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Robert Laird Borden : His Memoirs, Vol. I, p

une carrière transcendante, et les sénateurs de la province de Québec ne renonçaient pas de bon gré à leur privilège. Borden transigea en nommant Philippe Landry, Acadien de la province de Québec, catholique chevronné — vétéran des luttes ultramontaines — et nanti d'un assez riche passé politique. Landry était actif et estimé. Admirateur de Bourassa et ami d'Armand Lavergnc, il comptait parmi ses intimes une majorité de « castors », comme Isidore Bellcau, et quelques bleus purs, rapprochés des tories. C'est un de ceux-ci, le sénateur Bolduc, qui lui envoya les premières félicitations : « Laissemoi te serrer la main à te broyer les os. » ^

Le Devoir se déclara satisfait. Québec applaudit chaudement Borden, Sam Hughes, Louis-Philippe Pelletier et plusieurs de leurs collègues, venus, le 12 octobre, au-devant du duc de Connaught, oncle du roi George V et nouveau gouverneur du Canada. Lorsque la « faction Parent », restée puissante à Québec, fit mine d'empêcher la réélection de Louis- Philippe Pelletier, les nouveaux ministériels conseillèrent aux libéraux de rester tranquilles, s'ils voulaient repêcher plus tard Fielding, Graham, Mackenzie King et autres chefs défaits.

Les vainqueurs de Laurier constituaient pourtant deux groupes, dont l'accord simplement tacite cachait mal une divergence, une opposition même, sur la question majeure. Pendant la campagne électorale, le Star de Montréal avait publié, comme le World de Toronto, des allusions sympathiques au talent,

1. Lettre du 22 octobre 1911. Archives privées de la famille Landry.

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voire aux idées et à la personne de Bourassa. Les élections faites, Hugh Graham donna l'ordre à ses rédacteurs de ne plus jamais parler de ce « maudit Bourassa » ^. Le Star entama aussitôt une nouvelle campagne pour la participation canadienne à la défense de TEmpire. L'organe de Hugh Graham proposait bien de rappeler la loi Laurier-Brodeur, mais pour lui substituer un projet impérialiste : don de dreadnoughts à l'Angleterre. Georges Pelletier protesta dans le Devoir :

« Ce que nous voulons, c'est le verdict du pays. Et quand le contribuable canadien, consulté, aura exprimé son opinion, nous verrons alors s'il y a lieu de contribuer à la défense générale de l'Empire, et de quelle manière. Avant cela, les gouvernants ne peuvent honnêtement rien entreprendre à ce sujet. »

Combien de temps se maintiendrait Téquivoquc, à demi dénoncée de part et d'autre ?

Bourassa sortit de sa retraite pour prendre part à l'assemblée du 22 octobre, à Chambly, où l'on fêtait le succès de Joseph Rainville. Assemblée nationaliste, où les discours prononcés par Rainville, G,-N. Ducharme, Paul-Emile Lamarche, Joseph Archambault, Joseph de Boucherville et Tancrède Marsil furent essentiellement des panégyriques de Bourassa — du Maître, comme disait ironiquement le Canada. Bourassa lui-même proclama son indépendance. Je ne suis pas inféodé à Borden, dit-il. Je jugerai le gouvernement d'après ses actes. Sur la

1. Rapporté par un rédacteur du Star devenu rédacteur en chef du Herald, lors d'une polémique entre ces deux journaux, en octobre 1913.

question capitale, la question de la marine, qui est, au fond, la question impérialiste, il faut un plébiscite. Il faut une discussion franche. Demandez au peuple ce qu'il préfère : organiser sa propre défense ; payer un tribut à l'Angleterre comme des villes anciennes en payaient à Rome ; ou consacrer toutes ses ressources à son propre développement. Et le peuple décidera. Et la minorité, de quelque côté qu'elle soit, s'inclinera, sans que les relations entre les deux races soient celles d'un maître à un domestique.

