‹ Histoire de la province de Québec (volume 3)Chapitre 4 sur 46 · D'après le Globe, du 16 décembre · texte numérisé non relu

D'après le Globe, du 16 décembre

ses amis et leur animosité à Tégard de Taschereau et de ses amis. Dès ce moment est née la double prévention qui influencera l'histoire de la province de Québec : celle d'Alexandre Taschereau envers U Action Sociale et celle des nationalistes envers Alexandre Taschereau.

La question des « évêques nationaux » n'était pas de nature à dissiper les malentendus.

Les Irlandais du Canada, devenus en majorité loyalistes, tendaient à prendre parti contre les Canadiens français, dans les conflits de race. Il semblait qu'ayant perdu leur langue et la plupart de leurs traits particuliers, ils enrageaient secrètement de voir les Canadiens français garder les leurs. Cependant les deux peuples professaient un même attachement au catholicisme, un même zèle apostolique. Les Irlandais les plus rusés invoquaient l'intérêt religieux, supérieur à l'intérêt de race : « Vous autres Canadiens français, disaient-ils, vous êtes des convertisseurs. Mais un obstacle, la langue, vous empêche de convertir les Anglais. En adoptant leur langue, vous les gagneriez au catholicisme. » Cette argumentation cent fois repoussée, Irlandais catholiques et Canadiens français se disputaient la prépondérance dans Tarchidiocèse d'Ottawa, à cheval sur l'Ontario et la province de Québec. Les Oblats canadiens-français, fondateurs de l'Université d'Ottawa, résistaient depuis longtemps aux tentatives irlandaises pour saisir le contrôle de cette institution. Mgr Duhamel avait combattu les prétentions irlandaises »par un mémoire adressé au cardinal Ledochowski, préfet de la Propagande. Le conflit changea de terrain lors de la création du vicariat apostolique du Témiscamingue,

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à Tautomnc de 1908. Grâce à Mgr Duhamel — et à la force des statistiques — les Canadiens français l'emportèrent, et Mgr Duhamel put sacrer à Pembroke, le 30 décembre, Mgr Elie Latulipe, premier vicaire apostolique du Témiscamingue, avec résidence à Haileybury.

Le même problème recevait une solution diflFérente en Nouvelle-Angleterre. Les Franco-Américains d'origine canadienne-française réclamaient toujours en vain des évcques de leur race et de leur langue dans les diocèses où ils constituaient la grosse majorité des catholiques. Rome leur imposait des évcques irlandais, et ces évcques « assimilateurs » profitaient de leur autorité pour réduire l'usage du français. Plus encore : plusieurs de ces évcques firent promulguer une loi leur conférant, avec le titre de corporation épiscopalc — « Corporation Sole » — la propriété des édifices cultuels et des institutions religieuses. Ils transformèrent en institutions de langue anglaise des paroisses et des collèges édifiés avec l'argent des Franco-Américains. Ceux-ci résistèrent, étayés par l'opinion de la province de Québec. Le Franco-Américain J.-L.-K. Laflamme, rédacteur en chef de U Action Sociale, était si monté que son journal le laissa partir ; cela ne signifie point que les rédacteurs et même les inspirateurs de L* Action Sociale blâmaient, au fond, Laflamme et les Franco- Américains. La nomination d'évcques franco-américains eût fourni une solution idéale. Honoré Mercier, premier ministre, en avait déjà parlé au Saint- Siège. Mgr L.-A. Paquet en parla aussi. Les congrégations lui répondirent que la langue française n'avait pas, aux Etats-Unis, les mêmes droits qu'au Canada.

Mgr Paquet soumettait à Rome les plans du concile national, ou concile plénier, préparé depuis

plusieurs années et fixé à l'automne de 1909. Les rôles étaient déjà répartis. Ainsi, Mgr Duhamel avait désigné son théologien, le Père Rouleau, Dominicain d'Ottawa, déjà membre de la première commission préparatoire réunie à Ottawa en 1904. Mgr Duhamel était attaché à l'Ordre des Frères prêcheurs, auquel il avait confié une paroisse de sa ville épiscopale. Mais Tarchevêque mourut subitement, au cours d'une tournée pastorale, au début de juin. Le conflit qui s'était produit lors de la création du vicariat apostolique du Témiscamingue se renouvela, en plus violent. L'archevêché d'Ottawa constituait, à tous égards, un poste stratégique. Le clergé irlandais demanda la mitre pour l'un des siens. Des membres de ce clergé suggéraient même le nom du Père Michael Fallon, ancien professeur à l'Université, passé aux Etats-Unis après de vifs démêlés avec ses collègues de langue française. Les Canadiens français protestèrent d'autant plus qu'ils craignaient un nouvel assaut contre leur université. Des journaux firent écho à cette crainte et à cette protestation. Des démarches s'accomplirent auprès de Laurier. La question des évêques nationaux devenait trop aiguë en Nouvelle-Angleterre pour que Laurier n'essayât point de l'écarter à Ottawa. Secondé par Rodolphe Lemieux, qui fréquentait la délégation apostolique. Laurier suggéra le nom de Mgr Emard, évêque de Valleyfield, le seul évcquc qui l'eût défendu au temps des foudres de Mgr Laflèche. Les archevêques de Québec et de Montréal — Mgr Bégin et Mgr Bruchési — recommandaient de leur côté le chanoine Georges Gauthier, curé de la cathédrale de Montréal. Le chanoine Georges Gauthier, de formation sulpicienne comme Mgr Bruchési, était à la fois un modèle de vie sacerdotale, un sociologue averti, et un bel orateur sacré — un bel orateur classique — dont les sermons attiraient et influençaient une élite intellectuelle. A ce moment, Mgr Pa-

quet, toujours à Rome, sollicitait encore une fois rélévation de Mgr Bégin au cardinalat. Un prélat influent, le cardinal Vives y Tuto, qui avait vécu en Amérique, appuyait cette requête. Mais Mgr Sbaretti signalait la double intervention des ministres canadiens : contre l'élévation de Mgr Bégin, pour le transfert de Mgr Emard. L'insistance de Laurier, sur ce dernier point, se faisait ouverte. Le World de Toronto et la Gazette de Montréal la signalèrent. Et pour une fois. Laurier manqua de diplomatie, car le Saint-Siège, qui consulte les gouvernements et tient compte de leurs désirs, n'agit pas sous leur dictée.

Il ne restait plus à Mgr Paquet, vicaire général de Tarchidiocèsc de Québec, qu'une grâce à demander : un bref en faveur de U Action Sociale. Le théologien présenta au pape un projet, rédigé par le secrétaire des lettres latines. Le document était long. — « C'est une encyclique ! » dit Pie X, en riant. — « Saint Père, l'affaire m'a paru importante... » — « Accordé, accorde. »

L'état de sa santé ne permit pas à Mgr Paquet, d'ailleurs dépourvu d'ambition, de briller, ni même d'assister, au premier concile plénier canadien. Mais son volume de Schemata, ou projets de décrets, servit de base aux travaux, et des théologiens ontariens rendirent hommage à leur confrère, à leur maître canadien-français ^.

Sept conciles provinciaux s'étaient déjà tenus à Québec, depuis 1851 ; le concile plénier confirmait la capitale de la province dans le rôle de capitale religieuse — capitale catholique — du Canada. Il réunit un concours extraordinaire de religieux émi-

1. En particulier dans le Catholic Record, du 23 octobre 1909.

nents, sous la présidence du délégué apostolique, du 10 septembre au 1er novembre. Trente-huit pères du concile — le droit de vote décisif, normalement acquis aux archevêques, évéques, vicaires et préfets apostoliques, ayant été concédé aux évéques coadjutcurs et auxiliaires, aux procureurs des évcques absents, aux administrateurs des diocèses sede vacante et au T. R. P. Abbé de Notre-Dame-du-Lac (Oka) . Les réunions générales se tinrent dans la salle des promotions de TUniversité Laval, les réunions spéciales dans le salon de Tarchevcché. Les familles Blanchet, Chapais, de La Bruère et Turcotte prêtèrent les fauteuils d'apparat traditionnellement conservés par les Orateurs des deux Chambres, après leur présidence. Les autorités civiles s'associèrent aux manifestations — réception à Spencer-Wood ; réception à l'Hôtel de Ville ; dîner offert par le premier ministre au Château Frontenac. D'admirables cérémonies déroulèrent, une fois de plus, les rites et les ornements dont tous les Canadiens français, élevés parmi les prêtres, déchiffrent aisément le symbolisme. On pouvait se fier à Mgr Marois pour régler la majestueuse ordonnance d'un cortège, l'impeccable gradation des préséances :

Le sacristain ;

Le thuriféraire ;

Le porte-croix, entre deux acolytes ;

Les séminaristes ;

Les religieux, clercs réguliers, membres des ordres mendiants et des ordres monastiques, suivant la date de fondation de leurs instituts ;

Les prêtres séculiers : vicaires, aumôniers, curés, chanoines ; le clergé de la Basilique ;

Les chantres du concile, avec le second maître de cérémonie ;

Les théologiens des Pères du concile, suivant Tordre de préséance de leurs évêques respectifs ;

Les officiers du concile : portiers, curseurs, notaires, secrétaires et promoteurs ;

Les représentants des ordres religieux ;

Les Supérieurs des grands séminaires ;

Les recteurs d'université ;

Les prélats romains, deux à deux ;

Les vicaires généraux des évêques suffragants ;

Les vicaires généraux des évêques métropolitains ;

Les députés des chapitres cathédraux, suivant la date d'érection du chapitre, en habit de chœur ;

Les députés des chapitres métropolitains, portant la barrette et la chape sur le rochet ;

Les procureurs des évêques absents, en soutane et mantaletta violettes ;

L'abbé mitre d'Oka, en rochet, chape et mitre ;

Les administrateurs des diocèses vacants, portant la barrette, et la chape sur le surplis ;

Les préfets apostoliques ;

Les évêques auxiliaires, suivant la date de leur consécration ;

Les vicaires apostoliques ; les évêques, les archevêques, portant la mitre, et la chape par-dessus le rochet et l'amict ; le métropolitain de Québec portant la mitre précieuse.

Les soieries, les ors, les pierreries chatoyaient au soleil. Tout Québec s'agenouilla au passage du délégué apostolique, qui s'avançait, dernier anneau de la chaîne hiérarchique, au son des cloches et au chant des psaumes. Aucune ville d'Amérique n'avait encore vu défiler trente et un évêques. — Nous verrons mieux à Montréal, avant longtemps, se dit Mgr Bruchési.

Le concile plénier marquait une étape dans notre histoire religieuse. Depuis le 3 novembre 1908, le Canada n'était plus considéré comme un pays de mission ; il ne relevait plus de la Propagande, mais des diverses congrégations chargées d'administrer l'Eglise. Le Canada comptait huit provinces ecclésiastiques (Halifax, Québec, Montréal, Ottawa, Kingston, Toronto, Saint-Boniface et Vancouver) , vingt-neuf diocèses, trois vicariats et deux préfectures apostoliques. Un nombre toujours croissant d'ordres, de congrégations, de communautés florissantes. Les quatre maisons canadiennes de l'Ordre des Frères Prêcheurs — Saint-Hyacinthe, Ottawa, Montréal et Québec — constituées en congrégation généralice depuis le 2 juillet 1908, aspiraient à former une province autonome de leur ordre. Cette floraison était née à Québec. Et tous les chefs du clergé canadien, irlandais compris, se réunirent à Québec, à l'automne de 1909, autour du représentant du Pape. Le clergé canadien-français ne brillait pas seulement par ses archevêques — NN. SS. Bégin, Bruchési et Langevin — et par ses évêques. Parmi les promoteurs, les secrétaires et les théologiens du concile figuraient, à défaut de Mgr Paquet : Mgr Marois et Mgr Gagnon, le Révérend Charles Lecoq, Supérieur de Saint- Sulpice, l'abbé Stanislas-Alfred Lortie, l'abbé Camille Roy, le chanoine François-Xavier Piette, l'abbé Philippe Perrier, de Montréal, le chanoine François- Xavier Ross, de Rimouski, le Père Raymond-Marie Rouleau, d'Ottawa, le Père Guillaume Charlebois, de la congrégation des Oblats, tous destinés à des postes éminents.

