Archives de l'Archevêché de Montréal
Dcicdcmcnt, Gouin se tirait bien d'affaire. L'ouverture de TEcoIe normale des Trois-Rivières, confiée aux Sœurs de l'Assomption, réalisait un ancien projet de Mgr Laflèche. L'administration provinciale et Mgr Cloutier, cvcque des Trois-Rivières, avaient préparé ensemble cette réalisation. Mgr Cloutier, disciple et successeur de Mgr Laflèche, avait une grande dignité, le raisonnement sûr et l'expression juste. Ses mots portaient. Le 20 avril, à la cérémonie d'inauguration, il déclara :
« Je n'ai qu'à me féliciter de l'accord qui a toujours existé entre l'honorable sir Lomer Gouin, l'honorable M. Roy, secrétaire provincial, et moi-même, dans les nombreuses entrevues que j'ai eues avec eux, au sujet de cette école normale que nous avons le bonheur d'inaugurer aujourd'hui. »
Autre succès pour Lomer Gouin : le 27 avril, il fit voter, à l'unanimité, des résolutions demandant l'annexion du territoire de l'Ungava. La réclamation, latente depuis 1887 — depuis Mercier — n'avait jamais été présentée avec autant de précision et de vigueur. Bourassa d'approuver : « Si un jour ou l'autre on découvre dans l'Ungava un nouveau Yukon, il faut qu'il appartienne à la province de Québec. » Et la Patrie félicita le premier ministre de vouloir « une plus grande province ». (Les actionnaires du futur journal bourassiste s'étaient réunis au Monument National le 13 avril, et cette concurrence éventuelle refroidissait la Patrie, qui recherchait la clientèle nationaliste et n'avait pas marchandé les bons comptes rendus à Bourassa.)
Cependant, U Action Sociale, avec ses rédacteurs d'origine conservatrice et nationaliste comme Omcr Hcroux et Jules Dorion, restait sourdement hostile au ministère ; les libéraux simplistes, du genre de Philippe-Auguste Choquette, classaient ce journal ca-
tholique parmi les journaux « bleus », à côté de UEvénement. Et le curé Corbeil prononçait, sur la colonisation, des conférences dans lesquelles il ne ménageait pas le gouvernement libéral.
C'est que la colonisation restait à Tordre du jour. Jean Prévost continuait à produire ses « cas de colons ». Puis, le 29 avril, il déposa une motion réclamant ce qu'il appelait la colonisation intensive. Il changeait cette fois de tactique, pour réaliser une synthèse, proposer un plan d'ensemble. La colonisation est le salut du pays, dit-il ; or le gouvernement provincial n'a pas de politique de colonisation. Les colons n'obtiennent pas de lots ; les meilleures terres sont pour les marchands de bois. Il faudrait : a) séparer les attributions du ministère de la Colonisation et du ministère des Terres, car celui-ci entrave celuilà ; b) séparer les terres forestières et les terres de colonisation, comme M. Bourassa le demande depuis longtemps ; e) accorder des primes, des encouragements et des facilités de toute sorte aux ouvriers, aux immigrants, aux rapatriés des Etats-Unis désireux de s'installer sur une terre.
Prévost avait l'art de passer, dans un même discours, du raisonnement au rire, au pathétique, à la colère. Il parla pendant cinq heures, d'un ton violent qui provoqua des interruptions aussi vives. Ce discours, l'un des plus remarquables de la session, comparable aux grands morceaux oratoires de Bourassa, retentit hors du Parlement. La question de colonisation était partout posée, lancée. L'opinion se montait. Elle ne se contenterait plus de discours éloquents, de congrès sans suite. « L'avenir de la province repose sur l'agriculture », répètent à l'envi les officiels. Ou encore : « L'avenir de la province est dans la colonisation. » Mais ils agissent comme s'ils n'en croyaient rien. Des députés ministériels — les députés ruraux.
et avec eux Godfroy Langlois — demandèrent quelque initiative de nature à calmer le public. On prépara un bill des terres, établissant de véritables réserves de colonisation, où le colon serait maître chez soi, à Tabri du marchand de bois.
Ce bill appliquait, au moins partiellement, une des revendications persistantes de Bourassa, reprise par Armand Lavergne et par Jean Prévost. Mais Bourassa, Lavergne et Prévost le discutèrent. Ils discutaient tout, entretenant l'atmosphère de combativité d'un bout de la session à l'autre. Le Soleil admira la science universelle de Bourassa, étendue à tous les sujets, du macadam à l'astronomie, « sans autres bornes que celles de son imagination féconde ». Des députés conservateurs endossaient, in petto, la remarque. Ils avaient cru réserver Bourassa pour les grandes occasions. Mais le chef nationaliste ne se souciait pas d'une discipline qui eût réparti la besogne entre les membres de l'opposition. Et Tellier, qui subissait l'ascendant de Bourassa, lui cédait la moitié de son bureau et se liait avec lui d'amitié, n'eût pas risqué la moindre observation à son admirable et redoutable compagnon. De sorte que Bourassa, possédé par le besoin de parler, se levait quand il lui plaisait. Le 6 mai, il prononça un long réquisitoire contre la vente des pouvoirs hydrauliques. Ces sources d'énergie et de richesse sont sacrifiées, dit-il. Gouin et Taschereau lui répliquèrent, le démentirent. Les jours suivants, la discussion de la loi des terres tourna encore au débat sur la colonisation. Le député de Bonaventure, John Hall Kelly, fit un discours de cinq heures, haché d'interruptions, de lazzis, de ricanements, par Prévost, Bourassa, Lavergne et même Tellier. Le gouvernement déclarait indispensable le million de dollars de taxes payé chaque année par les marchands de bois. Kelly ajouta que la formule « la terre libre au colon libre », en
transformant chaque colon en un petit marchand cJe bois, aboutirait à un pillage en règle. Mais MM. Bourassa et Prévost n'en ont cure ; leurs exagérations ridicules et leurs complaintes quotidiennes sur le sort des pauvres colons sont de la démagogie pure...
John Hall Kelly, avocat à New-Carlisle, était un Irlandais intelligent et habile, parlant assez bien le français. Le meilleur avocat et la plus grosse influence — en fait, le potentat — du comté de Bonaventure. Il spéculait sur les terres et sur les forêts de la région, par personnes interposées, en utilisant ses entrées dans l'administration provinciale. Il favorisait la concession de « limites » à de grandes compagnies et l'affermage des rivières à saumon à de riches Américains. Bref, le député de Bonaventure servait son intérêt personnel avant l'intérêt de la Gaspésic. De sorte que, riche, influent, nécessaire, il était élu sans être aimé. Il caressait des ambitions ministérielles. On se rappelle le temps où de mystérieux délateurs renseignaient Lomer Gouin sur les frasques de Jean Prévost et l'engageaient à sacrifier le jeune ministre. Prévost soupçonnait alors son ami Kelly de convoiter sa place et de diriger cette intrigue. Or Prévost, loyal envers ses amis, ne pardonnait pas une trahison. Il rassembla des renseignements, des documents. Puis il accusa le député de Bonaventure d'avoir facilité des fraudes tendant à priver la province de ses droits de coupe. Kelly sauta sur ses pieds, somma Jean Prévost de mettre ses accusations par écrit, pour qu'elles puissent figurer au procèsverbal de la Chambre. Prévost s'y refusa. Une scène terrible éclata entre les deux amis d'antan. Kelly, trop lourd pour se débattre contre l'ironie de Prévost, compensa par sa véhémence. Il s'écria : « Si le député de Terrebonne refuse de retirer l'accusation qu'il a portée contre moi, ou de la mettre par écrit, c'est un lâche et un infâme menteur. »
La séance fut levée sur cette émotion, à quatre heures du matin. Le Soleil se déchaîna contre Prévost, traité en calomniateur. De l'autre côté, les outrances du Nationaliste (Olivar Asselin et Jules Fournier) étaient bien pires, et n'épargnaient presque personne.
