‹ Histoire de la province de Québec (volume 3)Chapitre 22 sur 46 · ROBERT RUMILLY · texte numérisé non relu

ROBERT RUMILLY

Éditions Bernard Valiquette Montréal

Tous droits de traduction, de ^eproducùoa rt d'adaptation réservés pour tous pays.

LA RECIPROCITE

Mgr Paul-Eugène Roy et les œuvres de l'Action Sociale Catholique — La Réciprocité — Les tramways de Montréal — Nationalistes et conservateurs se tâtent, se rapprochent et finalement s'allient — Rodolphe Lemieux organise la résistance au nationalisme.

La troisième session de la douzième législature s'ouvrit à Québec le 10 janvier 1911. Le Devoir avait pris comme correspondant parlementaire un rédacteur de L'Evénement, Jean Dumont, ami de Chapais et de Landry, bleu d'entre les bleus. C'est dire que les nationalistes, après avoir rompu tous les ponts entre eux et le parti libéral, s'engageaient de plus en plus dans l'alliance conservatrice.

Dès le début, des accrochages opposèrent Gouin et Lavergne. Le premier ministre appela les nationalistes des « assassins de réputation ». Cependant Bourassa n'était pas encore rentré d'Europe. Taschereau feignit de le regretter :

« Un autre regret que nous éprouvons tous, de ce côté de la Chambre, mais qui, je Vespère, s'évanouira bientôt, c'est de ne pas voir à son siège le plus grand d'entre nous, le meilleur de la Chambre, du Canada même, celui dont la place est parmi les comètes, les arcs-en-ciel. Si le député de Saint -Hyacinthe était à son siège, il se reconnaîtrait facilement à ce portrait; c'est lui que je 'veux désigner par ces quelques traits trop modesta.

« On dit que notre collègue est allé en pèlerinage au tomh^^t* de Lambronne pour refaire son répertoire d'expressions choisies que le pieux « Devoir » apprendra ensuite aux enfants de certains collèges.

« Puisse le pèlerinage prendre fin bientôt, et le pèlerin nous revenir, plein de vigueur et de santé, pour donner à notre législature sa véritable splendeur, à nos débats leur véritable cachet, à notre province son véritable sauveur, à l'opposition son véritable chef. »

Bourassa, rentrant par Naples et New-York, arriva le vendredi 13 janvier à Montréal, après une absence de près de deux mois. Sa femme était allée au-devant de lui à New-York. A plusieurs reprises, le Devoir avait annoncé l'heure de son arrivée, dans Tespoir de provoquer une manifestation spontanée. Et en effet, une foule, évaluée à deux mille personnes par la Gazette, vint saluer le chef nationaliste à la gare. Bourassa, debout dans la voiture qu'on ne laissait pas démarrer, dut haranguer cette foule. Il se dit prêt à reprendre la lutte.

L'accueil fut aussi chaud à Québec. Dans la salle d'attente de la gare, l'étudiant Maurice Dupré — l'un des animateurs de l'A.C.J.C. québécoise — souhaita la bienvenue, au nom de ses camarades, à celui qu'ils considéraient comme un professeur d'indépendance, de patriotisme et d'énergie, un maître de pensée et un modèle d'action. Bourassa monta sur un banc pour répondre.

Le Devoir célébrait son premier anniversaire. Le quotidien nationaliste ne roulait pas sur Ter, mais il vivait. On gelait dans la salle de rédaction, aux vitres bouchées avec des paquets d'Echo de Paris, mais les rédacteurs participaient à une rénovation de presse en même temps qu'à une rédemption nationale. Léon Lorrain, billetiste aimable, avait toujours en poche les Fables de Franc-Nohain, et les récitait à ses camarades, au bar du Transportation Building, à Theure du petit déjeuner. Jules Tremblay, puis Montarville de La Bruère, optant pour une carrière de fonctionnaires, Léon Trépanier quitta la Presse pour passer au Devoir, en engageant son camarade Louis Dupire à le suivre. Le seul transfert de la Presse au Devoir, au même salaire, apparaissait comme une promotion. Les rédacteurs du Devoir n'avaient pas entièrement dépouillé l'esprit d'Olivar Asselin et de Jules Fournier, qui ridiculisaient la Presse, ses nouvelles mal traduites de l'anglais, ses faits divers rédigés en petit nègre. Les reporters mêmes, sans contact avec Bourassa, respiraient dans son ambiance. Le banquet du premier anniversaire, organisé au Windsor, y réunit cinq cents convives. Monk, Tellier, Jean Prévost, Bourassa, Lavergne, Héroux, quelques collaborateurs du journal et quelques confrères portèrent des toasts ou prononcèrent des discours.

