Canadian Parliamentary Guide
épiques du jeune Mondou contre le tribun libéral Victor Gladu, aux élections provinciales de 1897. Les luttes au pluriel, puisque Mondou, élu et invalidé, en sortit tantôt vainqueur et tantôt vaincu. Il avait fallu Jules Allard, après la mort de Gladu, pour triompher de Mondou et garder Yamaska au parti libéral. Par la suite. Oscar Gladu, fils de l'ancien député, avait pris le siège fédéral. Mondou, devenu gérant de la Banque Provinciale à Pierreville, restait mordu par la politique. Il avait vaincu le père en 1897 ; la vague de 1911 lui permit de vaincre le fils. Mais Mondou n'avait pas reçu Taide d'Henri Bourassa, et le spécifia : il admirait le chef nationaliste, mais ne lui devait rien. Au premier vote de la session, tout les nationalistes figurèrent parmi les 44 voix de majorité de Borden ^.
Il y eut autre chose : les destitutions et la ruée des chercheurs de places, cortège traditionnel de tout nouveau gouvernement. La mort d'Hector Fabre, survenue à la fin de 1910, avait laissé vacant un poste très convoité : le haut commissariat du Canada en France. Ce n'était encore qu'un poste semi-diplomatique ; le haut commissariat réglait des problèmes commerciaux et présidait à des échanges intellectuels. On avait parlé de Turgeon, qui eût fait belle figure ; mais le sénateur aîbertain Philippe Roy, neveu par alliance de lord Strathcona, et qui comptait des relations en France, avait obtenu la préférence. (Laurier rendait disponible un siège sénatorial destiné à l'ancien lieutenant-gouverneur Forget, de la Saskatchc-
1. Vote du 29 novembre 1911. (Débats de la Chambre des communes, 1911-1912, pp. 524-526 de la version française.)
wan.) Philippe Roy, nommé au printemps par le gouvernement Laurier, fut destitué à l'automne par le gouvernement Borden. Mais ce fils de la province de Québec, après s'être adapte au climat angloaméricain de l'Ouest, s'était vite imprégné de parisianisme. Grâce à l'importante maison Revillon, à laquelle il avait rendu des services dans l'Ouest canadien, le nouveau haut commissaire avait rapidement multiplié SCS points d'appui, surtout dans les milieux radicaux, maîtres du gouvernement français. Au premier voyage de Louis-Philippe Pelletier en France, Philippe Roy obtiendra un rappel de cette dpcicîon.
Tous n'eurent pas la même chance. Les membres de la Commission du port de Montréal nommés en 1907 cédèrent la place. George Washington Stephens et Charles Colquhoun Ballantyne, en particulier, n'étaient pas des mazettes. Stephens, président et administrateur de companies, riche et considéré, appartenait à une véritable dynastie de grands hommes d'affaires montréalais. Son grand-père avait été l'associé de John Young, et sa propre présidence, à la Commission du port, n'était pas indigne de ce grand souvenir. Ballantyne, directeur de la Sherwin Williams Company, administrateur de la Canada Consolidated Rubber, avait été le vice-président, et restait l'un des membres les plus influents, de l'Association des Manufacturiers canadiens. En réorganisant la Commission du port de Montréal, en 1907, le gouvernement Laurier avait promis de négliger toutes considérations politiques dans le choix des commissaires, puis il avait nommé des hommes compétents, mais aussi partisans. Le gouvernement Borden leur substitua d'autres hommes compétents, et partisans. Le marchand de fourrures J.-B. Laliberté, lauriériste
dévoué, céda la présidence de la Commission du port de Québec à Victor Chateauvert, homme d'affaires influent et souscripteur de la caisse conservatrice. Simon-Napoléon Parent, président de la Commission du Transcontinental, n'attendit même pas l'arrivée de son ennemi Louis-Philippe Pelletier ; il prévint son geste, en démissionnant. Auguste-Réal Angers et Louis-Olivier Taillon — deux belles figures du parti conservateur — devinrent respectivement avocat de la Commission du port et directeur de la poste à Montréal. Et le mouvement s'ébranla, du haut au bas de l'échelle. Le gouvernement institua une commission, où siégerait G.-N. Ducharme, l'un des bailleurs de fonds du Devoir, pour enquêter sur la conduite politique des fonctionnaires. Et chaque ministre nomma encore des commissaires-enquêteurs, pour rechercher les fonctionnaires coupables de zèle libéral. Ces commissaires, à quinze dollars par jour plus les frais de déplacement, furent choisis parmi les candidats conservateurs ou nationalistes défaits, ou parmi les militants conservateurs ou nationalistes, tel Napoléon Garceau, dans le comté de Drummond-Arthabaska ^. La justice fut expéditive. Louis-Philippe Pelletier révoqua des centaines de maîtres de poste. Cinq médecins conservateurs remplacèrent les cinq médecins libéraux chargés du service de l'Immigration
1. On offrit des fonctions analogues au candidat défait, Arthur Gilbert, mais pour une partie seulement du comté. Gilbert refusa, voulant tout ou rien; le robuste agronome était désenchanté par son court passage dans la politique. Il se plaignait qu'on lui eût fait payer, dans ses deux campagnes, pour un bon millier de comptes « plus ou moins bâtards » et qu'on lui eût joué « des tours de traîtres », sans quoi il eût été réélu. (Lettre du 24 février 1912; archives privées de M. Napoléon Garceau.)
à Québec. Strictes représailles, en plusieurs cas, des révocations de 1896. Ainsi le maître de poste d'Amqui, en 1896, était un bleu nommé Boulay ; le gouvernement Laurier le remplaça par un rouge ; mais le destitué de 1896 devient député de Rimouski en 1911 ; le maître de poste doit plier bagage, et céder sa place à la propre fille de Boulay.
Pour chaque place rendue disponible, vingt candidats se présentèrent. Le Soleil ridiculisa les quémandeurs :
« Des avocats sans cause veulent être nommés juges à la Cour Supérieure. Des médecins de quatre sous réclament des missions en Europe, dans l'intérêt de la science et de l'humanité. Des agents de tickets demandent la succession de M. Parent au Transcontinental, au nom de la race, s'il vous plaît. Une délégation de Québec est arrivée hier à Ottawa pour dicter certaine nomination à M. Pelletier... » (Il s'agissait du Dr Michel Fiset, qui voulait devenir secrétaire de la Commission du Transcontinental; il fut nommé au printemps.)
Le Devoir reconnut et déplora ce spectacle, par la plume austère d'Omer Héroux :
« D'un bout à l'autre du pays, les soldats du parti et les habiles qui savent toujours se rallier au drapeau victorieux exigent leur part de dépouilles. Les uns commandent hardiment qu'on leur apporte sur un plateau d'argent la tête de tel ou tel fonctionnaire, les autres se contentent de crier : Comment, sous un gouvernement bleu, peut-on laisser telle ou telle cause à des avocats rouges? » Tous pratiquent, à qui mieux mieux, Vôte-toide là, que je m'y mette.
^ Le spectacle est déplorable, au point de vue politique... »
Thomas-Chase Casgrain, dont Armand Lavergnc avait bloqué la candidature, prit siège à la Commis-
sion des eaux limitrophes. Rodolphe Forget, qu'Armand Lavergne avait prive de portefeuille, fut recommandé au Roi pour un titre de chevalier à la prochaine promotion (un don de $100,000 à l'hôpital Notre-Dame fournissait un prétexte suffisant) ♦ Les intérêts de groupes reçurent considération comme les intérêts individuels. L'emplacement de la future gare du Transcontinental, à Québec, fut remis en cause. On se rappelle que Parent, président de la Commission, avait choisi l'emplacement du marché Champlain, et fait ratifier ce choix par Laurier, malgré la vigoureuse opposition conduite par Lavergne. Le site, voisin du port, était commode pour la navigation, mais non pour le public. Lavergne et ses amis reprochaient à Parent et à ses amis, acquéreurs de terrains à cet endroit, d'escompter des expropriations avantageuses, et une plus-value pour les terrains non expropriés. La « faction Parent » renvoyait les mêmes accusations à ses adversaires, qui proposaient un terrain appartenant au Pacifique-Canadien. La dispute avait pris une importance considérable. Lavergne avait interpelé aux Communes. Des élections municipales, tenues essentiellement sur cette question, avaient avantagé les parentistes. Ceux-ci, victorieux, crurent la cause gagnée et combattirent surtout, au conseil municipal, Rodolphe Forget et son « Merger ». Mais les élections fédérales, où Lavergne et Pelletier jouaient les premiers rôles dans le district de Québec, rouvrirent toute l'affaire. Le Pacifique-Canadien favorisait notoirement les conservateurs. En intervenant sans discrétion dans la campagne fédérale. Parent, haut fonctionnaire, ne cherchait pas seulement à se venger de Louis-Philippe Pelletier, son ancien et cruel adversaire, mais aussi à protéger des intérêts substantiels. Lavergne et Pelletier victorieux.
le sort de ces intérêts n'étaient pas douteux. Et en effet, au banquet qui lui fut offert le 9 décembre, au Château Frontenac, le ministre des Postes annonça que la gare s'élèverait, non au marché Champlain, mais sur le terrain du Pacifique. Un tunnel percerait le roc « pour atteindre le coeur de Québec » — expression que les adversaires tournèrent copieusement en ridicule.
Au plus fort la poche ! La curée des vainqueurs ne prenait pas au dépourvu Louis-Philippe Pelletier, vétéran de la politique. Mais elle effara Frederick- Debartzch Monk, professeur de droit improvisé ministre des Travaux publics, perdu dans cette foire d'empoigne. Et surtout, Henri Bourassa, l'intègre, le vétilleux Bourassa, fronça ses noirs sourcils : il ne s'était pas battu pour cela. Il essaya de maintenir un mouvement nationaliste, désintéressé, indépendant du parti bleu comme du parti rouge. Ses disciples maskoutains, qui comptaient des hommes de valeur comme Ernest Guimont, fondèrent un club nationaliste. Ils donneraient à l'inauguration publique un caractère expiatoire, en souvenir du mauvais accueil réservé à Bourassa, la veille des élections.
Le l*'" décembre, Saint-Hyacinthe fit en effet à Bourassa — son député à la Législative — une réception triomphale. La salle retenue se trouva trop petite, et la foule se transporta au Manège militaire. Le D^ G. -A. Lapierre, président du nouveau club, J.-N. Cabana et Ernest Guimont présentèrent l'hommage de la ville au vainqueur moral du 21 septembre, trop grand pour être ministre. Bourassa lui-même fournit au jeune club un « résumé du programme nationaliste » qui peut à son tour se résumer ainsi :
Article premier : s'aflFranchir de l'esprit de parti. Nous ne sommes inféodés ni aux bleus ni aux rouges, pas plus à Borden qu'à Laurier. Au sujet essentiel des relations impériales, Bourassa cita longuement C. H. Cahan. Puis il donna sa propre doctrine, la doctrine nationaliste : pas de participation aux guerres lointaines de l'Angleterre ; consacrons toutes nos forces au développement de notre pays, à la protection de nos frontières ; c'est un moyen d'aider l'Angleterre, en la dispensant de pourvoir à notre défense ; toute exception à ces règles, tout changement dans nos relations avec l'Angleterre, doivent être approuvés par la majorité du peuple canadien.
Bourassa, parmi ses partisans canadiens-français, écartait de nouveau la théorie d'une participation au gouvernement impérial en échange d'une participation aux charges, théorie caressée à différentes reprises de ses études et de sa carrière, réveillée par les conférences de Cahan, mais dont presque personne ne voulait au Canada ni en Angleterre.
La doctrine que je vous présente n'est pas antibritannique, affirma Bourassa. En Angleterre même, beaucoup de gens l'acceptent. L'ambition de ma vie a été de développer chez les Canadiens français le véritable orgueil britannique. Je veux réveiller chez notre jeunesse la fierté, disparue par la faute des partis, et principalement de Laurier. Les Anglais respectent la force morale, comme la force physique et la force financière. Faisons-nous respecter par eux, mais à notre tour ne refusons à personne la tolérance et la justice que nous réclamons pour nous-mêmes. Intéressons-nous au sort des minorités catholiques, non pas en vue d'une agitation malsaine, mais en vue
du triomphe de la justice égale pour tous. « L'ambition de ma vie, qui m*a soutenu et animé dans mes luttes, quand l'isolement se faisait, quand les rouges ne m'aimaient pas et que les bleus se défiaient de moi, c'est de faire comprendre à mes compatriotes d'abord, qu'ils doivent pratiquer chez eux, à l'égard des minorités, la grande leçon de justice, de tolérance et de charité. »
Grande leçon en effet qu'un tel discours de Bourassa — et qui purifiait l'atmosphère un peu viciée par la ruée vers les places et les discussions sur un emplacement de gare. Grande leçon qui enflammait quelques jeunes hommes, mais ne supprimait ni les combinaisons financières, ni les finasseries parlementaires, ni le « patronage ». Au Parlement fédéral, le premier ministre Borden, pressé d'exposer son programme sur la marine, répondit en normand, selon la méthode apprise de Laurier, qui la tenait de John Macdonald. Un collègue de Borden méprisait cette méthode : c'était le bouillant colonel Sam Hughes, Le nouveau ministre de la Milice avait fait la guerre du Transvaal. Il rêvait de se couvrir de gloire à la tête d'un corps expéditionnaire canadien, au service de l'Angleterre. Son premier soin fut d'élaborer le plan de mobilisation de ce corps éventuel, composé de volontaires fournis par les provinces, au prorata de leur population ^. Ce plan dut rester confidentiel, mais le ministre proclama cette autre ambition : former au Canada un peuple de tireurs émérites. Sam Hughes reprenait, sur ce point, un projet du général Dundonald. Il voulait un million de citoyens capables de faire mouche à cent mètres, à tout coup. Le
1. Officiai History of the Canadian Forces in the Great War; Vol I, ch. I.
20 décembre, dans un banquet offert par les officiers de la garnison de Montréal, Sam Hughes lança, en présence de Monk, des déclarations militaristes et impérialistes à tous crins. En même temps, il remplaçait, au ministère de la Milice, des fonctionnaires canadiens-français à la retraite par des Canadiens anglais. Mais il respectait le sous-ministre Eugène Fiset, vétéran de la guerre du Transvaal et par conséquent tabou.