Les pères du concile, presque au début de leurs travaux, adressèrent, par câble, l'expression de leur loyalisme au roi Edouard VII :

« Le délégué apostolique, les archevêques et évêques catholiques du Canada, réunis en concile plénier dans

la ville de Québec, désirent exprimer à Votre Majesté leur loyauté et celle de tous vos sujets catholiques du Dominion, ainsi que la reconnaissante appréciation de la liberté religieuse dont ils jouissent sous votre gouvernement bienfaisant. Tous nous prions pour que votre règne soit long et pacifique.

Mgr SBARETTI,

Délégué apostolique. »

Edouard VII qui avait, lors de son couronnement, prononcé sans plaisir la traditionnelle déclaration d'hostilité au catholicisme, répondit par câble :

« Je remercie Votre Excellence, ainsi que les archevêques et évoques unis avec vous, du télégramme de loyauté conforme aux meilleures traditions de l'Eglise dont vous êtes les chefs et du Domiition où vous êtes assemblés. Mon constant désir est que mes sujets jouissent toujours de la liberté religieuse et civile dans toutes les parties de l'Empire. s>

Le souverain anglais est animé des sentiments les plus généreux, constata U Action Sociale. Et d'ajouter, sous l'inspiration de Mgr Langevin : « L'expression du désir royal est aussi un encouragement précieux pour ceux que des circonstances malheureuses empêchent de jouir de toute leur liberté religieuse dans d'autres parties de l'Empire ; ils sont maintenant en bonne compagnie pour réclam.er, et personne ne pourra leur reprocher de chercher à obtenir ce que le roi souhaite pour eux d'un si « constant désir ». Nous nous réjouissons de ce premier et important résultat du concile plénier. »

Le concile soumit au Saint-Siège une imposante liste de décrets, répartis sous seize titres, et portant sur des questions de doctrine, de régie intérieure, d'action sociale, de relations avec la société civile. Un véritable code, à promulguer après l'approbation du Souverain Pontife. Mgr Bégin avait institué.

dès 1904, une enquête canonique préliminaire à l'introduction de la cause de béatification des huit martyrs canadiens. Le concile plénier tenta une respectueuse démarche auprès de la Sacrée Congrégation des Rites, pour hâter la cause, et décida de recueillir des signatures de prélats et de personnages officiels. L'une des manifestations extérieures du concile fut organisée dans l'église Saint-Saureur, à Tintention des ouvriers. Plusieurs unions pénétrèrent en corps à l'église : mécaniciens, tanneurs et corroyeurs, cordonniers et tailleurs de cuir, ferblantiers, maçons, boulangers, menuisiers, employés de brasseries, livreurs de charbon, cochers de place. Mgr Cloutier prononça le sermon, en disciple de Mgr Laflèche, sans tendresse pour le libéralisme économique. La question ne se pose plus, affirma Tévêque des Trois-Rivières, qu'entre le christianisme et le socialisme ; tous les moyens termes sont usés. Puis, après avoir rappelé l'arbitrage de Mgr Bégin : « Faisons des syndicats, mais faisonsles chrétiens... Le régime corporatif remédiera aux maux actuels... » Le Père Alexis de Barbezieux, aumônier des trois fraternités québécoises de la chaussure, figurait parmi les théologiens du concile. Et répiscopat de la province de Québec, unanime, souhaitait la formation d'un syndicalisme catholique. Sans doute le diocèse de Québec ouvrirait-il la marche, grâce aux excellentes dispositions des unions nationales et grâce au centre d'influence — et d'action — constitué à l'Action Sociale Catholique.

Les initiatives heureuses se multipliaient autour de Mgr Bégin. Nous verrons mieux à Montréal, se répétait Mgr Bruchési. Le 8 septembre — l'avantveille du concile plénier — six religieuses de l'Immaculée Conception avaient quitté Montréal pour la Chine ; elles devaient ouvrir une crèche à Canton. Départ sans bruit, sans bannières, sans reporters ni photographes. Départ presque sans bagages. Dans ce

dépouillement, quel grand geste î Les Sœurs de rimmaculée Conception formaient la première communauté canadienne (d'hommes ou de femmes) exclusivement consacrée aux missions étrangères. Et Ton se rappelle que Mgr Bruchési avait protégé Féclosion de cette œuvre, avec le haut encouragement de Pie X. Mais Tarchevéque de Montréal avait toujours dans son diocèse, et surtout dans sa grande ville cosmopolite et frondeuse, quelque point névralgique à surveiller : la loge, la presse, le théâtre, l'école...

Tout en résistant aux projets de Godfroy Langlois et des « émancipateurs », Lomer Gouin fit entrer au Comité catholique du Conseil de l'Instruction publique, en l'espace d'un an — de novembre 1908 à novembre 1909 — trois esprits avancés : Paul-G. Martineau, Léonide Perron et Jules-Edouard Prévost. Le juge Martineau s'intéressait aux questions scolaires depuis longtemps. Gouin l'avait un peu boudé après le décompte de Saint-Hyacinthe oii Martineau avait proclamé l'élection de Bourassa. Mais il n'entretint pas une longue rancune, et fit entrer son ancien associé au Conseil de l'Instruction publique dès novembre 1908. Puis il y nomma Léonide Perron, ancien associé de Préfontaine, avocat de grosses compagnies — avocat de la Compagnie des Tramways de Montréal — et fort suspect d'anticléricalisme. Enfin Jules-Edouard Prévost, en rupture complète avec son cousin Jean, rejoignit Martineau et Perron. Voilà qui éloignait Lomer Gouin des intentions exprimées ou impliquées par sa première nomination à ce même Conseil, celle de Mathias Tcllier î Jules-Edouard Prévost s'affirmait à la fois catholique et libéral. Il avait déjà préconisé l'uniformité des livres et le rétablissement du ministère de l'Instruction publique. Il rappelait volontiers « les droits et les devoirs de l'Etat dans le domaine de l'Instruction publique ». Il souhaitait atténuer la

prépondérance du clergé, en matière d'enseignement. L* Action Sociale, la Vérité et la Croix s'indignèrent de son entrée au Conseil de l'Instruction publique. L'abbé d'Amours, dans L'Action Sociale, n'y allait pas de main morte. Mais Jules-Edouard Prévost répondait, dans U Avenir du Nord, aux « castors », aux « pharisiens », aux « chasseurs d'hérétiques » de la « bonne presse ». Il reprit, à leur adresse, le mot du Père Lemarchand: « Sectaires dans le bien. » Là-dessus, un jeune médecin, le Dr Pierre-Salomon Côté, attaché depuis peu à la rédaction du Canada, mourut le 22 décembre 1909, en exigeant des obsèques civiles. Mgr Bruchési défendit aux journaux den parler. Les obsèques réunirent tous les esprits forts de Montréal : le sénateur David, les deux députés de Saint-Jacques : Honoré Gervais et Clément Robillard, plusieurs juges, plusieurs échevins, des médecins, le dentiste Gaston Maillet, l'avocat Gonzalve Désaulniers, les journalistes Godfroy Langlois, Jules Helbronner, Olivar Asselin, Louvigny de Montigny, les professeurs et les élèves du lycée de jeunes filles. Ces assistants bravaient l'archevcque. Les plus prudents restaient sur le trottoir, sans oser suivre carrément le corbillard. Honoré Gervais relevait le col de son pardessus, comme si cette précaution devait le rendre invisible ou méconnaissable. Le Canada du lendemain, transgressant la consigne archiépiscopale, rendit compte des funérailles de son collaborateur. Or, Mgr Bruchési considérait déjà comme un défi personnel la ténacité de Godfroy Langlois à réclamer l'élection des commissaires d'écoles par le peuple, à Montréal. Le compte rendu des obsèques civiles du Dr Côté fit déborder la coupe. L'archevêque manda Laurier, Gouin et le sénateur Béique, président de la Compagnie de publication du Canada.

Fondation du « Devoir » — Fondation du « Pays » — L* Association canadienne- française d' Education de l'Ontario — Réforme et campagne municipales de Î91G ; victoire du Comité des citoyens.

Sir Louis Jette, nouveau juge en chef, ouvrit la Cour à Québec, le 1er décembre 1909, assisté des juges Lavergne, Cross, Archambault et Carroll.

D'autres changements s'opérèrent dans la magistrature, débouché traditionnel de la politique. Rodolphe Roy, secrétaire provincial, fut nommé juge à Rimouski ; Weir, trésorier provincial, fut nommé juge dans le district de Pontiac ; le Dr L.-J. Lemieux, députe provincial de Gaspé, fut nommé shérif à Montréal. Toutes nominations négociées entre Laurier et Gouin. Jérémie Décarie passa de l'Agriculture au Secrétariat provincial. Joseph-Edouard Caron, député de rislet et ministre sans portefeuille, prit l'Agriculture. Caron continua d'exploiter sa ferme à Sainte- Louise, tout en comblant, par la lecture, les lacunes de son instruction. Le concours de ce ministre de l'Agriculture actif et compétent serait précieux à Lomer Gouin, plus tourné vers la finance et l'industrie, et critiqué de ce chef. P. S. G. Mackenzic, député de Richmond, devint trésorier provincial.

C'était Le fils de Roderick Mackenzie, par conséquent k petit-cousin du découvreur du Pacifique ; à part cette parenté — et sa naissance à la baie d'Hudson — P. S. G. Mackenzie, Ecossais positif, bon avocat d'afl^aires, n'ofi^rait aucun signalement particulier.

Les changements survenus dans le journalisme, au début de 1910. furent sans doute aussi importants.

On se rappelle que Bourassa, poussé par des conservateurs à se présenter contre le premier ministre, aux élections provinciales de 1908, avait posé pour condition qu'on l'aiderait, ensuite, à fonder un journal quotidien. Les promesses abondèrent. Leur réalisation fut d'autant moins empressée que Bourassa, désireux d'élargir et d'approfondir son action, multiplia les précautions pour assurer l'indépendance du journal, pour le soustraire aux tentatives d'accaparement des deux partis, bref pour en garder lui-même le contrôle. Il fallut dix-huit mois d'efforts. Un avocat très sérieux, l'ancien bâtonnier Siméon Beaudin — candidat conservateur malheureux dans le comté de Laprairie-Napierville, aux élections de 1908 — rédigea les formules de souscription et les projets de contrats de manière à garantir à Bourassa ce contrôle absolu. Siméon Beaudin, honneur de sa profession, méprisait l'argent. C'est lui qui avait rédigé la charte de la Montréal Light, Heat and Power et présenté, au témoignage de la secrétaire des Forget, « une note d'honoraires qui fit sourire par sa modicité ». Encore fallait-il trouver, pour souscrire aux conditions imposées par Bourassa, des bailleurs de fonds aussi désintéressés que cet avocat. II y eut un grand nombre de petits actionnaires — près de cinq cents — souscripteurs de cinq, dix, cinquante ou

cent dollars ; et un seul gros, G.-N, Ducharme, souscripteur de dix mille dollars, qu'il porta ensuite graduellement à quarante mille. Des conservateurs notoires, dont quelques-uns de langue anglaise, souscrivirent en prévoyant l'inévitable lutte du Devoir contre le gouvernement Laurier. On réunit ainsi cent mille dollars. Le conseil d'administration ne comprit aucun homme politique, mais sept hommes d'aflraires : J.-A. Vaillancourt, négociant, administrateur de la Banque d'Hochelaga ; S.-D. Vallièrcs, entrepreneur ; L.-A. Delorme, secrétaire-trésorier de la maison Laporte, Martin et Cie ; Joseph Lamoureux, ancien industriel ; Edouard Gohier, agent d'immeubles ; G.-N. Ducharme, président de la compagnie d'assurance « La Sauvegarde » ; et Joseph Girard, agent d'immeubles. Bourassa possédait la moitié plus une des actions, et ne pouvait en disposer sans le consentement du conseil. Cette combinaison assurait le contrôle absolu de Bourassa. Le principal commanditaire, G.-N. Ducharme, ancien souscripteur de la caisse « bleue », se montra toujours d'une extrême réserve quant à la direction politique. Les presses du nouveau journal s'installèrent, 71a rue Saint- Jacques. Le Nationaliste serait une sorte d'édition hebdomadaire du Devoir,

Bourassa et Lavergne écriraient eux-mêmes dans le Devoir. Mais dans l'esprit de Bourassa, le Devoir devait étayer une œuvre, un centre d'action nationale, comme U Action Sociale étayait, à Québec, un centre d'action catholique. Bourassa se réservait la direction de l'œuvre. Olivar Asselin se chargea de recruter d'autres rédacteurs : Omer Héroux et Georges Pelletier, quittant tous deux U Action Sociale, pour la haute rédaction ; Montarville de La Brucre, chef des nouvelles : Donat Fortin, courriériste parlementaire à Québec ; Jules Tremblay, rédacteur sportif ; et des collaborateurs habituels du Nationaliste : Jules Four-

nier, Tancrèdc MarsiK Léon Lorrain, Napoléon Lafortune, Pauî-Marcel Bernard.

