‹ Histoire de la province de Québec (volume 3)Chapitre 9 sur 46 · ROBERT RUMILLY · texte numérisé non relu

ROBERT RUMILLY

MGR BRUCHESI

Éditions Bernard Valiquette Montréal

Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous pays.

Au Parlement provincial : Jean Prévost contre Alexandre Taschereau — Nouvelle politique forestière — Fondation de la Société Coopérative des Fromagers — Vote définitif de la loi de la marine — Frictions entre conservateurs de langue française et de langue anglaise.

La session provinciale approchait. Jules Allard ne siégeant plus au Conseil législatif, Gouin fit entrer Narcisse Pérodeau dans le cabinet, comme ministre sans portefeuille et leader du gouvernement à la Chambre haute. Grand, toujours bien vctu, la figure sérieuse et la démarche un peu solennelle, Narcisse Pérodeau, type du notaire de l'ancien régime, dirigeait une étude très fréquentée à Montréal. Il fournissait d'excellents conseils une clientèle de financiers. C'était le genre d'homme que Lomer Gouin aimait consulter — en prenant des détours, car l'orgueil interdisait au premier ministre de quêter ouvertement des conseils. Gouin prisait l'avis de Narcisse Pérodeau, dans les questions financières et souvent dans les questions politiques.

La session s'ouvrit le 15 mars. Non sans regret. Bourassa quitta la tribune des journalistes à Ottawa pour prendre son siège de député à Québec. Il se trouverait écartelé entre deux campagnes. Tune — contre le gouvernement Gouin — sur le terrain provincial, et l'autre — contre la marine — sur le terrain fédéral.

Le député « ouvrier » de Saint-Sauveur occupa un siège à la frontière des ministériels et de l'opposition.

11 se dit attentif aux bons projets du gouvernement, tout en réservant sa liberté d'action — comme Alphonse Vcrville à Ottawa.

Le discours du Trône, assez sobre, annonça une réorganisation des tribunaux, la fondation d'un tribunal spécial pour les jeunes délinquants et la fondation d'une école forestière. L'idée d'une « Cour juvénile » revenait au sénateur Béique, l'infatigable travailleur qui menait de front la rédaction de lois importantes, la direction de son étude, l'administration de compagnies — il devint administrateur de la Banque d'Hochelaga en septembre 1910 — et le dévouement aux œuvres sociales. Béique avait vu fonctionner de pareils tribunaux aux Etats-Unis, en particulier à Chicago : le juge siège portes closes, sans costume, sans appareil intimidant, sans autres témoins que les intéressés et les auxiliaires de la justice ; bref, il agit moins en magistrat qu'en père de famille ; il s'inspire moins du droit que de la morale ; il cherche moins à punir qu'à aider. Nul casier judiciaire n'hypothèque l'avenir des jeunes délinquants. Les ministres se montrant sceptiques, Béique fonda la Children's Aid Society, enrôla des personnalités influentes dans sa petite campagne, et finit par persuader Lomer Gouin. Au prix d'une égale persévérance, Gustave Piché, chef du service

forestier, obtenait la fondation d'une école à Québec. Bourassa s'inquiéta du caractère religieux ou laïque de cette école. Il écrivit dans son journal :

« M. Gouin se servira-t-il de ce projet pour poursuivre son œuvre sourde de désagrégation de notre régime d'enseignement supérieur ?

« Va-t-il constituer une nouvelle école en marge de l'Université Laval, sous le contrôle à peu près exclusif de l'Etat ? »

Les accusations de Bourassa contre Turgeon et de Prévost contre Kelly avaient passionné la fin de la dernière session. La Chambre avait institué un comité d'enquête sur l'affaire Prévost-Kelly. Or, des documents accumulés par Jean Prévost disparurent de son bureau. Deux membres du comité d'enquête, Roy et Weir, étaient devenus juges. Le comité se trouva virtuellement dissous et l'enquête mourut d'inanition. Au Conseil législatif, Turgeon répondit à ses accusateurs. Il y mit de la chaleur et du talent. Armand Lavergne écrivit dans le Devoir du lendemain : « II a été tour à tour emporté, pathétique, logicien, émouvant, rarement convaincant. »

A la Législative, Bourassa, Lavergne et Prévost reprirent leur attitude agressive. « Je ne suis pas un homme à deux faces », dit Gouin. — « Je le crois bien, répondit Lavergne, si vous aviez une autre face que celle-là, vous la montreriez. » La session s'annonçait donc aussi mouvementée que la précédente. « Ça commence raide à la Législature », écrivit Alonzo Cinq-Mars, correspondant de la Patrie.