Bourassa releva sans tarder, dans le Devoir, les déclarations publiques du ministre. Sous le titre « Sam Hughes s'en va-t-en guerre », il ridiculisa « l'irrépressible colonel », et lui conseilla de « modérer quelque peu ses transports ». Peu après, Jean Dumont protesta, également dans le Devoir, contre le remplacement des Canadiens français par des fonctionnaires de langue anglaise. Le 30 décembre, Omer Héroux, porte-parole de Bourassa, termina Tannée 1911 par cette déclaration : « Nous sommes, nous resterons demain ce que nous étions hier : aussi indépendants des maîtres d'aujourd'hui que de ceux que la colère du peuple a broyés, au soir du 21 septembre. »
C'était fort possible pour le Devoir, mais beaucoup moins sûr pour les députés nationalistes, sans chef véritable parmi eux, sans guide dans les arcanes parlementaires — sans autre guide que le whip conservateur.
Le premier mouvement nationaliste, en 1872, avait abouti à porter le parti libéral au pouvoir à Ottawa. Le deuxième, né de l'affaire Riel, en 1886, avait abouti à porter le parti libéral au pouvoir à Québec. Le troisième, en 1911, aboutissait à porter le parti conservateur au pouvoir à Ottawa.
Politique provinciale : Sir François Langelier, lieutenant-gouverneur — Lomer Gouin recherche la collaboration du clergé — Recensement de 1911 : la province de Québec de plus en plus urbaine et industrielle — Projets de colonisation de VAbitibi — La vie intellectuelle : enseignement ; littérature : beaux-arts.
Pendant les grandes batailles fédérales, des changements s'étaient produits dans le haut personnel de l'administration et de la magistrature québécoises.
Sir Alphonse-Pantaléon Pelletier, lieutenant-gouverneur, depuis longtemps malade et à l'écart des affaires, mourut le 29 avril 1911. Il fut enterré à la Rivicre-Ouelle, où reposaient ses ancêtres depuis deux cents ans — où reposaient depuis trente ans son prédécesseur Letellier de Saint-Just. Six mois plus tard, un grand chef conservateur eût occupé le poste. A la fin d'avril, il ne pouvait être question que d'un grand chef libéral. Il se trouvait même tout désigné : sir François Langelier, virtuellement candidat depuis quinze ans. Les libéraux vénéraient sir François Lanlier, juge en chef suppléant de la Cour Supérieure, ancien professeur à l'Université Laval, ancien maire
de Qoébec, ancien ministre, chevalier de Saint-Michel et de Saint-Georges. Et les conservateurs le respectaient — depuis l'apaisement des querelles politicoreligieuses et la fin des batailles sur l'influence indue.
Un autre libéral convoitait le poste : Adélard Turgeon, président du Conseil législatif. Ce grand seigneur un peu nonchalant, qui recherchait les objets d'art et comptait des amis dans tous les milieux, eût bien figuré à Spencer-Wood. Mais les blessures infligées à sa réputation par la campagne nationaliste n'étaient pas complètement cicatrisées ; et Simon- Napoléon Parent, influent auprès de Laurier, ne pardonnait pas à Turgeon la part prise au « complot » de 1905.
La retraite de Jette, juge en chef de la Cour du Banc du Roi, et la nomination de Langelier, juge en chef suppléant de la Cour Supérieure, créaient deux vacances dans la haute magistrature. Le 8 mai, François-Xavier Lemieux, l'ancien défenseur de Riel et de Mercier, devint juge en chef suppléant, et Charles- Edouard Dorion devint juge à la Cour Supérieure. Neveu de sir Antoine-Aimé Dorion, libéral comme son oncle et comme toute sa famille, collaborateur, dans sa jeunesse, de UUnion libérale (avec Alexandre Taschereau, Adélard Turgeon et d'autres rouges ardents) , Charles-Edouard Dorion s'était ensuite écarté de la politique pour se créer une solide clientèle et une grande réputation au barreau. Professeur à l'Université Laval, ancien bâtonnier de la province, il s'occupait d'œuvres sociales.
Le 1 1 août, Horace Archambault devint juge en chef, et son ancien associé Honoré Gervais devint juge, à la Cour du Banc du Roi.
Ce fut la dernière série de nominations importantes du gouvernement Laurier. Au mois d'octobre, au dîner donné à Spencer-Wood en l'honneur du duc de Connaught, sir François Langelier dut inviter,' avec les ministres libéraux de Québec, les ministres conservateurs d'Ottawa. Il invita son vieil adversaire Philippe Landry, devenu président du Sénat.
La grande bataille fédérale valut naturellement une trêve au gouvernement provincial... jusqu'au 21 septembre, oii cette trêve fit place à une sérieuse inquiétude. Les électeurs sont moutonniers ; les élections provinciales pourraient bien suivre les élections fédérales et leur ressembler. La plainte envoyée à Rome par la députation libérale visait à neutraliser L'Action Sociale dans la campagne fédérale comme dans la campagne provinciale. Restée confidentielle, elle avait sans doute valu, à défaut d'un blâme que Gouin et ses amis n'espéraient guère, une discrète consigne de modération à l'organe officieux de l'archevêché. La campagne fédérale avait tout de même donné lieu à des escarmouches entre certains candidats libéraux et leurs curés, propagandistes du Devoir ou de L'Action Sociale. Des disputes avaient mis aux prises Lucien Cannon, président de l'Association de la Jeunesse libérale de Québec, avec le curé Larouche, de Saint-Fidèle, dans le comté de Charlevoix. Elles se prolongèrent devant Mgr de Chicoutimi. Lucien Cannon, sec et parfois blessant pour ses adversaires, était aussi acharné. Mais le gouvernement Gouin fit son possible pour tempérer cette ardeur. Le premier ministre voulait corroborer par ses actes les passages affirmant son désir de paix et de collaboration, dans la plainte remise au délégué apostolique. Il poursuivait donc, malgré l'ironie feutrée du Pays, sa politi-
que de rapprochement avec le clergé. Il en multiplia les témoignages publics. C'étaient tantôt des bénédictions de ponts : le 18 juin, à Lotbinière, bénédiction d'un nouveau pont en fer, en présence du ministre Charles Devlin et des députés J.-N. Francœur et Cléophas Blouin ; le 16 juillet, à Sainte- Christine, comté de Portneuf, bénédiction de deux ponts en fer, en présence de sir Lomer Gouin lui-même ; le 22 octobre, bénédiction d'un pont en fer à Saint-Charles-de-Caplan, comté de Bonaventure, en présence des ministres Devlin et Mackenzie et du député John Hall Kelly ; tantôt des bénédictions d'écoles ou d' « académies ». D'année en année augmentait le nombre des évcchés, des collèges, académies, écoles normales, séminaires et monastères qui sont la véritable armature de la province de Québec. Bâtiments sans style, souvent tout en fenêtres ; mais les préaux sombres, les pierres moussues, les cloîtres ajourés ne sont pas indispensables pour conserver une tradition, quand cette tradition doit être vivante et s'adapter au milieu américain.
L'instruction accomplissait des progrès, non pas rapides, mais réguliers. En 1911, la province comptait 6.934 écoles (y compris les collèges et écoles spéciales), et un personnel enseignant de 14.597 maîtres ou maîtresses (8.532 laïques et 6.065 religieux) ^. Mais dans les campagnes, en hiver, l'état des chemins restreignait parfois la fréquentation scolaire. D'après Godfroy Langlois, cent cinquante mille enfants d'âge scolaire — sur 450,000 — n'avaient
1. Rapport du surintendant de l'Instruction publique pour 1911.
jamais franchi le seuil d'une école. Langlois, champion de rinstruction publique, décriait en partisan un enseignement trop religieux à son gré ; les rapports du surintendant accusent un chiffre d'abstentions moins élevé. Napoléon Garceau, maire et président de la Commission scolaire de Drummondville, se plaignait aussi d'une assiduité insuffisante ^. Dans notre district, disait-il, malgré les eflForts des commissaires, 25 p. 100 des enfants ne fréquentent pas l'école et près de 40 p. 100 vont en classe très irrégulièrement. Garceau était un nationaliste militant, mais peu orthodoxe, qui faisait descendre le drapeau de Carillon du mât de l'école pour le remplacer par l'Union Jack, et donnait congé le 1*"^ juillet, fête de la Confédération, plutôt que le 24 juin, fête de la Saint- Jean-Baptiste. Langlois et Garceau proposaient l'instruction obligatoire. En décembre 1911, le congrès des inspecteurs d'écoles proposa un autre remède, au moins partiel : l'établissement d'un certificat d'études, pour provoquer l'émulation parmi les parents et les élèves, éviter l'abandon prématuré des études.
Les réformateurs ne dénonçaient pas seulement l'insuffisance de la fréquentation scolaire, mais l'insuffisance du bagage des maîtres et surtout des maîtresses. Les municipalités scolaires fixaient et payaient les traitements des maîtres et maîtresses. Depuis 1905, le gouvernement provincial versait une prime aux municipalités payant leurs institutrices au moins $100 par an ; à partir de 1911, il augmenta la prime pour celles qui payaient leurs institutrices au moins $125. Maigre pitance, pour engager des jeunes filles à se spécialiser ! Nous avons vu le gouvernement
1. Lettre de Napoléon Garceau à Orner Héroux; le Devoir, 5 juin 1912.
Gouin fonder de nouvelles écoles normales d'institutrices. En rendant compte de son mandat, pour les élections de 1912, le premier ministre pourra dire : « En 1895, la province possédait trois écoles normales, avec 350 élèves, recevant $45,000 du gouvernement ; en 1911, elle possédait dix écoles normales, avec 669 élèves, recevant $95,000. » Mais les diplômées des écoles normales subissent la concurrence des diplômées du Bureau Central des Examinateurs catholiques, qui n'ont pas la même formation pédagogique. Dès son entrée au Comité catholique du Conseil de l'Instruction publique, Jules-Edouard Prévost a demandé la suppression du Bureau Central des Examinateurs, qui n'a plus sa raison d'être, affirme-t-il, maintenant que nos écoles normales sont plus nombreuses. Arrêté par Mgr Brunault, le rédacteur de L'Avenir du Nord n'en a pas moins soulevé un fameux lièvre. Les écoles normales chasseraient volontiers les « institutrices de contrebande » qui concurrencent leurs diplômées en acceptant des salaires inférieurs. L'abbé Nazaire Dubois, principal de l'Ecole Normale Jacques-Cartier, encourage Prévost. Mais l'abbé Thomas-Grégoire Rouleau, principal de l'Ecole Normale de Québec, fait partie du Bureau Central. Ce Bureau compte encore parmi ses membres J.-N. Miller, secrétaire du Conseil de l'Instruction publique, et C.-J. Magnan, inspecteur des écoles normales. Enfin il verse des honoraires à des professeurs pour corriger les examens pendant les vacances, et se constitue ainsi des alliés, dans le monde enseignant. Prévost revient à la charge, à la session du printemps de 1911, en proposant un moyen terme : Etablissons une distinction entre le diplôme des normaliennes, au caractère définitif, et le simple brevet du Bureau Central, à trois degrés (pour école élémentaire, pour
école modèle et pour école académique) et ne permettant d'enseigner que pendant deux ans ^ C'est un avis de motion. A la session d'automne, Prévost est absent et le Comité catholique ignore sa motion. Mais le cousin de Jean Prévost reviendra sur son projet — pendant un quart de siècle.