A la séance du lendemain — 1 3 mai — Prévost lut et déposa sa dénonciation écrite : John Hall Kelly, député de Bonaventure, a fait concéder de nombreux lots de terre à des complices, pour fins de spéculation. Prévost lut son texte dans un grand silence de toute l'Assemblée, d'un air de dégoût, d'un ton de mépris souverain ; puis, se tournant vers Bourassa, son voisin : « Je préfère donner la main à un Bourassa qui m'a combattu en face qu'à un Kelly qui, après s'être aplati devant moi pendant trois ans, consent à se faire contre moi l'exécuteur des basses œuvres du ministère. »
Kelly se leva, très pâle :
« Ces déclarations sont fausses, et je demande justice à mes collègues. Je mets entre leurs mains ma cause, mon honneur, mon avenir, celui de ma famille, de tout ce qui m'est cher. Tout ce que je demande, et j'ai raison de l'attendre, c'est que la procédure parlementaire soit suivie à la lettre, et que la lumière se fasse sans équivoque.
« Après l'enquête, si je suis trouvé coupable, je m'en irai chez moi. Je disparaîtrai pour toujours de cette enceinte ; et si je ne suis pas trouvé coupable, je demande que mon accusateur soit expulsé de cette Chambre. »
Un homme met son honneur en jeu... Cette nouvelle séance dramatique est levée là-dessus, et, comme les précédentes, aux petits heures du matin. Le lendemain, sur la proposition de Gouin, la Chambre désigne Weir, Roy, Tellier, Tessier, Blouin et Patenaude pour composer le comité d'enquête.
D'anciens allies se dénoncent ; d'anciens amis s'empoignent. Sauf, peut-être, lors de la chute foudroyante de Mercier, pareilles scènes ne se sont jamais vues à l'Assemblée de Québec. Mêmes passions au dehors : Olivar Asselin et Jules Fournier, rédacteurs du Nationaliste, s'allient à Jean Prévost — qu'ils surnommaient naguère Jean-Sans-Tête — pour dénoncer John Hall Kelly, tandis que Jules-Edouard Prévost prévient Jean, son cousin germain et son ami le plus intime, qu'il devra le combattre dans L* Avenir du Nord. Jean Prévost répond à son cousin, d'un ton fraternel, mais décidé : « Suis ta route, je suivrai la mienne. » Et les deux cousins, qui n'avaient encore rien eu d'étranger l'un pour l'autre, cessent de se fréquenter jusqu'au jour oii Jean Prévost, à son lit de mort, recevra Jules-Edouard par ces mots : «: On a donc été fous ! » Ce vent de folie ne peut s'attribuer qu'à la présence de Bourassa et de Lavcrgne en Chambre, et aux campagnes acharnées d' Asselin et de Fournier dans la presse. Pour les uns, des mœurs de voyous s'implantent ; pour les autres, un vieil abcès crève enfin — heureusement !
Au tour de Bourassa. Le 17 mai, il ouvre un débat très attendu sur « l'affaire de l'Abitibi » que les nationalistes ont beaucoup utilisée pendant les élections provinciales. Selon son habitude de grand premier rôle, Bourassa commence vers neuf heures du soir, devant des galeries combles, un discours de quatre heures. Il s'agit de la fameuse transaction entre Turgeon — alors ministre des Terres — et un syndicat belge, présidé par le baron de l'Epine. Le ministre aurait avantagé le syndicat, en échange d'une souscription à la caisse électorale. Selon les uns, le baron de l'Epine est un aventurier, rencontré par Turgeon dans un café de Bruxelles, et qui, brouillé avec le ministre canadien, se serait vengé en livrant leur correspondance. Selon d'autres, le
baron de TEpine est un gcntilhommet déconcerte par les exigences des ministres canadiens, conduit par eux dans un traquenard.
Bourassa, fatigué, interrompit son discours à une heure du matin. Il le reprit le lendemain soir, de neuf heures à minuit.
Taschereau défendit son camarade Turgeon, traîne dans la boue par le Nationaliste : « Je dirai à M. Bourassa qu'il a autour de lui des bandits pour qui la réputation du voisin ne compte pas... »
Le discours de Taschereau terminé, la Chambre s'ajourne au lendemain. Dans la tribune de la presse, Asselin prie son voisin Fauteux de l'accompagner : « J'ai quelque chose à dire à M. Taschereau, et je désire un témoin. » Taschereau, long et sec comme un jour sans pain, quitte la salle des séances, un gros paquet de livres sous chaque bras. Asselin, petit maigrichon de 1 1 8 livres, mais vif et rageur, bondit comme sur un déclic et frappe Taschereau à la bouche, assez fort pour l'ensanglanter. Le ministre des Travaux publics n'a pas le temps de poser ses livres, qu' Asselin s'est éloigné. Mais l'agression s'est produite sur le parquet de la Chambre : par ordre de l'Orateur, Asselin est arrêté et conduit au poste de police, dans le sous-sol du Palais législatif.
On en arrivait donc aux voies de fait. Le Soleil écrivit :
« // n'est pas de vilenies, d'injures, de calomnies, dont les tenants du nationalisme ne se soient rendus coupables, par la plume et par la parole, à l'endroit de tous ceux qui avaient le malheur de leur déplaire ; et cependant, ces mêines iyidividus, qui insultent à pleines colonnes et à pleine bouche, sont les mêmes qui, dès qu'on se permet de critiquer leur conduite ou leurs actes, se jettent sur leurs censeurs comme des chiens enragés.
<^ Il y a là un déséquilibre mental qui devient dangereux pour la société ; et il semble que le moment soit venu de mettre un ternie à cette danse de Saint-Guy nationaliste.
« Ce qui convient à M. Olivar Asselin, ce n'est pas le cachot, c'est le cabanon. »
Dans rcnscmblc, la presse trouva Tagression inqualifiable. Les conservateurs rappelèrent seulement que Taschereau avait donné l'exemple en encourageant — au moins par sa présence — les assaillants de Bourassa, Lavergne et leurs amis, à Saint-Roch. Des journaux anglais n'oublièrent pas non plus de rapprocher les deux scènes de violence, pour montrer les vilaines manières des Canadiens français, quel que soit leur camp.
On fit aussi remonter la responsabilité à Bourassa. Asselin n'était-il pas l'un des rédacteurs désignés pour son futur journal, avec Jules Fournier, Omer Héroux et peut-être Aégidius Fauteux ? (Mais Fauteux n'approuvait pas tous les procédés d' Asselin et de Fournier.) A la séance du lendemain, 19 mai, Taschereau lut cette déclaration :
« La Chambre a été informée qu'à la suite du débat d'hier soir, j'ai été assailli ; je n'ai aucun doute que cet assaut a été prémédité pendant la séance. Ceci ne me surprend pas. Je ne suis pas étonné qu'à la suite de la campagne menée par le député de Saint-Hyacinthe, et de ses appels à toutes les têtes chaudes, un homme comme Asselin ait fait ce qu'il a fait.
« C'est Asselin qui est en prison ; il n'est pas le plus coupable.
« Nous avons vu les nationalistes attaquer tout le monde, nos juges, nos gouverneurs, tout ce qui est respectable, et tout souiller de leurs injures. Leur dernier argument est le coup de poing.
« Je n'hésite pas à dire que les appels faits par M. Bourassa ont amené ce résultat. Il récolte ce qu'il a semé.
« ... M. Bourassa n'a rien fait, rien produit, rien suggéré, ni ici, ni à Ottawa, ni ailleurs.
« Je lui souhaite de mettre au service de la province son talent, son éloquence ; mais, pour cela, qu'il change de tactique et d'amis. »
Le Soleil écrivit : « M. Bourassa a été marqué au front par Thonorablc Alexandre Taschereau d'un stigmate qui ne s'effacera pas. »
A peine interrompu par cet incident, le débat reprend dans une ambiance encore plus nerveuse. Après Taschereau, Gouin s'efforce de montrer en Bourassa un vulgaire calomniateur, un tueur de réputations, responsable de toutes les chamailleries et de tous les mauvais coups : « Ne serait-ce pas lui qui, avec sa figure de méphistophélcs et son sourire sardonique, a tenté cette œuvre basse d'empoisonner le cœur du député de Terrebonne, et de le tourner contre un ancien collègue ? » Le Soleil intitule son compte rendu, sur toute la largeur de la première page : M. Bourassa cloué au pilori.