Tellier. chef de l'opposition, critiqua le discours du Trône. Gouin lui répondit. Bourassa répondit à Gouin, en disséquant l'argumentation du premier ministre, qu'il ramenait à ces deux termes : a) Le

peuple approuve le gouvernement dans les élections partielles ; b) Les gouvernements antérieurs ont fait plus mal que celui-ci. Belle argumentation î Depuis quand le succès est-il une justification ? Quand Laurier échouait dans ses campagnes, son programme était-il mauvais ? Bourassa, ce jour-là, s'en tint au mode ironique, sans grandes envolées. Le Soleil crut trop vite au déclin du chef nationaliste :

« Finies, les envolées oratoires qui donnaient habilement Villusion d'un patriotisme exalté ; il ne reste /lus que les rancœurs d'un ambitieux déçu, aigri, s'efforçant d'égratigner par des sarcasmes péniblement élaborés ceux qu'il n'a pu entamer.

« C'était en vérité un spectacle pénible et attristant que celui de M. Bourassa s'ingéniant hier à distiller ses goutelettes de fiel en des plaisanteries à la Fournier, pauvres épigrammes de larbin ou de bohème... »

Taschereau fit à Bourassa une réponse plus solide. Il s'efi^orça — selon sa conviction, d'ailleurs — d'établir la nécessité de deux partis bien définis. Le parti nationaliste, dit-il, se compose d'un empereur et d'un soldat. Bourassa l'interrompit en ricanant. Taschereau renvoya au député de Saint-Hyacinthe, « avec le mépris qu'elles méritent, les injures dont son journal est rempli ». Lavergne répondit à Taschereau. Puis, vint le tour de Godfroy Langlois. On attendait une révolte de l'ancien directeur du Canada contre le gouvernement Gouin. Mais Langlois mesura ses paroles. Il s'affirma seulement « fidèle à l'idéal de jadis », et plus libéral que ministériel, « libéral malgré le parti qui porte ce nom, et qui est bien libéral dans l'opposition, mais ne l'est plus au pouvoir ». Cependant, il continuerait de voter avec la majorité. Laver-

l'embargo sur le bois de pulpe 13

gne conclut que Godfroy Langlois n'était pas un révolutionnaire, mais simplement un arriviste. Bourassa écrivit :

« Il y a refroidissement entre M. Gouin et M. Langlois, c'est certain ; mais il y a dajis leur passé, et même dans leur présent, trop d'intérêts communs, d'intrigues et de sous-entendus, pour que la rupture soit éclatante et radicale. »

Le 22 mars, Jean Prévost prononça un long réquisitoire, un peu théâtral, contre le gouvernement Gouin. Il insista sur la colonisation, bien entendu. La colonisation est morte, dit-il ; nos campagnes se dépeuplent, au profit de Montréal. Et il termina en reprochant à Taschereau son étalage de loyalisme au banquet de Toronto. Prévost avait réservé pour sa péroraison ce sujet d'un eflPet facile :

« Le ministre des Travaux publics a pu donner la fausse impression que les Canadiens français meurent d'enme de quitter les bords du Saint-Laurent pour aller offrir leur poitrine aux ennemis de l'Angleterre, aux lances des Chinois ou aux sagaies des Hottentots. »

Et, très indigné :

« De quel droit, des ministres provinciaux ont-ils engagé d'avance la province de Québec et sa population dans une politique semblable ? Ils n'en avaient ni le mandat, ni la mission, ni l'autorité.