L'enseignement secondaire, quasi-monopole des collèges classiques, restait à base d'humanités, tandis que l'enseignement anglo-canadien, influencé par les modes de la vie américaine, accentuait son caractère utilitaire, son orientation vers la conquête rapide de l'argent. Nos collèges formaient d'abord des chrétiens, ensuite des latinistes et des orateurs. Depuis quelques années, sous l'influence du mouvement nationaliste, ils s'occupaient aussi de former des patriotes. Les professeurs donnaient des sujets canadiens comme thèmes de composition française ; ils insistaient sur l'enseignement de l'histoire du Canada. Aux exploits d'Alexandre et de César, ils ajoutaient ceux de Dollard et de Salaberry, de Bédard, de Lafontaine et de Cartier (l'irréligieux Papineau était un peu escamoté) ^. Pendant longtemps, la plupart des collèges avaient basé leur enseignement de l'histoire sur cette observation : Ce fut un bonheur pour le
1. Comité catholique du Conseil de l'Instruction publique; Procès-verbal de la session du printemps 1911 (séance du 10 mai).
2. Lettre de l'abbé Lionel Groulx, du Séminaire de Valleyfield, le Devoir^ 27 octobre 1913 ;
Lettre de l'abbé Joseph Gélinas, du Séminaire des Trois-Rivières, le Devoir, 31 octobre 1913;
Lettre de l'abbé Emile Chartier, du Séminaire de Saint-Hyacinthe, le Devoir, 8 novembre 1913 ;
Lettre de l'abbé Emile Dubois, du Séminaire de Sainte- Thérèse, le Devoir, 5 décembre 1913.
Canada que d'être séparé de la France à la veille de la Révolution et des grands courants anticléricaux, pour passer sous Tégide de l'Angleterre qui a fini par nous accorder notre pleine liberté religieuse. A partir du nationalisme, cette note anglophile s'atténue et souvent disparaît, sans dissiper la méfiance à Tégard de la France laïque et républicaine. Les élèves organisent des débats et des « parlements modèles », lisent le Devoir et les discours de Bourassa, revent de triomphes oratoires et d'action patriotique. Sortis du collège, ils forment les cadres de l'A.C.J.C, et vite en campagne pour l'observation de la loi Lavergne ! Ils demandent en français leurs billets aux guichets des gares ; après des mois d'insistance, ils obtiennent un service en français au buffet des Trois-Rivières.
L'enseignement féminin ne laissait pas à désirer. La Congrégation de Notre-Dame possédait à Montréal deux maisons très réputées : Villa-Maria, couvent chic, et le Mont-Sainte-Marie, maison des fortes études. L'abbé Georges Gauthier, aumônier du Mont- Sainte-Marie pendant deux ans, avait entraîné une élite de religieuses à perfectionner encore leur instruction supérieure. L'une de ces religieuses. Mère Sainte- Anne-Marie (née Aveline Bengle) , conçut à son tour le projet d'une Ecole Supérieure d'enseignement féminin, préparant au baccalauréat. En somme, un collège classique pour jeunes filles. L'idée parut audacieuse. Vous formerez des bas-bleus, dit-on, des pédantes, inaptes à fonder un foyer, et qui ne trouveront même pas de mari. Puis, les collèges classiques ne tenaient pas à cette concurrence féminine. Mais Mère Sainte- Anne-Marie était une personne virile, solidement bâtie — elle tenait de son père, d'origine allemande — et qui imposait sa conviction, sa volonté, sans avoir
besoin d'élever la voix ; les élèves les plus turbulentes se tenaient merveilleusement dociles devant elle. Puis l'abbé Georges Gauthier, devenu curé de la cathédrale, et chanoine, continuait de s'intéresser aux études et aux projets de la Congrégation de Notre-Dame, et de Mère Sainte-Anne-Marie en particulier. Le chanoine Gauthier exerçait quelque influence sur Mgr Bruchési, qui le recommandait pour l'épiscopat. Il persuada l'archevêque sans trop de peine. L'initiative de la Congrégation étoufferait celle des laïcs — du groupe de l'Emancipation ! — fondateurs d'un lycée de jeunes filles. Protégée par Mgr Bruchési, Mère Sainte-Anne-Marie fonda son école (1908), afiiliéc à l'Université Laval de Montréal, et forma une bachelière, deux bachelières, dix bachelières, qui trouvèrent des maris et s'occupèrent de leur foyer. Sur la recommandation de Mgr Bruchési, Tabbé Chartier vint de Saint-Hyacinthe deux fois par semaine, commenter les auteurs français à l'Ecole supérieure d'enseignement féminin. Autour de la maison-mère de la Congrégation de Notre-Dame, à Montréal, s'élevait un centre de vie studieuse, bien propre à fournir des cadres à la Fédération Nationale Saint-Jean-Baptiste.
L'enseignement technique commençait à se développer. Seule, depuis trente-cinq ans, TEcole Polytechnique de Montréal formait chaque année quelques ingénieurs — et plusieurs d'entre eux, à l'exemple de Beaudry Léman, ajoutaient de belles aptitudes générales à leur réelle valeur technique. Mais cela ne suffisait plus à Tépoque où se multipliaient, autour de Montréal, de Sherbrooke, des Trois-Rivières, de Chicoutimi même, les ateliers de construction mécanique, les usines de ciment, les filatures, les centrales électriques et les fabriques de papier. Une poignée de convaincus, avec Honoré Gervais pour chef de
file, demandèrent et obtinrent le développement de l'enseignement commercial supérieur. Grâce à leurs efforts, l'Ecole Polytechnique inaugura en 1907 des cours d'architecture, et en 1910 un « département des Arts décoratifs », embryon d'une école des Beaux- Arts, avec de bons professeurs français. A cette vieille et d'ailleurs bonne Ecole Polytechnique, le gouvernement Gouin venait d'ajouter l'Ecole des Hautes Etudes Commerciales et les écoles techniques de Montréal et de Québec. Le gouvernement fédéral, à la suite de l'enquête ordonnée en 1909 et conduite en 1910, sur l'initiative de Mackenzie King, mettait un subside annuel à la disposition des provinces, pour l'enseignement technique. L'Ecole technique de Montréal ouvrit ses cours en septembre 1911, avec une belle installation, un excellent outillage. L'Ecole Polytechnique et certaines firmes industrielles fournirent un noyau d'instructeurs. Aldred et Biermans avaient fondé un Institut technique à Shawinigan. Le Collège de Sherbrooke ouvrit un cours industriel de deux années, préparatoire aux études techniques. Le gouvernement de Québec décernait aussi quelques bourses à des jeunes gens doués, pour compléter leurs études en France. Gouin avait désigné, entre autres, Edouard Montoetit, ancien stagiaire à son bureau, très recommandé par Honoré Gervais, et d'ailleurs scintillant de facilité, de brio. Edouard Montpetit devint professeur, puis sous-directeur à l'Ecole des Hautes Etudes Commerciales. Gouin et Gervais préparaient, en sa personne, un successeur canadien au Belge A.-J. de Bray, directeur de l'Ecole. Et certes, ces nouvelles écoles furent utiles. Armand Lavergne et ses amis les décrièrent systématiquement, à tort. Mais elles ne reçurent, au début, qu'un petit nombre d'élèves. Des « académies » refusèrent les bourses offertes
par des firmes industrielles, pour ne pas diriger leurs élèves sur ces écoles neutres. Puis, si l'Ecole des Hautes Etudes Commerciales fut véritablement une école supérieure, les écoles techniques reçurent, au sortir de l'enseignement primaire, des adolescents aptes à devenir des artisans habiles, des contremaîtres, mais non pas des chefs. Il manquait, entre l'école primaire et l'école technique, un chaînon intermédiaire — école de métiers ou école professionnelle. Des enfants quittèrent l'école primaire trop tôt — après la 5^ ou la 6*^ année — parce qu'ils manquaient de goût pour l'étude, et entrèrent mal préparés à l'Ecole technique.
Les nouvelles écoles ne suffiraient pas à modifier la tendance générale de l'enseignement. On continuerait de former beaucoup de séminaristes, trop d'avocats, de journalistes et d'aspirants-députés, pas assez d'ingénieurs, pas assez de spécialistes pour les besoins d'une province où — ce constat vaut une répétition ! — l'énergie hydraulique, les filatures, les fonderies, les chemins de fer et l'exploitation du grand port de Montréal prenaient une importance considérable. La formule subsiste, invariable : direction anglaise ou américaine, et main-d'œuvre canadiennefrançaise.
La situation générale de la province était bonne. La taxe sur les corporations commerciales rapporta $712,000 au Trésor provincial en 1911, contre $565,000 en 1908. Les chifi^res du recensement de 1911 traduisent le progrès général, et surtout l'expansion industrielle.
Le recensement de 1911 réservait une déception
aux autorités fédérales : Taccroissement démographique ne répond pas à FeAFort accompli par Sifton, puis par Oliver, en faveur de l'immigration. C'est que des Canadiens, et aussi nombre d'immigrés, sont passés aux Etats-Unis. Bien des immigrés ne sont venus au Canada que pour franchir plus facilement la frontière américaine, à la première occasion. Le recensement de 1911 établit cependant la population du pays à 7,205,000 âmes, en augmentation de 34.13 p. 100 par rapport à 1901 ; la population de Québec à 2,002,712, en augmentation de 21.46 p. 100. Les provinces Maritimes restent stationnaires ; les Acadiens contribuent presque seuls à l'augmentation de 20,000 âmes au Nouveau-Brunswick. L'Ontario augmente dans une proportion un peu plus faible que la province de Québec. La Colombie- Britannique a doublé sa population ; les provinces des Prairies, presque quintuplé la leur. L'Ouest croît en importance, dans l'ensemble du pays. A cet égard aussi, le centre de gravité se déplace.
Sur les 350,000 habitants, en chiffres ronds, dont la province s'est enrichie, près de 300,000 ont grossi la population des villes. Montréal absorbe encore une forte part de l'augmentation totale. Elle atteint 470,000 âmes, sans compter les banlieues. En somme, Montréal en 1911 dépasse le demi-million d'âmes. Elle reste le cœur financier du pays, malgré la rivalité de Toronto. C'est à Montréal que se forment la plupart des mergers d'envergure nationale, comme celui du textile et celui du ciment. Huit banques, possédant les deux tiers du capital de toutes les banques canadiennes, et deux des plus grands réseaux ferroviaires du monde, le Pacifique-Canadien et le Grand-Tronc, y maintiennent leur siège social. La
Banque de Montréal reste la plus puissante du pays. La Banque Royale du Canada, sous la présidence d'Herbert Holt, la suit d'assez près ; elle absorbe la Colonial Bank en 1911. Le troisième rang revient â la Banque Canadienne de Commerce (Canadian Bank of Commerce) de Toronto, qui multiplie ses succursales non seulement en Ontario, mais dans les provinces Maritimes et surtout dans TOuest. Sans rivaliser avec la Banque de Montréal ou la Banque Royale du Canada, la Banque d'Hochelaga, en progrès réguliers, fait bonne figure. Son actif, ses dépôts, ont doublé depuis le transfert du siège social de la rue Notre-Dame à la rue Saint-Jacques, en 1900. Le sénateur F.-L. Béique, conseiller de la Banque depuis sa fondation, est entré au conseil d'administration en septembre 1910. Là comme au Sénat, comme à son étude d'avocat, comme au siège de l'Association Saint-Jean-Baptiste, Béique témoigne d'une extraordinaire aptitude à sérier les questions les plus différentes, à les traiter l'une après l'autre, à fond, en oubliant chaque fois la question précédente, comme s'il ouvrait et fermait des casiers. A son tour, il fait entrer son gendre, l'ingénieur Beaudry Léman — l'un des pionniers de l'industrie hydroélectrique dans la province — au service de la Banque d'Hochelaga. Deux industries attirées par l'abondance et le bon marché de la main-d'œuvre, la chaussure et la confection, se développent rapidement à Montréal. L'industrie de la chaussure est, en bonne partie, entre des mains canadiennes-françaises. Dans la confection, qui fournit les deux tiers de la production canadienne, les Juifs visent à l'accaparement. Les grandes brasseries, appartenant à des Anglo-Canadiens, tendent au merger. Mais Joseph Beaubien, maire d'Outremont, fonde la brasserie Frontenac (Frontenac
Breweries, Limited), au capital d'un million de dollars. Encore une entreprise destinée à réussir, à s'agrandir, à procéder à des augmentations de capital, mais en restant, pour l'essentiel, une maison canadiennefrançaise, entre les mains de la famille Beaubien et de quelques amis. Un autre Canadien français, Donat Raymond, est devenu, au prix de beaucoup d'audace et d'énergie, seul propriétaire de l'bôtel Queen's.