Les nationalistes de 1902 et des années suivantes, prenant le catholicisme des Canadiens français comme un fait acquis, se proposaient de batailler, non sur le terrain religieux, mais sur le terrain national. C'est ce qui permit à la Ligue Nationaliste, puis au mouvement bourassiste, de se recruter, au début, parmi deux milieux différents. Les deux éléments se trouvèrent représentés dans le groupe des premiers rédacteurs du Devoir : l'élément d'origine conservatrice et de tendance ultramontaine, avec Héroux et Pelletier ; l'élément d'origine libérale et de tendance irréligieuse, avec Asselin, Fournier et Marsil. Les collaborateurs du Nationaliste, et surtout Asselin et Fournier, poussaient l'horreur du poncif jusqu'à l'exagération contraire. Héroux, l'un des conférenciers habituels du Cercle Loyola de TA.C.J.C, à Québec, n'oublierait jamais les leçons de Tardivel, qui avait fait du journalisme un véritable apostolat. Pelletier était un journaliste né, au caractère indépendant et abrupt, au jugement libre et dur. Un de ces incorruptibles qu'on n'essaie même pas de tenter. Il s'apprêtait à reprendre, après les vacances du Jour de l'An, son poste de correspondant parlementaire de L* Action Sociale à Ottawa ; il remplirait les mêmes fonctions, mais pour le Devoir.

Bourassa entendait fonder un journal catholique. Mgr Bruchési, tenu au courant, approuvait la fondation d'un journal catholique, mais entièrement dirigé par des laïcs. Mgr Bruchési, rarement d'accord avec Bourassa sur les questions politiques, entretenait avec lui de bonnes relations personnelles. Et il préférait la formule du Devoir, n'engageant en rien l'A^rchevêché, à celle de U Action Sociale. Bourassa, qui n'ignorait pas les tendances d' Asselin,

ÉPURATION À MONTRÉAL 1 l 7

Fournier et MarsiL voulait nommer Héroux rédacteur en chef. Mais l'ancien président de la Ligue Nationaliste — Olivar Asselin — refusa de servir sous les ordres de l'ancien secrétaire. Bourassa prit alors la direction générale, sans distinguer entre Fœuvre et le journal. Il se contenta de la certitude qu' Asselin, Fournier et Marsil seconderaient son action politique, la plus urgente. Et il rédigea cet article-programme, pour le premier numéro du Devait, paru le 10 janvier 1910 :

Le Devoir appuiera les honnêtes gens et dénoncera les coquins.

Dans la politique provinciale, nous combattons le gouvernement actuel, parce que nous y trouvons toutes les tendances mauvaises que nous voulons faire disparaître de la vie publique : la vénalité, l'insouciance, la lâcheté, n/ l'esprit de parti avilissant et étroit.

Nous appuyons l'opposition parce que nous y trouvons les tendances contraires : la probité, le courage, des principes fermes, une grande largeur de vues. Ces principes sont admirablement réunis dans la personnalité de son leader, M. Tellier.

Le jour où ce groupe ne suivrait plus les inspirations qui le guident aujourd'hui, il nous trouverait sur sa route pour le combattre, comme nous combattons les hommes au pouvoir.

A Ottawa, la situation est moins claire.

Les deux partis s'enlisent dans le marasme où gisait la politique provinciale il y a quelques années.

Le souci de la conquête ou de la conservation du pouvoir semble être leur seul mobile.

Depuis dix ans, des questions vitales se sont imposées à l'étude de nos parlementaires fédéraux : la guerre d'Afrique et l'impérialisme, la constitution de nouvelles provinces et le droit des minorités, la construction du Grand-Tronc-Pacifique et le régime des chemins de fer, l'immigration étrangère et le peuplement du territoire national.

Par une sorte de conspiration, les deux groupes parlementaires se sont entendus pour donner à chacun de ces problèmes une solution où le droit, la justice, l'intérêt national ont été sacrifiés à l'opportunisme, aux intrigues de partis, ou, pis encore, à la cupidité des intérêts individuels.

A l'heure même où nous entrons en scène, le parlement est saisi d'une question de la plus haute importance, qui n'est qu'un épisode nouveau du mouvement impérialiste : la construction d'une marine canadienne.

Assisterons-nous à une répétition de la comédie de 1899 ? Le peuple canadien sera-t-il la dupe des machinations et des misérables intrigues des partis ?

Le discours retentissant de M. Monk à Lachinc nous donne l'espoir que la situation dangereuse et abrutissante où nous gisons ne durera pas.

Le député de Jacques-Cartier peut être assuré de notre appui, s'il maintient son attitude avec fermeté, logique et persévérance.

Pour assurer le triomphe des idées sur les appétits, du bien public sur l'esprit de parti, il n'y a qu'un moyen : réveiller dans le peuple, et surtout dans les classes dirigeantes, le sentiment du devoir public sous toutes ses formes : devoir religieux, devoir national, devoir civique. De là le titre de ce journal, qui a étonné certaines personnes et fait sourire certains confrères.

Ainsi le programme du Devoir contenait des déclarations de principes d'un caractère permanent. Mais il accordait une large place aux préoccupations d'actualité. Bourassa et ses collaborateurs nageaient, à brassées vigoureuses, en plein courant politique. Le deuxième article de Bourassa — 1 1 janvier — parla des « nuages dorés » dont M. Laurier « voile les trahisons, les faiblesses et les dangers de sa politique ». Quiconque connaissait Bourassa et ses amis pouvait prévoir le jour o\x le Devoir traiterait le gouvernement Laurier comme le gouvernement Gouin.

Au point de vue de la formule journalistique, le Devoir, comme U Action Sociale, s'écarterait du journalisme d'information, à l'américaine, pratiqué surtout par la Presse, par la Patrie et par le Soleil. Chaque numéro de la Presse est une liasse de papier bourrée de publicité, de faits divers du genre « chiens écrasés », de listes complètes des personnes ayant assisté aux funérailles de Tartempion, et de photographies, de photographies, de photographies : jeunes mariés, bébés joufflus, familles nombreuses, champions de crosse ou de quilles, ruraux de passage à Montréal. L'article commencé page 4 se continue page 12, puis page 35, et se termine page 7. Tous les lundis, la Presse consacre presque entièrement sa première page aux résultats des parties de crosse du samedi. Le Devoir, pauvre en publicité, chiche de photographies, réserverait sa première page aux articles de fond, aux discussions d'idées.

L* Evénement et U Action Sociale firent une grosse réclame à leur nouveau confrère. U Action Sociale perdait deux rédacteurs, au profit du Devoir, mais avec Jules Dorion, Amédée Denault et leurs camarades, le journal catholique de Québec resterait l'allie tacite du groupe nationaliste. L'abbé d'Amours souscrivit une action du journal bourassiste. U Action Sociale et le Devoir recherchaient des clientèles similaires, mais l'une dans la région québécoise et l'autre dans la région montréalaise, ce qui évitait les frictions inséparables de la concurrence. U Action Sociale se répandait rapidement dans la campagne québécoise, grâce à la propagande des curés, et grâce à d'anciens élèves de Mgr Paul-Eugène Roy qui exerçaient des professions libérales et occupaient des postes d'influence — tel le Dr Eugène Paquet, député fédéral de rislet. L* Action Sociale cita souvent et longuement le Devoir. Au contraire, la Patrie montréalaise

annonça très brièvement la naissance de ce confrère. Le Soleil apprécia ainsi le programme du Devoir :

« L'école du « Devoir » reste l'école du « Nationaliste », ayant pour unique ambition et pour programme de morigéner, vilipender, insulter et calomnier quiconque n'a pas reçu la grâce nationaliste, quiconque ne partage pas « nos » principes.

« Ils sont les seuls justes dans la Sodome canadienne. »

Et le Canada :

« Louis XIV disait « L'Etat, c'est moi ! » Et M. Bourassa paraphrase : « L'honnêteté, la justice, la vérité, c'est moi. »

« A Ottazva comme à Québec, tout est abrutissement, vénalité, danger grave, sauf « l'admirable » M. Tellier et le « retentissant » M. Monk, dont la meilleure qualité est encore de penser comme M. Dourassa.

« Le directeur du « Devoir » conclut qu'il compte sur l'encouragement des « gens d'esprit et de bien ». La recette est sûre. Tous ceux qui marcheront à sa suite seront aussi taxés d'un esprit magnifique et d'une tendance au bien invincible. »

La grande création de Bourassa soulevait la curiosité, rintérêt, en bien des cas l'appréhension des milieux politiques. Quelle serait sa durée ? Les optimistes accordaient six mois de vie au quotidien nationaliste. Mais les organes libéraux consacrèrent une partie de leurs colonnes à réfuter les articles de Bourassa.

Les organes libéraux, c'étaient, essentiellement, k Soleil à Québec, le Canada à Montréal. Ulric Bartbc aurait bien voulu, soit supplanter d'Hellencourt à la direction du Soleil, soit transformer sa Vigie en quotidien, avec l'aide du parti ^. La Vigie eût été

L Etabli par la correspondance de Laurier avec Barthe et quelques autres personnes. (Laurier Papers, aux Archives publiques du Canada.)

ÉPURATION À MONTRÉAL 1 2 l

plus agressive que le Soleil, et aussi plus radicale. D'autre part, d'Hellencourt était Thomme de Gouin, et Barthe Thomme de Parent. L'ancien premier ministre, devenu président de la Commission du Transcontinental, possédait la majorité des actions du Soleil, Mais il renonçait à la direction politique de son journal, en vertu d'une sorte d'accord conclu sous la présidence de Laurier. Les rédacteurs s'inspiraient auprès de Gouin pour les questions provinciales, auprès de Laurier lui-même pour les questions fédérales. Et ni Gouin ni Laurier ne voulaient entamer une guerre religieuse. Ils voulaient la paix avec Mgr Bégin comme avec Mgr Bruchési. Non seulement Ulric Barthe ne dirigea point le Soleil, mais Godfroy Langlois cessa de diriger le Canada.

Godfroy Langlois, rédacteur en chef d'un organe de parti, témoignait d'une indépendance singulière. Il déclarait à tout venant : « Je veux être libéral avant d'être ministériel. » Et libéral, dans sa bouche, signifiait anticlérical, de la vieille école Doutre- Laflamme-Beaugrand. Sa ténacité à réclamer l'élection des commissaires d'écoles par le peuple, à Montréal, prenait une allure de défi à l'adresse de l'archevêque. Le compte rendu des obsèques civiles du Dr Côté avait fait déborder la coupe. Situation d'autant plus grave que les jeunes militants de l'A.C.J.C. partaient en guerre contre la loge L'Emancipation. Un éclat pouvait se produire d'un jour à l'autre. Mgr Bruchési avait fait disparaître la Semaine, en l'interdisant. Il était plus difficile d'interdire le Canada, journal quotidien, organe du parti libéral. Mgr Bruchési demanda un changement de rédacteur en chef. Laurier, Gouin et le sénateur Béique cédèrent à la pression de l'archevêque. Ils remplacèrent Godfroy Langlois par Fernand Rinfret, libéral très sûr, mais trop féru de lettres et de musique, trop dilettante pour être fanatique. Le Canada conserva sa tactique

d'attribuer une grande importance aux faits et gestes des rouges, à leurs assemblées par exemple, et d'ignorer les assemblées des bleus ou de leur attribuer un retentissement insignifiant. Mais Fernand Rinfret marquerait ses interventions personnelles d'un cachet de courtoisie.