«Je le déclare ici, de mon siège, lorsque le ministre des Travaux publics, aux côtés de son collègue le premier ministre, s'écriait, entre la poire et le fromage, que la province de Québec est prête à se lancer dans les guerres de l'Empire, il déclarait une chose qu'il ne pouvait absolument pas contrôler. Et si, au lieu d'obéir à l'enthousiasme du moment, il avait laissé bouillonner quelque peu

dans ses veines le sang de son aïeul, officier au 3e bataillon de la Nouvelle-Beauce à la bataille de Châteauguay, Jean-Thomas Taschereau lui aurait dit qu'aujourd'hui, comme en 1812, ses compatriotes sont loyaux sujets de Sa Majesté, et comme lui sont prêts à défendre le territoire du Canada, mais qu'à part cela, ils ont une autre mission plus sublime que d'aller combattre pour les Chamberlain ou les Cecil Rhodes ; c'est celle de continuer, sur ce sol d'Amérique, l'œuvre de Champlain, en colonisant les vallées de grands fleuves, en fondant des paroisses nouvelles, et en égrenant sur le bord de nos rivières ou sur le flanc de nos montagnes des villages et des villes, loyaux à l'Empire, mais jaloux de conserver leurs traditions et leur liberté...

« La mentalité du gouvernement qui dirige aujourd'hui les destinées de notre province consiste : V — à dépeupler, et à lancer nos compatriotes vers les Etats-Unis ou l'Ouest canadien; T — à revêtir \e reste de vareuses de marins pour en faire de la chair à canon... »

Le discours de Prévost, assez fort malgré son emphase, attaquait deux questions majeures, toujours les mêmes, la question proprement provinciale de la colonisation, et la question fédérale de la marine. Devlin répondit en stigmatisant encore une fois l'alliance de Prévost et de Bourassa, furieux antagonistes d'antan. Il dit à Prévost que si les lions du Nord, ses ancêtres, pouvaient sortir de leur tombeau, ils lui infligeraient une rude leçon. Quant à la colonisation, il affirma ses progrès sensibles, en particulier au Témiscamingue, dans la vallée de la Matapédia et sur les côtes de la Baie des Chaleurs. Mgr Latulipe, vicaire apostolique du Témiscamingue, avait envoyé deux Oblats, guidés par le Frère Moffet, inspecter la région de TAbitibi. Le Dr Alfred Morisset.

député ministériel de Dorchester, témoigna des progrès réalisés dans son comté.

Le ministre y mettait bien de l'optimisme. Les deux Oblats envoyés en Abitibi par Mgr Latulipe ne présentaient pas un rapport enthousiaste. Ils constataient, certes, des analogies entre le Témiscamingue et r Abitibi, pays de rivières profondes, au cours lent, et très ramifiées. Mais le Témiscamingue appartient au bassin de TOutaouais, et TAbitibi au bassin de la Baie d'Hudson : la Nottaway, THarricana et la rivière Abitibi se déversent dans la baie James. En partant du Témiscamingue, la « hauteur des terres » — la ligne de partage des eaux — et la zone minière interrompent la chaîne des terres cultivables. Les Oblats découvrirent d'assez bonnes terres, mais constatèrent la rigueur du climat, dans un pays plus septentrional que le Témiscamingue. L'influence réfrigérante de la Baie d'Hudson se fait sentir dans le nord du Témiscamingue, où Ton n'espère aucune chaleur avant le complet dégel de la Baie James. A plus forte raison, en Abitibi. En outre, le bois est moins gros en Abitibi qu'au Témiscamingue. L'épinette noire domine, avec du pin gris, des bouquets de sapin ou de bouleau, quelques peupliers, quelques trembles. Le Témiscamingue n'est pas une région forestière destinée à exporter du bois. A plus forte raison, l'Abitibi... Ailleurs, dans la vallée de la Matapédia, le colon Laforce, correspondant occasionnel des journaux d'opposition, prenait de l'ascendant sur ses voisins. Laforce s'aperçut qu'une compagnie forestière du Nouveau-Brunswick procédait à des coupes sans payer de droits — ou peut-être, soupçonna-t-il, en versant une somme minime à la caisse électorale. Laforce provoqua une interpellation d'Armand

Lavergne, sur la quantité de bois coupé au Ruisseau Creux, d'après les registres du ministère. — Il ne se fait pas d'opération forestière au Ruisseau Creux, répondit le ministre. Or. Laforce avait fait constater les opérations par des témoins. Lavergne triompha. Il démentit Devlin et Morisset dans un grand article du Devoir intitulé « L'agonie des colons ». Le Soleil qualifia cet article de roman-feuilleton ; mais Devlin, ministre de la Colonisation, perdait sa bonne humeur.