Lavergne réplique, fougueux. Prévost le relaie, le dépasse en violence. Jean Prévost est un ami charmant, loyal et généreux. Mais c'est aussi un nerveux, consommant à fond les ruptures — comme son exennemi Asselin — et poursuivant jusqu'au bout ses vengeances. Il ne se contente pas de traquer John Hall Kelly ; il atteint contre son ancien chef, Lomer Gouin, une violence sans précédent à l'adresse d'un premier ministre. Puis, subitement calme : « J'ai quitté le ministère lorsque j'ai senti entre mes deux épaules le froid du couteau que M. Gouin y plongeait. » Le calme étudié de cette phrase propage dans l'assemblée un froid de coutelas... Prévost repart sur le mode imprécatoire. Il conclut : « J'ai succombé. J'ai touché terre ; mais comme Antée, j'ai retrouvé mes forces et je me suis relevé. J'ai brisé
les chaînes qui me retenaient à cet homme, et le temps n'est plus où je me laissais entraîner à sa suite avec son troupeau d'esclaves. »
Gouin affecta la modération pour dire qu'il considérait comme un secret d'honneur, et ne dévoilerait pas, ce qui avait pu se passer entre son ancien collègue et lui. « Je n'ai jamais violé un secret, et j'en ai porté de lourds. » Cependant, il laissait entendre que, par considération pour la famille de Prévost, il l'avait longtemps défendu contre des plaintes multiples. La presse libérale n'adopta point la modération, feinte ou sincère, du premier ministre. Elle regretta la trop longue indulgence de M. Gouin envers ce collègue « dont la conduite devenait une véritable disgrâce pour tout le cabinet ». Prévost avait parlé de ses années amères vécues sous la férule du premier ministre. Le Soleil fit cette allusion transparente : « Il n'y semblait guère, à voir la vie joyeuse qu'il menait alors. Etait-ce donc qu'il voulait noyer son chagrin .** » Et il conclut : « C'est un homme à la mer. Il sombre sous le flot du mépris populaire. »
Bourassa intervint encore — Bourassa, Lavergne, Prévost, Gouin et Taschereau menaient toujours le bal, un bal essoufflant pour les autres. Rodolphe Roy compara sa conduite à celle de Papineau, combattant Lafontaine ; or, Lafontaine est mort chargé d'honneurs, Papineau est mort isolé. Rodolphe Roy prédit à Bourassa qu'il mourrait comme son grandpère — isolé.
Le débat sur l'Abitibi était terminé. On vota des crédits. Là-dessus, le juge Chauveau, de la Cour des sessions de la paix, condamna Olivar Asselin à quinze jours de prison pour son agression contre le ministre des Travaux publics. Dans L* Action Sociale, Omer Héroux défendit le geste d' Asselin en le comparant aux « violences nécessaires » des camelots du
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roi. Héroux suivait avec sympathie le jeune mouvement de l'Action Française. Il écrivit : « Le Français a toujours eu, du reste, une préférence pour les gestes rapides et directs, fussent-ils un peu en marge du code ou du protocole. » En Chambre, Sauvé critiqua l'arrestation et la condamnation d'un journaliste, que l'Orateur aurait dû citer à la barre de la Législative. Sauvé tenait à rester un journaliste, en bons termes avec ses confrères. Bourassa et Tellier l'approuvèrent. Devlin, Kelly et Gouin lui répondirent qu'Asselin, se livrant à un geste brutal, à un geste de vaurien, sans rapport avec la profession de journaliste, était un justiciable de droit commun. Taschereau protesta vivement contre l'article d'Héroux. L'Action Sociale, dit-il, se réclame du clergé, se répand dans les collèges et les institutions religieuses. L'apologie de la brutalité n'est pas admissible dans ses colonnes. Entre Alexandre Taschereau et L'Action Sociale naissait une longue querelle.
Le programme législatif était tout de même épuisé. Sur l'avis du Conseil de l'Instruction publique, la législature modifia la loi de 1846 qui permettait à des contribuables de la minorité religieuse, dans une municipalité, d'opter pour le régime de la majorité, en matière de taxes scolaires. Dans les cantons de l'Est, en particulier, des Anglo-protestants sans enfants choisissaient la taxe, moins élevée, des écoles catholiques. Robert Sellar fulminait. Sydney Fisher et les Anglo-protestants du cabinet provincial s'entremirent, et obtinrent cette gracieuseté — accordée, sans opposition, par la majorité catholique de la législature.
Restait à résoudre les difficultés de Montréal — où se retrouvait le conflit de la Presse et de la Patrie.
Progrès et faiblesses de Montréal — Le Club « Le National » — Le Comité des citoyens — Lomer Gouin termine la session en vainqueur.
La ville de Montréal poursuivait sa croissance rapide. Elle atteignait, avec sa banlieue, le demimillion d'âmes. La Commission du port accomplissait de nouveaux efforts : construction de hangars métalliques ; achèvement d'un quai de 575 pieds, à l'usage des compagnies de charbon, à Hochelaga. Le port s'étend sur seize milles de longueur, de la hauteur du pont Victoria au confluent de la rivière des Prairies. Des navires de dix mille tonnes s'y amarrent, pendant la saison de la navigation. En face du marché Bonsecours se dresse l'élévateur à grains.
Montréal devient une grande ville, où les paroisses tendent à perdre leur caractère propre. Mgr Bruchési et Henri Bourassa voudraient réagir en décentralisant l'administration scolaire, en créant des commissions scolaires paroissiales. Trois rues : Notre-Dame, Sainte- Catherine et Sherbrooke traversent la ville dans toute sa longueur. Les rails de la Compagnie des Tramways s'allongent jusqu'à Lachine à l'Ouest, jusqu'à
la Longue-Pointe à TEst. L'agent d'immeubles U.-H. Dandurand lotit le village marécageux, appelé indifféremment Verdun ou Rivière-Saint-Pierre, auquel on accédait, naguère, en franchissant la rivière Saint- Pierre sur des ponceaux branlants. Il transforme un ancien hippodrome, le Queen's Park, en un parc d'amusements destiné à attirer la foule vers ses baraques, installées pour îa vente des lots et des immeubles. Le village devient une ville, et le nom de Verdun subsiste seul. La progression est encore plus rapide vers le nord : le quartier Saint-Denis s'étend jusqu'à un mille de la rivière des Prairies. Mais elle s'effectue dans tous les sens, et d'autres faubourgs de Montréal sont aujourd'hui des villes : Maisonneuve, Villerai, Outremont, Westmount, Notre- Dame-de-Grâce, Montréal-Ouest, Saint-Paul, Ville- Emard, et plus loin Lachine, Ahuntsic, Bordeaux, le Sault-au-Récollet. Des ruraux de la rive sud peuplent, en partie, les quartiers voisins du fleuve : Saint-Henri, la Pointe-Saint-Charles, Verdun. Ceux de Joliette et de l'Assomption s'établissent à Maisonneuve. Ces déracinés ne s'enfoncent pas tout de suite dans le maquis montréalais ; ils restent à la périphérie, pour rentrer plus vite chez eux si la nostalgie devient trop poignante. Mais les fils d'habitants ne sont pas seuls à grossir la population montréalaise. L'immigration introduit des gens de tous pays. Rue Craig, les fripiers juifs voisinent avec les dortoirs pouilleux où des immigrants et des clochards passent la nuit pour quelques sous. Des bagarres se produisent entre Polonais ou Galiciens, des vendettas entre Italiens. Moins bruyants, plus embesognés, les Juifs accaparent de petits commerces. Ils annoncent à jet continu des rabais fantastiques, à grand renfort d'enseignes sur calicot. Rue Saint-Laurent, entre les rues Craig et Sainte-Catherine, une Salutiste en chapeau-cabriolet montre la porte d'un refuge dont l'enseigne lumineuse proclame « Jésus Saves ». entre un « Shoe
shine parlor » tenu par des Italiens et une échoppe de produits exotiques tenue par un Arménien. Plus haut, entre les rues Sainte-Catherine et Sherbrooke, la rue Saint-Laurent est le domaine des jobbers : les portes entre-bâillées de boutiques crasseuses laissent apercevoir des têtes crépues, des nez circonflexes, des barbes de chèvre. Dans les quartiers Saint-Louis et Saint-Laurent, les affiches en hébreu ne sont pas rares.
