Renseignements fournis directement par M. Bourassa
DRUMMOND-ARTHABASKÂ 1 79
ministres : Dcvlin, Décaric, Caron, Taschcrcau, Allard, Mackcnzie, arrivent dans le comté. Les nationalistes demandent : « Qui reste à Québec pour conduire les affaires ? » Le plus fort adversaire des ministres, dans cette campagne, est leur ancien collègue Jean Prévost, à la fois par son intelligence, sa vivacité d'esprit, ses péroraisons éloquentes, et parce qu'il parle, dans ce comté libéral, en libéral de vieille souche et de pure orthodoxie. Mais les ministres passent souvent à l'offensive, dirigée contre Bourassa. Ils représentent le chef nationaliste comme un agitateur dangereux, perdu d'orgueil, incapable de rien construire, et visant à détacher la province de l'Angleterre. Une petite feuille anglaise publiée à Saint- Jean adopte cette thèse, et le vote anglais, habituellement favorable aux conservateurs, passe du côté ministériel. Le 29 décembre, le candidat du gouvernement l'emporte par une majorité de 600 voix, sensiblement plus forte que celle de Gabriel Marchand en 1908.
C'était à n'y rien comprendre. Les libéraux exultèrent : « Saint-Jean rachète Drummond - Arthabaska ! » La Patrie, où l'on avait pris Bourassa en grippe, fit ce commentaire :
« Que faut-il en conclure, sinon que V échec du 3 novembre a secoué le parti libéral de sa léthargie... Les amis de sir Lomer Gouin se sont jetés dans la lutte avec la volonté de vaincre. Et ils ont vaincu !
« Une autre leçon se dégage de l'élection de Saint-Jean, et celle-là s'adresse aux fauteurs de discorde, aux pêcheurs en eau trouble qui font le tour de la province de Québec en jetant l'injure à la face de leurs adversaires, en faisant appel aux passions religieuses et aux préjugés
de race, en rapetissant les caractères et en ternissant les réputations.
« Les citoyens de Saint-Jean, sans distinction de race et de religion, ont jugé l'heure venue de mettre un terme à la campagne néfaste qui se poursuit, et de rappeler les ho-mmes publics au sentiment des convenances. »
A Paris, le groupe des étudiants canadiens — nationalistes dans la proportion des quatre cinquièmes — et surtout la Libre Parole du conseiller municipal Joseph Denais, entretinrent une certaine curiosité autour du passage de Bourassa. La Libre Parole interviouva le député de Saint-Hyacinthe :
— Le Parti nationaliste, dont vous êtes le chef, ne tend-il pas à la séparation de l'Angleterre ?
— Non. D'abord il n'y a pas de parti nationaliste. Il y a une doctrine nationaliste... Cette doctrine découle naturellement du régime colonial que l'Angleterre, éclairée par la révolte de ses colonies américaines, a adopté vers 1850. Elle se résume en ceci que l'unité de l'Empire anglais repose sur l'autonomie intérieure et la libre coopération des grandes colonies. La nouvelle école impérialiste, dont M. Chamberlain fut le protagoniste et dont notre gouverneur, lord Grey, disciple et héritier de Cecil Rhodes, est un apôtre ardent, veut changer cette situation... Elk veut resserrer les liens qui unissent l'Angleterre et ses colonies, et faire de l'Empire un tout compact, uni pour la guerre et pour la paix : armée et flotte impériales, union commerciale, etc. Nous, nationalistes,
répliquons que la composition ethnique et la situation géographique de l'Empire s'y opposent... Nous demandons aux Canadiens de toutes races et de toutes croyances de s'unir pour développer les énergies nationales... A ceux qui disent que notre mouvement entraînera la rupture du lien britannique, nous répondons que telle n'en sera la conséquence que si l'Angleterre veut nous imposer des entraves. A tout événement, la rupture sera moins hâtive et moins violente que par le régime impérialiste dont l'application produira, chez les Anglo-Canadiens plus tôt et plus violemment que chez les Canadiens français, une réaction antibritannique...
« Si la séparation intégrale se produit, un jour ou l'autre, elle sera l'œuvre des impérialistes, plus que celle des nationalistes ^. »
Bourassa fréquenta chez Gerlier, puis accepta Tinvitation des étudiants canadiens, chez un de leurs camarades. En entrant, Bourassa vit son portrait : « Retournez-moi cela, dit-il, je suis à Paris pour me reposer. » Les étudiants rapprochaient assez naturellement les idées bourassistes des idées maurrassiennes, la Ligue Nationaliste de la Ligue d'Action Française. Or il est vrai que Bourassa se montrait plus détendu à Paris qu'à Montréal. Au bureau du Devoir ,^ il voyait à peine ses reporters et ne supportait pas la contradiction. Au bureau de la Libre Parole, ou dans le salon de Gerlier, Bourassa paraissait avide, non plus d'enseigner, mais de s'instruire. Cependant il ne
1. La « Libre Parole » (Paris) du 19 décembre 1910. Pour le reste, nous utilisons en partie des renseignements fournis directement par M. Henri Bourassa.
se reconnaissait pas de maîtres, et récusait l'assimilation à L'Action Française. Il avait admiré le comte de Chambord, pour sa haute conscience, pour son refus de tout titre, de tout avantage à solder par une concession de principes. Mais il trouvait les royalistes d'Action Française « étroits et sectaires ».