La sortie de Jean Prévost contre l'excès loyaliste de Taschereau montre que l'affaire de la marine restait la plus grave. Aux yeux des nationalistes, le discours de Toronto classait définitivement Taschereau parmi les tories. Or, les assemblées de protestation se poursuivaient, avec Tancrède Marsil, bohème et fougueux tribun, comme orateur le plus fréquent. Ernest Lapointe, député fédéral de Kamouraska, répondit par une convocation de ses électeurs, auxquels il expliqua la nécessité de la marine. Ernest Lapointe n'avait pas la fougue de ses adversaires nationalistes, mais il respirait l'équilibre, la plausibilité. Dans la province voisine, les orangistes, faciles à lancer sur le sentier de la guerre, protestaient contre les résolutions votées au congrès franco-ontarien d'Ottawa. Au cri de « Une école, une langue, un drapeau », ils s'opposaient à tout enseignement français en Ontario.

Les orangistes contestaient aussi le loyalisme des Canadiens français. Les discours de Monk, de Bourassa et de Prévost, tronqués au besoin, ou traduits d'une manière tendancieuse, leur fournissaient des

preuves. Ces attaques contre les Canadiens français provenaient surtout des rangs conservateurs, et plusieurs chefs bleus de Québec, tel Philippe Landry, les subissaient avec impatience. On pouvait craindre des frictions sérieuses entre conservateurs de langue française et de langue anglaise. Dans un banquet à Halifax, Borden voulut freiner le zèle de ses partisans orangistes. Il défendit les Canadiens français, qui sont, dit-il, loyaux et courageux :

« // nous est impossible d'exiger de la population canadienne-française le même sentiment d'affection pour la Grande-Bretagne que celui qui notis anime nous-mêmes... Mais rappelons-nous que cette population est absolument loyale, et que, dans le passé, elle a prouvé qu'elle est aussi prête que la population anglaise à combattre vaillamment pour la défense du Canada... La principale sinon la seule différence entre mes collègues de la province de Québec et moi-même sur cette question est relative à la gravité des circonstances actuelles. Je crois qu'un concours de circonstances s'est produit qui impose au Canada le devoir d'apporter à la Grande-Bretagne une aide immédiate et effective. Les conservateurs de langue française de la province de Québec ne croient pas que ce concours de circonstances existe. »

Cependant, les chefs conservateurs de Québec — le groupe de L' Evénement — souhaitaient enlever à Borden la direction suprême du parti, et des chefs conservateurs de Toronto — le groupe du News — souhaitaient débarrasser leur parti de Monk. La proximité du vote en troisième lecture excitait les esprits. Bourassa, écartelé entre Ottawa et Québec, apparaissait dans la capitale fédérale, voyait d'anciens collègues partageant, au fond, ses idées, mais disposés à suivre Laurier par discipline de parti, par amitié

pour le chef, par convoitise de quelque faveur ou par simple manque de courage. Rentré à Montréal, le directeur du Devoir protestait à l'avance, exaltait le rôle de Monk, vilipendait « la savante duplicité de M. Laurier », méprisait « le troupeau ministériel uni et compact sous le fouet du maître », et affirmait : « Les défenseurs de l'autonomie canadienne ne se laisseront pas décourager par l'inanité apparente de leurs efforts. »

L'Action Sociale adopta la même attitude que le Devoir.

Rodolphe Lemieux répondait, dans ses articles du Canada signés Saint-Denis. Rodolphe Lemieux aimait les honneurs, les charges, les présidences, les décorations. Mais il entretenait un culte pour Laurier, et cet homme distingué s'élevait à la véhémence pour défendre son chef. Il reprochait aux nationalistes de « semer dans le cœur du peuple la haine des institutions britanniques ». Héroux protesta : le ministre des Postes calomnie ses compatriotes et sert le jeu des ennemis de Québec I Le Devoir réédita la lettre écrite par Rodolphe Lemieux à Bourassa, le 4 août 1903, au lendemain du congrès des chambres de commerce de l'Empire, et dans laquelle Lemieux affirmait « que l'obligation pour les colonies de participer à la défense de l'Empire est un principe absolument faux », Lemieux continua de dénoncer, dans le Canada, l'agitation menée par les « castors » contre la suprématie de la Grande-Bretagne, dont le souverain protestant est si tolérant pour l'Eglise catholique au Canada. Tancrède Marsil répondit, toujours dans le Devoir, en traitant le ministre des Postes de laquais à l'âme timorée, <?; prêt à descendre n'importe où pour

ramasser les quelques bouts de ruban que l'Angleterre sème par-ci par-là dans ses colonies, pour payer le travail de ses valets ».

