôme d'avocat, a renoncé à la candidature provinciale dans Drummond, mais vaillamment aidé Cyrias Roy à triompher de D.-O. Lespérance, soutenu par Armand Lavergne et Albert Sévigny, dans le comté de Montmagny, aux élections fédérales. L'Association de la Jeunesse libérale se choisit Hector Laferté pour président, Lucien Cannon pour premier vice-président, Emmanuel D'Anjou pour deuxième vice-président. Parmi ses membres figurent de futurs députés, ministres et sous-ministres : Elisée Thériault, Charles Power, Leatare Roy, Louis Saint-Laurent, Fabien Bugeaud, L.-A. Richard... Québec donnant le branle, les libéraux reconstituèrent leurs clubs dans tous les districts. Ils rattrapèrent quelques jeunes gens — quelques fils de « rouges » — à demi conquis par le nationalisme. Les jeunes membres des clubs, à l'exemple de leurs anciens, sèmeraient la bonne parole et soutiendraient les candidats en peine.

Laurier, Gouin et leurs lieutenants surveillèrent aussi les cercles d'étude, les comités d'action catholique, et surtout les sociétés de colonisation, qu'ils tenaient pour de purs instruments de guerre politique. Gouin écrivait à Laurier, à ce sujet :

« Je suis, comme vous, d'opinion que toutes les sociétés de colonisation qui se sont organisées dans le passé n'ont rien produit de bon, et je puis vous assurer qu'il n'est nullement dans l'intention du gouvernement de Québec de se laisser berner par de prétendus apôtres qui veulent faire de la spéculation sous les coideurs du patriotisme \ »

Or les adversaires du gouvernement provincial n'entendaient pas le « berner » mais bel et bien l'inculper. La Patrie et L'Action Sociale critiquaient sans cesse la gestion du ministère des Terres et la politique de colonisation. Devlin était allé en France, pour stimuler Témigration de ce pays au Canada. Peine perdue ! railla la Patrie, démarche irrationnelle, puisque le gouvernement met des entraves à la colonisation. « Tant que les Canadiens eux-mêmes auront toutes les peines du monde à obtenir des terres dans Québec, ce sera folie que d'aller chercher des colons à l'étranger. » Dans L'Action Sociale, Jules Dorion citait plutôt des cas particuliers. Et voici qu'un hebdomadaire libéral, UEclaireur de Beauceville, réclame à son tour « la terre libre au colon libre ». Ce sont les Fortin, père et fils, qui ont fondé U EclaireuT de Beauceville, après avoir quitté le comté de Charlcvoix, où l'omnipotence de Forget ne laisse aucun espoir aux libéraux. Les Fortin sont des rouges éprouvés, et le Dr Béland, député fédéral de la Beauce, passe pour l'inspirateur de leur journal. D'après L'Eclairettr, le ministre de la Colonisation et le ministre des Terres, aux pouvoirs mal séparés, se gênent l'un l'autre. Le ministre de la Colonisation — le charmant Devlin, plein de bonne volonté — bénéficie encore d'une certaine indulgence ; mais Turgeon, ministre des Terres, ne connaît pas de repos.

Turgeon s'attendait à de furieuses attaques de

1. Lettre du 5 décembre 1908. Archives publiques du Canada ; Laurier papers ; dossier 2037.

Bourassa et de Lavergne, sur le parquet de la Chambre. Il voulut s'y soustraire. Mais Laurier lui refusa un siège au Sénat, malgré l'insistance de Gouin ^. « Dans toutes ces questions-là, répondit Laurier, il faut considérer le côte politique. » Ce qui traduisait prudemment cette pensée : Si Turgeon attire la foudre bourassiste, autant la voir tomber à Québec qu'à Ottawa. Turgeon lâcha tout de même son ministère, pour prendre la présidence du Conseil législatif, laissée vacante par Arcbambault. Il prétexta un besoin de repos, après vingt-cinq ans de luttes. Il est vrai que Turgeon, député depuis 1890, était un « vieux de la vieille » ; seuls, deux députés fédéraux. Laurier et Sydney Fisher, pouvaient se prévaloir de plus longs états de services. Mais cet ancien de U Union libérale, ce survivant de la défaite de Mercier, ce grand chef libéral qui possédait, quatre ans plus tôt, presque autant de titres que Gouin à la succession de Parent, n'avait que quarante-cinq ans. Il ne craignait pas ses électeurs, qui l'avaient « vengé » en 1907 et qui le remplacèrent par le candidat de son choix : Antonin Galipeault, échevin « antiparentiste » de Saint-Sauveur. La mutation de f Turgeon, encore jeune et sûr de son comté, ressemblait à une fuite devant les nouveaux venus nationalistes : Bourassa et Lavergne.

Il fallut remanier le cabinet provincial. Jules Allard, conseiller législatif, prit le portefeuille des Terres et Forêts ; Jérémic Décarie, député d'Hochelaga, gendre de H.-B. Rainville, reçut l'Agriculture laissée par Allard ; et Joseph-Edouard Caron, député de l'Islet, devint ministre sans portefeuille. Les

1. Correspondance de sir Lomer Gortin et de sir Wilfrid Laurier. Archives publiques du Canada ; Laurier Papers ; dossier 2037.

deux nouveaux ministres étaient des hommes dans la quarantaine. Qu'on ne s'étonne pas de voir le citadin Décarie à l'Agriculture et l'agriculteur Caron sans portefeuille. Le ministère le plus important revenait à Montréal, privée de sa part depuis que Lomer Gouin n'était plus député de Saint-Jacques, mais de Portneuf. C'est ce qui écartait deux bons candidats au maroquin : L.-J. Lemieux, député de Gaspé (frère de Rodolphe Lemieux), et Cyrille Delage, député du comté de Québec. Joseph-Edouard Caron avait débuté dans la carrière politique avec des velléités d'indépendance et de nationalisme. Il avait, à deux reprises, présenté sa candidature dissidente, avant d'être accepté et élu comme candidat officiel, en 1902. Puis il conclut avec le conservateur Eugène Paquet, député fédéral, un contrat réciproque de neutralité bienveillante. A l'abri de cet accord, Joseph-Edouard Caron, nerveux, actif, dévoué à ses commettants, affirma son influence dans Tlslet. En 1909, Eugène Paquet côtoyait le nationalisme, tandis que Joseph- Edouard Caron, libéral zélé, défiait dans son comté les nationalistes et les indépendants.

A l'approche de la session, le gouvernement redoutait surtout un amalgame de l'opposition sous les ordres de Bourassa. Celui-ci préparait la fondation de son journal, avec le concours d'amis désintéressés, mais aussi de conservateurs notoires. Bourassa s'écartait de pliïs en plus de son parti d'origine. Comment cet ultramontain eût-il passé sa vie dans le parti qui ne répudiait pas Godfroy Langlois ? Car les rapports de Lomer Gouin avec Godfroy Langlois reproduisaient, trait pour trait, ceux de Mercier avec Honoré Beaugrand. Gouin résistait à la pression de Langlois comme Mercier avait résisté à la pression de Beaugrand — au risque de provoquer des bouderies, des fâcheries ; mais la rupture n'était jamais formelle et totale. Jamais les radicaux n'ont été ri-

goureusement exclus du parti libéral ; jamais iL n'y ont perdu toute influence. Ce trait déplaisait au clergé, mais aussi à Bourassa, dont Tultramontanismc s'accentuait, comme tous les traits de son caractère, avec la gloire et la maturité.

Le 21 février, après les vêpres, s'inaugurait le « Cercle Saint-Germain », cercle d'études pour la jeunesse, à Saint-Laurent. Le jeune député Philémon Cousineau organisa une manifestation curieuse.