La Montréal Light, Heat and Power comptait 5,600 abonnés en 1902 ; elle en compte 30,000 en 1911. L'expansion des tramways avait reculé les limites de la ville ; l'avènement de l'automobile les recule encore. La banlieue se peuple de jour en jour. Maisonneuve dénombre 18,000 habitants, contre 4,000 dix ans plus tôt. Verdun en recense 11,000, contre 2,000 dix ans plus tôt ; Mgr Bruchési songe à diviser la paroisse, érigée sous le vocable de Notre- Dame-des-Sept-Douleurs. Lachine abrite 10,000 personnes ; Westmount, 13,000 ; Outremont, 5,000. Le 13 septembre 1911, Mgr Emard bénit la pierre angulaire de l'église, plus vaste et plus belle, qui remplacera la chapelle Sainte-Madeleine. Des maisons de rapport s'élèvent à Outremont, où quelques noms viatoriens de rues ou d'avenues — Saint-Viateur, Querbes, Champagne, De l'Epée — perpétuent le souvenir des années — récentes — où la municipalité tout entière appartenait à l'institution des sourdsmuets. La Compagnie du chemin de fer du Nord- Canadien (la Canadian Northern de Mackenzie et Mann) vient de fonder la ville modèle de Mont- Royal. Un jeune financier canadien-français, Joseph Versailles, premier président de l'A.C.J.C. — l'un des rares financiers que la conquête de l'argent n'asservira point — vient de fonder Montréal-Est. Geste à la fois audacieux et pratique : Joseph Versailles
achète 1,400 acres de terrain — des champs de foin, quelques masures — et décide de créer un centre industriel. La ville est fondée, incorporée (le 4 juin 191.0). Joseph Versailles, élu maire (il le restera jusqu'à sa mort) , offre des avantages aux industriels. La proximité du fleuve favorise les industries lourdes, qui importent des matières premières pondéreuses par voie deau, et qui pourront posséder leurs propres quais. D'année en année, les champs de foin céderont la place aux aciéries, aux fabriques de ciment, aux raffineries de pétrole.
Montréal est une ville moderne et cosmopolite. Un badigeonnage anglo-américain, sans cachet propre, oblitère tous les traits français dans les quartiers commerçants. Le beau métier de carrossier va disparaître. C'est pitié de voir remiser, un à un, les attelages de chevaux fringants. Ils avaient si belle allure lorsqu'ils glissaient sur leurs patins, rue Sherbrooke, sous de légers tourbillons de neige, avec de grandes robes de fourrure noire ou fauve flottant au vent. Une époque, avec eux, s'en va. Un temps dont la saveur ne se retrouvera plus.
Tout de même, on peut encore entendre, rue Sainte- Catherine, un orgue de barbarie moudre ses ritournelles. Le nombre des enfants juifs fréquentant les écoles protestantes, à Montréal, est monté, par paliers réguliers, de 1,500 en 1901 à 5,900 en 1911. Le député fédéral de la division Saint-Laurent, Robert Bickerdike, Ecossais pur sang, aime à s'appeler « le député juif » pour flatter ses électeurs ; et c'est aussi l'apport des Juifs qui assure à Godfroy Langlois le siège de la division Saint-Louis à la Législative. Le quartier Saint-Louis subit un envahisse-
ment graduel ; il élira pour la première fois un échevin israélite, Abraham Blumenthal, aux élections municipales de 1912.
Ville moderne et cosmopolite, Montréal reste une ville sale. Au cours d'une discussion à la Législative, le 15 février 1912, tous les députés, de Godf roy Langlois à Henri Bourassa, déploreront la proportion anormale de logements insalubres. Le Dr Séverin Lachapelle poursuit sa campagne de propagande, son œuvre d'éducation pour réduire le taux de la mortalité infantile. Plusieurs curés, à l'exemple du chanoine Lepailleur, provoquent ou favorisent l'ouverture d'une « Goutte de Lait » dans leur paroisse. L'hôpital Sainte-Justine hospitalise plus de quatre cents enfants en 1911. En avril de cette même année, un vieux richard, nommé Gustave Meurling, décède dans le midi de la France, en léguant sa fortune à la ville de Montréal, pourvu qu'elle soit employée à des fins de charité. Ni le maire Guerin ni aucun des échevins ne connaissent Meurling et ne devinent ses raisons. En réalité, Meurling, de naissance belge et de nationalité française, avait séjourné à Montréal, s'était lié avec L.-J. Forget, s'était enrichi dans des spéculations, et se rappelait la grande ville canadienne dans son testament. A la suggestion d'Albert Chevalier, directeur de l'Assistance municipale, la somme reçue — $72,000, après défalcation des impôts et des frais — sera consacrée à la construction d'un refuge de nuit, portant le nom du philantrope. Pour utiliser les derniers perfectionnements, Albert Chevalier accomplit un voyage aux Etats-Unis. Il visita les refuges, et poussa la conscience professionnelle jusqu'à se mêler aux sans-abri, pour connaître leurs besoins, leurs doléances. Il faudrait aussi multiplier
les terrains de jeu, comme ce parc Lafontaine où garçons et filles glissent en traîneau, Thiver, en criant de plaisir quand ils ont la chance de verser, de rouler pêle-mêle dans la neige.
Peut-être les laideurs, les chancres, les archaïsmes subsistant à côté des aspects modernes, sont-ils la rançon d'une croissance trop rapide. Car cette croissance constitue le fait majeur. Dans une certaine mesure, le cosmopolitisme et l'américanisme touchent les Canadiens français de Montréal. On ne trouve guère à Outremont cet esprit particulariste qui fait de la Grande Allée à Québec, de la Côte de Sable à Ottawa, de petites provinces bourgeoises dans une grande province. Tous tirent fierté des progrès de la ville ; tous participent à un orgueil collectif ; tous seraient mortifiés de voir Toronto rattraper Montréal. Mais il n'y a pas de danger ! Entraîné par l'échevin Lavallée, apôtre du « Greater Montréal », le conseil municipal multiplie les annexions. Les Montréalais croient ainsi lancer leur ville sur les traces de New-York. Les commissaires de Montréal l'avouent presque, dans leur rapport officiel au conseil municipal, en 1911 : « Si la marche en avant continue dans les mêmes proportions, tout fait prévoir que, d'ici peu d'années, la ville de Montréal couvrira toute l'île et deviendra peut-être la ville la plus importante de l'Amérique du Nord. » L'évaluation foncière dépasse le demi-milliard. La valeur de la propriété, et aussi le prix des loyers, suivent une ascension rapide. Si les Clercs de Saint-Viateur avaient pu attendre, garder leurs propriétés d'Outremont quelques années de plus, ils seraient aujourd'hui multimillionnaires. Mgr Bruchési en fait l'observation, dans un cercle où se trouve Bourassa. Celui-ci ajoute,
Québec XVI — 6
sarcastique : « Et le Frère Charest serait cardinal, sans doute, »
Malgré les efforts du Comité des citoyens, l'administration municipale laisse à désirer. Le Dr E.-P. Lacbapelle, président du Bureau de contrôle, et son collègue F. W. Wanklyn, large de vues et pratique en affaires, font de leur mieux, certes. Mais l'autorité municipale ne porte pas remède à l'insalubrité des vieux quartiers. A parler net, un monde interlope fréquente encore l'Hôtel de Ville, après la tentative d'épuration à laquelle le Devoir a participé aux élections municipales de 1910. Des entrepreneurs, et surtout des intermédiaires, entourent les échevins, offrent des dîners, vendent de l'asphalte, négocient des nominations. La hausse immobilière favorise les spéculations. Doit-on percer ou élargir une rue .'* Des amis des échevins, ou des amis de leurs amis, prévenus à temps, prennent une option sur les terrains à exproprier. Ils réalisent un bénéfice rondelet, sans bourse délier, ou presque, et fêtent la réussite au Club Occidental, rendez-vous des « schemers ». Paradoxe : un de ces intermédiaires, sans instruction ni tenue, Edmond Lepage, que tout le monde appelle « Eddie », et qui se vante d'avoir fait « la plus belle faillite de Montréal », est chaud partisan de l'intellectuel et austère Bourassa. Les spéculations dont la seule idée, attribuée aux Clercs de Saint-Viateur, suscitent les sarcasmes du maître, alimentent les généreuses souscriptions du disciple. Puis, l'octroi des chartes aux grandes compagnies assurant des services d'utilité publique à Montréal donne lieu à trop d'intrigues, à la Législature de Québec. Autrefois, Téchevin-député Rainville, président de la Législative, était l'homme lige de la Montréal Light, Heat and Power. Aujour-
LA PROVINCE Dp QUÉBEC EN PROGRÈS 163
d'hui le député Perron, gros avocat d'affaires, compte la Compagnie des Tramways de Montréal dans sa clientèle. Et Thibaudeau Rinfret, ex-associé de Jean Prévost, devenu l'associé de Perron, apporte au bureau commun la clientèle du Canadian Northern. Thibaudeau Rinfret est un honnête homme, comme son frère Fernand, directeur du Canada. Mais Bourassa n'aime pas qu'un homme politique soit en même temps administrateur ou avocat de compagnies. Bourassa, qui a mené une lutte ardente et vainc contre le bill de la Compagnie des Tramways, préconise maintenant ce remède : l'autonomie municipale de la grande ville. Il pense qu'en soustrayant l'administration montréalaise à l'ingérence de la législature, on diminuerait les risques d'intrigue et de vénalité.
Québec tombe sur la liste des villes canadiennes, du troisième rang au septième. Elle a porté sa population de 68.000 à 78,000 âmes, maigre augmentation auprès de celles de Montréal, Toronto, Winnipeg, Vancouver, Ottawa et Hamilton. Le Soleil du 10 mai 1911 dresse ce constat :
« On ne construit plus de navires à Québec. Cette industrie, autrefois si prospère chez nous, a gagné d'autres rives. La construction des navires, qui donnait de l'emploi à cinq mille ouvriers il y a quarante ans, n'occupe plus un seul homme. Nous avons aussi à déplorer la disparition de quelques manufactures de chaussures; et rien ne nous assure que les choses vont en rester là. Les manufactures de lingerie ont quitté Lévis pour gagner Trois- Rivicrcs. Saint-Romuald souffre beaucoup actuellement de la fermeture — temporaire, nous l'espérons — de sa grande fabrique d'allumettes, qui employait plus de deux cents ouvriers.
« ... Montréal nous supplante sur la majeure partie de notre région tributaire ; notre commerce maritime n'existe
plus; et au lieu de gagner du terrain, nous en perdons malheureusement chaque jour dans le domaine de nos industries manufacturières. Il y a beaucoup de capitaux dans notre ville de Québec; mais ils sont déposés dans les banques, à trois pour cent. Nos gens d'affaires n'ont pas le courage ni l'initiative nécessaires pour créer des industries nouvelles et procurer de l'emploi à notre population ouvrière, com,me la chose se fait à Montréal, à Toronto et partout ailleurs. La petite ville de Trois-Rivières ellemême nous fait fort bien la leçon sous ce rapport... »
Les rédacteurs du Soleil, animés d'un véritable esprit civique, attribuaient aux Québécois eux-mêmes la responsabilité de ce marasme. Ils écrivirent encore (23 octobre 1911) :
« La faute en est à ses citoyens, à leur manque d'énergie et d'initiative; il ne faut pas chercher ailleurs les causes de cette léthargie. >
Le gouvernement fédéral vient d'adjuger un contrat, pour la construction du pont, à une association de compagnies canadiennes, où domine la Dominion Bridge, de Montréal. G. H. Duggan, ingénieur et futur président de la Dominion Bridge, préside aux travaux. Mais cela ne suffira point. James Guthrie Scott le répète : Québec sera sauvée si elle devient la tête de ligne, le débouché du Transcontinental, qui, seul, apportera le fret nécessaire et suffisant pour alimenter le port. Mais les autorités — celles du gouvernement fédéral et celles du Grand-Tronc — ont-elles vraiment l'intention d'assurer cette fortune à Québec ? Il faudrait hâter la construction du Transcontinental, de Cochrane à Québec, construire dans le port une cale-sèche, de nouveaux quais en eau profonde, des élévateurs à grain, bref outiller un grand port, comme font les Montréalais, et ne pas
se contenter de draguer le fleuve. Il faudrait aussi plus d'entente et de désintéressement, au conseil municipal et ailleurs. Le Dr Arthur Rousseau, professeur à la Faculté de Médecine de l'Université Laval, poursuivant à Québec une campagne analogue à celle que le Dr Séverin Lachapelle poursuit à Montréal, remue ciel et terre pour obtenir la fondation d'un hôpital moderne, consacré aux tuberculeux. Mais les édiles ont autre chose en tête. Le maire Drouin et l'échevin Cannon cherchent à provoquer la fondation d'une nouvelle compagnie d'électricité, moins pour faire baisser les taux que pour nuire au merger Forget. La faction Parent et le groupe Pelletier- Lavergne poursuivent des batailles acharnées autour d'un emplacement de gare. Avant les élections de 1911, Laurier promet la cale-scche réclamée par le maire Drouin, et ratifie l'emplacement du marché Champlain, choisi par Parent. Mais Laurier perd le pouvoir ; le maire doit recommencer ses démarches, et la gare déménage (par anticipation).