Ainsi Ton se battait sur les deux fronts. A la Législature, Bourassa, Lavergne et Prévost harcelaient les ministres. Ceux-ci : Gouin, Taschereau, Allard, Caron, Devlin, leur disputaient le terrain avec autant d'énergie. Le Soleil appela le groupe Bourassa, Lavergne et Prévost « le veau à trois têtes ». Lavergne et ses amis, si mordants pour autrui, avaient, quant à eux, l'épiderme sensible. Lavergne fit en Chambre une furieuse sortie contre le rédacteur en chef du Soleil, d'Hellencourt, auquel il reprocha d'être français — l'origine française comportait un petit relent voltairien. suspect au public de L'Action Sociale.

Le trésorier provincial exposa son budget, en excédent de $640,000. Puis Lomer Gouin annonça officiellement la nouvelle politique forestière : interdiction d'exporter le bois de pulpe coupé sur les terres publiques ; augmentation des droits de coupe et de la rente foncière ; fondation d'une école forestière et développement des services, pour une meilleure exploitation des coupes.

La province d'Ontario avait déjà décrété l'embargo sur le bois de pulpe. Dans la province de Québec, cette importante mesure était décidée sous la pression d'une longue opposition, comme, trois ans plus tôt, la substitution des baux emphytéotiques à l'aliénation pure et simple des terres publiques et

des chutes d'eau. Leblanc et les conservateurs, Bourassa et les nationalistes, enfin Jean Prévost, l'avaient longtemps réclamée. L'embargo devait provoquer la fondation d'usines de pulpe dans la province. Les autres mesures étaient décidées sur l'insistance de Gustave Piché, nommé chef du service forestier l'année précédente. Piché avait tout de suite élaboré un programme en deux chapitres : organisation du service forestier pour la surveillance des coupes, éducation et propagande forestières. La surveillance des coupes comprendrait l'application des règlements, le contrôle du mesurage et la perception des sommes ducs à la Couronne. Tous les politiciens ne tenaient pas à réformer le régime forestier, avec son « patronage », son laisser aller, pour ne pas dire son coulage. Mais il fallait désarmer l'opposition. Il fallait éviter le retour d'incidents semblables à celui du Ruisseau Creux. Au chapitre de l'éducation et de la propagande, Piché inscrivait la fondation d'une école forestière. Gouin l'avait promise, puis il hésitait. Mgr Laflamme, recteur de Laval, appuyait le chef du service forestier, car la nouvelle école serait incorporée à l'Université ; Bourassa, dans le Devoir, avait exprimé une crainte prématurée. Piché cumulerait la direction de la nouvelle école et celle du service forestier. Il conseillait aussi la colonisation de l'Abitibi à la faveur de la construction du Transcontinental.

Le gouvernement adoptait sur le tard des réformes longtemps refusées, ou même déclarées impossibles. Mais il les défendait alors avec énergie. Inversement, les chefs de l'opposition critiquèrent les mesures qu'ils avaient longtemps réclamées. Bourassa critiqua l'embargo, emprunt au programme >nationalistc, accompli

l'embargo sur le bois de pulpe 21

trop tard et surtout très mal. Le premier ministre n'a-t-il pas annoncé la mesure plusieurs mois à l'avance, pour prévenir les spéculateurs et leur faciliter des opérations fructueuses ?... Bourassa discuta aussi le budget trop optimiste, et, d'après lui, trompeur. Le rendement administratif ne suivait pas, de loin, la progression fiscale. Enfin Bourassa reprit la question du Journal d'Agriculture, imprimé par le Canada. Largement payé de ses frais d'impression, le Canada recevait encore, en don gratuit, le bénéfice de toutes les annonces du Journal d'Agriculture. De même, l'atelier du Soleil avait imprimé les Statuts refondus. Moyen à peine détourné de subventionner, à même le Trésor provincial, les journaux « qui chantent les louanges du gouvernement » ! Gouin répondit :

