‹ Histoire de la province de Québec (volume 3)Chapitre 10 sur 46 · Robert Laird Borden : His Memoirs, I, p · texte numérisé non relu

Robert Laird Borden : His Memoirs, I, p

jetés dans le gouffre du militarisme seront perdus pour l'agriculture, la colonisation, le commerce.

Les conservateurs canadiens-français qui parlaient ainsi s'opposaient à Borden et à la majorité des conservateurs de langue anglaise.

Ils n'assistaient plus aux caucus du parti. Les tories ontariens les sommèrent de rectifier leur attitude. Une rupture définitive parut possible, probable. Le groupe de L'Evénement envisageait sérieusement la formation d'un parti canadien-français, dirigé par Monk et distinct du parti tory. En dehors de la Chambre, des « bleus » de la province de Québec s'effrayèrent à cette perspective et voulurent éviter la rupture. Le groupe qui avait exercé une vaine pression sur Ducharme tenta, sous la conduite d'Alexandre Lacoste et d'Aldéric Ouimet, une démarche auprès de Monk à Ottawa. Monk manquait d'énergie pour faire face à ces remontrances. Il s'enferma chez lui, et la délégation ne put le voir. Les amis de Monk et de Landry répondirent aux sommations ontariennes par une sorte de manifeste, publié dans l'Evénement, On y lisait :

« L'attitude du « Nezvs », du « World » et de leurs tenants ne nous plaît pas, et il convient de le déclarer formellement.

« Le pacte de 1854 avec ceux qui ont été nos alliés politiques depuis plus de cinquante ans subit, grâce aux errements du « News », du « World », et de ceux qui pensent comme eux, %in commencement d'épreuve qui nécessite une orientation prudente.

« Nous sommes loin de souhaiter la rupture de cette alliance ; mais si elle doit continuer, il nous paraît indispensable que ce soit dans des conditions qui nous permet-

tait de rester fidèles aux traditions de 7ios devanciers. Autrement, les partis politiques en ce pays devraient envisager une évolution qui n'est pas désirable, mais qui peut devenir nécessaire...

« Quand viendra l'heure du combat, nous aurons nos candidats devant le peuple, soit avec les mêmes alliances, comme nous l'espérons, si elles peuvent se maintenir sans le sacrifice des principes qui nous sont chers, soit avec d'autres alliances si elles deviennent nécessaires.

« Les bonnes volontés sont nombreuses au Canada, et un programme qui comprendrait, entre attires choses, des suggestions du genre de celles qui suivent, devra mériter l'approbation d'une majorité du peuple canadien. »

Les suggestions constituaient une sorte de programme, voisin du programme nationaliste : Sauvegarde des droits des minorités. Refus de toute participation aux guerres qui n'intéressent pas directement le Canada « excepté si la majorité du peuple du Canada, spécialement consulté par une question claire et nettement posée, consent à cette orientation nouvelle de notre politique ». Arrêt de l'immigration indésirable « afin que ce pays ne soit pas en partie peuplé par les parias du vieux monde ». Choix des juges et des hauts fonctionnaires en dehors du personnel politique. Respect de l'autonomie des provinces. Bref et enfin, « le Canada pour les Canadiens ».

Cependant la discussion se poursuivait au Sénat. Bourassa, laissant Gouin respirer, enjoignit aux sénateurs de rejeter le bill. Philippe Landry réclama le plébiscite. L.-O. David défendit au contraire la politique de Laurier, et particulièrement la loi Brodeur. L.-O. David décocha des traits aux nationalistes — il oubliait peut-être le « parti national » de