Aux élections fédérales de 1896, l'étudiant en droit Cousineau, fils d'un bon bleu de Saint-Laurent, avait suggéré la candidature de son professeur F.-D. Monk. Celui-ci, à son tour, protégea son élève, devenu avocat et docteur en droit. Il lui céda sa chaire à l'Université Laval de Montréal. En 1908, Monk, député fédéral de Jacques-Cartier, encouragea la candidature de son jeune ami, déjà maire de Saint- Laurent, au siège provincial. Comme beaucoup de jeunes hommes, Cousineau admirait à la fois Monk. pour son urbanité, sa droiture, et Bourassa, pour sa vigueur intellectuelle. Elu député conservateur de Jacques-Cartier, Cousineau frôlait les idées nationalistes. Il organisa pour l'inauguration du cercle une grande assemblée à laquelle il invita Bourassa, Lavergne, et son jeune collègue Esioff Patenaude, nouvel élu de Laprairie, qui se rapprochait aussi des idées nationalistes. Evariste Leblanc et Mathias Tellier. chefs du parti conservateur provincial, étaient au courant. C'est ainsi que l'ouverture d'un cercle à Saint-Laurent rassembla quatre députés provinciaux, dont deux nationalistes et deux conservateurs. Bourassa prononça le plus long discours. Il exhorta ses auditeurs à l'élévation morale et à la force de caractère. Pour le reste, il ferait des déclarations plus importantes dans une réunion convoquée pour le 25, au Monument National, et « qui sera peut-être un

des tournants de l'histoire politique de notre province ». Le soir, Bourassa et ses amis furent les hôtes de Cousineau.

Bourassa, grande vedette, avait accapare le temps et les honneurs, à l'assemblée de Saint-Laurent. Il avait parlé en homme indépendant des partis, et la réunion qui devait être « Tun des tournants de l'histoire politique de notre province » s'annonçait comme une réunion nationaliste. Cousineau et Patcnaude furent un peu surpris, un peu déçus. La journée de Saint-Laurent n'en constituait pas moins un geste d'alliance. En attendant les déclarations plus importantes, tous les conservateurs conclurent que Patenaude et Cousineau — et peut-être d'autres conservateurs — s'alliaient à Bourassa et se rangeaient sous sa bannière. Le Soleil tourna en ridicule ce « mariage morganatique » : « Comme on pouvait s'y attendre, c'est le marié lui-même, M. Bourassa, qui a prononcé le sermon de circonstance ; il n'est pas de ceux qui passent le crachoir aux autres ; la vie, pour lui, ne vaut que par les occasions qu'elle lui offre de discourir. » Mais un événement de cette importance ne s'expédie pas en quelques phrases ironiques. D'autres journaux l'interprétèrent ainsi : les nationalistes et les conservateurs signent un pacte pour détruire le gouvernement Gouin. Et l'on se demanda qui serait chef de l'opposition : le conservateur Tellier ou le nationaliste Bourassa. Les libéraux eussent bien fait brûler des cierges pour Tellier. De toute façon, Bourassa dominerait l'opposition.

Le Soleil revint à la charge, par un article plus sérieux, intitulé : « Où nous mènerait M. Bourassa ? » L'auteur de l'article était — malgré le démenti du Soleil — Rodolphe Lemieux, ministre des Postes. Il analysait en Bourassa un homme de parti pris, méfiant, méprisant, injuste, un pur démolisseur.

incapable de conduire un grand parti. D'ailleurs, disait Lemieux :

« Il se fait gloire de vouloir détruire cette division en deux grands partis, qui, comme toute organisation humaine, a ses défauts, mais n'en est pas moins la seule solution pratique et raisonnable pour assurer le fonctionnement du régime parlementaire.

« S'il réussissait, il nous mènerait à ce régime de divisions à l'infini, qui est la cause la plus certaine de l'impuissance du régime parlementaire en France... »

Rodolphe Lemieux, disciple de Laurier, ne redoutait pas seulement l'émiettement des partis. Avec une surprenante sollicitude pour ses adversaires, il voulait épargner aux conservateurs le malheur d'être conduits par Bourassa.

Mais Bourassa lui-même parlait, au Monument National, le 25 février. La séance, destinée surtout aux hommes d'affaires canadiens-français, et présidée par J.-A. Vaillancourt. administrateur de la Banque d'Hochelaga, attira une foule aussi dense qu'à la dernière apparition de Laurier dans la même salle.

Le premier orateur. Ernest Guimont, était un jeune avocat de Saint-Hyacinthe, garçon de valeur, mais surtout brûlé de patriotisme. Le second, Armand Lavergne, prit texte des déclarations de Jean Prévost pour attaquer le régime de colonisation et l'aliénation du domaine forestier. Le troisième, André Fauteux, enchâssait de jolies phrases dans des allocutions bien tournées. Son talent se prétait à merveille à la présentation d'un conférencier, d'une vedette. Il dit : « Si Henri Bourassa est en marge des partis, il est néanmoins au cœur de la race. »

Bourassa commençait souvent sans préambule, à la manière des grands dramaturges classiques qui, dès les premières répliques, dès les premiers mots, pion-

gcnt leurs auditeurs en pleine action. Il supposa son programme assez connu. Il voulait maintenant discerner l'orientation générale que doivent prendre la vie publique et la vie sociale de la province de Québec et de la race canadienne-française. Et il prononça un de ses discours qui, par la hauteur de la pensée, la vigueur du ton et la précision du texte, tranchent le mieux sur les entortillages habituels des discours politiques.

Sur certains poinfô, il répondait à l'article du Soleil, qu'il savait écrit par un adversaire estimable. Deux grands partis, nous dit-on, sont nécessaires et suffisants. Je veux bien l'admettre en temps ordinaire, mais le jour oii les partis ont perdu tous principes, tout idéal, pour s'abâtardir en coteries, en syndicats d'appétits, il faut bien remodeler les cadres de la vie politique. Le parti conservateur, par son énergie constructrice et par ses éléments de stabilité, le parti libéral, par ses éléments d'enthousiasme et de vitalité, ont rendu des services à notre pays. Mais ils se sont usés. Depuis dix ans qu'il gouverne, le parti libéral a perdu cette flamme d'idéal et cette force d'enthousiasme. Il a contracté les défauts qu'il reprochait à ses adversaires ; il n'a peut-être pas pris toutes leurs qualités. Et si le parti libéral tombait du pouvoir demain, le parti conservateur recevrait sa succession avant d'avoir recouvré la vigueur nécessaire pour gouverner. Il est donc temps de refaire un inventaire de notre situation politique, afin de recueillir, dans l'héritage des deux grands partis, ce qu'ils ont laissé de meilleur. Il est temps de fonder

I un groupem^ent nouveau, avec des principes de vie,

I des principes de justice et d'honnêteté.

Pour cette tâche, je fais appel aux hommes de bonne volonté de tous les groupes, de tous les partis. On a dit que j'avais en quelque sorte conclu un

contrat avec les conservateurs pour détruire le gouvernement Gouin. Cette interprétation illustre bien la fausse conception de la politique où nous nous enlisons depuis quelques années. On ne conçoit d'alliance que pour assouvir des appétits, pour conquérir le pouvoir. Je ne Tentends pas ainsi.