« Si jamais un parti a été servi bassement par la presse en notre province, c'est assurément le parti conservateur quajtd il était au pouvoir. »

Jean Prévost renforça les protestations de Bourassa contre les subventions déguisées à la presse ministérielle. Il s'en prit aussi à Charles Lanctôt, ami et lieutenant, fort intelligent et un peu ténébreux de Lomer Gouin et d'Alexandre Taschereau. L'adjoint du procureur général, « exécuteur des hautes œuvres dans la province », n'avait-il pas touché $7,000 pour sa collaboration à la refonte des statuts ?

Gouin et ses collègues se défendaient toujours vigoureusement. Par bonheur pour eux, la grande question fédérale de la marine distrayait l'attention de Bourassa et de Lavergne. Car la Chambre des communes s'apprêtait à voter la loi Brodeur en troi-

sicmc lecture — c'est-à-dire, définitivement. Et malgré tout c'était, pour Bourassa, beaucoup plus important et beaucoup plus intéressant que l'impression du Journal d'Agriculture aux ateliers du Canada.

La volte-face du chef de l'opposition fédérale avait conduit Bourassa à ne plus combattre seulement Laurier, mais aussi Borden. Le directeur du Devoir fit, en plusieurs articles, une critique serrée des actes de Borden comme chef du parti conservateur. Quelques tories, qui avaient souscrit à la fondation du Devoir dans l'espoir de dresser une machine de guerre contre le gouvernement Laurier, se scandalisèrent des coups portés à Borden. Ils se plaignirent à Ducharme, considéré comme un des leurs, et principal actionnaire du Devoir. Mais Ducharme, en aidant à la fondation du Devoir, avait garanti l'indépendance de la rédaction ; et il tint parole. D'ailleurs, Philippe Landry, Louis-Philippe Pelletier et d'autres conservateurs étaient aussi sévères que Bourassa pour Borden. La friction s'aggravait entre bleus de Québec et tories ontariens. Le News de Toronto, dirigé par Willison, critiquait Monk avec une âpreté croissante — jusqu'à demander son expulsion du parti. En manière de protestation, des chefs conservateurs de la province de Québec se réunirent au Club Lafontaine à Montréal, affirmèrent leur confiance et leur attachement à Monk. et décidèrent de lui préparer une démonstration de sympathie. On rappela qu'en 1854, les conservateurs du Bas-Canada, conduits par Georges-Etienne Cartier, et ceux du Haut-Canada, con-

duits par John-A. Macdonald, avaient conclu, non pas une fusion à proprement parler, mais une simple alliance, si étroite fût-elle. Les chefs conservateurs canadiens-français avertirent Borden qu'ils ne participeraient pas à la grande convention du parti, prévue pour le 15 juin ; et Borden décommanda la convention ^

Tout cela n'empêche pas le vote de la loi Brodeur, en troisième lecture, par 1 1 1 voix contre 70, sans grand tapage (20 avril). «La Chambre a semé de la méchante graine », écrit Georges Pelletier, dans sa lettre au Devoir, « l'ivraie du militarisme aura tôt fait, désormais, d'envahir notre pays et de retarder, sinon d'étouffer les grands travaux publics nécessaires à notre développement national. »

Les nationalistes continuèrent l'agitation. Des conservateurs s'y mirent aussi. Le 24 avril, quatre députés conservateurs : J.-A. Lortie, Pierre-Edouard Blondin, Bruno Nantel et Eugène Paquet, tinrent une assemblée de protestation contre la loi Brodeur, à Coteau-Landing. dans le comté de Lortie. Nantel reprocha au gouvernement Laurier de refuser, pour la marine, la consultation populaire qu'il avait instituée pour une question beaucoup moins importante : la prohibition. Paquet rappela que les libéraux, prêts à dépenser cent millions pour la marine de guerre, avaient, en 1896, reproché au gouvernement conservateur un achat de fusils de quarante-deux millions. La flotte ne servira pas au Canada, qui n'en a pas besoin, dit encore Paquet. Elle ne servira qu'à l'Angleterre et à ses autres colonies. Et les cent millions

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