Godfroy Langlois, député de Saint-Louis à la Législative — personnage plus important que Germain Beaulieu — reçut en compensation le secrétariat de la Commission des eaux limitrophes. Mais surtout il lança le Pays hebdomadaire, dont le nom, pour la « vieille école », évoquait un programme.

Godfroy Langlois, dans le Pays, reprenait l'attitude de Beaugrand dans la Patrie. Il se proposait de régénérer le libéralisme, afi^adi, édulcorc par les concessions et compromissions consenties pour garder le pouvoir. L'article-programme présenta le Pays comme l'organe des libéraux « dans le sens le plus exact de ce terme ». Il dit : « Le vieil évangile libéral suffit à notre conscience et à notre foi. » Et encore :

« On dirait que la conception de l'idéal libéral s'est perdue, et que le libéralisme s'est transformé en un appétit vorace pour les fonctions du service civil et pour les honneurs, en une jouissance effrénée du pouvoir et des séductions qu'il offre aux âmes défaillantes, en un moyen de faire fortune et de battre monnaie. »

Le Pays reprit aussi la campagne de la Semaine en faveur de la réforme scolaire. Le Pays et le Devoir s'opposèrent immédiatement. Bien des curés aidèrent les agents du Devoir sollicitant des abonnements et des annonces.

Un autre événement simultané devait entraîner des répercussions dans la province de Québec : la

fondation de TAssociation canadienne - française d'Education de TOntario.

La succession de Mgr Duhamel restait ouverte. Elle ne pouvait échoir au Père Michael Fallon, candidat d'une fraction au moins du clergé irlandais, puisqu'il devint évêque de London (décembre 1909). On se rappelle peut-être le Père Michael Fallon, ancien professeur à l'Université d'Ottawa, curé de la paroisse Saint-Patrice de cette même ville, et déplacé en 1901, à la requête de Mgr Duhamel, pour ses manifestations francophobes. Envoyé aux Etats-Unis, le Père Fallon s'y distingue, devient provincial des Oblats dans les Etats-Unis du Nord, mais subit impatiemment son « exil ». Promu évêque de London, en décembre 1909, il rentre au Canada par la grande porte. Mgr Fallon ne manque, certes, ni de carrure, ni de culture. Par malheur, l'évêque de London vengera les injures du curé de Saint-Patrice.

Les Franco-Ontariens, prévoyant des luttes, voulurent s'organiser pour défendre leurs droits scolaires, clef de la survivance. Le juge Constantineau — l'un des Franco-Ontariens les plus en vue, par ses fonctions et par ses relations sociales — était lié d'amitié avec le sénateur Poirier, président de la société acadienne l'Assomption, qui lui suggéra la fondation d'une société analogue. Des prêtres tinrent des réunions préparatoires, au Collège de Rigaud, par précaution. En janvier 1910 s'organisa le congrès d'Ottawa, sous la présidence du juge Constantineau. Des souscriptions de curés franco-ontariens couvrirent, en partie, les frais du congrès ; et plus d'un curé accompagna les délégués de sa paroisse. Il s'agissait de défendre les droits scolaires. Il s'agissait bien aussi de faire une démonstration de nombre, d'union, de résolution, à l'heure où le clergé irlandais et le clergé canadien-français se contestaient

la succession de Mgr Duhamel. Mgr Routhier, administrateur du diocèse — et frère du juge Routhier — prit part à la séance d'ouverture, et bénit ses compatriotes. Les congressistes fondèrent une Association canadienne-française d'Education de l'Ontario, présidée par le juge Constantincau. Mais Constantineau, nommé juge par le gouvernement Laurier, dépendait trop, dans ses fonctions, du gouvernement provincial ontarien avec lequel l'Association aurait à discuter. Puis, la nouvelle association représentait une force à endiguer. Les chefs politiques ne voyaient jamais d'un bon œil la fondation de grandes associations neutres — neutres en politique — suspectes, à priori, de nationalisme. Laurier, n'ayant pu empêcher la fondation de la nouvelle société, désira placer à sa tête un homme sûr : le sénateur Belcourt, ancien député d'Ottawa, organisateur du parti libéral dans les centres franco-ontariens. Avec Belcourt, l'Association défendrait vigoureusement les droits des Canadiens français, mais sans nuire au gouvernement Laurier. Sur une intervention discrète de Laurier, le juge Constantineau céda la présidence au sénateur Belcourt, en exposant lui-même aux curés méfiants l'utilité d'un homme représentatif et influent comme Belcourt. L'Association présenta au gouvernement ontarien un certain nombre de requêtes tendant à faciliter l'enseignement bilingue.

Les évêques irlandais de l'Ontario, renforcés par la personnalité de Mgr Fallon, estimèrent que la nouvelle association empiétait sur leur domaine ^.

1. Cela ressort clairement de la lettre de Mgr McNeil, archevêque de Toronto, à la ^ Presse » de Montréal (19 avril 1918) : « Pendant soixante-dix ans, les évêques de l'Ontario avaient représenté les catholiques lorsqu'il s'était agi de s'adresser au gouvernement au sujet des écoles catholiques... »

Vexés, ils firent une démarche en sens contraire. Mgr Fallon s'en charge. Il demande un rendez-vous au secrétaire provincial W.-J. Hanna, dénonce les visées dominatrices des Canadiens français et réclame la suppression de l'enseignement bilingue ^. Cette initiative épiscopale enchante le ministre et ses collègues, assez naturellement hostiles à l'expansion canadiennefrançaise.

Le Devoir combattit le gouvernement de Québec. Lomer Gouin avait imposé la candidature de l'avocat montréalais J.-L. Perron au siège provincial de Gaspé, abandonné par L.-J. Lemieux. Par un curieux et fréquent synchronisme, le gouvernement libéral équilibre une concession au clergé par une concession aux radicaux. Sir Lomer Gouin sacrifiait Godfroy Langlois, mais imposait J.-L. Perron. Car Perron, ancien associé de Raymond Préfontaine, travailleur et viveur à la manière de Mercier, de Préfontaine et de tant d'autres, passait pour un « libéral éprouvé ». Il avait de la poigne et du cran. Au Parlement provincial, écrivit joyeusement le Pays, il sera capable de tenir en échec les castors, petits et grands. Lomer Gouin avait en effet besoin de cette sorte d'hommes pour tenir tête à Bourassa. Mais on imagine sans peine l'accueil réservé par le Devoir et par L'Action Sociale à ce candidat selon le cœur du Pays î D'après L'Action Sociale, l'entrée du juge Martineau, de J.-L. Perron et de Jules-Edouard Prévost dans le Comité catholique du Conseil de l'Instruction publique constituait déjà une insulte aux catholiques

1. Philippe Landry : Mémoire sur la question scolaire de l'Ontario ; appendice No 5.

de la province de Québec. L'élection de Perron, imposée par le ministère, ferait déborder la coupe.

Armand Lavergne arriva dans le comté de Gaspé, pour soutenir l'adversaire de Perron. Les pêcheurs, plus encore que les cultivateurs, appartiennent à une catégorie de producteurs qui ne fixent pas leur prix de vente d'après leur prix de revient, mais subissent les conditions imposées par les acheteurs. De mémoire d'homme, les pécheurs gaspésiens avaient toujours vécu sous le joug des compagnies commerçantes, acheteurs et fournisseurs uniques, qui achetaient bon marché et vendaient cher. Pourtant, ils avaient conçu, à l'été de 1909, le projet de briser leurs chaînes. Ils s'étaient abouchés avec un acheteur de Halifax, qui leur offrait un prix raisonnable. Une goélette vint chercher le poisson. Or, elle repartit presque aussitôt, à vide ; les compagnies avaient sans doute suborné son capitaine. Les pécheurs de Rivière-au- Renard et des agglomérations voisines firent un mauvais parti aux agents des compagnies. Celles-ci mandèrent la troupe — une frégate pleine de soldats. Des pêcheurs s'enfuirent dans la forêt ; d'autres gagnèrent le large dans leur barque ; mais vingt-deux pêcheurs furent pris, et emprisonnés à Percé. Ce fut « la révolte de la Rivièrc-au-Renard ».

Les pêcheurs avaient entrevu leur libération ; l'échec les laissa désemparés, plus privés d'espoir et d'initiative que jamais. Le comté de Gaspé, grand solliciteur de subsides, ponts, chemins, quais et secours de toute sorte, n'attendit plus rien que du « patronage ». D'ailleurs, on lui promettait merveille, et même double merveille. Une compagnie formée en Angleterre devait prolonger le chemin de fer de la Baie des Chaleurs jusqu'à Gaspé, en suivant le littoral sud. Des citoyens de Matane, de Rimouski, de Rivière-du-Loup et de Québec, avaient formé, sous

la présidence du sénateur Cboquette, une Compagnie du chemin de fer Matane-Gaspé, obtenu des subsides en argent et surtout en terres, adjugé un contrat à des entrepreneurs. Le rail serait d'abord posé sur un parcours de trente-six milles, de Sainte- Flavie à Matane, et prolongé plus tard jusqu'à Gaspé en suivant le littoral nord. En somme, on promettait un chemin de fer de ceinture à la Gaspésie, si anémiée par son isolement, si privée de voies de communication. Lavergne y perdit son éloquence ; Perron fut élu par une forte majorité.

Le Devoir combattit aussi dans l'arène municipale.

L'entrepreneur Rodolphe Brunct importait de France un asphalte d'excellente qualité. De l'asphalte de roche, supérieur à l'asphalte de pétrole importé du Mexique. Le meilleur produit, sans conteste, pour garnir la chaussée des rues montréalaises. Encore fallait-il se ménager des influences pour vendre cet asphalte à la ville. Les entrepreneurs anglais enlèvent les gros contrats et commanditent l'élection des échcvins qui les favorisent. Rodolphe Brunet emprunte leurs méthodes, les perfectionne, les systématise. Il tient table ouverte, et vit sur un pied de $40,000 par an. Il offre des boîtes de cigares aux reporters, après avoir glissé un billet de dix dollars sous le couvercle. Il ne refuse jamais un service à ceux qui l'ont aidé une seule fois. De la sorte, il tire les ficelles de la « g*ing des vingt-trois » constituée à l'Hôtel de Ville et qui comprend le député Médéric Martin, le futur député L.-À. Lapointe, et l'échcvin de Saint- Jacques, Napoléon Giroux, qui a soutenu Bourassa dans la retentissante campagne de 1908. Rodolphe Brunet influence les nominations et les décisions du Conseil ;

il a fait porter Napoléon Giroux à la présidence du Comité des chemins. La « gang des vingt-trois » ne borne naturellement pas son activité à l'octroi des commandes d'asphalte. Sous d'autres formes, elle n'a pas l'excuse, en se servant, de servir aussi l'intérêt public.