1872 et le «mouvement national» de 1886, au sein desquels il avait milité. Les libéraux détenaient la majorité au Sénat ; mais trois sénateurs nommés par Laurier critiquèrent le bill. C'étaient trois caractères indépendants : Cloran, Legris et surtout Choquette. Celui-ci rappela combien Laurier s'était rendu populaire en résistant aux projets impérialistes. Jadis, UElecteut condamnait les mesures militaristes des cabinets conservateurs ; le cabinet libéral va-t-il les aggraver aujourd'hui .^ Il aurait bien tort, car si le gouvernement avait présenté le projet Brodeur dans son programme, aux dernières élections, il n'aurait pas fait élire cinq de ses candidats dans le district de Québec. Choquette conclut au rejet du bill, même au risque d'entraîner la chute du cabinet. Mais Choquette, enfant terrible, pouvait agir par dépit, par représailles contre Laurier, qui avait favorisé son adversaire à la mairie de Québec. Le Canada et le Soleil le dirent en toutes lettres. L'intervention du « bouillant sénateur » perdait ainsi de sa force. Bourassa dédaigna le renfort de cet allié d'occasion. La dissidence de Choquette n'entraîna pas une crise dans le parti libéral. A Choquette impulsif, Dandurand répondit avec gravité. Mais la gravité fut plus sénatoriale encore quand le vétéran de Boucherville — quatre-vingt-sept ans — prit la parole contre la loi. Il avertit : la flotte ira dans les mers lointaines, combattre des pays avec lesquels nous n'avons nul conflit ; elle nous entraînera donc, malgré nous, dans des guerres. Et le vieux patricien de conclure qu'on ne pouvait assumer une telle responsabilité sans consulter le peuple. « Le sénateur de Boucherville a parlé comme un sage de l'antiquité », écrivit Georges Pelle-

ticr ; « mais les conseils des sages n'ont pas toujours prévalu ».

Aux voix conservatrices s'ajoutèrent, au nom des principes libéraux, celles de Cloran, Legris et Choquette. Aux voix libérales s'ajouta celle d'un sénateur de la Colombie-Britannique, dont le fils venait d'être nommé commandant du « Niobé », croiseur anglais acheté par le Canada pour servir de bateauécole. Les ministériels l'emportèrent, La session fédérale prit fin quelques jours après. A ce moment mourut Edouard VIL remplacé par George V.

L'affaire de la marine avait trop monté les esprits pour se clore sur ce vote. Héroux termina un article par ces mots : « La bataille continue. » Du côté libéral, les députés Onésiphorc Talbot (Bellechasse) et Cyrias Roy (Montmagny) , reprenant le système des défis jadis cher à Choquette, offrirent au sénateur de démissionner s'il voulait accomplir le même geste et se présenter contre eux, dans leur comté. Choquette répondit qu'il n'avait pas l'habitude de se mesurer avec des enfants. Dandurand offrit à Choquette de démissionner s'il voulait en faire autant, et se présenter contre lui devant les électeurs d'Hochelaga. Choquette répondit que ce comté, gavé de faveurs et de travaux publics, était gagné d'avance au gouvernement : de plus, en cas d'échec, Dandurand recevrait une riche compensation, en remplaçant M. Fabre à Paris. Le courtier D.-O. Lespérance, chef conservateur de Québec, défia Cyrias Roy, son adversaire heureux aux dernières élections dans Montmagny, de démissionner pour lutter de nouveau contre lui. Bref, les défis tombèrent en cascade.

Plus sérieuse, la manifestation de sympathie à

Monk, organisée par Paul-Emile Lamarche au Monument National, le 1 1 mai.

Le jeune avocat Paul-Emile Lamarche, esprit loyal et généreux, apparaissait comme un beau type de Canadien français. Ce nationaliste n'avait pas Tcsprit de chapelle. Ancien élève du Collège Sainte- Marie, reste Tenfant gâté des Pères Jésuites, il restait aussi Tami de ses anciens condisciples Athanase David et Fernand Rinfret. Et plus encore Tami de M. Monk, son ancien professeur de droit. La manifestation organisée par Lamarche réunit deux mille personnes. André Fauteux prononça une allocution. J.-A. Nadeau lut une adresse, signée par lui-même, par Napoléon Garceau et par seize autres maires. Monk lui-même fit belle figure. Agé, malade, tranquille, il parla en homme d'expérience et de bonne volonté. Et c'est avec fierté qu'il déclara :

« J'imagine qu'il reste encore dans ce pays quelques Anglo-S axons, et qu'ils ne toléreront pas d'être indéfinijnent taxés sans avoir leur mot à dire dans la préparation et la direction des guerres auxquelles sont affectés leurs impôts. Je n'ai pas cherché à isoler la province de Québec, à la dresser contre les autres provinces de la Confédération... mais je réclame pour tout groupe de citoyens britanniques, quelle que soit son origine et quelle que soit son importance, le droit de dire librement, sur une question comme celle-ci, ce qu'il croit juste et vrai. »

Le sénateur Landry promet à Monk l'appui de tous les conservateurs du district de Québec. Mais Bourassa gâte un peu la sauce en insistant sur la nécessité d'oublier les démarcations de partis, et en chapitrant les conservateurs trop tournes vers le passé, trop imprégnés de routine et de parti pris.