Pour comble de malheur, en mai 1911, un incendie détruit les ateliers de la Dominion Corset — l'entreprise développée par Georges-Elie Amyot. Québec perdra-t-elle encore cette industrie ? Non, grâce à l'énergie d' Amyot. L'industriel qui achète des maisons concurrentes à Toronto n'est pas homme à se lamenter sur les ruines de sa maison québécoise. Il rebâtit une usine plus vaste et plus moderne. L'inauguration coïncide, le 18 décembre, avec le vingtcinquième anniversaire de la fondation. Georges-Elic Amyot, ancien candidat libéral, intervenu en faveur des candidats libéraux dans la campagne de septembre, est fort ami de Lomer Gouin. Ils jouent ensemble aux cartes et au golf, et passent ensemble leurs vacan-
ces à La Malbaie. Le premier ministre ouvre le Conseil législatif au grand industriel, son ami.
Trois autres villes, en progression régulière, se tiennent d'assez près. Ce sont Hull (de 14,000 âmes en 1901 à 18,200 en 1911), Sherbrooke (de 11,700 à 16,400), et Trois-Rivières (de 10,000 à 13,700). Ensuite viennent : Saint-Hyacinthe (de 9,210 à 9,800), Valleyfield (en réduction de 11,000 à 9,500), Sorel (de 7,000 à 8,400) et Grand'Mèrc (de 2,500 à 4,800). Hull, tête de ligne de la vallée de la Gatineau, est un centre de l'industrie du bois et aussi, dans une petite mesure, un faubourg d'Ottawa. Sherbrooke, chef-lieu des cantons de l'Est, possède sur Valleyfield l'avantage d'industries plus diversifiées. Puis, l'industrie textile, fusionnée et centralisée, regroupe ses principaux centres manufacturiers. La Dominion Textile favorise ainsi la croissance de Sherbrooke. La Montréal Cottons, industrie essentielle de Valleyfield, reste en dehors du merger. C'est Sherbrooke et non Valleyfield qui devient la principale ville industrielle au sud du fleuve. Le Collège de Sherbrooke ouvre un cours industriel, préparatoire aux écoles techniques. L'énergie dont elle dispose ne suflisant plus pour l'éclairage et la force motrice, la ville achète et aménage la chute de Rock Forest, sur la rivière Magog ; elle augmente ainsi sa production de 2,950 c.v. Mais la Sherbrooke Railway and Power Company acquiert l'Eastern Townships Electric Company, la Stanstead Electric Light Company, la Burroughs Palis Power Company, prépare d'autres absorptions et tend au merger régional de l'électricité. N'entrera-t-elle pas en conflit avec la ville, qui tient à la municipalisation, réalisée en 1908 après de longues luttes ?
Plus heureuse que Valleyfield, Trois-Rivicres échappe au déclin menaçant, grâce au Saint-Maurice, à rénergie hydraulique, à l'industrie de la pulpe et à la Wabasso Cotton. L'interdiction d'exporter le bois coupé sur les terres de la Couronne donne à l'industrie de la pulpe l'impulsion prévue. La production atteint 312,000 tonnes (140,000 en Ontario), et de nouvelles compagnies sollicitent leur « incorporation ». Après l'incendie de 1908, le centre des Trois-Rivières s'est reconstruit, plus moderne, et malheureusement pas plus beau. La Wayagamak a édifié son usine en 1910. Et Trois-Rivières est tête de ligne de la vallée du Saint-Maurice, de plus en plus active. En 1911, la Shawinigan Water and Power Company acquiert l'usine de produits chimiques fondée par Thomas Wilson en 1904, pose deux nouvelles lignes de transmission sur pylônes d'acier jusqu'à Montréal, installe de nouvelles turbines dans ses usines. La Laurentide, de Grand'Mère, a porté son capital à dix millions, et d'autres usines — fonderie, chemiseries, manufactures de portes et châssis — s'ajoutent aux usines de pulpe. Grand'Mère, dix ans après sa fondation, possède deux églises catholiques, un temple protestant, un couvent, une académie de garçons, plusieurs écoles, deux succursales de banques, de bons magasins. De Trois-Rivières à Grand'Mère, le feu des usines et la lumière des globes électriques tendent à former une ligne ininterrompue. Une rivière lumineuse, gracieuse escorte au Fleuve de bronze. La petite ville de La Tuque surgit encore plus loin, en pleine forêt. Mgr Laflèche ne reconnaîtrait pas son ancien diocèse !
L'industrie de la pulpe assure aussi la prospérité de Chicoutimi, au bord du Saguenay, où l'on pro-
duit 500 tonnes par jour en période active. Il est vrai que Chicoutimi doit beaucoup à Tespht d'initiative de J.-E.-A. Dubuc, fondateur et gérant de la Compagnie de pulpe, animateur de premier ordre, qui a fondé des usines, une compagnie d'éclairage et une compagnie de téléphone, construit un aqueduc et des voies ferrées. Dubuc et son Progrès du Saguenay appuient les entreprises sociales de Tabbé Lapointe. En face se dresse le groupe des Price, auquel appartiennent de fortes personnalités comme celle de Favocat Louis de Gonzague Belley, ancien député conservateur, échevin de Chicoutimi de 1900 à 1909 et maire de 1909 à 1911, et celle de l'ingénieur James McCarthy, qui a quitté la présidence de la Compagnie électrique Jacques Cartier, de Québec, lors de la formation du merger de Rodolphe Forget. La Banque de Montréal soutient les Price, qui contrecarrent l'expansion des entreprises rivales. Dubuc n'obtient pas sans peine, à Ottawa et à Québec, les concessions, les crédits ou les travaux publics sollicités. Intelligent, ouvert, énergique, il triomphe de ces obstacles. Dubuc a prévu le développement des forces hydrauliques du Saguenay. Il est vrai que les concessionnaires, en 1911, n'ont pas encore accompli grand chose. Mais l'un d'eux, B.-A. Scott — candidat libéral malheureux, aux élections fédérales de 1911 — a réorganisé son « Oyamel Company » et veut acheter l'île Maligne ^. Le gouvernement provincial lui cède cette île de 233 acres, inculte et inoccupée, à raison de cinq dollars l'acre. Nous reparlerons du mouvement ouvrier au Saguenay. Les insti-
1. Lettre de B.-A. Scott, du 6 octobre 1911, au ministère des Terres et Forêts. L'affaire aura des suites importantes.
tutions religieuses (évêché, cathédrale, séminaire, couvent, hôpital) et les initiatives d'Alfred Dubuc font de Chicoutimi la petite capitale de la région du Saguenay et du Lac-Saint-Jean.
Plus du quart de la population de toute la province habite Tîle de Montréal. Et les autres régions en croissance — Hull, Sherbrooke, Trois-Rivières — sont les centres industriels. Reprenons le tableau des proportions, à chaque recensement depuis 1871 :
Population
Population
urbaine
rurale
La même tendance se manifeste, ainsi que Gouin et ses ministres le répondent à leurs adversaires, dans tout le Canada et dans le monde entier. L'émigration vers les Etats-Unis est très ralentie. Quelques Canadiens français, à Tappel de Mgr Langevin, vont s'établir dans les provinces de TOuest. Un plus grand nombre se dirigent vers les centres miniers du nord ontarien. Mais le déplacement s'opère surtout en faveur des villes. On quitte la charrue pour devenir mécanicien, électricien, employé de chemin de fer ou de tramway, facteur, ou préposé d'ascenseur. Beaucoup, cependant, sont encore tout près de la glèbe natale ; ils en portent les traces à leur semelle, dans leur langage, dans leurs goûts, dans leur cœur.
Le piétinement des campagnes est dû à ce mirage citadin, mais aussi à l'attrait du « bois » et aux mé-
thodes routinières de Tagriculture et de l'élevage. Les Canadiens français, nés bûcherons, préfèrent la vie des « chantiers » au travail de la terre. La forêt reculant, ils vont la chercher plus loin, et l'aventure annuelle en est embellie. Les cultivateurs de la province, presque toujours propriétaires de leur terre, se contentent d'un rendement médiocre. La qualité, la présentation, laissent aussi à désirer, ce qui facilite la tache des Ontariens, appliqués à ternir le renom des produits québécois sur les marchés extérieurs. Des mesures de redressement se prennent, cependant. L'entrée d'un fermier authentique dans le cabinet provincial assure les prévenances ministérielles à l'agriculture, non plus dans les seules périodes électorales, mais toute l'année. Joseph-Edouard Caron poursuit, avec plus d'ardeur et surtout plus de compétence, l'œuvre de ses prédécesseurs. Le sous-ministre Gigault, sur la brèche depuis si longtemps, sert avec plaisir un chef aussi actif, aussi dévoué. De fait, Caron permet à Gigault de reprendre et de développer son œuvre. Le ministère impose l'inspection des beurreries et des fromageries, fait donner aux producteurs de fruits, dans des « vergers de démonstration », des leçons de taille et de greffage des arbres, de choix et d'empaquetage des fruits. Gigault consacre ses fins de semaine à endoctriner les cultivateurs. Et surtout, Caron et Gigault provoquent la fondation de cercles agricoles, celle de la Coopérative des Fromagers en 1910, celle de la Coopérative des planteurs de tabac de la vallée d'Yamaska en 1911. Gouin et son collègue en tirent, à l'occasion, un parti politique. Ces initiatives n'en sont pas moins bonnes. Elles profitent des progrès de l'esprit coopératif. En 1911, après neuf années d'exercice, la Société des Artisans canadiens-français compte, en chiffres ronds, 450
succursales et 40,000 sociétaires. Mais surtout, les caisses populaires prennent leur essor.
La caisse populaire de Lévis, la première fondée, réussit à merveille. Elle possède un actif de $40,000» Mais quelle responsabilité pour un fonctionnaire, aux appointements modestes ! Alphonse Desjardins, sténographe à la Chambre des communes, passe toujours le temps des sessions à Ottawa. Des amis effraient sa femme, qui gère la caisse en son absence : « Savez-vous que si les choses tournent mal, vous êtes, votre mari et vous, personnellement responsables de cette forte somme ? » Madame Desjardins se voit déjà dans la rue, avec ses enfants réduits à la mendicité. Elle part précipitamment pour Ottawa et communique ses craintes à son mari. Celui-ci propose de consulter Mgr Bégin, enfant de Lévis, et qui Ta toujours encouragé. Desjardins et sa femme viennent exposer leur souci à l'archevêque de Québec. Mgr Bégin leur commande de se mettre à genoux. Puis : « Alphonse, tu te relèveras quand tu m'auras promis de continuer ton œuvre. »
Desjardins continue, secondé mieux que jamais par sa femme. Et la réussite se confirme. En dix ans, la caisse populaire de Lévis effectue 3,800 prêts sans enregistrer une seule perte. Dix, vingt, trente paroisses de la province prient Alphonse Desjardins de les doter d'une caisse populaire. Le fondateur résiste plusieurs années durant, car il veut mettre son système au point. Il forme des élèves, tels l'abbé Philibert Grondin, l'abbé Joseph Halle, professeur de philosophie au Collège de Lévis, et le jeune Cyrille Vaillancourt. Il précise pour eux ses idées, son programme. En ouvrant des succursales à la campagne,
les banques drainent Tépargne rurale vers les villes. Les économies des « habitants » servent ainsi, non pas à développer des exploitations agricoles, mais à fonder des industries, à construire des immeubles de rapport à Montréal. En même temps, le commerçant juif, l'usurier juif apparaissent dans les campagnes. Alphonse Desjardins ébauche un programme complet de régime coopératif : caisses populaires ; caisses scolaires ; magasins coopératifs ; coopératives de production ; coopératives de consommation ; boulangeries et épiceries ; mutuelles-incendie et vie. Il en attend des résultats comme celui-ci : « Nous libérer des Juifs et des usuriers. » ^ Le système n'est-il pas au point ? Les sollicitations se multiplient, se font plus pressantes ; des curés, des évéques, et Mgr Bégin lui-même, s'y mettent. Alphonse Desjardins se décide. Il parcourt la province — comme Gigault — préchant l'épargne, recommandant la coopération, établissant des caisses populaires. Il accorde la préférence aux paroisses pauvres, urbaines ou rurales, où il tient ce langage : « Vous n'avez que des sous ? Je suis tenté de dire : tant mieux, car c'est avec les sous que l'on fait des prodiges. En quatre ans, les enfants des écoles de Lévis ont accumulé $6,228... Ce que les enfants ont fait, vous pouvez le faire à votre tour. » ^ Desjardins fonde des caisses populaires, sur le modèle de celle de Lévis, à Saint-Charles
1. Ce programme d'Alphonse Des jardins a été conservé par l'abbé Philibert Grondin. Les publications auxquelles l'abbé Grondin l'a communiqué, sous le pseudonyme de Paul Bréval, ont pudiquement rcfnplacé le mot « Juifs » par « étrangers ». Ce genre d'altération est indispensable à l'uniformisation des manuels d'histoire.