Et le poing levé, frappant l'air à coups saccadés, Bourassa cria son indignation, sa colère sainte et sa foi brûlante :

« Un contrat pour détruire un gouvernement et prendre sa place ne m'a jamais été proposé, et je ne Vaurais jamais accepté. Je fais appel aux hommes de bonne volonté de tous les partis politiques, afin que nous nous réunissions autour d'un faisceau d'idées que nous croyons nécessaires à l'avenir de notre pays, autour d'un programme de réformes économiques que nous croyons nécessaires au développement de notre domaine. Que tous ceux qui veulent faire triompher ces idées se réunissent ! La place est large : c'est le sol national, et c'est le soleil de Dieu qui l'éclairé... »

Une tâche est encore plus urgente que l'organisation politique, c'est la formation d'une véritable opinion publique dans la province. Une opinion éveillée, instruite, agissante, comme celle qui existe en Angleterre. Un état de préparation civique et morale « ... qui explique qu'en Angleterre, dix, vingt, trente, quarante membres de la Chambre des communes élus comme libéraux peuvent voter contre le gouvernement libéral sans être accusés de trahison, pourvu que leur vote s'appuie sur un principe. »

Pour créer une opinion publique, Bourassa s'est d'abord adressé à la jeunesse, naturellement indépendante et idéaliste. Il s'adresse maintenant aux hommes d'âge mûr, en particulier aux hommes d'affaires, qui ne doivent pas négliger la politique car ses répercussions atteignent toutes les forces vives

de la nation, et aux éducateurs, qui ne doivent pas seulement enseigner les principes religieux, les notions de sciences et de lettres, mais insuffler à leurs élèves un esprit de patriotisme et de foi, propre à inspirer tous les actes de la vie publique et de la vie privée.

Cette opinion publique créée ou régénérée — avec le concours du groupement nouveau, des clubs et du journal en préparation — permettra d'établir un gouvernement conforme à la fois à l'idéal de notre race et aux grandes lignes de la tradition britannique ; et ce gouvernement honnête et fort, appuyé sur une opinion puissante, donnera la meilleure solution possible aux problèmes sociaux, ouvrira plus larges les sources du développement économique... Bourassa termine en démontrant que les Anglais de la province, loin de redouter ce programme, peuvent y collaborer. Il ne s'agit d'accomplir ni une œuvre de fusion ni une œuvre d'isolement, mais une œuvre d'association.

N.-K. Laflamme, Joseph Rainville et Olivar Asselin prononcèrent de brèves allocutions. Il n'y avait plus grand chose à dire après Bourassa. Sans mots sensationnels, et même, cette fois, presque sans violence, le député de Saint-Hyacinthe et de Saint- Jacques (car il n'avait pas encore démissionné de ce siège) avait présenté des idées neuves, claires, élevées, avait exposé une ambition magnifique — et. semblait-il, réalisable. Il apparaissait bien en chef d'un groupement nouveau, très large, à la fois rigoureux et généreux, accueillant à tous ceux qui rêvaient d'une province fière et respectée. Discours d'une portée capitale. Discours à commenter dans les collèges. Discours à faire réfléchir les cerveaux, à exalter les cœurs.

... A moins qu'on ne l'interprétât avec ce scepticisme, exprimé dans la presse libérale : « Une fois

de plus, M. Bourassa proclame sa mission providentielle de régénérer la province de Québec... »

Dans les enclos des collèges, des adolescents, le discours de Bourassa en poche, recréaient un esprit public, reconstruisaient le Canada — avec ou sans les Anglais. Mais pour les réalistes, en attendant la transformation de la province et du pays, le pouvoir, sorti des urnes, appartenait encore aux partis politiques. Le gouvernement provincial fit dire par le Canada qu'il n'avait rien à craindre de la rhétorique et des projets de M. Bourassa.

Sir Alphonse-Pantaléon Pelletier ouvrit la première session du douzième parlement provincial, le 2 mars. Un de ses neveux, le Dr Joseph-Pantaléon Pelletier, député de Sherbrooke, présidait la Législative. L'opposition comptait douze conservateurs et deux nationalistes. Elle se réunit, pour le choix d'un chef, en l'absence de Bourassa, retardé par la tempête. Les conservateurs désignèrent Mathias Tellier, député de Joliette, pour faciliter l'alliance avec les nationalistes — à qui la personnalité de Bourassa» voire celle de Lavergne, et le soutien de la jeunesse, conféraient plus de puissance que n'indiquaient leurs deux sièges. Même si l'on repêchait Leblanc, son caractère et celui de Bourassa ne s'entendraient pas plus de quinze jours. Tellier faisait un peu, dans la politique provinciale, le pendant de Monk dans la politique fédérale : belles connaissances juridiques, haute honorabilité, absence de sens démagogique, d'esprit d'intrigue et même d'esprit de parti. Son premier soin fut de rendre hom^mage à Bourassa. Il attendit même son approbation, pour accepter le commandement.

Quand Bourassa descendit du train de Montréal, avec le bonnet de mouton de Perse, négligemment enfoncé, qui le faisait ressembler aux « hommes de chantier » de la Petite-Nation, le chef de l'opposition le reçut en égal et lui offrit de partager son bureau. Quelques jours auparavant, Jean Prévost avait réuni quelques amis à Saint-Jérôme, pour assister à son serment, un peu théâtral mais méritoire, de ne plus déboucher une bouteille d'alcool ; et ces amis comprenaient plusieurs députés de l'opposition à la Législative.

Le discours du Trône rappela les dernières réalisations : rachat de l'emprunt de 1878. effectué le 1er novembre 1908 ; nouvelles démarches pour l'agrandissement du territoire de la province, par l'annexion de rUngava ; ouverture d'écoles normales d'institutrices à Nicolet. aux Trois-Rivières et à Valleyfield, respectivement confiées aux Soeurs de l'Assomption, aux Ursuiines et aux Sœurs des Saints- Noms de Jésus et de Marie (une autre s'ouvrirait à Hull. avant longtemps, sous la direction des Sœurs Grises d'Ottawa) ; affiliation de l'Ecole d'Agriculture d'Oka à l'Université Laval : création de la pépinière de Berthierville.

Puis il cnuméra les projets : abolition des péages ; chemins de colonisation ; lutte contre la tuberculose ; remaniement de la carte électorale en fonction du mouvement démographique ; nouvelle législation sur les accidents du travail.

Pour la première fois, la province réduisait sa dette. Cette performance frappa la Gazette. Le journal des gens sérieux et des gros intérêts financiers, commentant le discours du Trône, conclut que la province de Québec avançait plus sûrement que les autres, même en comprenant les provinces de l'Ouest.

Les discussions commencèrent le 3 mars. La présence de Bourassa et de Lavergne, la nouvelle attitude de Prévost, les moyens de défense de Gouin, tout annonçait une grande session. La galerie de la presse elle-même réunissait une jolie pléiade de talents : Orner Chaput (Le Soleil) , Aégidius Fauteux (La Patrie) , Alonzo Cinq-Mars (U Avenir du Nord) , J.-L.-K. Laflamme (L* Action Sociale), Gilbert Larue (La Presse) , Jean Dumont {U Evénement) , Gustave Lanctôt (Le Canada), Les galeries étaient combles. Tous les députés occupaient leur banquette. Bourassa prêta serment à la table — et non pas dans le bureau — du greffier, ce qui était légal, mais inusité. Puis il prit son siège à la première rangée, à gauche de Tellier. Sur l'initiative de Gouin, son ancien chef et collègue, Prévost trouva sa place du côté de Topposition. Il demanda pourquoi. Gouin répondit : « C'est pour vous obliger à me dire en face ce que vous déblatérez contre moi, depuis quelque temps, dans le comté de Terrebonne. »

Ainsi commença cette brillante session. Le débat sur l'adresse donna lieu à des passes d'armes entre Tellier, d'une part, Taschereau et Rodolphe Roy d'autre part. Gouin laissait ses ministres répondre au chef de l'opposition ; lui-même se réservait de répondre à Bourassa. Car, malgré l'assurance officieuse exprimée par le Canada, les ministres craignaient bel et bien « la rhétorique et les projets » de Bourassa. Le député de Saint-Jacques et de Saint-Hyacinthe arrivait précédé d'une réputation formidable. Des libéraux, imaginant à l'avance l'écrasement de leur chef, se tenaient « sur la clôture », prêts à évoluer selon les événements.