Des magasins apparaissent aussi rue Saint-Denis, jusqu'alors strictement résidentielle et habitée par les familles canadiennes-françaises les plus connues. Des familles quittent la paroisse Saint-Jacques pour monter dans les quartiers neufs, à Outremont, voire à Notre-Dame-de-Grâce. La puissante progression citadine, comme une marée sans reflux, vient battre le pied du Mont Royal — naguère une campagne, presque un lieu de villégiature. Deux faubourgs élégants. Outremont et Westmount — l'un français, l'autre anglais — prolongent la ville, qui finira par encercler la montagne historique. Le 22 juillet 1908, Mgr Bruchési divise la paroisse Saint- Viateur, qui couvrait la municipalité d'Outremont depuis 1902, pour créer la paroisse Sainte-Madeleine. La nouvelle église — simple chapelle, pour commencer — sera livrée au culte, à l'automne.
Ville moderne et cosmopolite, Montréal s'éveille à l'esprit sportif. A la vogue du hockey s'ajoute celle de la crosse, sous l'impulsion d'Edouard-Charles Saint-Père, devenu l'âme du club « Le National ». Saint-Père, rédacteur sportif au Canada, admire et veut imiter Henri Desgranges, fondateur du journal parisien UAuto. Il rcve de développer le goût de la culture physique et des sports parmi ses compatriotes. Il y met un esprit cocardier : il démontrera aux Anglais l'aptitude des Canadiens à « tenir leur bout »
dans ce domaine. Il conseille George Kennedy, imprésario américain installé à Montréal et grand organisateur de tournois de lutte au parc Sohmer. Sur le conseil de Saint-Père, Kennedy fait venir des lutteurs français, habitués à la lutte gréco-romaine, mais qui excellent vite dans le catch-as-catch-can américain. Mais Saint-Pcre s'intéresse davantage au hockey, sport d'hiver, et plus encore à la crosse, sport d'été, en voie de devenir le sport national. Montréal possède trois bonnes équipes de crosse, formées d'amateurs — en partie d'étudiants — car la contagion américaine n'a pas encore « professionnalisé » le sport : l'équipe anglaise du « Montréal », propriétaire d'un terrain dans l'Ouest de la ville ; l'équipe irlandaise des Shamrocks, avec un terrain dans le nord, et l'équipe canadienne-française du National, qui joue à Maisonneuve. Les parties attirent des foules énormes ; et les équipes montréalaises triomphent souvent des équipes de Toronto, voire de la fameuse équipe de Cornwall. La Presse a pris le National sous son aile, si l'on ose dire. Les victoires du club canadienfrançais soulèvent l'enthousiasme. Les joueurs de Newsy Lalonde ont remporté le championnat de la N.L.U. (National Lacrosse Union) en 1908. Saint-Père, dont la popularité grandit à mesure, songe à la construction d'une palestre, rivalisant avec celles des grandes sociétés anglaises.
Ville moderne, cosmopolite et sportive, Montréal, malgré ses deux jolis faubourgs d' Outremont et de Westmount, n'est pas une belle ville, avec ses rues trop plantées de poteaux, trop sillonnées de fils électriques, et trop souvent malpropres. Montréal grandit sans plan d'ensemble. Des familles ouvrières — familles nombreuses, pour la plupart — s'entassent dans des bicoques, des taudis, réceptacles d'épidémies. Les pavages ne résistent pas au dégel des eaux d'infiltration. L'enlèvement des ordures ménagères s'opère
l'administration de MONTRÉAL 61
par tombereaux découverts, d'une manière archaïque. Et voici Tarrosage, en été, décrit par Guillaume- Alphonse Nantel :
« On croit avoir bien fait en aspergeant à la course, ou au moins au bon petit trot des chevaux, les rues non pavées de Montréal ; mais d'habitude l'arrosage n'est pas suffisant, il lève en nuages noirs et fétides les immondices de la chaussée, et quand l'arrosage a passé vous regrettez plutôt qu'on n'ait pas laissé bien tranquille, à son repos, la couche épaisse de toutes ces décompositions, qui maintenant se répandent sur les trottoirs, s'insinuent dans votre bouche, votre nez, vos oreilles, et viennent s'abattre sans plus de cérémonie dans les pièces les mieux gardées de votre habitation. »
Dans une certaine mesure, le mal prenait sa source à l'Hôtel de Ville. Le gâchis de l'administration montréalaise s'aggravait d'année en année. La dette de la Ville était relativement élevée. Le « patronage » régnait souverainement, favorisé par l'insuffisance du personnel technique. Notre climat complique l'entretien des pavages, par exemple. Or, les travaux, adjugés à des partisans, sont mal conçus, mal exécutés, souvent à recommencer. A l'Hôtel de Ville, transformé en Bourse, se vendent jusqu'aux places d'agents de police et de pompiers. Le secrétaire de l'Association des débitants de liqueurs fait la pluie et le beau temps. Tous les régimes municipaux véreux s'appuient sur les tripots, sur les débits d'alcool et de plaisir, et sur une police tarée.
Tout n'est pas pourri. En 1907, le conseil municipal a chargé un fonctionnaire-apôtre, Albert Chevalier, d'organiser l'assistance. Les initiatives de prêtres, de religieuses, de femmes de la bourgeoisie et de médecins, encouragées à l'Archevêché, sont très précieuses, très fécondes, mais ne répondent plus au rythme de la croissance montréalaise. Chevalier reçoit les demandes de secours, place des enfants abandonnés
OU négligés, provoque l'hospitalisation des indigents tuberculeux, la déportation des immigrants indésirables, rinhumation des inconnus. L'assistance municipale autorise des quêtes publiques. D'autres sollicitudes se portent sur l'embellissement de Montréal. Dans un livre qui sera posthume, Guillaume-Alphonse Nantel réclame des travaux d'ensemble, à la manière d'Haussmann à Paris. Il préconise aussi la fédération de toutes les municipalités de l'île, en une sorte de conseil général, qui ne supprimerait pas l'autonomie des municipalités ^
Le plus urgent serait sans doute une réforme municipale. L'ancien maire Hormisdas Laporte, le notaire Victor Morin, l'entrepreneur S.-D. Vallières, le marchand de charbon Farquhar Robertson, le sénateur Dandurand et le député Honoré Gervais organisent un comité de citoyens résolus à nettoyer ces écuries d'Augias. Ils demandent une enquête sur l'administration municipale et une réforme définitive. La réforme consisterait à doubler les échevins d'un « bureau de contrôle » également élu par le peuple, mais surveillant les édiles et limitant leur puissance. Les échevins garderaient le pouvoir législatif, et les quatre commissaires, membres du bureau de contrôle, assumeraient le pouvoir exécutif. Une surveillance mutuelle s'exercerait au grand profit du budget municipal. Le Comité des citoyens comptait bien faire élire ses candidats au bureau de contrôle. Les « honnêtes gens » croyaient obtenir un bon gouvernement municipal en confiant un mandat prolongé à un petit nombre d'hommes intègres, placés au-dessus de la tentation par leur fortune ou par le chiffre de leurs appointements. Les contrôleurs seraient sans
1. G.-A. Nantel : « La métropole de demain » (Typographie Adjutor Ménard, Montréal, 1910). Notre citation sur l'arrosage en est extraite.
l'administration de MONTRÉAL 63
doute des hommes d'affaires, car, dans les milieux bourgeois, l'homme d'affaires commençait à jouir d'un grand prestige, et se voyait attribuer toutes les aptitudes administratives.