Le Comité des citoyens, appuyé par la finance anglaise et par les grandes associations, réclamait un coup de balai énergique dans cette pétaudière, sévèrement condamnée par le rapport du juge Cannon. Et pour obtenir des résultats durables, le coup de balai se doublerait d'une réforme administrative. Les modifications apportées à la charte, depuis la refonte de 1874, avaient augmenté ou réduit les pouvoirs du maire, augmenté ou réduit le nombre des quartiers et celui des échevins, prolongé ou réduit la durée des mandats, et parfois augmenté le pouvoir d'emprunt de la ville. La préparation du budget municipal restait confiée au comité des finances formé au sein du conseil. Cette fois, le changement était plus radical. Le référendum du 20 septembre 1909 avait décidé la création d'un « Bureau de contrôle » de quatre commissaires élus par le peuple, et chargés de préparer le budget municipal, de le soumettre aux échevins — qui ne pourraient le modifier qu'à la majorité des deux tiers — et de le gérer après leur approbation. Ainsi Montréal serait dotée d'un vrai régime parlementaire, les échevins conservant le pouvoir législatif, mais le maire et les commissaires, sorte de cabinet municipal, détenant le pouvoir exécutif. Le Bureau de contrôle nomme et révoque les fonctionnaires, à l'exception du greffier, des avocats, du contrôleur et de l'auditeur, qui relèvent encore du conseil. Le pouvoir d'emprunt est maintenu au maximum (quinze pour cent de la valeur des propriétés imposables) prévu par la loi de 1889, confirmé par celle de 1899, mais déjà dépassé en fait.

Le Comité des citoyens mettait grand espoir dans cette réforme. Encore vaudrait-elle selon les hommes chargés de l'appliquer. Le Comité présenta ou apostilla des candidatures. Il voulut donner leur tour aux citoyens de langue anglaise, à la mairie. Mais son candidat, le Dr J. J. Guerin, ancien ministre des cabinets Marchand et Parent, était un Irlandais catholique, ami de Mgr Bruchési, et sachant le français. Médecin de THôtel-Dieu, médecin des Petites Sœurs des Pauvres depuis leur établissement à Montréal, il avait fait partie du groupe de médecins montréalais qui avaient lutté jusqu'au bout pour l'Ecole Victoria contre l'Université Laval. C'était, comme jadis le Dr Hingston, une belle et même une grande figure de médecin.

Pour le Bureau de contrôle, le Comité des citoyens présentait le chef ouvrier Joseph Ainey, le commerçant Louis-Napoléon Dupuis, le Dr Emmanuel-Persilier Lachapelle et l'ingénieur Frederick Lamb Wanklyn. Ainey, syndicaliste convaincu et estimé, représentait la classe ouvrière. Dupuis représentait le commerce. Le Dr. Lachapelle, ancien président du Collège des Médecins et Chirurgiens de la Province de Québec, et l'un des fondateurs de l'Hôpital Notre- Dame, avait milité dans le camp opposé à celui du Dr Guerin, au temps de la querelle universitaire. Il convoitait un siège au Sénat, voire un titre honorifique du gouvernement anglais, comme en avait porté le Dr Hingston ^. Enfin Wanklyn représentait l'élément anglais. Venu au Canada en qualité d'adjoint au surintendant du Grand-Tronc, puis successivement gérant des tramways de Toronto, gérant des tramways de Montréal, en dernier lieu viceprésident de la Dominion Coal Company, Wanklyn

/. Archives publiques du Canada. Laurier Papers ; dossier 2652.

était en outre gendre de R. B. Angus, et parfois consulté par le Pacifique-Canadien — qui suggérait sa candidature. Ce serait le représentant idéal des puissances industrielles et financières.

Enfin le Comité opposait aux échevins sortants, aux « vingt-trois » plus ou moins convaincus de corruption, des candidats nouveaux, honnêtes, mais pour la plupart sans expérience municipale. Dans le quartier « Centre », oii vivaient des hommes d'affaires, son candidat serait le notaire Victor Morin, professeur de droit administratif à l'Université, membre actif de l'Association Saint-Jean-Baptiste et de plusieurs sociétés mutuelles. Morin inscrivait dans son programme particulier la fondation d'une bibliothèque municipale. La liste du Comité des citoyens, appuyée par la Patrie, rencontra l'hostilité sournoise de la Presse, Elle trouva de forts appuis dans les quartiers anglais : presque tous les Anglo-Canadiens manifestaient une grande indignation contre la « gang des vingt-trois », contrôlée par un marchand d'asphalte (qui supplantait les entrepreneurs de langue anglaise) .

Les cartes se trouvaient brouillées, bien que les conservateurs fussent à peu près hors de course — situation incroyable à Montréal, dix ou vingt ans plus tôt ! Dans le Comité des citoyens figuraient Hormisdas Laporte et aussi Charles Beaubien, fils de l'ancien ministre conservateur et lui-même organisateur du parti bleu. Mais le sénateur Dandurand, animateur du Comité, avait réussi à pousser une majorité de candidatures libérales. Le candidat à la mairie était un ancien ministre libéral. Le Dr E.-P. Lachapelle, ancien adversaire de Mgr Laflèche et des ultramontains. était un ami personnel et politique de Laurier.

Mais Tadversaire de Guerin fut un autre sénateur libéral, J.-P.-B. Casgrain, soutenu par Godfroy Langlois. Et dans le quartier Saint-Louis, dont il était député, Langlois lança son candidat à Téchevinage, le dentiste Gaston Maillet, que Ton tenait pour franc-maçon. Dès le début de la campagne municipale, le Canada se mit à lutter sourdem.ent contre les candidats du Comité des citoyens. De sorte que Dandurand, Rodolphe Lemieux et L.-P. Brodeur — trois des libéraux les plus influents auprès de Laurier — comprirent et partagèrent Taversion de Mgr Bruchcsi pour Godfroy Langlois. Et le Devoir se rangea, pour cette campagne d'épuration municipale, du côté de Dandurand et Lemieux, qu'il attaquait sur les questions fédérales. L'un des administrateurs du Devoir, S.-D. Vallières, siégeait au Comité des citoyens. Parmi les candidats au bureau de contrôle se trouvait Joseph Ainey, déjà soutenu par Bourassa en 1906, contre Médéric Martin, dans une élection fédérale partielle. Par contre, le Comité des citoyens opposait un commerçant d'une telle tenue morale, Alphonse Brodeur, à l'échevin sortant du quartier Saint-Jacques, Napoléon Giroux, l'un des artisans de la victoire de Bourassa en 1908. N'importe ! Bourassa prit part à une assemblée au Monument National, le 26 janvier, avec le Dr Guerin, le sénateur Dandurand et Charles Beaubien. A l'assemblée tenue en réplique participèrent J.-P.-B. Casgrain, Godfroy Langlois, Honoré Mercier, Gaston Maillet — tous de vrais « rouges » — mais aussi Louis Coderre, conservateur presque nationaliste, actionnaire du Devoir.

Grâce aux démarches de Mgr Bruchési, un grand congrès eucharistique international devait se tenir à Montréal, à l'été de 1910. Casgrain et ses amis en tirèrent argument : il convient que, pour la circonstance, le maire de la ville soit un Canadien français.

Québec — Tome XIV — 5

Ce raisonnement, assez piquant de la part d'un groupe où dominait l'agnosticisme, ne prit pas. Le sénateur canadien-français appartenait à une branche anglicisée de sa famille. Le candidat irlandais envoyait ses enfants dans les collèges canadiens-français. Et c'est justement en vue du congrès eucharistique que le Comité des citoyens avait choisi cet excellent catholique, ami personnel de l'archevêque, et très soutenu par les Chevaliers de Colomb. Casgrain, rendant visite à Mgr Bruchési, reçut peu d'encouragement. Le Devoir, qui combattait surtout la candidature de ■Gaston Maillet, réussit à se procurer les règlements <ie la loge L'Emancipation, et les publia le 2 1 janvier. L'article 1er définissait ainsi le but poursuivi par la loge : « L'affranchissement intellectuel du peuple canadien, encore courbé sous le despotisme clérical. » Le 23 janvier, Mgr Bruchési fit lire un avertissement dans les églises : les fidèles ne devaient pas voter pour des citoyens membres des loges maçonniques ou favorisant les adeptes des loges. Maillet fut écrasé sous ces coups. D'ailleurs, aux élections municipales du 1er février, le Comité des citoyens remporta une victoire complète. Son candidat à la mairie, ses candidats au bureau de contrôle et presque tous ses candidats à l'échevinage occupaient l'Hôtel de Ville. Gaston Maillet, Honoré Mercier, Médéric Martin, Louis Coderre, Napoléon Giroux. l'ancien maire Fayette, mordaient la poussière. Wanklyn passa au Devoir, pour remercier Bourassa et ses collaborateurs. Le comité Dandurand-Laporte, la Patrie et le Devoir s'attribuèrent respectivement le mérite de cette « victoire des honnêtes gens ». C'était surtout une défaite pour la Presse. Le journal de Berthiaume et du boss Dansereau s'était privé de ses bons collaborateurs, pour adopter une rédaction neutre, incolore, ne blessant personne, à la portée des lecteurs de la classe la moins élevée. Nous avons décrit sa formule. La Presse patronnait le Club National, et l'exhortait

à reprendre en 1910 le championnat de crosse gagné en 1908. échappé en 1909. Mais la Presse perdait en influence ce qu'elle gagnait en tirage. La Patrie s'engageait sur le même chemin, à mesure que s'oubliaient les leçons de Tarte. Un journal comme le Devoir, en touchant moins de lecteurs, exerçait plus d'influence.

Des échevins intègres et pusillanimes remplacèrent les combinards. Ils s'enlisèrent. Les trafics d'antan reprirent peu à peu : les administrateurs évincés restèrent dans la coulisse, à préparer leur revanche ; et le Devoir s'occupa d'autre chose. Bourassa ne pouvait s'intéresser longtemps aux mares stagnantes de la politique municipale. Son intelligence, ses voyages, ses lectures, son étude continuelle le portaient aux questions générales, aux problèmes essentiels. Une discussion sur les rapports du Canada, de la Grande- Bretagne et du reste de l'Empire britannique le tentait autrement qu'une élection municipale dans le quartier Saint-Jacques ou dans le quartier Saint- Louis. La grande affaire, pour le Devoir à ses débuts, fut évidemment celle de la marine.

Laurier présente le bill — Campagne de Boutassa et du Devoir contre le bill et contre Laurier — Alliance Monk-Bourassa,

Le 12 janvier, en l'absence de Brodeur malade, Laurier présenta lui-même le bill créant une marine canadienne. On construirait onze navires, coûtant de onze à quinze millions ; et le budget annuel de la marine serait ensuite de trois millions. La flotte, placée sous le contrôle du gouvernement canadien, se tiendrait prête à secourir l'Angleterre en cas de danger. Ce secours serait-il automatique ? A la question de l'orangiste Sproule, Laurier répondit : « Lorsque la Grande-Bretagne est en guerre, le Canada l'est également. » Laurier posait un principe gros de conséquences. Borden, chef de l'opposition, avait d'abord accepté le projet. Mais depuis, il avait subi l'influence de Londres, de Hugh Graham, de Roblin et des tories. Ceux-ci multiplièrent les démarches et les campagnes de presse. Une conjuration faillit enlever à Borden son poste de chef ^. Borden garda sa place, mais en repoussant le principe qu'il avait d'abord

1. Borden en fournit les détails dans ses Mémoires, Vol I, pp. 287-289.

accepté. Il demanda des dreadnoughts ou de l'argent pour FAnglcterre. Le chef conservateur, écrivit le correspondant parlementaire du Soleil, éloigne la province de Québec de son parti pour dix ans. Monk rompit avec Borden, en soutenant les principes exposés dans son discours de Lachinc. Le Canada, dit-il, n'a ni le besoin ni les moyens de se créer une marine ; d'ailleurs, une telle initiative ne doit pas se prendre sans connaître le sentiment populaire. Monk réclama un plébiscite.

Monk s'était assuré l'appui de Bourassa. Ou plutôt, il subissait l'influence de Bourassa. Le Devoir lança une campagne contre la marine, qui devint, par certains aspects, une campagne contre le gouvernement, contre Laurier lui-même. Bourassa dénonça \ (17 janvier) les « faiblesses » et les « trahisons » du premier ministre qui « forge nos fers » :

« Qît'il prenne fantaisie à tm Chamberlain, à un Rhodes, à un Beers, à des exploiteurs d'or ou à des marchands d'opium, de faire naître un conflit au Sud-Africain ou aux Indes, dans la Méditerranée ou sur le Golfe Persique, sur les bords de la Baltique ou sur les rives de la mer Noire, sur les côtes du Japon ou dans les mers de Chine — nous en sommes, toujours et quand même, et de notre or et de notre sang...