Plante, mais surtout Lavergne, plus vif, plus spirituel, plus acrimonieux aussi, commencèrent la critique, à la séance du soir. Lavergne accusa Turgeon

d^avoir fui en passant au Conseil législatif. Kelly, député de Bonaventure, parlant en anglais, répondit à Lavergne. Il Tavait connu au collège, et regrettait que son ancien condisciple, possédant l'étoffe d'un homme d'Etat, devînt un simple démolisseur, un vulgaire démagogue. Lavergne l'interrompit. Des démentis réciproques créèrent des incidents. D'autres libéraux lancèrent des reproches ou des quolibets à Lavergne ; mais il avait assez de repartie pour tenir tête à plusieurs. D'ailleurs, Bourassa parlait.

Le vainqueur de Saint-Jacques et de Saint-Hyacinthe abordait la scène provinciale avec quelque présomption. Tous ses débats oratoires s'achevaient en triomphes. Il avait écrasé des adversaires de la classe d'Israël Tarte. A plus forte raison eût-il écrasé Lomer Gouin si le premier ministre n'avait prudemment évité les réunions contradictoires, pendant la campagne de Saint-Jacques — malgré le défi de la dernière heure, trop tardif pour être efficace. Bourassa ne crut pas un gros effort nécessaire pour ses débuts dans une assemblée provinciale.

Il critiqua la gestion des terres de la Couronne, et réclama « la terre libre au colon libre », c'est-à-dire la division du domaine en terres colonisables, réservées aux colons, et terres forestières, réservées au commerce du bois. Wcir, trésorier provincial, lui cria : <K Avez-vous une idée de ce que cela coûterait au Trésor ? »

Bourassa continuait. Il aborda d'autres chapitres, en particulier l'octroi « scandaleux » des licences à Montréal. Weir l'interrompit encore, pour le prier de préciser.

Bourassa : « Je ne préciserai pas, parce que je sais que c'est inutile ; parce que je sais qu'avec un gouvernement qui se dit libéral, il est inutile de provoquer des enquêtes, où l'on étouffe la vérité. »

BOURx\SSA ET LAVERGNE À LA LÉGISLATURE 27

Des libéraux protestèrent. Bourassa poursuivit son discours, souvent interrompu. Il avait négligé sa préparation et ne se montrait pas en pleine forme. La voix mordait, mais avec moins de prise que d'habitude. L'adversaire, l'auditoire, n'étaient pas subjugués. Aux Communes, Bourassa s'était imposé aux Anglais, aux tories, aux orangistes ; à la Chambre de Québec, devant cinquante-cinq libéraux canadiensfrançais qui se serraient les coudes, il ne réussit pas à s'imposer — du moins, pas du premier coup. Lavergne avait produit autant d'effet, peut-être même un peu plus.

Wcir, à son tour, prit la parole, pour accuser Bourassa et Lavergne d'introduire dans le débat un langage passionné, des calomnies sans preuve. Ce n'est pas étonnant, dit-il, ces messieurs n'ont jamais fait, à Ottawa, et partout, que critiquer et diffamer — sans oser, cependant, porter des accusations spécifiques : « Je défie M. Bourassa de répéter ses accusations, et je m'engage à remettre mon portefeuille si le bien-fondé d'une seule de ses accusations est prouvé. Mais n'ayez crainte, il s'en tiendra toujours aux généralités, et ne voudra jamais spécifier. »

Weir poursuivit son attaque. Bourassa lui rendit SCS interruptions, avec usure. Les répliques s'échangent comme des balles de tennis. Le ministre s'énerve, emploie des mots violents : « larrons d'honneur, assassins de réputations... » Lavergne lui renvoie d'autres compliments, à la volée. Les conservateurs ne bougent pas. Weir fait allusion à leur « mariage » avec les nationalistes. Bourassa le dément. Wcir demande : « Serait-ce une de ces liaisons vulgaires dont on ne parle pas ? »

Il était minuit. Lomcr Gouin avait tout écoute, impassible, sans remuer plus qu'un morceau de bois. La Chambre ajourna là-dessus. Le Soleil, commen-

tant cette première séance, loua fort l'attitude digne et parlementaire de Tellier, pour mieux déprécier Bourassa et Lavergne, « derviches hurleurs... adversaires haineux... loups enfiévrés par l'espérance du carnage... partisans de leur incommensurable vanité... »

On recommença le lendemain, 4 mars. Taschereau répondit à Bourassa et à Lavergne. Mais surtout, Gouin se chargea lui-même de la réplique, retardée exprès — pour lui donner plus de poids. Lomer Gouin demandait à ses collaborateurs de le comprendre vite, sans l'obliger à de longues explications. Il s'était attaché un secrétaire de premier ordre, Louis- Philippe Geoffrion, lourd de corps et délié d'esprit, avec des lèvres épicuriennes et des yeux malicieux. Geoffrion avait patiemment forgé une argumentation cohérente et préparé pour son chef une pile de dossiers, de rapports et de volumes, avec des signets aux pages à citer. Avant de commencer son discours, Gouin passa dans le bureau du président de la Chambre, avala, en deux lampées, deux verres de whisky, et rentra dans la salle d'un air assuré, les poings fermés. Gouin, trapu, la silhouette sans grâce et la peau terreuse, n'était certes pas un Adonis. A la Chambre — sur les lèvres d'Armand Lavergne — et dans le Nationaliste — sous la plume d'Olivar Asselin ou de Jules Fournier — les allusions pouvaient sur le visage jaunâtre de Gouin ou sur le crâne oblong de son lieutenant Taschereau. Sait-on ce qu'une disgrâce physique, même légère, peut faire souffrir un homme fort, et l'influence qu'elle peut exercer sur son caractère ? Lomer Gouin, premier ministre de la province de Québec, souffrait d'être laid. Il encaissait les allusions, le visage clos, le cœur meurtri. Et cependant Lavergne, Asselin et Fournier exagéraient. Lomer Gouin avait la main fine et belle. En habit noir, le plastron bombé, il donnait une

bonne impression de tenue, de sûreté, de force. Depuis vingt-quatre heures, il n'avait pas desserré les dents. Il commença :

« Monsieur Bourassa, pendant des mois je vous ai laissé faire de la démagogie à la porte des églises. Je vous attendais sur le parquet de la Chambre... »

Le premier ministre s'étonna que M. Bourassa, ayant, à son de trompe, opté pour Saint-Hyacinthe « où il ne doit son élection qu'à l'ignorance ou à la malhonnêteté d'un officier rapporteur », n'eût pas encore démissionné comme député de Saint-Jacques. Puis il appliqua aux deux nationalistes la description dantesque des hôtes de l'Enfer : Ceux-là sont les gens qui, toute leur vie, n'ont pensé qu'à haïr et à détruire. « A Ottawa, ils n'ont travaillé qu'à détruire les hommes qui entreprenaient quelque chose pour le pays : Laurier, Brodeur, Lemieux, Fielding. Sifton... »

Armand Lavergne : « Oui, Sifton qui a aboli la langue française dans l'Ouest. »

Gouin passa outre aux interruptions de Lavergne ; il prononça un discours bien préparé, documenté, ramassé, vigoureux, d'une puissance accentuée par le physique même de l'orateur. Il se battait. Il livrait une des grandes batailles de sa carrière. Et sa tactique rappelait la « fuite en avant » des peureux héroïques. Il fonçait de la tête, rentrait le cou dans les épaules, contractait sa musculature et gardait les poings fermés. « Il fallait voir le monstre ! » écrira Fauteux, dans son compte rendu. Gouin parut égaler Bourassa. Du même coup, il se vengeait des moqueries de Lavergne. La petite flamme de conviction, dans la péroraison du premier ministre, souleva l'enthousiasme des libéraux — les indécis de l'avant-veille manifestant la plus vive ardeur.