Le Comité des citoyens s'assura sans peine de puissants concours. La Banque de Montréal, créancière de la Ville, craignait les écarts budgétaires de sa débitrice. La Banque de Montréal a toujours surveillé de près le budget de la province et celui de la métropole. Vincent Meredith, gérant général adjoint de la Banque, promit une forte souscription au Comité des citoyens. Avec la Banque de Montréal, toute la finance anglaise, espérant influencer le choix des contrôleurs, appuya discrètement mais fermement ce projet. La Patrie aussi. On se rappelle que Dandurand et Laporte étaient les deux administrateurs imposés à la Patrie lors du contrat avec Graham, à la mort de Tarte. Ce contrat inaugurait un nouvel épisode des relations entre Hugh Graham et les fils Tarte. Le premier cherchait à étendre son contrôle ; les autres, à le limiter. Mais le projet de réforme municipale, s'il arrangeait Hugh Graham, allié de la finance anglaise, arrangeait aussi les Tarte en leur fournissant un « scoop » de première grandeur sur le journal de Berthiaume.
Lomer Gouin, Montréalais dans l'âme, connaissait l'esprit indépendant et versatile de ses concitoyens. Echaudé à Saint-Jacques, il ne solliciterait plus, avant très longtemps, un mandat électif à Montréal. Il ne prétendit point imposer la « réforme ». On convint de soumettre le projet au référendum populaire. Mais le Comité des citoyens demandait encore une enquête générale sur l'administration municipale. Cette requête avait été rédigée à la Patrie, ce qui ne pouvait plaire à la Presse. Le gouvernement provincial crut enterrer l'affaire en consultant la Cour d'Appel :
Pouvons-nous ordonner une pareille enquête ? A l'unanimité, la Cour reconnut le pouvoir discrétionnaire du gouvernement. Le procureur général ordonna l'enquête, ouverte le 19 avril par le juge Cannon. Le Comité des citoyens se fit représenter par trois forts avocats : N.-K. Laflamme, J.-L. Perron et Eugène Lafleur. Laflamme était l'avocat d'assises aux gestes pathétiques et aux sympathies nationalistes qui avait défendu Asselin poursuivi par Jean Prévost. Cependant il avait débuté au bureau de J.-N. Greenshields, où se traitaient tant de grosses affaires. Perron, avocat de la Compagnie des tramways, et formé à l'école de Préfontaine, suivait de près les questions municipales. Enfin Lafleur, maître incontesté, plaidait peu pour des clients directs, mais plutôt dans les causes difliciles apportées par ses confrères.
Pour faire coup double, une instance était introduite contre les sept échevins composant la Commission des finances de Montréal, accusés d'avoir illégalement payé les frais de voyage en Europe du maire Payette. Le rédacteur en chef de la Presse, Jules Helbronner, avait préparé la cause en secret. Cela se sut. La Presse n'admit pas que son rédacteur en chef fît le jeu de sa rivale, et, malgré ses états de services, Helbronner fut pratiquement congédié. Il entra tout de suite à la Patrie. Des échevins voulurent, à titre de représailles, casser aux gages Louvigny de Montigny, gendre d'Helbronner et rédacteur de la Gazette municipale. De Montigny résista, trouva des défenseurs. Sur ces entrefaites, la Cour de Revision (juges Martineau, Monet et Bruneau) décréta la déchéance et la déqualification des sept échevins poursuivis. Voilà Montréal sans commission des finances, ses comptes et toutes ses transactions arrêtées. Dans cet imbroglio, les citoyens eux-mêmes prièrent la Législature de tirer la Ville d'embarras
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en réhabilitant les sept cchevins, Bourassa opposa une raison de principe : le respect des décisions judiciaires. L'appel des échevins condamnés, en suspendant l'exécution du jugement, tira tout le monde d'affaire.
On avait rudement discuté. Malgré la résistance de Thomas Chapais, le Conseil législatif transforma, mutila le bill de Lavergne sur l'emploi de la langue française, au point de le rendre inopérant. La Chambre dut renoncer à ratifier le bill dénaturé. Les compagnies de transport ferroviaire et maritime ne cachèrent pas leur satisfaction. Mais Lavergne se promit de revenir à la charge à la session suivante. Le 29 mai 1909 fut prorogée la session la plus longue depuis 1879. On avait rudement combattu. Bourassa, Lavergne et Prévost avaient asséné des crochets du droit, des directs du gauche. Mais Gouin avait bien encaissé, et même rendu coup pour coup. Sans égaler la puissance oratoire de Bourassa, il s'était montré digne de cet adversaire redoutable. Contraint à l'effort continuel, il avait gagné en tenue, en vigueur, en éloquence même. L'opposition de Bourassa révélait Gouin aux autres et à lui-même. A la dernière séance, le premier ministre eut l'habileté suprême d'adresser des compliments non seulement à Tellier, mais à Bourassa, sur leur talent, leur aptitude à conduire des débats. Il se donnait ainsi une élégance de vainqueur.
La Patrie, qui avait, quelques jours plus tôt, directement blâmé le geste d'Asselin, voulut prouver son indépendance en appréciant le travail de la session d'une manière impartiale :
Québec — Tome XIV — 3
« De l'aveu de tous, la session a été lune des plus yeniarquables et des plus animées que nous ayons vues depuis longtemps. Jusqu'aux derniers jours, elle a captivé l'attention de toute la province, parfois par des moyens un peu bruyants peut-être, mais cette agitation a été, en somme, bienfaisante, et son moindre résultat n'aura pas été d'avoir enfin réveillé l'électorat à un plus grand souci de la chose publique. Les gens les plus apathiques et les plus indifférents ont maintenant appris à se passionner autour des actes de notre législature...
« M. Bourassa, qui était pour ainsi dire le point de mire de toute la Législature, a vu grandir sa réputation d'orateur. Personne n'a montré un souci plus consciencieux de l'intérêt public ou privé, et, au prix d'une somme de travail vraiment extraordinaire, il a suivi presque ligne par ligne toute la législation.
« M. Lavergne, dont le talent s'affirme tous les jours, a montré qu'il était aussi une acquisition précieuse pour notre Législature.
« Enfin, l'hon. M. Prévost, que les circonstances ont jeté dans l'opposition, a fourni lui aussi un travail de géant. Indépendamment des motifs qu'on lui prête en. certains quartiers, et que nous ne croyons qu'honorables, quant à nous, sa critique de l'admiîtistration des terres a produit sur toute la population une impression profonde, parce qu'elle était appuyée sur des faits sérieux ; et il est impossible qu'elle ne produise pas des résultats.
« D'un autre côté, nous avons plaisir à reconnaître que le gouvernement s'est vaillamment défendu. La vigueur de l'attaque lui a fait trouver des forces nouvelles. Sir Lomer Gouin,.en particulier, a prouvé mieux que jamais qu'il est un honmie d'Etat habile à éluder les difficidtés, fécond en ressources, capable même d'éloquence et prompt à la riposte... »
Il apparaissait bien à tous que Gouin, secondé par Taschcreau, avait opposé à des assauts formidables une défensive victorieuse. Les libéraux enthousiastes lui offrirent un banquet mémorable au Club de Réforme, le 1er juin. Gouin y fit des déclarations très importantes et très indépendantes.
Il annonça d'abord une nouvelle politique forestière. L'industrie de la pulpe entraînait une exploitation forestière intensive. Les concessions de « limites » étaient de plus en plus recherchées et disputées. La foret québécoise retentissait, tout l'hiver, de coups de hache et de blasphèmes. La profonde forêt frissonnante se transforme en papier-journal, véhicule de nouvelles, semoir de menues ou de grosses bourdes. La civilisation l'exige, paraît-il. Mais le plus souvent, le bois abattu était expédié tel quel aux Etats- Unis, où s'opérait la transformation en pâte et en papier. Le profit industriel de cette transformation échappait à la province. Plus encore : les usines canadiennes ne pouvaient concurrencer leurs rivales américaines, utilisant du bois canadien et protégées par un droit de douane. Elles préféraient lutter, à armes égales, contre de nouvelles concurrentes canadiennes. Le conseiller législatif Némèse Garneau, président de la Compagnie de pulpe de Chicoutimi. inspira la décision du premier ministre. Le gouvernement provincial interdirait désormais l'exportation du bois de pulpe, afin d'obliger les industries américaines à transformer ce bois sur place, à fonder des usines dans la province de Québec. Enfin, pour la surveillance des coupes, Gouin plaçait à la tête du service forestier un bon spécialiste, Gustave Piché. ancien employé de la Belgo Canadian Pulp et l'un des trois boursiers envoyés en Europe quatre ans plus tôt. Gustave Piché présiderait à la réorganisation du service et au perfectionnement du régime forestier. Il recommandait la création d'une école forestière.