Le 23 octobre, c'est Louis Coderre, vainqueur de L.-A. Rivet, que ses électeurs fêtèrent à Montréal, dans un banquet. Très amène et très bon — il aurait donné sa chemise — Coderre comptait beaucoup d'amis personnels, dans tous les partis. Cette fois, nationalistes et conservateurs se trouvèrent mêlés, ceux-ci plus nombreux que ceux-là. Coderre reconnut l'emprise longtemps détenue par Laurier sur l'esprit et le cœur de ses compatriotes. Pour rompre le charme, il a fallu l'abominable loi de la marine. Mais il a fallu autre chose encore :

« Pour faire accepter à nos compatriotes l'idée que sir Wilfrid Laurier, si grand soit-il, n'est pas toute la race, qu'au-dessus de lui il y a cette race, il y a la patrie, il fallait des hommes assez courageux pour briser franchement avec les liens de parti, des hommes au grand talent oratoire, au patriotisme ardent, au désintéressement éprouvé.

« Nous avons eu la bonne fortune d'avoir de ces hommes. Mesdames et Messieurs, j'ai nommé Henri Bourassa, Artnand Laver gne et leurs amis nationalistes... »

Mais, cet hommage rendu :

« J'appuierai en toute liberté l'honorable M. Borden, à la suite de l'honorable M. Monk, que je considère comme notre chef autorisé dans cette province. »

Le 27, la réélection de Louis-Philippe Pelletier donna lieu à une importante assemblée à la Jeune- Lorette. Albert Sévigny prononça un éloge enthousiaste d'Henri Bourassa, ce grand homme. Pelletier, ministre des Postes, se dit toujours partisan du plébiscite sur la question de la marine. Armand Lavergne commença son discours au moment où tombait le premier duvet de neige de Tannée. Il s'écria : « Que la neige tombe, et recouvre les iniquités du parti libéral ! » Sur la question de la marine, Lavcrgne, à qui Pelletier devait son portefeuille, fut tout à fait affirmatif :

« Je vais vous déclarer ce que M. Pelletier ne pouvait pas vous dire, car je ne suis pas lié par le secret professionnel. Nous aurons le plébiscite sur la loi navale, et dans un avenir prochain. »

Depuis le 2 1 septembre, Bourassa recevait, par douzaines, des lettres des provinces anglaises, l'invitant à exposer la doctrine nationaliste. Il parla le l^'' novembre devant un public anglais de Montréal, celui du Nomads' Club. Il insista sur son programme de réformes économiques et administratives. Quant à la question proprement politique des relations avec l'Empire, Bourassa déclara péremptoirement ne s'être jamais placé sur le terrain des races ou des religions. « Si quelques jeunes hommes, dans des moments de surexcitation, ont dit des choses qu'ils n'auraient pas dû dire, il n'est pas juste de juger d'après cela tout le mouvement nationaliste. Il faut le juger d'après les opinions bien assises de ceux qui le dirigent. » C'était vrai, mais, sauf exceptions rares et le plus souvent éphémères, Bourassa continuera d'être acclamé par les uns et vilipendé par les autres pour des

idées qu'il n'a jamais émises. Il ne sera ni le premier ni le dernier des grands hommes dont la gloire est fondée sur un immense malentendu. Devant le Nomads' Club, Bourassa se dit prêt à consentir des sacrifices pour le maintien du lien impérial, pourvu que ces sacrifices n'aillent pas jusqu'au suicide national. Le public du Club, d'abord très froid, fut peu à peu conquis, par l'homme sinon par les idées. La conférence terminée, Bourassa écouta quelques objections, tout en pressant le tabac de sa pipe à petits coups de pouce, puis les réfuta.

Les organisateurs de conférences recherchaient un autre personnage, qui intriguait aussi l'opinion anglaise : C. H. Caban. Ce nouvel ami de Bourassa exposa ses idées au Club de l'Université McGill le 6 novembre, puis au Canadian Club de Montréal le 27. Il développa en jurisconsulte sa thèse favorite : la participation du Canada aux charges financières ou militaires de l'Empire doit entraîner une participation proportionnelle au gouvernement de l'Empire. Le partage des charges comporte le partage de l'autorité. Si vous voulez notre argent, nos hommes, nos bateaux, donnez-nous une représentation dans le Parlement qui décidera de l'usage de cet argent, de ces hommes, de ces bateaux. Si l'on me dit que cette représentation sera faible, je répondrai que ma province natale, la Nouvelle-Ecosse, avec le dixième seulement de la population du Canada, exerce sur le gouvernement du pays une influence très sensible. D'ailleurs, nous garderons ici la direction de nos aff^aires exclusivement canadiennes.