Mais voici Tattaquc de flanc : Jean Prévost se lève, se met à critiquer la politique de colonisation du gouvernement, ou plutôt son absence de politique de colonisation. Un libéral lui crie : « Pourquoi n*avez-vous pas appliqué ces beaux principes quand vous étiez ministre ? » Prévost attendait cette question. Il répond : « Parce que j'étais lié par la solidarité ministérielle, ce bâillon qui étouffe la province. »

Le fait saillant de ces premiers jours de cboc était la résistance victorieuse de Lomer Gouin. Egaler Bourassa, n'était-ce pas le défaire .'* Le chef nationaliste avait sous-estimé son adversaire. Le Soleil affirma que Bourassa et Lavergne sortaient de ces rencontres écrasés, dégringolés de leur piédestal. Plus impartial et plus exact. Aégidius Fauteux écrivit à son journal, la Patrie : « Une vie nouvelle a été évidemment insufflée à la Législature. » Il est vrai que beaucoup d'énergie se dépensait en attaques personnelles, en mots d'esprit ou d'acrimonie. Et de même au dehors : Olivar Asselin et Jules Fournier vidaient chaque semaine dans le Nationaliste un encrier d'esprit et de diffamation.

Le troisième jour de discussion — le 5 mars — Prévost reprit son discours, et décrivit les délais, les misères, les rebuffades infligées aux colons. Son successeur Deviin lui répondit. Philémon Cousineau, Oiïïcier de liaison entre les deux groupes antiministériels, déposa l'amendement où l'opposition résumait r>on programme :

« Néanmoins, nous croyons devoir exprimer le respectueux regret que le discours du Trône et les déclarations ministérielles ne permettent pas d'attendre du gouvernement une politique vigoureuse et progressive, qui assure à la province la conscri'ation et l'exploitation profitable de SCS richesses naturelles, la colonisation intensive des

régions propres à l'agriculture, la diffusion de l'enseignement technique populaire, la réforme de l'administration de la justice, et la substitution de méthodes efficaces et saines au régime néfaste du patronage dans la distribution des subsides votés par cette Chambre. »

De l'aveu du Nationaliste, Cousincau cherchait un moyen de rendre la parole à Bourassa. Son amendement fournirait au tribun, mieux en forme, l'occasion d'une éclatante revanche. Cousineau agissait à la fois par tactique parlementaire et par admiration pour Bourassa.

Le 8 mars — le lundi — Arthur Sauvé fit ses débuts à la Législature en attaquant le ministère de la Colonisation. Esioff Patenaude fit aussi ses débuts en demandant la réforme du système judiciaire ; Armand Lavergne parla ensuite. L'opposition avait ainsi occupé toute l'après-midi, pris tout le temps, prononcé tous les discours. En séance du soir, les ministériels réagirent contre cet accaparement. Trois députés, puis le nouveau ministre de l'Agriculture. Jérémie Décarie, répondirent à Sauvé, Patenaude et Lavergne. Cela convenait à Bourassa, qui, plus artiste et plus coquet qu'il ne voulait le dire, attendait une heure avancée de la soirée pour mieux composer son atmosphère et terminer en vedette — il avait utilisé le procédé aux Communes, à plusieurs reprises.

Bourassa prit la parole à onze heures du soir. Dans les galeries déjà compactes, le public se serra encore ; un silence véritablement religieux s'établit. L'attente ne fut pas déçue ; on entendit un discours riche de pensée, superbe de forme, animé d'un bout à l'autre par cette gesticulation fougueuse de Bourassa qui, chez un orateur de second ordre — ou chez un orateur sans conviction — friserait le ridicule, et qui, chez lui, faisant de chaque discours un combat total, était saisissante, irrésistible.

Ce fut d'abord un discours-programme, pour réclamer le développement de nos immenses richesses naturelles : mines, forces hydrauliques, chasses, pêcheries, etc. Il y faut un plan sérieux. Il faut que la province de Québec cesse d*ctre le pays des faux prospectus, le paradis des spéculateurs. Il ne faut plus céder notre houille blanche à vil prix à des syndicats américains : « Si nous conservons nos eaux, la province de Québec DEVIENDRA NECESSAI- REMENT le plus grand pays producteur d'énergie électrique en Amérique. » Il existe, en particulier sur le Saint-Maurice, des pouvoirs hydrauliques, source potentielle d'une énergie énorme, au bord desquels la population n'est pas plus dense qu'au lendemain de la conquête. Ailleurs, par exemple à La Tuque, on a bien cédé la chute d'eau, mais à une compagnie douteuse, qui n'a pas rempli ses engagements.

Il faut classer nos sources d'énergie hydraulique. Il faut aussi classer nos forêts en limites permanentes, limites temporaires (les unes et les autres soumises à un système de coupe réglée) , et limites de colonisation, d'où les marchands de bois seront exclus... Il faut imposer un droit sur l'exportation de la pulpe. De cette manière, la pulpe sera manufacturée chez nous, et avant trois ans le Canada sera le plus grand pays producteur de pulpe. « Si nous avions au gouvernement des hommes d'Etat au lieu de comptables, nous verrions se construire des usines de toute sorte. »

Bourassa déviait à l'attaque, à la polémique, selon sa pente. Il se reprit : « ... Rendez le sol au colon, et vous développerez l'agriculture, vous ferez un pays où nous ne nous éterniserons plus dans de vaines querelles, mais où nous travaillerons tous d'un commun effort, pour le bien de la race... » Mais ce disant, il se rappela que Weir l'avait accusé, l'avantveille, de soulever des préjugés de race. Bourassa

s'était mis à arpenter l'allée médiane de l'Assemblée — procédé inusité, insolite. Il se planta devant Weir et lui dit qu'il avait fait appel à ceux de sa race, non pour les jeter contre leurs frères d'une autre langue ou d'une autre croyance, mais pour les adjurer de se redresser, d'être fiers, dans ce pays assez vaste pour deux peuples. Minuit largement dépassé, Bourassa parlait depuis plus d'une heure, en plein élan. Il développa ce thème de la fierté de race avec un emportement fiévreux, passionné. Il soufflait presque au visage de Weir. Il était tout frémissant, et l'on voyait battre ses tempes. A d'autres moments, on ne voyait que ses dents blanches dans sa barbe noire. Quand il s'arrêta pour reprendre haleine, une ovation générale éclata dans les galeries. Des journalistes, représentant des feuilles adversaires, crièrent malgré eux : « Bravo ! » L'Orateur se scandalisa : « Silence dans les galeries î » L'ovation continuait : « Silence dans les galeries ! Messieurs les constables, faites votre devoir ! » C'est Bourassa qui fit cesser l'ovation en reprenant sa marche et son discours.