L'opposition avait presque imposé ces réformes. Elle avait longtemps réclamé l'embargo sur le bois de pulpe, importante mesure déjà prise par le cabinet ontarien. Leblanc, surtout, y avait mis une véritable obstination. Gouin se garda bien de toute allusion à ces priorités. Mais la juridiction du gouvernement
provincial, en pareille matière, n'atteignait que les terres de la Couronne. Seul le fédéral pouvait promulguer une interdiction totale. Gouin avait décidé de forcer la main au fédéral. Et en même temps il insistait auprès du cabinet d'Ottawa pour faire augmenter le nombre des juges à Montréal. Il y mettait une vigueur et une indépendance peu goûtées par Laurier. Gouin voulait arracher au gouvernement fédéral la prérogative de nommer les juges, payés par la province. Il renouvela ce souhait, publiquement, au banquet du 1er juin.
Rodolphe Lemieux, ami de Lomer Gouin, et personnellement favorable à la nomination de nouveaux juges, représenta le gouvernement fédéral à ce banquet. La solidarité ministérielle obligeait Lemieux à opposer la doctrine fédérale à la doctrine provinciale. Il le fit avec diplomatie, en exprimant l'espoir qu'une rencontre des deux premiers ministres aboutirait à une solution équitable.
Gouin avait parlé de grandes questions administratives. Taschereau parla, au banquet Gouin, de la politique provinciale. Il dénonça l'alliance tacite — inquiétante pour les libéraux — entre le groupe nationaliste et L'Action Sociale. Il nous faut la paix religieuse, dit-il. « Plaise au Ciel que la funeste école de UEtendavd ne sorte pas de son tombeau. Mais si cette calamité doit fondre sur la province, le parti libéral est prêt pour l'attaque. »
Le danger n'était pas illusoire. Entre certains groupes libéraux et certains groupes cléricaux flottaient toujours des relents de poudre. Les Jésuites passaient, en bloc, pour nationalistes. Le public simplifie peut-être en attribuant à cette entité « les Jésuites » une parfaite unanimité d'opinion. Tous les Jésuites n'ont pas le même caractère, ni les mêmes préférences. Il existe bien, cependant, un esprit de
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corps, une tendance dominante, à un moment donné, dans un ordre ou une congrégation, et la simplification du public n'est pas totalement injustifiée. Le Collège Sainte-Marie a préparé des cadres à tous les domaines de la vie publique et à tous les groupements politiques du Canada français, mais particulièrement au nationalisme. Le Cercle Loyola de TA.C.J.C. à Québec obtint une conférence de Bourassa, au lendemain de la session. Les Jésuites prêtèrent volontiers leur salle, et applaudirent Bourassa, exhortant les jeunes gens à remplir leurs devoirs civiques et patriotiques. Les discours de Bourassa aux jeunes hommes abondaient en hautes leçons, éperonnaient les âmes. Mais la Vigie d'Ulric Barthe s'indigna : Des religieux offrent en modèle à leurs élèves le chef nationaliste, responsable de tant d'injures, de calomnies, de brutalités. Les Jésuites prennent-ils sous leur protection M. Bourassa, l'ennemi de sir Lomer Gouin ? Ont-ils oublié les bienfaits de Mercier i*... La Vigie était une petite feuille de francs-tireurs, mais la grande presse libérale reproduisit cet article. Mgr Paul-Eugène Roy fortifia son désir d'enlever la direction de l'A.C.J.C. québécoise aux Jésuites. Mais Mgr Bruchési jugeait aussi sévèrement L* Action Sociale, organe de l'archevêché de Québec, qui s'apitoyait, à l'égal du Nationaliste et de U Evénement, sur le sort d'Asselin prisonnier. A Rome, Mgr L,-A. Paquet exposait au Saint-Siège les travaux préliminaires du premier concile plénier canadien.
La question de la mâtine — Attitude de Laurier — Les nationalistes et L'Action Sociale mènent de front la lutte contre le gouvernement Gouin et contre le projet fédéral de marine — La « réforme » municipale à Montréal — Echec indirect de Bourassa dans Saint-Jacques — Sir Louis-Amable Jette, juge en chef.
En Angleterre, lord Fisher, premier lord de TAmirauté, avait lancé la politique des dreadnoughts : substitution des grosses unités de combat à la multitude des petits navires. Mais voilà que von Tirpitz, placé à la tête de la marine allemande, engage à son tour son pays dans la construction des grosses unités. Emoi de l'Amirauté : dans dix ans, dans cinq ans, dans deux ans, la flotte allemande sera égale, sinon supérieure à la flotte anglaise. Or le Conseil de l'Amirauté orientait la politique étrangère et la politique coloniale de l'Angleterre. Le 16 mars 1909, au cours du débat sur les crédits de la marine, lord Fisher donna l'impression que l'égalité redoutable était déjà réalisée. Des journaux inspirés dramatisèrent, parlè- Tent d'espions allemands à l'œuvre, de fusils Mauser cachés dans les caves de Londres. Une grande revue décrivit, par anticipation, l'invasion de l'Angleterre
par les troupes allemandes. C'était, bien entendu, de la propagande. L'Angleterre se savait encore la plus forte, et refusait obstinément d'étendre à la guerre maritime le principe du respect de la propriété privée, admis par toutes les nations civilisées pour la guerre terrestre. Elle ne renoncerait pas aux occasions que sa force lui donnait d'atteindre ainsi le commerce et le moral de l'ennemi. En même temps, elle recherchait une participation de ses colonies à sa défense navale. Elle invoquait la liberté des mers, ce qui voulait dire la domination des mers par la flotte britannique. Lord Grey, gouverneur général, cherchait à forcer la main au gouvernement Laurier. Les journaux ontariens volaient à la défense de l'Angleterre. Une nouvelle explosion d'impérialisme secouait l'Ontario. Au contraire, l'opinion canadienne-française craignait une réédition de l'affaire du Transvaal. Les tories voulaient offrir des dreadnoughts à la mcre-patrie. Les nationalistes ne voulaient donner à l'Angleterre ni un bateau, ni un homme, ni un sou. Le Nationaliste menait de front les attaques contre le gouvernement de Québec et la campagne contre l'impérialisme.
Les libéraux mêmes de Québec ne voulaient pas de militarisme, pas de défense navale, pas de participation à la défense anglaise. Au pouvoir depuis treize ans, les chefs libéraux avaient évolué, mais le souvenir de Papineau vivait encore, dans la troupe. Le Courrier de Montmagny, organe du sénateur Choquette, cria gare à Laurier : « Arrière l'impérialisme et les impérialistes î » Le Soleil du 26 mars 1909 se moqua du croquemitainc allemand, avec lequel les impérialistes de tout poil tentaient d'affoler l'opinion. Mais le Soleil reçut un avertissement d'Ottawa, et, le lendemain même, il rectifia le tir :
« Si vraiment la position de la Grande-Bretagne est telle que, pour défendre sa suprématie maritime, qui
est la garantie même de V existence de V Empire britannique, il lui faut de toute nécessité escompter l'aide et la coopération des colonies de l'Empire, nul au Canada ne songera à refuser cette aide et cette coopération...
« Nous sommes de ceux qui persistent à croire que le meilleur moyen de servir la cause de l'Empire britannique est, pour le Canada, de travailler à se développer et à se grandir, à devenir une nation riche et puissante ; mais d'autre part nous reconnaissons qu'il est dans la vie d'un peuple des circonstances indépendantes de sa volonté, auxquelles il se doit de faire face ; et si vraiment la situation de la Grande-Bretagne est aussi critique qu'on se plaît à nous le faire voir, nous ne voyons point comment nous soustraire à la fatalité...