Bourassa se rendit à Rome. Le directeur du Devoir s'était muni, au départ, d'une lettre de présentation très détaillée, et très élogieuse, de Mgr Bruchési. Au Collège Canadien, cependant, les prêtres l'avertirent : Mgr Bourne n'a pas tracé, des incidents du Congrès eucharistique, un rapport très élogieux pour vous. Or Mgr Bourne et tout le haut clergé irlandais entretiennent d'excellentes relations avec Mgr Merry del Val, anglais par sa mère et par sa première éducation — et devenu secrétaire d'Etat et conseiller très influent de Pie X. Votre plainte est devancée...
— Quelle plainte ?
— La plainte que vous apportez, de la part de Mgr Langevin et de l'Association canadienne-française d'Education de l'Ontario, contre les évêques irlandais du Canada.
Bourassa se trouvait ainsi précédé, à Rome, de rumeurs tendancieuses, et même d'un véritable procès de sa personne et de ses idées. Il enrôle — disaient les prélats irlandais — il enrôle le clergé canadienfrançais dans un mouvement séparatiste. Bourassa démentit, et se présenta comme un simple catholique en pèlerinage. Tout de même, l'ancien député de Labelle ne pouvait omettre de saluer Mgr Merry del Val. Il s'attendait, là au moins, à un bel accueil, en souvenir des services rendus pendant et après la
mission canadienne qui avait contribué à l'ascension du prélat.
Mgr Merry del Val n'avait pas reçu seulement la visite des prélats irlandais» mais celle du curé Côté, d'Arthabaska. muni d'une lettre d'introduction de Laurier. Et le curé rouge, furieux de l'élection Gilbert, n'avait pas ménagé non plus « l'agitateur » nationaliste. Il l'écrivit d'ailleurs à Laurier :
« ... Son Eminence Mgr Merry del Val a daigné me recevoir avec affabilité et m'entretenir assez longuement des choses du Canada. Parlant du congrès eucharistique, il me disait : « J'exprime une opinion personnelle, mais il me semble que la présence du Premier Ministre sir Wilfrid Laurier au Congrès eût dû suffire, sans lui demander de faire un discours dans l'église, à lui Premier Ministre du Canada. » J'ai répondu : « Eminence, si Sir Wilfrid Laurier n'eût pas accepté, on l'aurait traité d'anticatholiqiie, car vous savez que ses adversaires aiment à le traiter de traître à sa race et à sa religion. Aujourd'hui, M. Bourassa s'efforce de soulever la province de Québec à propos des questions de la marine et de la langue française ; il soulève la jeunesse, le clergé, surtout le jeune clergé, et il est à craindre que les prêtres ne gardent pas, sur cette question de la marine, la modération qu'il leur avait été recommandé de garder sur les questions purement politiques. »
« Son Eminence me dit : « // est certain que le Canada a des devoirs envers l'Angleterre. Pour ce qui est du français, je ne vois pas en quoi il serait menacé dans Québec, mais il ne faudrait pas vouloir l'imposer aux Anglais dans l'Ouest. Mgr Bourne et Mgr Fallon ont manqué de jugement et de tact, mais M. Bourassa est un fougueux. Sir Wilfrid Laurier sait prévoir de loin les conséquences des choses, c'est un homme d'Etat. Il est re-
grettable qu'au Canada, où tout est si beau et si bien, où l'Eglise est si forte et si bien organisée, les Canadiens se disputent, souvent avec passion et avec excès. On se plaint de ne pas avoir un archevêque de langue française à Ottaiva ; mais c'est la faute des Canadiens français. On a écrit contre deux autres candidats canadiens-français, on n'en voulait pas, on prétendait avoir des griefs contre eux. Et quand le Saint-Siège voit qu'on ne veut pas des premiers candidats, il nomme les derniers. Et puis il ne faut pas sur une question de langue empêcher le bien de se faire... » '
Là-dessus, Bourassa st fit annoncer à Mgr Merry dcl Val. Toujours aristocrate» le secrétaire d'Etat de Pie X reçut son visiteur avec une politesse un peu froide.
— Je ne suis délégué de personne, dit Bourassa ; je viens vous voir à titre tout à fait privé.
Mgr Merry del Val se détendit.
Cependant Mgr Latulipe, vicaire aposjtolique du Témiscamingue, se trouvait alors au Collège Canadien. C'était le type de l'évêque patriote — et de sympathies nationalistes. Il insista pour que Bourassa vît le Saint Père, ce que la présentation de Mgr Bruchési facilita. Mgr Latulipe de recommander, avant l'audience : « Ne manquez pas de décrire la situation au Pape... »
1. Lettre du 15 novembre 1910. Dans les « Lauri»^r Papers y> aux Archives publiques du Canada.
Pic X reçut le directeur du Dévoie en audience particulière. Pie X, si visiblement bon, et simple, et saint. Enhardi, Bourassa voulut aborder la question de langue. Le Pape se rembrunit (le jeu de physionomie inverse de celui de Mgr Merry del Val) :
« Bien, bien, justice sera faite. »
L'audience était terminée.