Cette fois, il part en pleine polémique. C'est Bourassa en action : une machine de combat, une catapulte. II ne cesse plus d'arpenter la salle. Il s'avance vers la masse, comme s'il allait l'empoigner. Il parle du favoritisme, du « patronage », démoralisant sous toutes SCS formes, surtout, peut-être, sous la forme des promesses électorales. Il s'indigne d'avoir entendu, au cours d'une campagne à Chicoutimi, le ministre Devlin dire que, nécessairement, le libéral Petit obtiendrait plus de faveurs pour le comté que le conservateur Lévesque. Mais voici encore à la charge de Weir : le trésorier provincial a laissé entendre que les femmes servent souvent d'intermédiaires dans l'achat des consciences. Bourassa se plante de nouveau devant Weir — presque son sosie, dépouillé d'énergie, ce qui renforce l'étonnante impression. De- Québec — Tome XIV — 2

vant Weir qui recule contre son dossier, il revendique l'honneur des femmes canadiennes, et arrache une nouvelle ovation aux galeries.

Il est plus d'une heure du matin. Les députes semblent peu à peu s'enfoncer, s'affaisser dans leur fauteuil, s'effacer pour laisser toute la scène à Bourassa, pour augmenter le relief de Bourassa, possédé par le dieu, ou le démon, de l'éloquence. La voix mordante, la voix choquante, la voix prenante continue. Elle arrive à l'instruction publique : les ministres refusent d'affilier la future école des hautes études commerciales à l'Université Laval parce qu'ils veulent en faire une école neutre... A une heure et demie du matin, Bourassa parle toujours ; personne n'ose l'interrompre ; personne non plus n'a quitté les galeries. Tous les yeux suivent les allées et venues de Bourassa. L'heure et la fatigue aidant, on éprouve l'illusion de voir un Bourassa très grand, gesticulant seul au milieu d'un espace infranchissable, sur les bords duquel se tiennent, dans un halo, des figurants. Bourassa termine par des explications personnelles ; on lui reproche sa virulence ; or, il n'a jamais attaqué qui que ce soit dans sa vie privée ou dans sa profession ; il s'en est pris aux ministres responsables, avec colère parfois, avec haine, jamais.

Il est deux heures du matin. Tout vibrant, Aégidius Fauteux court télégraphier à la Patrie : « Personne ne peut plus refuser de saluer en lui le maître de tous. »

Toute la presse commenta ce discours de Bourassa comme un événement majeur. Mais Omer Chaput écrivit, dans le Soleil, un compte rendu original et resté célèbre dans les annales du journalisme. Il s'étendit à longues colonnes sur les discours de Sauvé, de Patenaude, de Décarie et des autres, puis termina par ces cinq mots, à la ligne :

« M. Bourassa a parlé ensuite. »

Le lendemain, 9 mars, un ministre, Joseph-Edouard Caron, et six députes libéraux : Antonin Galipeault (Bellechasse) , John Hall Kelly (Bonaventure) , J.-A. Tessier (Trois-Rivicrcs), Frédéric-Hector Daignault (Bagot) , Cléophas Blouin (Lévis) et Jean-Baptiste Carbonneau (Lac-Saint-Jean) , s'appliquèrent à réfuter Bourassa et Lavergne, à démontrer l'inutilité, et même l'impossibilité, d'une séparation du domaine forestier et du domaine de colonisation. Lavergne interrompit souvent — tantôt blagueur, tantôt agressif. Ainsi harcelés, des orateurs perdirent le fil de leur discours. Joseph-Edouard Caron, un nerveux, mais qui connaissait à fond les questions agricoles, répondit au contraire du tac au tac. Lavergne lui demanda : « Comment pouvez-vous reconnaître un colon de bonne foi ? » Caron de répondre : « Comment pouvez-vous reconnaître un colon de mauvaise foi ? »

Le 10 mars, Lomer Gouin prononça lui-même un long et grand discours. Il répondit rapidement à Sauvé, à Patenaude, un peu plus longuement à Lavergne, puis il consacra l'essentiel de son discours à répondre à Bourassa.

Lui aussi répéta que la séparation du domaine forestier et du domaine de colonisation n'était ni possible ni même souhaitable. Il affirma l'impossibilité de déterminer dans Québec un vaste mouvement de colonisation, analogue à celui des provinces des Prairies. Dans l'Ouest, il suffit presque de se mettre à labourer et semer ; chez nous, il faut d'abord défricher. Et ni le Français, ni le Belge, ni le Canadien rapatrié des centres industriels de la Nouvelle- Angleterre ne voudront ni ne pourront défricher.

Au sujet de la houille blanche, Gouin défendit « l'affaire Breaky », vente des pouvoirs de La Tuque

à une compagnie sérieuse, « qui accomplira de grands travaux, au bénéfice de toute la région ».

Passons à l'instruction publique. M. Bourassa exige l'affiliation immédiate de TEcole des Hautes Etudes Commerciales, qui n'est pas encore fondée, à l'Université Laval. Or, l'Ecole Polytechnique, fondée en 1873, ne fut affiliée à l'Université que beaucoup plus tard, sous un gouvernement libéral, celui de Mercier. Fondons l'Ecole des Hautes Etudes, et plus tard nous verrons s'il y a lieu de l'affilier à quelque autre institution. Inutile de soulever les passions religieuses à ce propos, et d'agiter le spectre des écoles neutres.

Gouin suivit pas à pas l'argumentation de son adversaire. Bourassa, en terminant, avait souhaité l'union des races. Gouin termina sur le même sujet. Mais, avant l'union des races, ne faut-il pas l'union dans la même race, dans la même famille ? Alors, pourquoi M. Bourassa cherche-t-il à semer la méfiance et la zizanie entre Canadiens français, en dénigrant ses collègues et tout le monde :

« Pour l'union des races, pour l'union des cœurs, nous en sommes, et nous y travaillons. Mais nous y travaillons sans bruit, comme le grand fleuve qui roule paisiblement ses flots en semant l'abondance et la prospérité sur ses rives, et non pas comme les torrents qui se précipitent avec fracas des montagnes, et ne laissent après eux que des cailloux. »

Pour la seconde fois en huit jours, le premier ministre résistait au prestigieux Bourassa, d'une manière mieux qu'honorable. L'effort qu'il avait accompli pour vaincre sa timidité secrète n'apparut pas. Le front carré, la moustache drue, la parole nette et vigoureuse, il s'était défendu avec une robustesse paysanne ; et sa péroraison, reprenant celle de Bou-

rassa pour la corriger, avait atteint la véritable éloquence. Ses partisans éclatèrent d'enthousiasme.

On entendit encore, ce jour-là, deux bons discours. Tellier, chef de l'opposition, repoussa les éloges excessifs que la presse libérale lui décernait pour mieux accabler Bourassa. On ne réussira pas à nous séparer, dit-il :

« Ce sont des convictions communes qui nous ont réunis, et ces convictions forment entre nous des liens plus solides que l'intérêt. On a dit : Bourassa remplace Tellier. Qu'importe celui qui plantera le drapeau, pourvu qu'il soit planté sur la citadelle. Quant à vous, Messieurs du ministère, gardez vos portefeuilles, mais sauves la province de Québec. »

Enfin Prévost : il vote avec le gouvernement pour montrer qu'il n'est pas un opposant systématique — et surtout pour ne pas souscrire à un amendement qui condamne sa propre administration.