« C'est la reculade la plus complète que le Canada ait faite depuis un demi-siècle.

« C'est l'atteiyite la plus profonde que notre autonomie ait subie depuis l'origine du gouvernement responsable... »

Et Bourassa retraça « la route par laquelle M. Laurier nous a conduits à cette défaillance nationale », depuis la conférence de 1902, où il résistait à Chamberlain, en passant par la conférence de 1907, où il faiblit mais sauvegarda encore le principe de l'autonomie, jusqu'au « péril allemand » exploité par l'Angleterre.

Les correspondances parlementaires de Georges Pelletier doublant les articles de Bourassa, le Devoir se consacra essentiellement à la lutte contre le bill de la marine. L'Action Sociale protesta aussi contre la création d'une marine de guerre sans consultation préalable du corps électoral. Puis les autonomistes montréalais organisèrent, pour le 20 janvier, une conférence de Bourassa, au Monument National, sur l'impérialisme militaire et la loi navale.

La salle bondée, les organisateurs refusèrent du monde, comme à chaque conférence de Bourassa. Les personnes refusées piétinèrent longtemps, à six de front sur le grand escalier de marbre. Mais quinze cents auditeurs s'étaient assis dans la salle, deux à trois cents autres s'entassaient sur la scène, la plus spacieuse de Montréal, et les six loges débordaient. Autour du président de séance — EsioflF Patenaude, le jeune député provincial de Laprairie — se pressaient, sur l'estrade : le sénateur Landry ; Napoléon Bourassa, père du tribun, doux artiste craignant toute violence ; G.-N. Ducharme, directeur de la compagnie d'assurance La Sauvegarde, et principal bailleur de fonds du Devoir ; J.-A. Vaillancourt, administrateur de la Banque d'Hochelaga ; Rodolphe Forget ; Hector Garneau, de la lignée des historiens, collaborateur occasionnel du Devoir ; le Dr Louis- Philippe Normand, maire des Trois-Rivières ; et plusieurs électeurs influents de Saint-Hyacinthe. Debout dans la salle en plan incliné, se tenaient des groupes d'étudiants, comparés par les orateurs au blé qui lève. Ils emplissaient les couloirs d'accès et de dégagement, obstruaient le portillon des escaliers de sauvetage.

Depuis dix ans — depuis la guerre du Transvaal — Bourassa était préparé à son sujet. Il le traita en maître, n'en négligeant aucun aspect, historique.

constitudonneL économique ou sentimental. Il établit les points suivants :

a) La création. l'entretien, le renouvellement dune marine de guerre coûteront infiniment plus cher que Laurier ne prétend — comme le Transcontinental, qui devait coûter quinze millions, et qui en coûtera plus ds cent cinquante. Et nous n'avons pas les moyens de consentir cette dépense improductive,

b) Au point de vue constitutionnel, c'est l'assaut le plus grave subi par notre autonomie depuis l'origine de nos institutions parlementaires. Nous serons entraînés dans toutes les guerres provoquées par les Chamberlain et les Rhodes aux quatre coins du monde. Nous combattrons des pays que nul conflit ne nous oppose. Prétendrez-vous que le Parlement canadien sera consulté .'' Son rôle sera simplement d'approuver. Avant même qu'il ait délibéré, notre flotte, incorporée à la flotte anglaise, sera victorieuse ou anéantie.

Enfin, si le péril allemand existe, l'Angleterre l'a créé par ses nombreuses bévues diplomatiques, en laissant écraser successivement l'Autriche, la France et la Russie. Quant à nous, l'Angleterre ne nous offre aucune protection réelle. Depuis cent cinquante ans, nous ne lui avons jamais attiré une guerre ; en revanche, elle nous en a suscité deux. Nous n'avons qu'un ennemi possible, les Etats-Unis, contre lequel l'Angleterre ne veut ni ne peut nous défendre. Contre le reste du monde, la doctrine de Monroe nous protège.

Analyse m agistrale et, par plus d'un aspect, prophétique. Bourassa prévoyait l'impossibilité d'une participation « modérée » aux guerres de l'Angleterre. Si la métropole s'engage dans un grand conflit, file tirera de nous, une fois le principe accepté, tout

ce qu^elle pourra d'argent et de chair. La confirmation par les événements manquait aux auditeurs de 1910. La puissance du raisonnement leur apparaissait tout de même ; et le sentiment, l'instinct, renforçaient cette impression. Les critiques de l'Angleterre étaient toujours, dans les discours de Bourassa, les passages les plus applaudis par les étudiants. On acclama aussi le nom de Monk « qui a promis de mener la bataille au Parlement et de ne pas reculer d'une ligne ». Enfin Bourassa lut une résolution demandant un plébiscite avant l'adoption du projet de loi sur la marine. A l'appel de Patenaudc, la résolution fut adoptée dans un fol enthousiasme.

C'est Fernand Rinfreî qui discuta le plus sérieusement l'argumentation de Bourassa. Bien des rouges n'avaient pas approuvé la nomination de Rinfret à la direction du Canada. Ils ne le trouvaient pas assez « engueuleur ». Mais ils comprirent bientôt l'av.mtage d'opposer à Bourassa autre chose que des « engueulades ». Rinfret soutint : 1° Que le coût de la marine ne dépasserait pas les onze millions prévus par Laurier ; 2° Que la consultation populaire lancerait l'une contre l'autre les deux provinces de Québec et d'Ontario, excitées par leurs fanatiques.

Cependant le discours de Bourassa fut édité en brochure et répandu dans la province. Le Devoir publia des formules de pétition en faveur du plébiscite. Des avocats, des médecins, des notaires, et en bien des endroits des curés, firent signer ces pétitions, envoyées à Monk.

Cette propagande engagea les députés conservateurs canadiens-français à rester solidaires de Monk jusque dans sa rupture avec Borden. Le sénateur Landry et L* Evénement les y engagèrent aussi. Deux ou trois de ces députés, tel Eugène Paquet, de l'Islet,

inclinaient déjà vers le nationalisme. Un organisateur « bleu » de Québec, D.-O. Lespérance, détonna en affirmant, dans un banquet offert à Borden : « Si jamais TAngleterre a besoin de notre aide, il ne se lèvera pas dans Québec une seule main pour la refuser ».

Du côté ministériel aussi, plusieurs députés canadiens-français, ébranlés par les pétitions, firent mine de s'opposer au projet de loi. Mais Laurier flatta, gronda, séduisit. Il fit appel à la raison de Tun, à la loyauté de Tautre. Il s'asseyait sur un fauteuil libre à côté d'un obscur député rural, et donnait au brave homme l'impression de lui révéler, dans une confiance absolue et flatteuse, des motifs de la plus haute et de la plus secrète im.portance. Le député à qui le grand Laurier avait parlé d'une manière si simple, si confiante et si amicale, vouait à l'illustre chef une reconnaissance et une fidélité totales. De son côté, le gouverneur général, lord Grey, vit des évêques, reçut des députés à Rideau Hall, enjôla des personnages influents.

Laurier accomplissait le même travail parmi les ministériels de langue anglaise. Car la campagne nationaliste de Québec avait pour pendant une campagne impérialiste en Ontario. Dans la province de Québec, les plus ardents représentaient Laurier comme un traître au Canada, vendu à l'Angleterre. Parlant en faveur d'Albert Allard, candidat dans une élection partielle à Ottawa, le premier ministre put dire (24 janvier) :

« Dans la province de Québec, je suis attaqué par les conservateurs alliés aux nationalistes, qui prétendent que je m'engage trop avant dans la question de la marine. On me dénonce, dans ma propre province, comme un traître à ma race. Dans la province d'Ontario, je suis marqué au front du stigmate de renégat à la Couronne anglaise. Une accusation vaut l'autre. Si un chef poli-

tique veut conserver dans ce pays l'harmonie qui n'a cessé d'y régner, heureusement, ces treize dernières années, il lui faut absolument se maintenir dans une position qui puisse satisfaire les citoyens de toutes les races et de toutes les croyances, le Canada et en même temps la mère-patrie. Il doit constamment regarder à droite et à gauche. Il lui faut demander à tous de sacrifier quelques-unes de leurs idées personnelles. Je compte sur tous les hommes doués d'un esprit de justice, de modération et d'honnêteté, ici, au pays, et dans la mère-patrie. Nous avons pris une position raisonnable et modérée, qui doit satisfaire tout le monde. »

Chacun sur son terrain. Laurier et Gouin organisaient leur résistance aux assauts des nationalistes. Asselin et Fournier, toujours excessifs, valant au Devoir force procès, il était facile de représenter Bourassa et ses partisans comme un groupe d'extrémistes, dont la propagande isolerait Québec des autres provinces. Fernand Rinfret n'y manqua point. Le Devoir utilisa les rares opinions d'Anglo-Canadiens adversaires de la marine pour répondre à Rinfret. Mais on annonçait pour le 3 février le grand débat sur le projet de loi navale, aux Communes. Bourassa ne tenait plus en place. Il partit pour Ottawa, d'où il adresserait lui-même des correspondances parlementaires à son journal. Georges Pelletier les compléterait par des comptes rendus détaillés.

Brodeur, ministre de la Marine, était souffrante hors d'état de défendre le bill. Laurier prit sa place. Souple, adroit, digne, pathétique quand il le fallait, le vieux chef se tailla un succès personnel. Il eut de beaux accents : « Je ne suis ni impérialiste, ni antiimpérialiste, mais simplement canadien. » Il fit, avec émotion, un appel spécial aux Canadiens français « qui doivent à la Grande-Bretagne le maintien de leurs droits, de leurs privilèges ». Toutes les parties du pays marchent de front, dit-il ; et la province de

Québec serait une des premières à souffrir si la métropole perdait la suprématie des mers.

Borden soutint la thèse impérialiste. Il reprocha au gouvernement de n'agir ni assez vite ni assez à fond pour l'Angleterre. Il demanda Toffre d'une somme d'argent à l'Angleterre, en attendant la construction de la flotte.

Borden n'atteignait pas la classe de Laurier ; puis, sa tâche était malaisée, de combattre un projet après l'avoir approuvé. L'adversaire à la taille du premier ministre — Bourassa — ne se tenait plus sur le parquet de la Chambre, mais dans la tribune des journalistes. Cependant Monk réaffirma, dans un très bon discours de deux heures, la doctrine exprimée dans son discours de Lachine : Vous n'avez pas le droit de voter cette loi sans consulter le peuple ; le Parlement n'a pas reçu le mandat de nous engager dans une politique aussi nouvelle, qui modifiera l'autonomie du Canada, ses relations internationales» la sécurité de son commerce et de ses industries, qui sacrifiera peut-être la vie de ses enfants. En Angleterre même, des juristes et des hommes politiques estimaient que le Parlement, exécuteur d'un mandat populaire, ne devait pas voter une mesure très nouvelle, ou très importante, qui n'aurait pas été discutée aux élections précédentes ^ Monk adoptait donc une thèse très défendable, en droit constitutionnel. Il reprit aussi plusieurs arguments de Bourassa : l'Angleterre a signé un grand nombre de conventions ; elle garantit la neutralité de la Suisse, l'intégrité de la Belgique et du Luxembourg, celle de la Suède et de la Norvège, celle de l'Empire ottoman, celle de la Perse, celle du Portugal ; ces conventions.

1. L'argmnent fut iuvoqiié contre le bill du Home Ride, par exemple.

qui ne nous intéressent en rien, nous entraînerontelles à la guerre ? Et si la Grande-Bretagne livre une guerre injuste, devrons-nous la suivre ?

Monk proposa un sous-amendement, appuyé par Bruno Nanteî. îl affirmait le loyalisme de la Chambre, mais subordonnait au plébiscite un changement aussi radical dans les relations du Canada et de TEmpire.