Par la longueur de son discours — et par son talent — Bourassa se taille la part du lion ; et les étudiants Tacclament. comme d'habitude.

Sans enrayer l'agitation contre la marine, le vote définitif de la loi relâcha un peu la tension. Bourassa, le Devoir, U Action Sociale et tout le public se tournèrent derechef vers Québec, où la session se poursuivait. Prévost revint à ses « cas de colons », cita de pauvres gens obligés de vendre leur cheval pour vivre — par la faute d'un gouvernement barbare. L'agent de colonisation René Dupont venait de publier des statistiques, accusant encore dix mille départs de la province de Québec pour les Etats-Unis, en 1909. L'opposition utilisa ce texte d'un fonctionnaire, en fit grand état dans la presse et à la Chambre. Le rapport de René Dupont montrait l'émJgration moins atténuée dans la réalité que dans les déclarations officielles. Les libéraux expliquèrent qu'il s'agissait d'un mouvement de va-et-vient, d'une « fluctuation » plutôt que d'une véritable émigration : des retours presque aussi nombreux compensent les départs.

Bourassa, Lavergne, Prévost, Tellier, réfutèrent les porte-parole du gouvernement. Ils revinrent aussi à dix reprises sur l'impression « scandaleuse » du Journal d'Agriculture par le Canada. Ils soumirent chaque ligne de chaque article de chaque projet ministériel à une critique inexorable. Le ministre de l'Agriculture, Joseph-Edouard Caron, présenta un bill assurant le contrôle de l'industrie laitière par des inspecteurs du gouvernement provincial.

Caron, cultivateur lui-même, n'avait pas cessé d'exploiter sa ferme de Sainte-Louise, dans le comté de rislet. Dévoué, et plus compétent que ses prédécesseurs, il voulait rendre au ministère de l'Agriculture l'importance, l'élan, perdus depuis assez longtemps. A vrai dire, malgré les efforts de Taillon, de Louis Beaubien et de Gigault, et malgré les initiatives comme celle du Mérite agricole, prise sous Mercier, l'agriculture n'avait jamais été, dans la province, un « grand département ». Nous en avons déjà signalé quelques raisons : le recrutement des ministres parmi les citadins ; l'indifférence des trésoriers provinciaux, presque toujours de langue anglaise, qui comprennent mal l'importance de la vie rurale pour l'avenir du Canada français, s'y intéressent peu, et lésinent sur le budget. La colonisation souffre du même handicap, car dans une large mesure la colonisation est une question de chemins, et l'ouverture et l'entretien des chemins coûtent cher. Gêné par les mêmes entraves, Joseph-Edouard Caron n'en sera pas moins le premier ministre de l'Agriculture à tenter un grand et persévérant effort.

Faute de soutien gouvernemental et faute de compréhension paysanne, les initiatives du sous-ministre Gigault étaient un peu tombées. Or, Caron croyait à la coopération, et l'heure semblait favorable. Dans les provinces de l'Ouest se constituaient de grands syndicats agricoles, propriétaires d'élévateurs et précurseurs des « pools ». (Un jeune immigré britannique, Charles Dunning, créait l'un d'eux, en Saskatchewan.) Des initiatives à demi indépendantes, comme celle de la Société d'industrie laitière, ne suffisaient plus pour suivre les progrès accomplis en

d'autres pays, voire, au Canada même, en Ontario et dans l'Ouest. Caron le comprenait ; et Gigault reprit espoir. Or, l'autorité du gouvernement triompherait seule de la routine, de l'individualisme paysan. Au Danemark, modèle des pays agricoles, les cultivateurs ont pris l'initiative. Dans la province de Québec, c'est l'Etat qui susciterait la coopération, en faisant l'éducation des individus — en reprenant l'œuvre d'éducation courageusement commencée par Gigault. Malgré les efforts de la Société d'Industrie laitière, c'est encore la vente du fromage qui suscitait les plus nombreuses plaintes, en 1910. Le gros marché se tenait à Brockville, Ontario. A Montréal, le Board of Trade, association anglo-canadienne, centralisait le commerce d'exportation et fixait les prix. Car le fabricant, l'intermédiaire, le distributeur, fixent leur prix de vente d'après leur prix de revient, majoré d'un pourcentage ; le producteur primaire — cultivateur, éleveur ou pécheur — subit des prix fixés et imposés par les acheteurs. Les producteurs de la province se trouvaient encore devant la situation dénoncée, des années plus tôt, par la Société d'Industrie Laitière : le fromage québécois systématiquement classé « second choix » — ou vendu en Angleterre comme premier choix, mais sous une étiquette ontarienne — tandis que le fromage ontarien de moins bonne qualité se vendait sous une étiquette québécoise. La réglementation du commerce — mise sur le marvhé ; vente — relevait du pouvoir fédéral. Mais Caron et Gigault provoquèrent, au moins, la fondation de la Société Coopérative des Fromagers de la Province de Québec, association importante, apte à défendre les intérêts de ses membres, et protégée par le ministre. La Société devait : « Obtenir un