Le premier vote de la session, terminant le débat sur l'adresse, rejeta l'amendement Cousineau par 52 voix contre 13. La bataille avait été chaude. Les ministériels saluèrent le vote — la victoire — au chant de « O Canada ». Les anciens évoquèrent le temps des grandes joutes entre Chapleau et Mercier. Aégidius Fauteux — élève de Tarte — qui envoyait d'excellents comptes rendus à la Patrie, écrivit : « Dans toute l'histoire de la Législature, je ne crois pas qu'une session parlementaire ait jamais provoque autant d'intérêt passionné que celle qui vient de commencer. »

Après l'adresse, le budget. Nouvelle polémique, sous l'averse des chiflFres. Weir annonce un excédent de $1,035,636, « dû à la politique de prudence et d'économie des gouvernements libéraux », et décrit la prospérité de la province. Un surplus d'un million

était sans précèdent. Si MM. Bourassa et Lavergne présentaient un pareil bilan» dit le Soleil, « c'est pour le coup qu'ils se décerneraient à eux-mêmes le titre de rédempteur et de sauveur de la patrie. »

Mais Bourassa critique le budget comme le reste. Auparavant, il annonce officiellement son option pour Saint-Hyacinthe. La division électorale de Saint- Jacques est par conséquent vacante.

Le député de Saint-Hyacinthe passe au crible les prétentions et les chiffres du trésorier provincial. Il conteste le chiffre de la réduction de la dette, le chiffre et la composition du surplus ; il demande plus de discernement dans la répartition de l'impôt, et un contrôle de l'Etat sur les entreprises d'utilité publique subventionnées par la province.

Très sympathique au chef nationaliste, mais très indépendant d'esprit, Aégidius Fauteux ne se retient pas d'appeler Bourassa « un critique universel et intrépide ». Le Soleil reconnaît au député de Saint- Hyacinthe le mérite d'avoir « amené avec lui un air de bataille qui fournit à nos chefs et à nos amis l'occasion de montrer leur grande supériorité intellectuelle dans l'Assemblée législative ».

Le 1 6 mars, Jean Prévost demanda la colonisation intensive. Ses anciens collègues lui répondirent : « Pour attirer et retenir les colons, il faudrait avoir autre chose à leur offrir que des terres en bois debout. Pour coloniser, dans notre province, il faut d'abord défricher ; et, même dans notre race, le nombre des défricheurs a toujours été restreint. » Mais Prévost inaugura une autre tactique ; il commença d'exposer ses « cas de colons ».

Chaque jour le député de Terrebonne narre l'histoire d'un colon rebuté ou d'une famille évincée.

« jetée dans le chemin par la faute du Département des Terres ». Il cite les noms, les lieux, les dates. Il évoque le découragement des hommes, l'angoisse des femmes, l'anémie des enfants. Il dispose bientôt d'une documentation énorme, car tous les mécontents de la province s'adressent à lui. Et chaque jour c'est un récit plus navrant d'une misère plus noire. Ces « cas de colons » de Prévost offrent l'avantage de mieux rappeler les réalités de la colonisation. Car, à force de discuter la colonisation comme une question politique, au point de vue du gouvernement ou de l'opposition, on s'éloignait de cette vision simple : un pauvre diable en quête d'un lot, pris dans l'enchevêtrement administratif, renvoyé de l'agent des terres au marchand de bois, puis laissé sans route, sans secours humain, prisonnier des grands arbres, du vent, du froid, en certains endroits des loups ; dans la forêt refermée sur lui de toutes parts, un pauvre colon solitaire et découragé.

Mais aussi, les « cas de colons » quotidiens du député de Terrebonne — exposés avec clarté, avec verve, avec sentiment, parfois avec des images heureuses — agacèrent au suprême degré ses anciens amis. Prévost était un petit bonhomme à la voix cinglante, fier et prompt comme un coq. Il s'était réconcilié avec Lavergnc, et tous deux, très taquins, très gamins même, s'amusaient à fâcher les députés ministériels. Presque seul, Gouin restait impassible sous leurs saillies. Leur tête de Turc était le doyen de la Chambre, Louis-Pierre-Paul Cardin, vieux notaire barbu et député peu éloquent de Richelieu. Un député de l'opposition s'affubla d'une barbe postiche — une longue barbe blanche, semblable à celle de Cardin. Et Lavergne et Prévost de s'écrier en même temps : « Nous protestons, monsieur l'Orateur. Il n'y a qu'un comté de Richelieu, n'ayant droit qu'à un seul député, et nous voyons deux députés de

Richelieu dans cette enceinte. » D'autres fois, Lavcrgne et Prévost incitaient Cardin à parler, pour l'interrompre et le dérouter. Un jour, Prévost l'avait taquiné dans un discours ; cinq bonnes minutes après que Prévost se fut rassis, alors qu'on parlait d'autre chose. Cardin, ruminant sa rancune et arrivant au point d'exaspération, saisit un gros livre et le lança sur la tcte de son collègue.

Bourassa, Lavergne et Prévost parlèrent à eux trois autant que tous les autres députés réunis. Bourassa ne se mêlait pas aux journalistes, ne fréquentait pas les buvettes, et ne faisait pas des niches au doyen de la Chambre. Mais il s'esclaffait au moindre lapsus, ricanait pour souligner une erreur, et les ministériels eussent préféré un gros mot. Bourassa et Lavergne critiquèrent la rédaction d'un bill sur l'incorporation des compagnies présenté par le secrétaire provincial Rodolphe Roy. Ils demandèrent la traduction de ce bill « de l'iroquois au français », et obligèrent le ministre à modifier son texte. Une telle humiliation blessait plus et causait plus de ressentiment qu'un coup de poing. Bourassa possédait des supériorités qui se pardonnent mal. Loin de les faire oublier, il avait toujours l'air de se sentir plus instruit que les autres, plus apte à juger les événements. Ces allures d'infaillible, d'impeccable, humiliaient et exaspéraient ses collègues. Etaient-ce même ses collègues ? Une assemblée parlementaire est un cercle, dont les membres se rencontrent dix fois par jour, pendant les sessions. Il y règne, même entre adversaires, l'esprit de solidarité des grands cercles. Bourassa ne partageait pas cet esprit. Les libéraux l'eussent appelé « l'ennemi public No 1 » si l'expression avait fleuri à cette époque. Ils le comparaient, avec ses yeux étincelants, sa barbiche, ses sarcasmes et son ricanement, à Méphistophélès. Un seul numéro de la Vigie, petite feuille rouge de Québec rédigée par Ulric Barthe,

contient ces aménités à l'adresse du chef nationaliste : « Bête de curiosité du cirque Barnum, imposteur, effronté, menteur, grossier personnage, bouffi, culbuté du piédestal de boue qu'il s'était fabriqué lui-même, bouche ccumante, fou furieux, épileptique, monomaniaque, toqué. »

En Chambre, Taschereau, Tair ingrat, hérissé comme une bogue de châtaigne, fut, avec Gouin, le plus vigoureux contradicteur de Bourassa. D'autres ministres n'osaient pas s'y frotter. Bourassa demanda des précisions sur les dépenses de voyage d'un inspecteur des travaux publics. Taschereau lui répondit qu'il ne devrait pas être si chatouilleux sur ce chapitre, puisque lui-même, dans ses voyages comme secrétaire de la Commission internationale, avait dépensé $2,000 et refusé d'en rendre compte. Weir, parlant en anglais, enchérit : « M. Bourassa exige toutes les délicatesses pour les autres, mais lui-même se considère au-dessus de cela. Le député de Saint- Hyacinthe a parcouru la province et semé le soupçon à l'égard des représentants du peuple. Il ne doit pas s'étonner que ce soupçon l'englobe aussi. Prétendrait-il être le seul à y échapper ? »