2. Alphonse Desjardins : « Les caisses populaires » (La Compagnie d'Imprimerie d'Ottawa, 1912).
de Bellechasse, à Saint-Narcisse de Champlain, à Saint-Prosper de Dorchester, à Saint-Martin de Beauce, à Saint-Damase de Matane, à Saint-Joseph do Témiscamingue. Il expose ses idées aux mineurs d'amiante de Thetford, qui fondent, séance tenante, une caisse groupant 211 sociétaires... On compte cinquante caisses populaires en 1911 ; on en comptera soixante-quinze en 1912, toutes bien gérées, prospères, répandant l'habitude de l'épargne et l'idée coopérative. Grâce à ces caisses, des gagne-petit pourront solder leurs dettes, acheter leur maison. Monk, Rodolphe Lemieux, Bourassa, et surtout, peut-être, lord Grey, aussi fervent mutualiste que zélé impérialiste, s'intéressent au mouvement. Le gouverneur général reçoit le sténographe à Rideau Hall. Les autorités de l'Etat du Maine font venir Alphonse Desjardins, pour propager ses idées et fonder des caisses populaires en Nouvelle-Angleterre. Le vicaire général Eugène Lapointe, encouragé par son évêque et par Alfred Dubuc, fonde des mutuelles à Chicoutimi. Gigault rêve d'étendre, d'adapter à l'agriculture, le mouvement mutualiste inauguré par Alphonse Desjardins. L'agent de colonisation René Dupont préconise la création de petits centres industriels locaux, pour la fabrication des conserves, par exemple, qui fourniraient des débouchés à l'agriculture et retiendraient les jeunes hommes tentés d'émigrer.
Le point faible restait la colonisation. L'Etat fédéral n'a jamais dépensé pour la colonisation — pour l'établissement de Canadiens sur des terres, dans leur pays — les sommes prodiguées pour l'immigration — pour attirer des étrangers dont la plupart considéraient le Canada comme l'antichambre des Etats- Unis. La colonisation reste donc, non par règle cons-
titutionnclle, mais par habitude, charge et responsabilité de la province. En mars 1911, aux Communes, Joseph Girard, député de Chicoutimi-Saguenay, se plaignait de Tarrêt de la colonisation dans la province de Québec. Joseph Girard se faisait élire comme indépendant, depuis une vingtaine d'années — d'abord à la Législative, puis aux Communes — avec des professions de foi plus conservatrices ou plus libérales, selon les régions de son immense comté. Le jeu était assez facile, avant Tavènement de la radio, dans des paroisses aussi éloignées, oii se recevaient peu de journaux. A la Chambre, il votait d'habitude avec les ministériels, mais en 1911 il se rapprochait des conservateurs. Il attribua l'arrêt de la colonisation aux règlements compliqués, aux lois provinciales défectueuses, paralysant l'initiative des colons. Si de pareils règlements avaient existé au temps de Champlain, dit-il, je me demande combien il y aurait aujourd'hui de Canadiens dans notre pays !
Cette intervention d'un député fédéral fit du bruit, et les adversaires de l'administration Gouin ne la laissèrent pas perdre. Cependant Devlin, Allard, Gouin lui-même, n'étaient pas inactifs. Ils écoutaient les conseils de Gustave Piché, chef du service forestier, et projetaient d'ouvrir une région nouvelle, celle de l'Abitibi que le Transcontinental devait traverser. Ce projet s'accordait aux idées de Mgr Latulipe, vicaire apostolique du Témiscamingue. C'est le Frère Mofi^et, l'humble et magnifique pionnier du Témiscamingue, qui avait attiré l'attention de Mgr Latulipe, dès sa nomination, sur les possibilités de l'Abitibi. Le Frère MofFet tenait ce sol argileux pour le prolongement de la « Clay Belt » des provinces des Prairies. Mgr Latulipe, évcque patriote, voyait
dans la colonisation un moyen d'expansion pour la race canadienne-française. Il envoya d'abord deux Oblats explorer la région, sous la conduite du Frère Moffet. Or, TAbitibi est plus septentrional et plus froid que le Témiscamingue ; il appartient au bassin de la Baie d'Hudson, d'une influence réfrigérante ; enfin Ton y trouve d'assez bonnes terres arables, mais non pas les belles essences, le gros bois assez abondant au Témiscamingue. Le rapport ne fut qu'à demi optimiste. Mais voici du nouveau. Des sauvages, descendant à Maniwaki, montrent au Père Guinard — le missionnaire oblat, auteur d'un catéchisme en langue crise, qui connaît la région comme sa poche — de curieuses pierres, contenues dans de petits sacs : des pépites. Le Père Guinard fait venir un agent des terres, et tous deux interrogent les Indiens : « Où les avez-vous trouvées .'* » Les sauvages indiquent la direction par le cours des rivières, et la distance par le nombre de journées de marche, ou de canot. Ces renseignements désignent l'Abitibi, mais restent vagues. Priés de préciser sur la carte, les sauvages se dérobent : ils craignent l'envahissement de leur territoire de chasse par les Blancs. L'existence de gisements minéraux en Abitibi semble cependant se confirmer. Et la construction du Transcontinental modifie encore la situation. Certains milieux ecdésiastiques reprochent aux Oblats une tendance à l'accaparement, dans les territoires de mission. Mgr Latulipe charge un prêtre séculier, l'abbé Ivanhoe Caron, de reprendre les explorations. Et l'abbé Caron croit fort possible, et désirable, de fonder des paroisses de colonisation le long de la voie du Transcontinental. Des ouvriers, occupés à la construction du chemin de fer, s'offrent à prendre des lots. Les Oblats eussent préféré le développement du Témiscamingue, où ils
poursuivent Tœuvre du Père Paradis et du Frère Moffet. Mais le Transcontinental traversera TAbitibi, et aussi le Témiscamingue ontarien, non pas le Témiscamingue québécois. Et Mgr Latulipe rêve de développer les deux territoires et de les relier ensuite, de les souder en une vaste région de colonisation» Il s'entend avec Gouin et avec Devlin. La province s'est d'abord peuplée en bordure du Saint-Laurent. Puis la colonisation a remonté, lentement, le cours des rivières. Elle suit maintenant les voies ferrées. Mais la concession de vastes « limites » aux compagnies forestières arrête cette expansion. Le problème des « lots » est devenu très irritant. L'Abitibi, traversé désormais par un chemin de fer, est la seule région où Ton n'ait point concédé d'immenses coupes de bois, susceptibles d'entraver la colonisation. Le gouvernement fédéral, de son côté, approuve une entreprise qui démontrera l'utilité du Transcontinental et qui lui fournira du fret. Une fois de plus, l'Eglise et l'Etat collaboreront, au service de la colonisation.
L'abbé Caron prépara le recrutement des colons, tandis que des arpenteurs, envoyés par le gouvernement de Québec, divisaient l'Abitibi en lots de colonisation. Gouin voulut se rendre compte par lui-même. Il visiterait l'Abitibi, en compagnie d'Allard, comme il avait visité le Témiscamingue (en 1902) en compagnie de Tarte. Les ministres arrivèrent le 3 juin dans la région neuve. Un plumetis de givre couvrait le sol, les arbres, les buissons. Le soir, une violente tempête de neige surprit les voyageurs. Gouin revint désenchanté, et même dégoûté, désespérant d'un pays pareil. D'après les arpenteurs et les terrassiers du Transcontinental, des gelées se
produisent en Abitibi même en juillet, même au cœur de Tété. De toute façon, les gelées tardives du printemps et les gelées précoces d'automne sont une menace terrible pour l'agriculture. Mais Devlin et surtout Allard insistèrent. En octobre, le ministère des Terres et Forêts organisa un voyage en Abitibi : Mgr Latulipe, Tabbé Ivanhoe Caron, Jules Allard, ministre des Terres, Joseph-Edouard Caron, ministre de l'Agriculture, et Gustave Piché, chef du service forestier. Ils trouvèrent un sol arable, couvert d'épinettes, de sapins et de bouleaux. Le long des travaux en cours pour le Transcontinental, ils choisirent des sites de villages, marquèrent des emplacements d'église. A la suggestion de Piché, l'un des futurs centres de colonisation s'appellerait Amos, en l'honneur d'Alice Amos, seconde femme de sir Lomer Gouin (veuf d'Elisa Mercier en 1904, et remarié depuis peu).
Les flatteurs mettaient une femme dans leur jeu. Ils dissipèrent la mauvaise impression du premier ministre. La saison n'est pas tellement plus courte que dans le nord du Témiscamingue... La minceur des arbres, faiblement enracinés, favorisera le défrichement... Il faudra, sans doute, des travaux de drainage, mais une fois défrichées, réchauiSrées par le soleil, et égouttées, les terres seront fertiles... Gouin était concentré, et d'aspect dur ; mais les cœurs repliés ne sont pas les moins sensibles ; il se laissait assez facilement convaincre par des hommes de confiance, et compétents, tels que Jules Allard, Joseph- Edouard Caron et Gustave Piché. La colonisation de r Abitibi fut décidée. L'abbé Caron publia des notes optimistes :
« Mgr Latulipe apprécie grandement la belle initiative de notre gouvernement, qui veut bien agir de concert
avec lui, et lui donner tout son appui, pour ouvrir à la colonisation ce beau pays de l'Abitibi. »
L'Action Sociale elle-même souligna l'importance de cet événement. L'abbé Caron, dans ses récits aux « habitants » et dans ses communiqués aux journaux, enjolivait le tableau, laissait espérer aux futurs colons une existence facile, sous la sollicitude du gouvernement, dans un pays de cocagne. Mais le Nationaliste attaquait toujours l'administration Gouin. Le colon Laforce y rabattait l'optimisme de l'abbé Caron. Laforce accumulait des « cas de colons » rappelant ceux de Jean Prévost. Le recensement de 1911 fournit un argument nouveau à Laforce et à ses amis. La bataille fédérale terminée, Jean Dumont, dans le Devoir, et Laforce dans le Nationaliste s'attachèrent à montrer que la loi des terres et la politique du gouvernement Gouin aboutissaient au dépeuplement des campagnes. Si l'on doit ouvrir l'Abitibi, demandait Laforce, que l'on en profite, au moins, pour établir un plan et perfectionner la législation, afin de donner aux colons, dès le début, les meilleures chances. Les libéraux répondirent que l'exode vers les villes, la désertion des campagnes, étaient, en cette ère de l'industrie, des phénomènes universels. Au Canada comme ailleurs, aucune loi, aucun programme politique, ne pourraient en avoir raison.
Les pécheurs étaient plus mal outillés que les cultivateurs. Ils connaissaient peu et pratiquaient mal l'art d'apprêter leur poisson pour les marchés d'exportation. Le territoire de pêche de la Gaspésie et de la Côte nord était plus étendu qu'aujourd'hui. La pêche était active à Cap-Chat, et même plus à l'ouest, jusqu'à Matane. Cependant, pour les autorités fédérales, la Gaspésie paraissait lointaine. Le Devoir pu-
blia deux articles, sans écho (17 avril et 15 mai 1911), pour souhaiter l'outillage et la transformation de Gaspc en port national. On peut dire qu'il n'y avait aucune organisation des pêcheries dans la province. Les contestations entre le pouvoir fédéral et le pouvoir provincial se poursuivaient, interminables. En 1898, le Comité judiciaire du Conseil Privé attribue la réglementation des pêcheries au pouvoir fédéral, tout en laissant aux provinces leurs droits de propriété antérieurs à la Confédération. Loin d'arrêter les contestations, cette cote mal taillée les stimule. En attendant un accord ou une nouvelle décision, la province et le gouvernement fédéral ont convenu de laisser Ottawa administrer les pêcheries à l'est de la Pointe-des-Monts sur la côte nord et de Cap-Chat sur la côte sud, et celles des Iles de la Madeleine, et Québec administrer les pêcheries à l'ouest de la Pointedes-Monts et de Cap-Chat. C'est une entente provisoire. Les négociations se poursuivent toujours, sans résultat ; et les pêcheries souffrent de ce conflit de juridiction. C'est là surtout que des coopératives seraient précieuses. Dans les premières années du vingtième siècle, elles n'existent pas encore en Gaspésie. Les mêmes compagnies — patrons anglais, contremaîtres jersiais — achètent bon marché la morue et vendent cher les suroîts, les chaluts et les échampeaux. Elles imposent leurs conditions, non seulement de prix, mais de triage et de pesée. Il est rare qu'elles ne gagnent pas quelques livres à chaque tour de bascule. Seule, l'action de la concurrence détend, peu à peu, la rigueur du monopole. On ne mange de viande, dans les foyers gaspésiens, qu'à la condition d'aller « chercher un bœuf », c'est-à-dire tuer un orignal. L'hiver venu, adieu lignes, filets, nasses.
casiers à homards ! Les pêcheurs s'engagent comme bûcherons, comme « hommes de chantiers ».
Au contraire, les progrès des industries minières étaient assez nets, sans atteindre le rythme ontarien. La prodnction des mines et des carrières montait régulièrement : trois millions et demi de dollars en 1905 ; cinq millions et demi en 1909 ; sept millions en 1910 ; huit millions et demi en 1911, en chiffres ronds ^. L'amiante de la région de Thetford-les-Mines tenait toujours la première place (80,000 tonnes expédiées en 1910 contre 64,000 en 1909) ; mais on découvrait des filons de quartz aurifère dans le nord du comté de Pontiac.