« // n'en reste pas moins vrai que l'heure est grave pour le Canada, et que nous allons être amenés à entrer, malgré nous, dans un tourbillon sur lequel nous ne pourrons jamais exercer qu'un contrôle bien illusoire. »
Laurier adopta naturellement un compromis. Il fit connaître sa politique à la séance du 29 mars, aux Communes. Et la politique de Laurier était celle-ci :
Remplir toutes les obligations, consentir tous les sacrifices nécessaires pour maintenir le rang du Canada dans l'Empire et celui de TEmpire dans le monde.
Mais concilier ces devoirs et ces intentions avec le développement de nos ressources et le souci de notre autonomie.
Défendons TEmpire sans abdiquer notre autonomie.
Nous créerons une marine canadienne, apte à défendre nos côtes — et qui, au besoin, renforcera la flotte anglaise dans les mers lointaines.
Laurier se mit d'accord avec Borden, et les Communes — où ne siégeaient plus de nationalistes —
BOURASSA-L AVERGNE-TELLIER-PRÉ VOST 7 3
votèrent à runanimité la création d'une marine canadienne « qui coopérerait avec la marine impériale, se tiendrait en relations intimes avec elle d'après les suggestions faites par TAmirauté au cours de la dernière conférence impériale, et qui tiendrait compte que la suprématie navale de l'Angleterre est essentielle à la sécurité du commerce, à la sûreté de TEmpirc et à la paix de T univers... »
Le Soleil, en approuvant la décision de Laurier, selon son métier de journal officieux, ne put s'empêcher d'exprimer encore les appréhensions de la province :
« De cette façon, notis restons maîtres de notre action, et affirmons une fois de plus nos droits de colonie autonome.
« Tout cela est sage, judicieux, logique, patriote.
« // n'en reste pas moins vrai que nous voici amenés, par la force même des événements, à entrer dans la politique des armements.
« Assurément les débuts en seront fort modestes et limités aux besoins de la seule défense de nos côtes ; mais il n'en reste pas moins vrai que nous avons mis le doigt dans l'engrenage, et que nul ne peut prévoir jusqu'où nous pourrons être entraînés... »
La Presse donna la même note, approuvant les décisions du cabinet Laurier et attaquant les impérialistes, les « jingoes » — qui étaient, d'après elle, les chefs conservateurs Dcnnison, Sam Hughes, Poster, etc. Mais U Action Sociale redoutait davantage encore l'impérialisme secret du cabinet libéral. Et dans le Nationaliste, Jules Fournier ne voyait, parmi les gouvernants, que des « vendus à l'Angleterre ». Le Nationaliste poursuivait sa campagne contre l'immigration — essentiellement britannique. Il conseillait au peuple « d'accueillir les troupes d'immigrants déversés sur nos rives par des concerts significatifs, dont l'écho traversera nos frontières ». Tous
les adversaires de T impérialisme se tournèrent vers Bourassa. Goldwin Smith renoua la correspondance commencée lors de la guerre du Transvaal et interrompue lors du bill d'Autonomie. Repartez en campagne, écrivait-il à Bourassa. Et certes Bourassa, au récit de la grande séance du 29 mars, éprouva quelques regrets ; mais il était en pleine lutte, à la Législative, contre Gouin, Taschereau, Langlois et la majorité libérale.
Un congres des journalistes de l'Empire se réunit à Londres, au mois de juin. Godfroy Langlois, directeur du Canada, s'y fit applaudir en affirmant le loyalisme des Canadiens français. En toute occasion, dit Langlois, le Canada s'unira pour défendre la cause commune. Et cette intervention de Godfroy Langlois illustre bien l'évolution des partis, au Canada français. Autrefois, les conservateurs cléricaux, détenteurs du pouvoir, prêchaient le loyalisme, tandis que les rouges, les radicaux disciples de Papineau, souhaitaient la rupture du lien colonial. En 1909, après douze ans de régime libéral, un conservateur clérical tel que Philippe Landry côtoie le nationalisme, tandis que le radical Godfroy Langlois prêche l'ultraloyalisme. Mais il y avait plus zélé encore, au congrès, en la personne de Hugh Graham, propriétaire du Stac et président de la section canadienne. Ou plutôt de sir Hugh Graham, créé chevalier par Edouard VIL en 1908, pour ses riches contributions aux œuvres philantropiques. Ce grand manitou conservateur n'eût pas été « siré » sans un avis favorable du gouvernement Laurier. Mais, ce stade franchi, Hugh Graham préparait l'avenir. Pour devenir lord, comme Donald Smith, il eût bien fourni à l'Angleterre dix bateaux et cent mille soldats. Il donna le ton en envoyant ou en inspirant à son journal un grand article publié le 19 juin, sur deux colonnes, et qui condamnait la politique — insuffisante — de
Laurier. Les navires que nous construirons, écrivait le Star, seront des jouets d'enfants. Le seul moyen d'aider l'Angleterre à conserver sa suprématie navale est de lui offrir, à l'exemple de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande, l'argent nécessaire à la construction de puissants cuirassés.
Sir Hugh Graham avait transmis un mot d'ordre. Les Anglais conservaient, à l'égard des aptitudes militaires et à plus forte raison des aptitudes navales des « coloniaux » le dédain jadis exprimé par lord Dundonald. La future marine canadienne leur inspirait une confiance médiocre. Un croiseur canadien, monté par des coloniaux, ne vaut pas un rafiot britannique, manœuvré par nos mousses ! Que le Canada paie la construction de bons dreadnoughts, sortis des chantiers britanniques et commandés par des amiraux britanniques î Les tories canadiens comprirent le mot d'ordre, l'adoptèrent docilement et redoublèrent d'ardeur. La province de Québec réagit. Au début de juillet 1909. Louis-Philippe Brodeur, ministre de la Marine, sir Frederick Borden, ministre de la Milice, et Georgc-P. Graham, ministre des Chemins de fer, s'embarquèrent à leur tour pour Londres. Ils allaient participer à la « Conférence pour la défense de l'Empire britannique ». La presse torie de l'Ontario et le Star de Montréal les engagèrent à revenir sur la décision prise, à offrir des dreadnoughts à l'Angleterre. Le Globe, journal officieux de Toronto, la Presse, le Canada et le Soleil, journaux officieux de Montréal et de Québec, engagèrent les trois ministres à maintenir le point de vue canadien adopté par Laurier. Enfin L'Evénement, L'Action Sociale et les nationalistes les engagèrent à ne rien donner du tout. Comme en dix circonstances précédentes. Laurier espérait bien rallier la masse modérée — entre les extrémistes tories et les extrémistes nationalistes — à sa solution moyenne.
La conciliation : toute sa politique tournait autour de ce gond bien huilé. Mais la question impérialiste était posée de nouveau. Les nationalistes — et U Action Sociale — partagèrent leur vigilance — et leur ardeur guerroyante — entre Ottawa et Québec.
U Action Sociale, s'inquiétait beaucoup d'Asselin prisonnier. Le Soleil répondit qu'Asselin, traité aux petits oignons, dodiché, bien nourri, se montrait même de bonne humeur, ce qui lui arrivait rarement dans sa vie. Asselin sortit de prison, et ses camarades montréalais le fêtèrent chez un ancien président de TA.C.J.C., R.-A. Benoît — qui deviendra secrétaire de Taschereau et épousera une de ses nièces ! Mais Jules Fournier fut traduit en Cour Supérieure pour un article du Nationaliste intitulé « La prostitution de la magistrature ». Le 12 juin, sir François Lan- I gelier condamna Jules Fournier, défendu par N.-K. Laflamme et J.-A. Désy, à trois mois de prison pour outrages à la magistrature.