Rien ne procurait un plus profond plaisir à Bourassa que les marques d'attention venant d'Anglais

cultivés. Il noua bientôt avec Caban une amitié semblable à celle qui Favait uni à Goldwin Smith, mort Tannée précédente : une amitié basée sur Testime, et que n'entament pas les divergences d'idées, franchement reconnues. Il était d'ailleurs utile — indispensable — de rappeler que le nationalisme ne s'adresse pas aux seuls Canadiens français. Bourassa consacra plusieurs articles aux discours de Caban, qu'il approuvait, dans les grandes lignes. Il rappela que les résolutions de Saint-Eustache posaient le même principe, et conclut ainsi l'un de ces articles :

« Donc, tant que les autorités impériales ne nous appellent pas au partage du gouvernement de l'Empire — et c'est à elles à formuler leurs demandes et leurs offres — aucune contribution directe ou indirecte, permanente ou accidentelle :

« Telle est la conclusion de fond, la résultante logique et irréfutable de ce remarquable plaidoyer.

« Avons-nous jamais affirmé ou réclamé davantage, et dans des termes plus explicites f »

Bourassa souhaitait l'équilibre des droits et des devoirs nationaux et impériaux. C'était une idée d'homme instruit, de juriste, ou d'homme d'Etat. A cet égard, Bourassa se trouvait plus près de Caban que de ses propres disciples, fort indifférents à la représentation éventuelle à Westminster. Caban souhaitait une participation aux charges, mais aussi à l'autorité de l'Empire. Bourassa estimait qu'une participation aux charges, peu désirable, pouvait, à la lumière du droit constitutionnel, des principes démocratiques et des traditions britanniques, s'accepter moyennant une participation à l'autorité. Les nationalistes partisans de Bourassa refusaient purement et simplement toute participation aux charges comme à l'autorité de

l'Empire. Et les tories, leurs alliés, voulaient participer aux charges sans rien demander en échange. Il fut tout de suite évident que, sur la question de la marine, Borden, Monk et Bourassa, le Devoir, le Star, UEvénement et le Chronicle ne voulaient pas du tout la même chose. Les libéraux clairvoyants se réconfortèrent par cette prévision : l'alliance des nationalistes candiens-français avec les impérialistes ontariens ne peut durer ; elle finira par la rupture — ou par la reddition de Tun des groupes.

Si Bourassa s'était fait élire, et qu'il eût gardé les députés nationalistes sous sa coupe, c'eût été probablement la rupture. Mais Bourassa ne siégeait pas aux Communes ; il n'entretint pas le contact avec les élus du 21 septembre. D'ailleurs ce tribun, ce maître, ce rédempteur, comptait des milliers de disciples, mais pas un véritable intime. Malgré les invitations, il n'assistait jamais aux petits dîners périodiques organisés par les rédacteurs de son journal. Cette solitude était sa force et sa faiblesse. Les nouveaux députés canadiens-français, jeunes, inexpérimentés, pratiquement sans chef, s'agglomérèrent tout de suite à la majorité conservatrice. En fournissant leurs notes biographiques pour l'annuaire parlementaire, ni Achim. ni Coderre, ni Lamarche, ni Rainville, ni Sévigny, n'eurent l'idée d'afficher l'étiquette nationaliste ; ils s'inscrivirent tous comme conservateur ^. Le discours du Trône ne toucha mot de la marine. Le D^ Sproule élu président des Communes, Blondin fut élu viceprésident. Albéric-Archie Mondou, député d'Yamaska, tint à se déclarer conservateur, sans compromission nationaliste. On se rappelle peut-être les luttes

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