Ces notes, complétant celles que nous avons glanées en route, illustrent la transformation de la province de Québec, où les villes, le commerce, l'industrie et la banque prospèrent et grandissent beaucoup plus vite que les campagnes et l'agriculture. Le chiffre d'affaires de la compagnie d'assurances « Sun Life », de Montréal, bondit. Parti de $48,000 en 1872, année de la fondation, il touche $7,000,000 en 1908, et ces progrès s'accélèrent par la suite. Les capitaux anglais ou américains contrôlent ces très grandes entreprises, comme ils contrôlent l'industrie. Les Canadiens français ne comptent guère qu'une compagnie d'assurances sur la vie, La Sauvegarde, d'importance moyenne. Mais ils comptent plusieurs mutuelles, en particulier l'Union Saint-Joseph du Canada (assurance-vie) , fondée à Ottawa mais qui rayonne sur la province de Québec ; la Société des Artisans canadiens-français (assurance-vie) ; la Caisse Nationale
L Rapport du surintendant des Mines.
d'Economie (rentes viagères) , filiale de FAssociation Saint-Jean-Baptiste de Montréal ; et l'Alliance Nationale, également à Montréal. En 1909, les Québécois Antoni Lesage et L. -Alexandre Lemoine offrent à Némèse Garneau la présidence des Prévoyants du Canada, qu'ils fondent sur le modèle des Prévoyants de l'Avenir, de Paris. Georges-Elie Amyot concentre ses efforts sur une entreprise unique. Mais J.-E.-A. Dubuc, au Lac-Saint-Jean, et surtout Rodolphe Forget, dans le district de Québec, multiplient et enchaînent leurs initiatives. Non sans témérité : toutes les entreprises Forget s'épaulent, à la manière de châteaux de cartes.
L'idée d'association se fortifiait aussi dans les milieux commerçants. L'association des Marchands détaillants du Canada, fondée en 1910, réunit des commerçants des principales villes du pays. L'association, titulaire de chartes provinciales, établit des bureaux provinciaux jouissant d'une autonomie presque complète. Le bureau de la province de Québec s'organisa bientôt, avec des sections (par villes ou régions) et des sous-sections (par commerce) . Elle envisagea des campagnes de publicité collective. Les chambres de commerce (canadiennes-françaises) de la province s'étaient fédérées dès 1910, sur l'initiative d'Isaïe Préfontaine. La Fédération des Chambres de commerce de la province de Québec tint sa première convention annuelle à Montréal en 1910, la deuxième à Québec en 1911. Elle tiendrait la troisième aux Trois-Rivières en 1912, et la quatrième à Cbicoutimi, en hommage à J.-E.-A. Dubuc, président de la Fédération. Mais, faute peut-être d'un élément jeune, son activité se bornait à ces congrès, à peu de chose près.
L'Est du Canada, sur une carte à grande échelle, semble une tête de dragon ouvrant la gueule pour happer Terre-Neuve. La péninsule gaspésienne et les provinces Maritimes forment la mâchoire inférieure ; et le dragon tire la langue qui est la pointe d'Anticosti. Si Ton voulait à tout prix schématiser, on résumerait par le tableau suivant l'aspect de la province de Québec après le recensement de 1911, à la veille de la guerre mondiale.
Le Golfe, béant entre les deux côtes rocheuses. La côte nord est presque inhabitée (à part l'enclave industrielle de Clarke City) ; à l'embouchure des rivières on tend des rets, des « tentures » à saumon ; la côte sud — la rive gaspésienne — est pointillée par les claies où sèche la morue ; pauvres, sans organisation, les pêcheurs attendent avec impatience l'hiver, où ils se transformeront en bûcherons à salaire fixe. Le ruban graduellement resserré du Fleuve, que commence à longer, au sud, un chapelet de fermes blanches et d'églises au clocher de zinc. Sur une courbe du fleuve, le premier chef-lieu : Rimouski en arc de cercle, avec un évêché, un collège, trois communautés religieuses, un hôpital, une prison — et même un journal, le Progrès du Golfe. A main droite, la rude amorce du Saguenay, vers Chicoutimi et le Lac-Saint-Jean. La côte nord à son tour s'humanise, et c'est un double chapelet de fermes blanches et d'églises qui nous accompagne au cœur du pays. A l'entrée, la ville-clef, la ville historique, la « vieille capitale », Québec piétine et s'aigrit. Cependant les fermes sont moins espacées, les églises aussi, le terrain est cher et la propriété morcelée. Des haies en bois de cèdre, perpendiculaires au cours du fleuve, délimiitent des champs étroits, où paissent des vaches
holstein, blanches et noires, et des moutons, le tribart au cou. Trois-Rivières secoue sa léthargie et devient la tête de ligne de la vallée du Saint-Maurice (Shawinigan, Grand'Mère, La Tuque ; énergie hydraulique, industrie de la pulpe) . A Sorel, les membres du Club Nautique — notaires, commerçants, fonctionnaires de l'Etat fédéral — coiffent une casquette de marine, avec une ancre brodée, pour aller faire leur partie de cartes, en souvenir du temps oii leurs grands-pcres disputaient des régates sur le fleuve. Plus haut encore, la grande ville industrielle et commerçante de Montréal, bruissante de mille activités, avec son port, ses banques, avec les usines Angus, avec les bureaux du Grand-Tronc, avec le siège de la Sun Life. Là vit, travaille et s'agite le quart de la population de la province. Au sud du Saint-Laurent, entre Montréal et les Etats-Unis, une région riche, celle des cantons de TEst, avec le centre industriel de Sherbrooke. Çà et là, de petites villes intellectuelles (Juliette, sur la rive nord ; Nicolet, Saint-Hyacinthe, sur la rive sud) , pleines de couvents, de séminaires et de collèges, citadelles de Tesprit québécois, oii les jeunes gens doués préparent leur carrière temporelle et leur salut spirituel. Dans les vastes intervalles entre ces points de la carte, des campagnes un peu routinières, oii la population se groupe en paroisses autour des curés, et dont les fils de familles nombreuses émigrent vers Montréal ou vers les villes américaines. L'unique rue des villages est bordée de maisons de bois. Les toits de bardeaux s'infléchissent sous le poids de la neige supportée chaque hiver. Les maisons se tassent sur elles-mêmes ; mais elles s'enflent, sur le devant, d'une galerie où l'on se berce, les soirs d'été, sur des chaises à bascule, en fumant de gros tabac canadien. Tout au bout, à l'ouest, les billots charriés
par la Gatincau — tantôt dégagés à la gaffe par les draveurs, tantôt rassemblés en trains de bois et tirés par de petits remorqueurs — aboutissent à Hull, et s'y transforment en papier ou en allumettes. Dans rimmense étendue au nord du Fleuve, du Saguenay au Témiscamingue, la forêt trouée de lacs - — de chaînes de lacs, où se mirent des épinettes hautes et maigres — avec des zones de colonisation très espacées. Au Lac- Saint-Jean, les colons se tirent d'aflFaire ; dans l'ancien royaume du curé Labelle, ils ont de la peine, par endroits ; dans Tancien royaume du Père Paradis, ils mènent une existence frugale ; en Abitibi, les pionniers en sont encore à Tessouchement. Un bon nombre savent lire et écrire ; tous ont en main une sorte de baguette magique dont ils s'étonnent que la prospérité ne jaillisse pas plus vite : le bulletin de vote.
Les Anglo-Canadiens, jugeant à leur aune, selon leur conception de l'intelligence et des valeurs, méprisaient un peu vite ces Canadiens français, absents des grands conseils d'administration. Leur situation de minorité, obligeant les Canadiens français à consommer beaucoup d'énergie en revendications politiques, pouvait retarder leurs progrès sur d'autres terrains. On sait qu'ils faisaient bonne figure dans le domaine politique. Beaucoup d'entre eux manient bien les deux langues, et ni les provinces Maritimes, ni rOntario, ni l'Ouest, ne s'enorgueillissent d'orateurs comparables à Laurier, Bourassa, Lavergne, Rodolphe Lemicux. Un autre splendide orateur, fils de la province de Québec, ancien élève du Collège de Montréal, occupe le siège archiépiscopal de Saint- Boniface. Un ancien recteur de l'Université Laval —
Mgr Mathieu, aux méthodes presque opposées à celles de Mgr Langevin — devient évêque de Regina.
La politique et les ordres conféraient le prestige maximum, et attiraient Télite canadienne-française. Une mère anglo-canadienne est comblée le jour oii son fils devient président de banque ; une mère canadienne-française défaille de bonheur le jour oij son fils est sacré évêque. Le barreau était aussi bien servi. Les Etats-Unis et le Mexique, se disputant une lisière de terrain, recoururent à l'arbitrage, en 1910. Ils désignèrent trois arbitres, un Américain, un Mexicain, et un juriste canadien comme président. Ce président fut Eugène Lafleur, qui siégea et décida en 1911. L'hommage allait à la fois à sa science juridique et à sa haute conscience professionnelle.
Nous avons peu de littérateurs purs ; de quoi vivraient-ils ? Nous n'avons plus l'équivalent de Fréchctte, porte-voix de sa génération. A l'Ecole Littéraire de Montréal, en proie aux chicanes, présidents et secrétaires se succèdent sur un rythme ultra-rapide. Germain Beaulieu n'y tient plus bureau d'esprit ; Louvigny de Montigny, nommé traducteur au Sénat, transfert ses pénates à Ottawa ; des séances sont ajournées, faute de quorum. La dernière année active est 1910, sous la présidence de Gonzalve Désaulniers. L'Ecole Littéraire de Montréal appuie la campagne de l'échevin Victor Morin, pour la création d'une bibliothèque municipale. Il existe bien une bibliothèque scientifique et industrielle, confiée par la Ville à la Société Saint-Jean-Baptiste et logée dans une salle du Monument National. Ce n'est qu'un embryon. L'ancienne administration municipale, dans ses derniers jours, acquit la collection de livres, de ma-
nuscrits, d*autographcs et d'cx-libris amassée pièce à pièce, pendant des années, par le Québécois Philéas Gagnon, prince des bibliophiles canadiens. Faute de place dans la salle du Monument National la collection Gagnon est enfermée dans des caisses, aux soins du Royal Trust. La Ville décide enfin le transfert de sa bibliothèque, à l'Ecole technique. Cela ne suffit ni à Victor Morin, ni à TEcole Littéraire de Montréal. Mais le clergé redoute un peu cette expérience d'une bibliothèque où les lectures ne seraient pas surveillées. Et Tappui de TEcole Littéraire, où Gonzalve Désaulniers succède à Germain Beaulieu, n'apaise pas cette méfiance. Les jeunes gens de TA.C.J.C. se représentent Désaulniers, avocat des libres penseurs et des Français — ces compatriotes de Voltaire ! — comme un sectaire farouche. C'est au contraire un gentil causeur, lamartinien avant d'être franc-maçon, et qui passerait ses soirées à lire ou écouter des vers. Il insuffle un dernier sursaut de vie à l'Ecole, qui reçoit Damase Potvin, rédacteur à la Presse, descriptif au style rugeux, mais riche, et Léon Lorrain, rédacteur au Devoir, philisophe souriant, à la plume légère. Désaulniers ne peut guère retarder le déclin, et la production littéraire de cette époque n'est pas due aux membres de l'Ecole littéraire de Montréal. Elle ne traduit aucun mouvement d'ensemble.
L'abbé Camille Roy, pionnier de la critique, publie « Nos origines littéraires » en 1909. La bienveillance de sa critique, conforme à son tempérament, est aussi raisonnée. Elle l'oppose aux éreinteurs de l'école Asselin-Fournier. L'abbé Camille Roy juge nécessaire d'encourager une production clairsemée, comportant des déchets, mais sur laquelle pourra germer et croître une littérature originale. Un autre prêtre, l'ab-
bé Henri Beaudé, d'un tempérament tout différent, publie en 1910, sous le pseudonyme Henri d'Arles et sous le titre « Essais et critiques », une vingtaine d'études littéraires. Henri d'Arles écrit, après s'être méticuleusement lavé les mains, avec une plume d'or sur du papier vélin. Il exprime des pensées fines dans une forme recherchée, et fait richement relier ses manuscrits. A Saint-Hyacinthe, ses sermons, événements non pas seulement religieux mais littéraires, attirent au pied de la chaire sacrée de belles pénitentes trop parfumées. Au sortir de ces succès de prédication, le Frère Prêcheur est affecté à de rudes besognes manuelles. Ceux qui prévoient une révolte en seront pour leurs prédictions, mais Henri d'Arles passera, en 1912, au clergé séculier du diocèse de Manchester.