Les nationalistes, les conservateurs et U Action Sociale protestèrent. Ils invoquèrent la solidarité professionnelle, et réussirent à entraîner des confrères. Les journalistes défendirent les privilèges de leur profession. Les plus modérés demandèrent le renvoi des délits de presse au jury ; les autres prétendaient tout écrire impunément. Le Nationaliste glorifia Jules Fournier, champion de la liberté de la presse, martyr de la pensée. Fournier resta quinze jours en prison,
{où. le sénateur Landry vint le voir. Il sortit en triomphe, acclamé par les étudiants de Laval.
. Les étudiants acclamaient à la fois Tadversairc ' du gouvernement provincial et l'adversaire du projet
fédéral de marine. Non seulement Tagitation nationaliste se prolongeait ainsi, mais les divers groupes de l'opposition maintenaient et fortifiaient Falliance conclue pendant la session provinciale. Ils répliquèrent au Î5anquet Gouin du 1er juin par un banquet Tellier, à Joliette, le 1er juillet.
Celui-là aussi fut un banquet mémorable. Beaucoup moins combatif que son prédécesseur Leblanc et que ses alliés Bourassa, Lavergne et Prévost, Mathias Tellier imposait le respect par sa compétence, sa tenue, son intégrité. On Testimait à la ville, au barreau, à l'Assemblée. Le gouvernement libéral lui avait rendu hommage en le nommant au Conseil de rinstruction publique. Les notables de Joliette, conservateurs et libéraux, le priaient d'accepter une élection à la mairie, malgré ses autres occupations, afin d'inspirer la confiance nécessaire au renouvellement d'un emprunt municipal. Les prêtres de la région, devant recourir à un avocat, n'auraient pas eu l'idée d'aller ailleurs que chez M. Tellier. Les habitants mêmes frappaient ce dicton : « Les avocats, c'est tous des menteurs, sauf M. Tellier. » Et le Séminaire s'empressa d'offrir son réfectoire, pour le banquet du 1er juillet.
Ainsi justifié par l'estime universelle, le banquet Tellier servit surtout un dessein politique. Il réunit les conservateurs, les nationalistes et Jean Prévost. La ville de Joliette s'emplit d'étrangers. Neuf cents convives se serrèrent dans la salle du collège, et l'on refusa du monde. Beaucoup de jeunes ; fouettée par les nationalistes, l'opposition avait repris confiance et retrouvé son clan. Il y avait là les vétérans conservateurs : Taillon, Louis Beaubien, Landry, Tom- Chase Casgrain, Louis-Philippe Pelletier, Monk, Chapais, Leblanc ; les moins anciens comme Tellier, Bruno Nantel ; les jeunes : Patenaude, Cousineau, Albert Sevigny, Aégidius Fauteux, fraternellement
mêles aux nationalistes Lavergne, Asselin, Joseph Rainville, Ernest Guimont. Plusieurs grands chefs parlèrent ; mais surtout Bourassa et Prévost indiquèrent nettement la solidarité de l'opposition. Je perds d'anciens amis, dit Prévost (il perdait même le soutien de L* Avenir du Nord, rédigé par son cousin Jules-Edouard Prévost) , mais la loyauté et la sincérité de mes nouveaux compagnons de lutte compensent largement cette perte. Et il conclut :
« Je siiis libéral et reste libéral, mais je déclare que ceux qui sont à la tête de la province foulent aux pieds les principes du parti, et que, pour y remédier, nous devons former une coalition du peuple. »
Bourassa insista sur le désintéressement des coalisés, qui ne cherchent pas les jouissances du pouvoir, mais le triomphe d'un idéal : « Le jour où je verrai cet idéal triompher, quels que soient les hommes qui arriveront, ce jour-là, ma carrière sera terminée. » Olivar Asselin et Jean Prévost, mortels ennemis d'antan, se promenèrent ensemble sous la rangée de peupliers qui borde la rivière l'Assomption.
Le Soleil et le Canada refusèrent à Jean Prévost le droit de s'appeler encore libéral. Ils le refusèrent d'autant plus à Lavergne — '■ assis, quinze jours plus tôt, dans un banquet Borden à Québec, entre Louis- Philippe Pelletier et Philippe Landry î Le Soleil avertit les électeurs de Montmagny : Votre député, jadis élu comme libéral, a définitivement opté pour le parti bleu.
Lavergne et ses amis se sentaient assez de vent dans les voiles pour rire de ces menaces. Ils multipliaient les manifestations de sympathie à Fournier, promené dans la province comme un héros. La plus importante de ces manifestations fut l'assemblée de Coteau-Landing (comté âe Soulanges), le 25 juillet.
Elle était expressément convoquée pour discuter le procès du directeur du Nationaliste — qui restait Torgane de Bourassa, car on peinait à réunir les fonds nécessaires au lancement d'un quotidien.
En vérité, Bourassa n'avait pas dépouillé les principes libéraux. A Coteau-Landing. il revendiqua la liberté de la presse et demanda le jugement des délits de presse par le jury. Il rappela qu'en 1884, lors d'une cause analogue au Nouveau-Brunswick, les libéraux avaient protesté contre la condamnation... alors infligée à l'un d'eux. A propos de Fournier, le petit-fils de Papineau évoqua la prison des patriotes de 37. Il accusa le juge François Langelier d'abus d'autorité, de recours à des procédures « dignes tout au plus des sauvages ». Et il se dressa, comme jadis Papineau, pour tonner avec la même grandiloquence :
« Allons-nous revenir aux jours lointains de 1837, où les juges, nommés par un gouverneur qui les payait, n'étaient que des créatures servilcs de l'Exécutif ? »
La voix même de Papineau déchaîné contre le gouverneur, l'Exécutif, les juges...
Les organisateurs refusèrent la parole au député de Soulanges, J. -Octave Mousseau, qui voulait présenter la contradiction. Ce n'est pas une assemblée politique, dirent Bourassa et ses amis, c'est une manifestation de sympathie au directeur du Nationaliste, Mousseau comptait des partisans — des électeurs — dans la foule. Il s'installa sur la galerie d'une maison voisine pour les haranguer. Mousseau s'empêtrait parfois dans des phrases interminables, d'oii son surnom de « superlificoquentieux », handicap assez gênant dans une joute avec les jeunes et irrespectueux nationalistes. Mais il se sentait chez lui, ce qui confère de l'assurance. Il railla les nationalistes « ballons gonflés de vent », qui s'étaient prudemment abstenus, après des discours si violents, de proposer des
resolutions de censure à l'adresse des juges. D'ailleurs, dit-il, les nationalistes sont un groupe hybride d'ambitieux, en marge des seuls partis concevables : « Ainsi, dans cette assemblée, je vois des conservateurs et des libéraux. Mais où sont les nationalistes ? Qu'ils lèvent la main ! » Quelques personnes ayant levé la main, un loustic dit : « Il y a trois hommes et deux créatures. » — « C'est bien ce que je pensais, reprit Mousseau ; il y a quatre nationalistes venus de Montréal. » A leur tour, les amis de Fournier voulurent troubler la contre-manifestation de Mousseau. Ils donnèrent la parole à leur camarade Albert Sévigny, jeune, beau et brillant avocat conservateur, très voisin du nationalisme. Mais dans un tapage infernal l'assemblée se dispersa.
La période des vacances elle-même fut agitée. Armand Lavergne imprimait toujours à ses campagnes un cachet cocardier. Pour bien montrer qu'il refusait le service militaire à la Grande-Bretagne, mais non pas au Canada, il s'engagea dans la milice. Laurier écrivit à Mme Armand Lavergne : « J'ai été très édifié d'apprendre qu'Armand est devenu l'un des défenseurs attitrés de la patrie. J'espère qu'il ne sera pas appelé à verser son sang pour elle, et je compte que sous l'uniforme il apprendra cette chose qui s'appelle la discipline ^ »
L'ardeur nationaliste déteignait sur les jeunes gens de l'A.C.J.C. A Montréal, quelques-uns de ces jeunes gens rêvaient de partir en guerre contre la Loge L'Emancipation — secrète, il est vrai, mais déjà dénoncée, l'année précédente, par les Cloches de Saint -Bonif ace, organe de Mgr Langevin. Ils troublèrent quelques séances du Cercle Alpha-Oméga. Les filiales de L'Emancipation n'en restaient pas