Cependant Bourassa fut peu assidu aux séances parlementaires, en ce début de session. Il tournait son esprit vers Ottawa, où Laurier et Fielding allaient présenter une mesure très importante : la Réciprocité. Il y fit même plusieurs voyages, pour conférer avec Monk. indécis sur l'attitude à prendre.

En dépit du chagrin ironique exprimé par Taschereau, les ministres se réjouirent de cette demi-

abstention. Non certes, ils ne regrettaient pas Bourassa, ses sarcasmes, ses éclats de rire incoercibles, ses réquisitoires fulgurants. Ils firent passer sans peine diverses mesures d'intérêt restreint, présentèrent un budget en excédent de près d'un million, supportèrent les taquineries de Lavergne et de Jean Prévost, et refusèrent une fois de plus de suivre Godfroy Langlois réclamant l'uniformité des livres scolaires dans toute la province.

Gouin, comme Laurier, tenait à rester en bons termes avec l'Eglise. L'équilibre entre les radicaux et le clergé constituaient toujours le rudiment de la politique libérale. Les chefs d'origine un peu radicale

c'était le cas de Gouin — sacrifiaient au besoin,

quelles que fussent leurs préférences secrètes, les moins nombreux et les moins influents, c'est-à-dire les radicaux. Mgr Bruchési et Lomer Gouin offraient le spectacle d'une véritable alliance, renforcée pendant les inoubliables journées du Congrès eucharistique. L'accord était moins lisse à Québec, où Mgr Paul- Eugène Roy, entreprenant, autoritaire, et d'ailleurs encouragé par Mgr Bégin son archevêque, établissait une vaste organisation. L'Action Sociale Catholique se mit à publier un bulletin mensuel, le Croisé, qui s'assignait ce programme : « Inventorier, petit à petit, tout le vaste champ d'action qui s'offre au lecteur des journaux catholiques... Organisation sociale en vue de l'Action catholique : comités paroissiaux de l'A.C.J.C, ligues du Sacré-Cœur, cercles d'étude et groupes de l'A.C.J.C, mutualité catholique, associations patriotiques, congrégations pieuses, Tiers-Ordre, etc. — Action économique et morale : lutte anti-alcoolique, coopératives de crédit

populaire, de production, de consommation, de colonisation, syndicats professionnels catholiques, œuvres agricoles, écoles ménagères, etc. Œuvres de bienfaisance : sociétés Saint- Vincent-de-Paul, hospitalisation, refuges, asiles, etc. — Œuvres d'enseignement : défense indéfectible de notre système d'éducation, lutte hardie, incessante, contre toute tentative de « neutralisation », organisation de l'enseignement complémentaire et spécial selon nos traditions catholiques, etc. — Propagande de la saine influence française et catholique par la diffusion de la presse fidèle à la bonne tradition, par la revendication des droits de la langue maternelle, par la création de l'élite sociale au moyen de retraites fermées, etc. etc.. » ^

Mgr Roy voulait créer, dans le diocèse de Québec, un réseau d'oeuvres visant toutes à fortifier le contact entre le peuple et le clergé, resté très étroit dans les campagnes, mais un peu détendu dans les villes. L'adolescent, l'étudiant, l'ouvrier, le père de famille, doivent, comme par le passé, consulter le prêtre dans les circonstances importantes de leur vie. Et puisque le siècle est aux associations, le clergé doit encadrer, contrôler, fédérer les associations canadiennes-françaises. De jeunes prêtres du diocèse, tel l'abbé Edouard Lavergne, cousin d'Armand Lavergne et vicaire à Saint-Roch, admiraient Mgr Roy et ne demandaient qu'à servir ce programme. Pour l'exécution, l'Action Sociale Catholique organisa des comités paroissiaux. Ceux-ci rempliraient des bulletins d'observation, renseignant le Secrétariat général des œuvres de l'Action Sociale Catholique sur la situation paroissiale : œuvres religieuses, œuvres de jeunesse, œuvres d'ensei-

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