Les poètes canadiens-français subissent l'influence du symbolisme, littérature de cénacle, accessible à des initiés. Un courant de littérature désintéressée, raffinée, précieuse, se dessine en marge du courant principal de littérature combattive d'une race qui a dû lutter pour survivre, et qui a surtout compté des historiens, des polémistes, des poètes lyriques. Nous avons eu des professeurs, des prêtres, des journalistes et des hommes politiques qui écrivaient. Voici des hommes de lettres,
Emile Nelligan a donne l'élan, ouvert la voie, grâce à ses dons et grâce à son destin romantique. Albert Lozeau, les jambes paralysées, porte aussi l'auréole de la souffrance. Dans sa chambre se tient une petite cour d'amis, d'admirateurs et d'admiratrices. Le Devoir l'édite et le louange. Mais cette auréole et ces amitiés exagèrent le talent du poète inti-
mistc qui, sans grande originalité, berce sa douleur.
Albert Lozeau fait la transition. Paul Morin, René Chopin, Guy Delahaie et Marcel Dugas s'affichent en « modernes », affectent un dédain d'avant-garde pour la littérature régionaliste. Paul Morin — ancien élève des Jésuites, fils de famille un peu précieux, à la toilette impeccable — fait éditer chez Lemerre, à Paris, un recueil de poèmes « Le Paon d'émail ». Plus encore qu'Henri d'Arles, Paul Morin entretient le souci de la forme ; souci excessif, trahi par la recherche du mot rare. Paul Morin choisit, en dilettante, des sujets exotiques, un peu païens, un peu sensuels, et s'attire, avec les éloges de Jules Fournier, un succès de quasi-scandale. René Chopin s'essaie aux vers libres et aux images inattendues. Guy Delahaie — le jeune docteur Guillaume Lahaise — qui publie « Les Phases » et prépare « Mignonne, allons voir si la Rose », va plus loin encore et déploie un symbolisme obscur — impénétrable aux profanes ! Son style, ses rythmes, rendent un son nouveau ; il sera l'un de nos premiers écrivains osés, ultra-modernes. Le jeune Marcel Dugas, poète en prose, au tempérament d'artiste authentique, part pour Paris.
Le roman n'a pas survécu aux essais de Laure Conan. Nos jeunes poètes prétendent dégager l'art de la religion et du patriotisme, choisir des thèmes universels. Ils répudient le régionalisme — pour lui substituer, souvent, l'exotisme. Et pourtant, l'œuvre canadienne n'est pas encore parue. Sans doute, des versificateurs ont chanté le Saint-Laurent « au majestueux cours ». Mais c'était de la déclamation, non de la poésie véritable. Le Canada offre toujours en vain la variété de ses paysages, des ses traits de mœurs,
de SCS problèmes humains ; r<}euvre spécifiquement canadienne reste à naître.
La bienveillance de Tabbé Roy et les éclats des jeunes poètes attirent tout de même l'attention sur le livre canadien. Un libraire montréalais, Georges Ducharme, émule de Philéas Gagnon, se spécialise en Canadiana, dont il fournit les collectionneurs et les bibliothèques des deux mondes. La librairie Beauchemin réédite des oeuvres d'anciens auteurs canadiens — entre autres, Philippe Aubert de Gaspé — que Lomer Gouin, très intime avec Emilien Daoust, président de cette maison, fait acheter par le secrétaire provincial, pour distribution en livres de récompense. La librairie Beauchemin publie de temps à autre un livre, le plus souvent à compte d'auteur. J.-P. Garneau, le libraire de la rue Buade à Québec, publie en 1911, au lendemain des élections fédérales, une biographie de Montcalm par Thomas Chapais. L'historien combat la légende d'après laquelle la France, en 1759, aurait délibérément abandonné le Canada, refusé les sacrifices nécessaires. Le Soleil rend hommage à l'oeuvre de son adversaire politique : « Il faut lire ces pages et les relire ». Pierre-Georges Roy, frère cadet de Joseph-Edmond Roy et fondateur-directeur du Bulletin des Recherches historiques, accumule les articles, les inventaires d'archives, les monographies de familles, dont l'ensemble formera bientôt une bibliothèque. A la prière du shérif L.-J. Lemieux, Lomer Gouin crée le service des archives judiciaires du district de Montréal, confié à E.-Z. Massicotte, qui connaît Montréal comme un écureuil sa futaie. L'industriel Georges-Elie Amyot offre la somme nécessaire à l'érection d'un monument à l'historien Garneau, à Québec. Amyot n'a sans doute jamais ouvert les
livres de Garneau ; mais bien des capitaines d'industrie, parvenus sans instruction, respectent la réussite littéraire, égale à la leur sur un autre plan, et en admirent le désintéressement. La littérature « paie » en gloire. Malgré les initiatives méritoires de Beauchemin, de Garneau et de quelques autres, l'édition n'est pas encore un métier au Canada français.
Krieghoff et Julien étaient des illustrateurs, qui survivent à titre de témoins de leur temps. Voici de véritables artistes. Maurice Cullen, né à Terre-Neuve mais élevé à Montréal, s'est cru, dans sa jeunesse, une vocation de sculpteur. Il étudie avec Philippe Hébert, séjourne à Paris sur le conseil de son professeur, et revient non pas sculpteur, mais peintre, véritablement peintre. Cullen, l'un des premiers, découvre la valeur picturale de la neige, exprime les caractères de l'hiver canadien dans une riche matière artistique. L'Académie Royale du Canada l'accueille en 1907. La Galerie Nationale achète une de ses toiles pour son exposition permanente — ce qui est une forme de consécration — en 1910. Suzor Côté, plus versatile, est aussi paysagiste, mais il est doué pour le dessin, pour le fusain, pour le portrait, pour le tableau d'histoire. Sensible, impressionnable même, il suit l'évolution des écoles françaises de son époque. Des portraits, des marines, des paysages d'hiver et d'été, exposés à la galerie Scott à Montréal, démontrent la souplesse et la diversité de son talent. Marchant sur les traces de Philippe Hébert, qu'il ne rattrapera point, cependant, le sculpteur Alfred Laliberté étudie en Europe, expose au Salon de Paris.
Albani a soixante ans ; mais une autre cantatrice canadienne, Béatrice Lapalme, est devenue prima
donna au Covent Garden de Londres et à l'Opéra Comique de Paris. Béatrice Lapalme donne des concerts à Montréal, à Québec et à Sherbrooke, à l'automne de 1911. Elle joue avec sa voix, réussissant d'extraordinaires vocalises, aux notes très pures. Sans égaler Tart d'Albani, elle n'est pas indigne de cette glorieuse succession.
Un autre Canadien français se distingue, vers la même époque, dans un domaine qui n'est pas celui de la religion, de la politique ou de l'art, mais celui de l'énergie — physique et morale — presque pure. C'est le capitaine Joseph Bernier, originaire de l'Islet. Ce loup de mer a déjà pris part à des expéditions dans les mers du nord. Il a conduit, sur son trois-mâts UArctic, des agents de la police montée chargés de mission parmi les Esquimaux. Mais il veut davantage, il rêve d'approcher du pôle, peut-être de l'atteindre, et de découvrir, au nom du Canada, des terres et des mers nouvelles. Vous imaginez la stupeur des bureaux et l'embêtement des ministres auxquels on demande leur concours pour découvrir le pôle nord. Des fonctionnaires à manches de lustrine classent les lettres du capitaine Bernier dans des cartons verts. Louis-Philippe Brodeur, ministre de la Marine, assure longuement son binocle sur l'arête de son nez, pour se donner une contenance. Mais Bernier est actif, robuste, opiniâtre. Six mois, un an, deux ans, il s'obstine. Son pas décidé résonne dans les couloirs du Parlement, dans les couloirs du « bloc de l'Est », dans les couloirs du « bloc Langevin ». Bernier multiplie les démarches, force l'inertie des bureaux, les intentions dilatoires des ministres. Il se fait commissionner par le gouvernement fédéral pour « patrouiller dans le détroit de Davis, la baie de Baffin, le détroit de Lan-
caster, le détroit de Barrow, le détroit de Melville, le détroit de McClure, la mer de Beaufort, jusqu'à rîle HcrsheL et de là par le détroit de Behring jusqu'à Vancouver et Victoria si vous trouvez le passage par le nord-ouest praticable ». Bernier fait renflouer la coque de son Arctic aux chantiers de Sorel, sous rénergique surveillance de Georges Desbarats. Et le 7 juillet 1910, il appareille de Québec, en chef d'expédition, avec un historiographe, Fabien Vanasse, et un équipage en majorité canadien-français. Bernier a de la poigne et du coeur. Il porte une tête vigoureuse sur un cou très court. Botté, coiffé de loutre, tenant sa longue-vue d'une main ferme, il inspire le respect. Il n'hésiterait pas à s'avancer seul en face d'un ours blanc de huit cents livres. Aimé de ses hommes, il réprimerait sans faiblesse une mutinerie. En d'autres temps, ce Canadien eût fait un magnifique corsaire. Bernier ne trouvera pas le passage du Nord-Ouest praticable, à ce voyage, mais il rapportera une bonne moisson d'observations scientifiques — et un peu plus de gloire pour son pays, pour sa province ^.
Dans cette nouvelle revue, à vol d'oiseau, des initiatives canadiennes-françaises, les femmes occupent encore peu de place. Non pas qu'elles n'aient joue aucun rôle ; il n'est pas de société où les femmes n'aient exercé leur influence ; mais elles l'ont fait sans bruit. A la Fédération Nationale Saint-Jean-Baptiste, des femmes du monde organisent les associations professionnelles des employées de bureau et employées de manufacture. Ces femmes d'oeuvre, anciennes élèves des Ursulines ou de la Congrégation, des Sœurs de
1. Les rapports du capitaine Bernier figurent aux archives du ministère de la Marine, à Ottawa.
Sainte-Anne ou des Sœurs de Sainte-Croix, accordent leur intelligence et leur cceur ; après la visite aux petits malades de Thôpital Sainte-Justine, elles assistent au cours de littérature de René du Roure, le professeur français de l'Université Laval. Quand René Bazin vient au Canada, au printemps de 1912, Omer Héroux écrit sans flatterie : « Il a pu deviner, à l'accueil que lui ont réservé ses auditoires de Québec et de Montréal, que ses livres sont dans toutes les mains. » Il est vrai que, pour les jeunes poètes, René Bazin est le type de l'écrivain bien pensant et pompier. Mais on lit aussi Bourget, Barrés, France, et Loti. On s'abonne aux Annales, Beaucoup de jeunes filles sont nationalistes, admiratrices de Bourassa et plus encore d'Armand Lavergne.
Quels que fussent ses retards et ses hésitations, ses insuffisances, le peuple qui produisait Mgr Paquet, Mgr Langevin, Laurier, Bourassa, Alphonse Desjardins et le capitaine Bernier, le peuple qui avait donné le spectacle du Congrès eucharistique, pouvait non seulement assurer son existence nationale, mais exercer un rayonnement hors de ses frontières. Nous avons vu les Canadiens français de l'Ontario tenir un congrès et fonder une « Association d'Education » pour la défense de leurs écoles, les Canadiens français de la Saskatchewan tenir un congrès et fonder un journal. Comme ceux de la Nouvelle-Angleterre, les groupes canadiens-français de l'Ontario et de l'Ouest trouvèrent encouragement et appui dans la provincemère. Le Devoir, lu par les chefs de file, et surtout par les prêtres, de l'Acadie à l'Alberta, joua le rôle d'agent de liaison. Omer Héroux répète (3 février 1912) : « Que nos amis de l'Ontario, que nos amis de tous les groupes franco-américains sachent bien que nous
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sommes à leur service ». Et la préparation du premier congrès de la langue française, qui doit se tenir à Québec en 1912, permet de développer ce mouvement de liaison et d'organisation. Les grands inspirés — hier les Laflèche, aujourd'hui les Langevin — ont l'intuition, ont la conviction d'une mission providentielle assignée au peuple canadien-français en Amérique.
En Amérique et peut-être plus loin encore. Car l'expansion missionnaire du Canada français se développe. Des descendants de « voyageurs » cèdent, sous cette forme, à l'atavisme. Mais la soif du sacrifice les pousse aussi. Des Jésuites canadiens-français portent l'Evangile en Chine, des Franciscains au Japon, des Oblats à Ceylan, des Pères de Sainte-Croix au Bengale, des Pères Blancs et des Pères du Sacré- Cœur en Afrique. Perte de force apparente, pour leur congrégation. Mais la Providence y veille, sans doute, car, chaque fois qu'une communauté consent à fournir des sujets, le recrutement s'intensifie et comble largement la perte redoutée. Les cérémonies, si simples et si chargées de spiritualité, qui accompagnent les départs de missionnaires, décident presque immanquablement de nouvelles vocations. Des religieuses canadiennes ont fondé des maisons au Chili, en Equateur, au Pérou, en Bolivie. Nous avons vu naître, sous la protection de Mgr Bruchési, la première communauté canadienne exclusivement consacrée aux missions étrangères — les Sœurs de l'Immaculée-Conception. Six de ces religieuses sont parties pour la Chine, le 8 septembre 1909. Elles ont ouvert une crèche à Canton. Mgr Mérel, évêque de Canton, écrit à Mgr de Montréal : « Elles sont en train d'opérer des prodiges... »