Monk incarnait la dignité au même degré que Laurier. Et Rodolphe Lemieux, qui lui répondit, manifestait toujours une sincère déférence à M. Monk, son ancien professeur de droit. Rodolphe Lemieux fit ressortir la position « juste milieu » de Laurier, entre les tories ontariens et les nationalistes québécois.

Rodolphe Lemieux dissertait. Les rédacteurs du Devoir et du Nationaliste raillèrent ses périodes élégantes et ses ronds de bras. Mais Bourassa lui-même envoyait des correspondances à son journal. îl soupçonnait une comédie parlem entaire, une sorte de conspiration, au service de l'Empire, entre Borden et Laurier, « dilettante de la souplesse parlementaire ». Il rendait surtout hommage à Monk, qui, seul dégagé du joug des partis, seul libre d'exprimer toute sa pensée, a seul été capable de placer la question « sur un terrain large, élevé et nettement défini ». En somme, Monk avait dit, avec un peu moins d'éclat sans doute, ce que Bourassa lui-même aurait affirmé.

Quelles seraient les réactions de la presse ? Nous avons déjà observé, à plusieurs reprises, le soin apporté par Laurier à faire soutenir ses grandes mesures par une campagne de presse. Il lisait les principaux journaux, à commencer par le Devoir, et correspondait avec Fernand Rinfret et avec Henri

d'HcIlencourt comme, naguère, avec Ernest Pacaud. En 1910, c'est le Canada qui donnait le point de vue le plus officieux, par la plume de Fernand Rinfret, et souvent avec la collaboration de Rodolphe Lemieux. Laurier écrivait à Rinfret :

« Je suis très satisfait jusqu'à présent de la manière dont vous dirigez le journal... Je vous adresse sous ce pli V « Orange Sentinel » du dix février, et j'attire votre attention sur un article intitulé « Mr. Borden's New- Policy ». Le « Devoir » persiste à parler de la conspiration Laurier-Borden ; vous verrez la réponse dans cet article \ »

Prudents, les deux journaux canadiens-français de fort tirage, la Presse et la Patrie, n'exprimèrent d'abord aucune opinion. Ce qui fit écrire à Omer Héroux : « Il est des heures — et nous sommes à. l'une de celles-là — où le silence est une trahison. » Mais Laurier, tout en s'y prenant d'une autre manière qu'auprès du Canada, n'était pas sans moyens d'influence. Dans la seconde semaine du débat, les fils d'Israël Tarte — d'ailleurs agacés par le ton, les. leçons et les railleries de l'équipe nationaliste — manœuvrèrent, et la Patrie approuva discrètement le bill. Elle adopta le point de vue du Canada sur le plébiscite, qui mettrait la province de Québec en minorité, ferait ressortir son désaccord avec les autres, aboutirait peut-être à la guerre civile — avec huit provinces coalisées contre Québec. Il faut nous soumettre à la majorité, il faut aussi nous rappeler que nous sommes, non pas une nation, mais une colonie. Le bill ne change rien à notre statut, c'est seulement une question de dépense ; et plaie d'argent n'est pas. mortelle.

1. Lettre du 24 février 1910. Archives privées de feu. Fernand Rinfret.

La Presse consulta ses lecteurs. Elle leur soumit le choix entre les trois propositions : Borden (contribution à la marine anglaise). Laurier (création d'une marine canadienne, devant participer aux guerres de l'Empire), et Monk (ni contribution, ni marine, maintien du statu quo) . La Presse s'arrangeait pour provoquer une majorité de réponses favorables à Laurier ; d'ailleurs, elle faisait suivre son questionnaire d'un paragraphe tendancieux, demandant à ses lecteurs si la province de Québec devait s'isoler des autres, s'opposer aux autres. Elle conclut ainsi un article : « Le jour où la province de Québec se confinera dans un entêtement égoïste... notre pauvre province se sera constituée, d'elle-même, l'Irlande du Canada. »

La Pafrte organisa une consultation semblable à celle de sa rivale, et tendant aux mêmes fins. Le Devoir, en riposte, intensifia la circulation des requêtes contre la marine. Des assemblées s'improvisèrent un peu partout — auxquelles répondirent, en Ontario, des assemblées de sens contraire, ouvertes et terminées par le God Save the King.

Dans ses articles, Bourassa insistait trop sur les textes, les principes de droit et les clauses de la constitution, pour produire un effet aussi direct que dans ses discours. Le magnétisme personnel n'agissait plus. Mais il trouvait encore des phrases brûlantes et de vives répliques. Et de plus en plus, il provoquait Laurier en combat singulier. Le premier ministre dit, aux Communes :

« L'antre jour, en présentant cette mesure, j'ai déclaré que lorsque l'Angleterre est en guerre, le Canada est en guerre. Ces paroles ont blessé l'âme et l'esprit d'un grand nombre de nos amis de Québec. Quelques-uns ont arraché leurs cheveii.v et décJiiré leurs vêtements, comme si j' avais blasphémé. »

Bourassa repondit :

« Personne n'accusera jaiiiais le premier ministre de s'arracher les cheveux et de déchirer ses vêtements. Au contraire, tout le monde commence à trouver qu'il a une collection extraordinairement variée de perruques, de costumes et de dominos, et que, loin de les déchirer, il les porte successivement avec une prestesse et une désinvolture que lui eût enviées Coquelin dans ses meilleurs jours. »

Pour les idolâtres qui avaient donné comme prénom à leur fils, au baptême, le nom de Laurier, cette audace était sacrilège. Mais une génération grandissait pour qui Tidole ne s'appelait pas Laurier, mais Bourassa.

Les libéraux s'étonnèrent que le Devoir concentrât sa rage sur le premier ministre, plutôt que sur le chef de l'opposition, beaucoup plus impérialiste. Bourassa répondit en s'étonnant que, parmi les ministériels de la province de Québec, toute la lutte fût dirigée, non pas contre Borden et les jingoes. mais contre Monk et le Devoir.

A Montréal, le Devoir accusait Laurier de sacrifier le Canada, son pays, à l'Angleterre. A Toronto, le Mail and Empire accusait Laurier de vouloir séparer le Canada de l'Angleterre. Bourassa, dans son journal, reprochait à Laurier un dévouement excessif à l'Angleterre. Poster, aux Communes, reprochait à Laurier son indifférence à Tégard de la mère-patrie.

Plusieurs députés ministériels de la province prirent la parole, à Ottawa, pour appuyer leur chef. Ce furent, successivement, Aimé Beauparlant (Saint- Hyacinthe). L.-A. Rivet (Hochelaga). Henri Béland (Beauce), E.-B. Devlin (frère de Charles Devlin et député de Wright) . Laurier eut aussi l'appui non seulement du Soleil, du Herald et du Canada, jour-

naux libéraux, mais de la Presse et de la Patrie, L'apparente sagesse d'une politique de « juste milieu » convient au conformisme habituel de la grande presse. Puis, les fils de Tarte consommaient leur rupture avec les nationalistes, auxquels ils reprochaient de se tailler une popularité personnelle au risque d'isoler dangereusement la province, La Patrie dit encore (17 février) :

« On veut que les Canadiens français se mettent obstinément en travers de la volonté de la majorité du peuple.

« Avant d'entrer dans un si redoutable conflit, nous demandons qu'on nous dise comment nous en sortirons.

« Nous protestons de toute notre loyauté à la couronne d'Angleterre. Nous nous félicitons des libertés qu'elle nous concède, du prestige qu'elle nous fait partager, de la sécurité que nous garantit sa puissance. Nous ne sommes pas moins etnpressés que nos compatriotes de langue anglaise à recueillir les bénéfices de notre situation ; rnais, vienne le moment d'accomplir un léger sacrifice que réclame le salut de l'Empire, seuls, nous nous déroberions à ce devoir !

« Ah non ! Cela ressemblerait trop à une lâcheté !

« Nous réclamons dans ce pays des droits égaux à ceux des autres races.

« Allons-nous prétendre imposer notre opifiion, si elle est contraire à celle de la majorité ?

« Et comment, par la suite, l'accord serait-il possible entre les différentes races qui habitent le Canada ? »

La Patrie présentait avec adresse l'éternel raisonnement : la province de Québec doit éviter de s'isoler ; la minorité doit se soumettre. Or les nationalistes détestaient cette argumentation, propre à substituer l'esprit de soumission à la fierté nationale. Bourassa répondit (Le Devoir, 19 février) :

« Il est méprisable et criminel d'avilir les Canadiens français en leur disant, sous prétexte de « modération », de « civilisation », qu'étant les plus faibles ils doivent non seulement céder toujours, mais ne pas même ex-

pr'uncr leur opinion... Cette besogne tend à développer elle:: les Canadiens français une mentalité de domestiques repus. C'est à cette besogne que se sont attelés MM. Laurier, Brodeur, Lernieux, Dandurand, etc., etc., leurs organes attitrés, le « Canada » et le « Soleil », et leurs alliés « libres », la « Presse » et la « Patrie ».

Le Devoir imprimait toujours des formules de protestation, que ses amis faisaient signer dans tous les comtes, et que Monk déposait ensuite sur le bureau de la Chambre. Les étudiants de Laval de Québec et de Laval de Montréal signèrent avec empressement. U Eclaiteut de Beauceville, organe du député Béland, protesta contre les membres du clergé qui propageaient les pétitions du Devoir, Il se tenait aussi des assemblées, où Tancrède Marsil, Joseph Rainville et Jules Fournier faisaient censurer les députés ministériels.

Les nationalistes, encourageant Monk, recevaient à leur tour des encouragements. Ils saisirent une occasion d'essayer leurs forces.

L'élection de J.-L. Laferté à la Législative avait été contestée. La plupart des contestations se réglaient à l'amiable, par des renonciations mutuelles, entre bleus et rouges. Mais Laferté n'avait pas seulement un adversaire nationaliste. Napoléon Garceau; un autre libéral, Ovide Brouillard, le serrait de près. Ce rival ne tenait guère à consolider Laferté sur le siège convoité pour lui-même. L'influent sénateur Mitchell n'y tenait pas davantage, car il songeait à l'avenir de son fils Walter. Ovide Brouillard céderait un jour son siège à Walter Mitchell ; tandis que J.-L. Laferté le céderait à son propre fils, Hector. Ainsi, malgré l'amitié de Laurier pour Laferté, tous

les rouges ne souhaitaient pas régler à Tamiable cette contestation, plaidée, de l'autre côté de la barre, par Napoléon Garceau. La Cour de Revision invalida l'élection, qu'il fallut refaire.

Laferté pensa le moment venu de céder la place à son fils, jeune homme d'une telle tenue, secrétaire du ministre des Terres, Jules Allard, et président de l'Association de la Jeunesse libérale de Québec. L'idée plut à Lomer Gouin. Avec un candidat de vingt-trois ans, on enlèverait aux nationalistes le monopole de la jeunesse. Hector Laferté, Lucien Cannon, Emmanuel D'Anjou, Charles Power, toute l'Association de la Jeunesse libérale, tous les jeunes libéraux qui s'affûtaient le bec dans les clubs à Québec et à Montréal, tiendraient tête à leurs camarades nationalistes. Mais Ovide Brouillard rentra en lice. Candidat à barbe blanche, et aussi bon libéral, il réclamait le pas sur ce jouvenceau. Pour les mettre d'accord, il fallut présenter un ministre. Jules Allard démissionna au Conseil législatif pour briguer le siège. Jules Allard, homme de bon sens, resté terrien dans l'âme, n'avait pas d'ennemis. C'est à lui que s'adressaient les solliciteurs effrayés par l'aspect rude de Lomer Gouin. Les autres prétendants s'effacèrent devant le ministre des Terres. Et Gouin pensa renforcer le groupe des hommes sûrs, des députés solides opposables à Bourassa, Lavergne et Prévost, à la prochaine session.