L'échange de répliques atteignait une cadence effrénée. Gouin reprochant aux nationalistes d'abuser des vocables de patrie et d'honneur, Lavergne répondit que les ministres abusaient des termes « patronage », « ponts », « subsides ». Sur les lèvres de Bourassa, les mots résonnaient comme des coups de cymbales. Les Québécois venaient aux séances de la Législative comme à un spectacle de choix. Le jeudi après-midi, les élèves du Séminaire de Québec et ceux du Collège de Lévis envahissaient les galeries, pour applaudir à tout rompre les chefs nationalistes. Des professeurs les y encourageaient, en-dessous. Les jeudis où Bourassa parlait à la Législative, le surveillant du Collège

de Lévis reculait de 5 heures à 5 heures et demie l'heure de la dernière « traverse » à prendre, à Quebec, pour la rentrée du soir. L'exubérance ainsi tolérée se donnait libre cours. L'imagination des adolescents magnifiait des séances qui n'eussent pas impressionné des hommes mûrs. Les collégiens croyaient assister à des scènes historiques, vivre les heures d'une rénovation nationale. Ils rentraient, le soir, grisés, exaltés, embrasés, incapables de s'endormir. Malgré l'Association de la Jeunesse libérale, les étudiants passaient en masse au nationalisme. Les séances du jeudi, à la Législative, en témoignaient clairement. Gouin, inquiet, pria Cyrille Delage, vice-président de la Chambre, de mater l'opposition et les galeries. — « Il faut y aller doucement », répondit Delage — qui admirait Bourassa — « on ne retient pas toujours un cheval fougueux par la bride. »

La discussion était générale, sur tous les fronts. Principes, intérêts, personnalités, tout fournissait l'occasion d'une lutte pied à pied. Taschereau, ministre des Travaux publics, présenta plusieurs bills importants. L'un d'eux modifiait la loi sur les accidents du travail, dans un sens favorable aux ouvriers : désormais, tout accident du travail donnerait droit à une indemnité, sans que le blessé ait à prouver, comme auparavant, la faute du patron. Ainsi se trouvaient adoptées, consacrées, les notions de risque professionnel et de responsabilité patronale. La réparation des accidents du travail n'était plus seulement pour les patrons un devoir social, mais une obligation civile. Alexandre Taschereau, avocat de tradition, très marqué du pli professionnel, mais avocat d'affaires, de grosses affaires, croyait, comme son chef Lomer Gouin, à l'avenir industriel — plutôt qu'agricole — de la province de Québec. Il croyait au règne de la société anonyme, à gros capitaux. Il assurait en conséquence la protection des travailleurs. Son

bill de 1909, correspondant à révolution économique, marque une étape dans notre législation ouvrière. La province de Québec n'était pas en retard : la première loi sur les accidents du travail n'entrera en vigueur aux Etats-Unis qu'en 1911, en Ontario qu'en 1915. Notre loi de 1909 restera en vigueur jusqu'en 1928, date où, après deux ans de tâtonnements, le ministre du Travail du cabinet Taschereau lui substituera une loi plus avancée. Un autre bill de Taschereau accordait certains droits d'expropriation aux propriétaires de forces hydrauliques. Bourassa discuta clause par clause.

Inversement, Lavergne déposa un bill, semblable à celui qu'il avait présenté l'année précédente aux Communes, pour forcer les compagnies d'utilité publique à se servir des deux langues dans leurs relations d'aflPaires avec le public. Ce projet apparaissait comme une bravade aux administrateurs des grandes compagnies, détenteurs de monopoles, et peu habitués à considérer l'élément humain dans leur clientèle. Embarras des ministres : ils souhaitaient le rejet ou l'enterrement du bill, mais n'osaient se prononcer contre le principe. Ils le laissèrent voter en seconde lecture, mais en le renvoyant, pour mise au point, au comité de législation.

Prévost exposait toujours ses « cas de colons » — prétexte à de nouvelles attaques contre le gouvernement. Dcvlin lui fit remarquer un jour qu'il dénonçait un scandale remontant à l'époque où il était lui-même ministre de la Colonisation. C'est vrai, répondit Prévost, mais l'affaire dépendait du ministère des Terres. Car, d'après Bourassa et Prévost, la confusion des pouvoirs du ministère des Terres et du ministère de la Colonisation, escamotant la responsabilité, constituait un vice du système. Prévost votait désormais avec l'opposition.

Un autre député libéral, Godfroy Langlois, donnait de la tablature au premier ministre, avec ses projets de réforme scolaire, sournoisement anticléricaux. Une délégation du Conseil des Métiers et du Travail de Montréal, demandant au gouvernement de Québec diverses mesures en faveur des ouvriers, réclama aussi la gratuité des livres scolaires, et l'instruction gratuite et obligatoire, comme en France. Puis, Godfroy Langlois présenta, pour la cinquième fois, son bill pour l'élection des commissaires d'écoles par le peuple à Montréal. Il invoquait les « principes libéraux ».

Laurier et Gouin tenaient à ménager le clergé. L'un et l'autre, au cours de leur dernier voyage en Europe, avaient salué Pie X. En novembre 1908, Mgr Emard avait présenté au Pape l'honorable Sydney Fisher, ministre fédéral de l'Agriculture et député protestant d'un comté de la province de Québec. En février 1909, Mgr L.-A. Paquet, nommé l'un des vicaires généraux de l'archidiocèse ^, partit pour Rome, chargé de missions importantes par son archevêque. Gouin ne voulait ni accepter le projet Langlois ni s'aliéner définitivement le groupe radical. Mais c'est Bourassa qui mit à mal le bill Langlois, dans un grand discours, habile et fort — encore un discours impressionnant — le 1er avril.

A son tour, Bourassa invoqua les principes libéraux, dont le bill s'écartait, d'après lui, par maints détails ; par exemple, en n'accordant le droit de vote qu'aux propriétaires. Mais aussi le bill tendait à contrarier l'autorité religieuse. Bourassa fit un magnifique éloge des congrégations enseignantes. Puis il suggéra de créer des commissions scolaires paroissiales.

/. Les deux autres étaient Mgr Hamel et Mgr Marois.

dont les présidents formeraient un conseil général. Ce projet décentralisateur, inspiré par Mgr Bruchési, eût fortifié l'influence des curés ; il répondait aux préoccupations des esprits traditionnalistes, désireux de maintenir, ou de restaurer, la base paroissiale de notre existence nationale.

D'un côté, la loge L'Emancipation, la Ligue de l'Enseignement, les syndicats « internationaux » de Montréal et quelques radicaux appuyaient Godfroy Langlois. De l'autre côté, Mgr Bruchési restait formel, et les associations Saint-Jean-Baptistc, l'A.C.J.C, les cercles d'étude, sans parler des purs nationalistes, n'attendaient qu'un mot d'ordre pour partir en guerre. Les chefs libéraux pouvaient agir sur le Canada, mais non pas sur U Action Sociale, Gouin reconnut certain mérite aux idées de M. Langlois, mais aussi aux idées de M. Bourassa. D'autre part le député de Saint-Louis et l'ex-député de Saint-Jacques prêtent à la population montréalaise des sentiments contradictoires. Dans ces conditions, il y a lieu de se renseigner encore. Gouin damanda et obtint l'adoption en seconde lecture, mais en même temps le renvoi au comité de législation — comme pour le bill de Lavergne sur la langue française.

L'adoption du bill Langlois eût infligé un afi^ront personnel à l'archevêque de Montréal. Et Mgr Bruchési, si souvent conciliant, restait inflexible sur ce point. Il le répéta, par dépêche au premier ministre : « Bill Langlois inacceptable ^. » Lomer Gouin garantit au chanoine Emile Roy, envoyé spécial de Mgr Bruchési, le caractère non pas seulement dilatoire mais funéraire du renvoi au comité de législation.

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