Les nationalistes présentèrent Napoléon Garceau, maire de Drummondville, battu par J.-L. Laferté en 1901 et en 1908. Des deux côtés, les « cabaleurs » envahirent le comté. Les ministres Taschereau et Caron, plusieurs députés et le jeune Laferté secondèrent le ministre des Terres et Forets. Mais les nationalistes furent aussi prompts à se mettre en campagne. Armand Lavergne, Joseph Rainville, Ernest Guimont, Albert Sévigny, Bourassa lui-même.

prêtèrent main-forte à Garceau ^ Bourassa et Lavergne rencontrèrent en assemblée contradictoire, à Drummondville même, Jules Allard, Antonin Galipeault, jeune députe de Bellechasse, et Hector Laferté, qui eurent incontestablement le dessous. Dans cette campagne provinciale, on parla moins de colonisation que de marine. Mais les deux camps firent flèche de tout bois. Bourassa, qui avait cent fois demandé aux électeurs de choisir des députés pour leur valeur, non pour leur situation locale, reprocha au ministre des Terres d'habiter hors du comté. Garceau tenait Drummondville dans le creux de sa main, mais ses idées de réforme scolaire suscitaient la méfiance des curés de campagne. Des cabaleurs adversaires le dirent franc-maçon. Pour comble, c'est T.-D. Bouchard, de Saint-Hyacinthe, qui propagea cette rumeur... Le 5 mars, Jules Allard fut élu député provincial de Drummond. Mais la majorité ministérielle, de 800 voix à l'avant-dernière élection, de 400 à la dernière, tombait à 280. Les nationalistes se targuèrent d'une « victoire morale », et utilisèrent ce résultat dans leur campagne contre la marine.

Du comté de Rimouski au comté de Labelle, les pétitions circulaient. A Charlesbourg, les Frères des

1. Armand Laver gne écrit (« Trente ans de vie nationale y>) : « J'étais allé faire la campagne pour Garceau, campagne que nous avions menée à peu près seuls tous les deux, sans argent et sans grand appui. L'opposition provinciale se trouvait presque tout entière retenue à Québec par les travaux de la session. y> Il n'y a malheureusement aucune e.vactitude historique dans les souvenirs d'Armand Lavergne. La campagne de Drummond n'eut pas lieu pendant la session provinciale, et les nationalistes accomplirent un gros effort.

Québec — Tome XIV — 6

Ecoles Chrétiennes firent signer une de ces pétitions par leurs élèves — et le 5o/et7 le leur reprocha. Des assemblées s'organisèrent jusque dans Saint-Lin, village natal de Laurier. Des officiels tentèrent, ça et là, une résistance. A Rigaud, le député Gustave Boyer affronta Philémon Cousineau et Joseph Rainville en assemblée contradictoire. Il observa : « Nous avons dépensé beaucoup plus d'argent pour le Transcontinental, et cependant personne n'a demandé l'appel au peuple. »

Une voix, dans la foule : — « Oui, mais c'était pas pour l'Angleterre. »

On sentait sourdre, tn effet, chez les plus jeunes ou les plus avancés des partisans de Bourassa, un sentiment anglophobe. Pourquoi dépenser notre argent, et peut-être risquer notre vie, pour l'Angleterre, puissance étrangère, puissance lointaine qui ne fait rien pour nous ? Le Nationaliste écrivait carrément : « Si l'Angleterre nous trouve à charge, qu'elle nous lâche ! » En Ontario s'affirmait le sentiment contraire : un dévouement fanatisé à l'Angleterre, primant le dévouement au Canada. Aux saillies des nationalistes, les loyalistes indignés répliquaient par la devise : « Un roi. une flotte, un drapeau. » Le gouvernement n'ayant pas encore décidé quel drapeau la marine canadienne devrait arborer, le Mail and Empire adjura les Canadiens loyaux de défendre « le glorieux Union Jack » contre Laurier et contre la province rebelle de Québec.

La discussion s'achevait aux Communes. Poster honnit les Canadiens français. Les libéraux Gustave Boyer (Vaudreuil), Cyrias Roy (Montmagny), Gustave Turcotte (Nicolet) , Joseph-Adélard Dubeau ( Joliettc) , Ernest Roy (Dorchester) , Arthur Lachance (Québec-Centre) , Joseph-P. Turcotte (Québec-Comté) , et Oscar Gladu ( Yamaska) , suivirent

leur grand chef malgré quelques hésitations ou répugnances. Plus d'un aurait parlé en sens contraire, avec plus de plaisir et de sincérité, si la consigne s'y était prêtée. Plus d'un vota contre ses convictions, par amitié pour Laurier, par discipline de parti, par besoin de « patronage », par convoitise d'un poste de juge ou de sénateur.

Honoré Gervais, député de Saint-Jacques — considéré comme ministrable — conclut en faveur du bill, après un curieux raisonnement. Nous ne sommes pas véritablement une nation, soutint ce professeur de droit, il nous manque toutes les attributions d'un Etat souverain, et particulièrement le droit de négocier nos traités de commerce et d'envoyer des agents diplomatiques à l'étranger. Ces jours derniers, à la demande du consul anglais, l'agent de notre pays a Anvers a fait disparaître l'enseigne « Agence du Canada ». impliquant une indépendance que l'Angleterre ne reconnaît pas. Nous ne sommes — malheureusement — qu'une colonie, et quand l'Angleterre est en guerre avec l'une des quarante-huit puissances mondiales, nous sommes aussi en guerre, bon gré, mal gré. Il nous faut donc obtempérer aux désirs de l'Angleterre. D'ailleurs « bien que cette description de la personnalité du Canada ne soit pas très flatteuse, je suis persuadé que la création de cette marine aura l'effet d'augmenter prodigieusement l'importance de notre pays, et c'est ce qui m'engage à voter en faveur de ce projet de loi... ^ » Gervais souhaitait toujours la nomination d'agents consulaires et commerciaux — ce qui l'avait conduit à préconiser la fondation de l'Ecole des Hautes Etudes. Son raisonnement paraît boiteux : Si le Canada, simple

1. I.e discours d'Honoré Gervais, que nous résumons, figure au Hansard de 1909-1910, Vol III, pp. 5225 et suiz'antcs de la version française.

colonie, ne peut pas rejeter une requête de la Grande- Bretagne, comment l'obéissance à cette requête hausset-elle le Canada en prestige et presque en rang international ? Mais un autre aspect de ce discours, insistant sur l'état colonial du Canada, déplut vivement à Laurier, qui se faisait louanger, dans la province de Québec, pour avoir porté le Canada « du rang de colonie à celui de nation ». Les conservateurs Bruno Nantel (Terrebonne) et Eugène Paquet (L'îslet) appuyèrent Monk. Le conservateur George Perley. d'Argenteuil, riche et généreux marchand de bois, élu en partie par des Canadiens français, souhaita, non par, un plébiscite, mais une élection générale, tenue sur la question de la m.arine.

I Le 8 mars, le sous-am.endement de Monk en rai veur du plébiscite fut rejeté par 175 voix contre 18. Les députés « loyaux » entonnèrent « Rule Britannia ». Les dix-huit étaient tous des conservateurs, sauf le député « ouvrier » Verville, de Maisonneuvc. C'étaient les Canadiens français Pierre-Edouard Blondin (Champlain), Rodolphe Forget (Charlevoix), Joseph-Arthur Lortie (Soulanges) , Bruno Nantel (Terrebonne), Eugène Paquet (L'Islct), deux députés de langue anglaise de la province de Québec, Charles-Joseph Doherty (Sainte-Anne de Montréal) , Arthur N. Worthington (Sherbrooke), et neuf députés anglais d'autres provinces. Le Devoir insista sur ce point : Neuf députés anglais d'autres provinces — Nouvelle-Ecosse, Ontario, Manitoba — ont approuvé par leur vote la thèse de Monk et de Bourassa.

L'amendement Borden (deux dreadnoughts pour

la marine anglaise) fut repoussé par 129 voix con-

^ tre 74. Le 9 mars. le bill de la marine fut voté en

deuxième lecture par 41 voix de majorité (119

contre 78).

Les nationalistes avaient vigoureusement conduit leur bataille. Trop vigoureusement, à certains points de vue. La causticité d'Asselin et de Jules Fournier, qui s'intitulaient eux-mêmes « des écrivains d'attaque », blessait des gens bien disposés ; leurs exagérations provoquèrent une cascade de procès. Le Dr J.-E. Lavoie, directeur de Thôpital Saint-Luc, poursuivit le Devoir, pour cette insinuation que l'hôpital était dirigé par des francs-maçons. Asselin et Fournier, fiers d'avoir déjà couché en prison, n'avaient cure de ces procès. Fournier écrivit dans le Devoir (25 février) que les trois quarts au moins des députés canadiens-français aux Communes votaient des bills d'intérêt privé sans les lire, en échange d'un billet de faveur, d'une boîte de cigares ou d'un verre de Champagne. C'est de la faute de Laurier, dit-il, qui veut, non des hommes d'intelligence et de caractère, mais des machines à voter. Ces excès de langage choquèrent. Les procès inquiétèrent les administrateurs du Devoir, gérants de la caisse. D'ailleurs, une sérieuse divergence de caractère, de procédés et même d'idées séparait l'équipe Asselin-Fournier et l'équipe Héroux-Pelletier. Fournier appelait le pieux Héroux, gendre de Tardivel, « le bedeau ». Bourassa pria Fournier et Asselin de mettre une sourdine. Fournier répondit qu'il ne ferait pas du Devoir une seconde Action Sociale ; Asselin et lui démissionnèrent, en claquant les portes. Fournier s'embarqua pour un long séjour en Europe. Quelques pessimistes prédirent la chute du Devoir, En fait, le résultat de cette crise intérieure serait de laisser, sous la haute direction de Bourassa, la voie libre à l'équipe Héroux-Pelletier.

Un seul chef libéral avait esquissé une mutinerie : Philippe-Auguste Choquette. Le « bouillant séna-

tcur » envoya au Soleil un article hostile à la loi Brodeur. Il ne s'attendait pas à le voir imprimer dans le journal du parti, mais il menaçait, à mots couverts, de se joindre à l'opposition, sur ce bill, au Sénat.

Choquette convoitait toujours la mairie de Québec. Georges Garneau, porté à ce poste pour représenter dignement la ville aux fêtes du troisième centenaire, considérait sa mission comme remplie, et retournait à ses affaires. Il s'était surtout attaché à l'embellissement du parc des Champs de bataille ; et les Québécois, tout en respectant sir Georges Garneau, regrettaient Tesprit d'entreprise du temps de Parent. En provoquant la substitution de l'élection par le peuple à l'élection par les échevins, Choquette avait bien cru se préparer un triomphe. Or un autre libéral bon teint caressait la même ambition : l'échevin Napoléon Drouin. non pas foudre d'éloquence, mais commerçant avisé, cofondateur et propriétaire de la Rock City Tobacco, et surtout ami et protégé de Parent. Bien qu'il eût renoncé à la mairie pour luimême, le président de la Commission du Transcontinental ne pouvait se désintéresser de la campagne municipale, qui roulait sur une seule question : l'emplacement de la future gare. Parent avait décidé la désaffectation du marché Champlain. On sait qu'Armand Lavergne. et bien d'autres, dénonçaient dans ce choix une manœuvre de spéculateurs. Autant sinon plus que la question de la marine, cette affaire passionnait la ville. Choquette se lança dans une nouvelle campagne antiparentiste. Il reprocha aux amis de Parent d'acquérir les propriétés sujettes à expropriation. Il alla jusqu'à rendre l'ancien maire — et premier ministre — responsable de la catastrophe du pont de Québec.

Laurier favorisait presque ouvertement le candidat parentiste. En envoyant au Soleil un article hostile

2 la loi Brodeur, le sénateur Choquette suspendait une menace, pour forcer la neutralité, voire l'appui de Laurier ^ Il y perdit sa peine. D'après Choquette, et d'après Lavergne, tout Québec repoussait le projet d'ériger la « gare centrale » à l'emplacement du marché Champlain. Or le candidat parentiste, favorisé par Laurier, l'emporta par une forte majorité. Les élections municipales de Québec constituèrent une revanche pour Parent, sur toute la ligne. Héroux le regretta, dans le Devoir, mais en constatant que le candidat antiparentiste était « de taille à tuer n'importe quelle cause ».

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