prix proportionné à la valeur de l'article vendu, récompenser chaque fabricant selon son mérite, l'encourager à améliorer, et démontrer qu'il se fait dans la province de Québec du fromage au moins aussi bon qu'ailleurs ^ » La Coopérative engagea un gérant habile, Auguste Trudel. Cette fondation marque le point de départ des grandes coopératives agricoles dans la province de Québec.

Tous les fabricants n'adhéraient pas à la Coopérative des Fromagers. Le ministère provincial de l'Agriculture voulut inspecter et réglementer les beurreries et fromageries, et charger un inspecteur général de la classification des fromages, afin d'assurer la qualité et l'uniformité des produits, indispensables devant la concurrence. Cette intrusion dans leurs affaires choqua des fermiers. La méfiance devant un pareil contrôle de l'Etat est un héritage français, renforcé à l'époque où une oligarchie étrangère tenait les rouages. Toute l'opposition, Bourassa en tète, critiqua l'inspection et la réglementation obligatoires, j mesures appelées despotiques, antilibérales. Caron, le teint hâve, sans prestance et sans voix, mais nerveux, énergique et surtout tenace, s'opposa courageusement au torrent bourassiste. Le ministre fit voter son bill.

Cette bataille recommença sur le bill de Jules Allard, créant la Commission des eaux courantes.

1. Des renseignements sur cette fondation se trouvent, sous la signature de G.-A. Gigault, dans le rapport dit îninistère de l'Agriculture pour 1910.

Concentration de Vindusttie sous le contrôle des

financiers — Fondations et mergers : la Québec

Railway, Light, Heat and Power ; la Canada

Cernent Company — Rapprochement de

la Montréal Light, Heat et de la

Shawinigan — La Commission

des eaux courantes.

Au contraire de l'agriculture, l'industrie accélérait SCS progrès, tout en passant sous le contrôle des financiers qui l'utilisaient, dans une large mesure, comme un instrument de spéculation. La concentration se généralisait, sous forme d'amalgame ou de simple coalition. Les fusions de compagnies, peu nombreuses jusqu'alors, sont fréquentes en 1909 et plus encore en 1910 ^ Motivées par le désir de perfectionner les méthodes, d'atténuer la concurrence, de dominer le marché, elles s'accompagnent d'une surcapitalisation, avantageuse aux promoteurs mais dangereuse pour l'avenir de l'entreprise. En même

1. Le Bureau fédéral de la statistique recense une ou deux « consolidations » par an en moyenne de 1900 à 1908, neuf en 1909, vingt^deux eu 1910, quatorze en 1911, treize en 1912. Ces chiffres englobent tout le Canada.

Québec — Tome XV — 2

temps, les relations entre patrons et ouvriers deviennent de plus en plus impersonnelles. Le gouffre s'élargit entre ceux qui exercent l'autorité et ceux qui doivent s'y soumettre.

L'Impérial Tobacco Company of Canada. « incorporée » le 11 juin 1908, et filiale de la British American Tobacco, elle-même filiale de l'Impérial Tobacco of Great Britain and Ireland, commence l'absorption d'entreprises rivales. Un merger de brasseries, réalisé en avril 1909, fusionne les compagnies Dawes Limited, C. S. Reinhart and Son, Montréal Brewing, William Dow and Company Limited, Canadian Breweries Limited, Impérial Breweries Limited, Union Brewing, Boswell and Bros. Ltd., Douglas and Company Limited, pour former la National Breweries Limited (La Molson Brewery Limited restait seule en dehors du syndicat) .

Georges-Elie Amyot, propriétaire de la Dominion Corset Company, de Québec, et très bon organisateur, développait son affaire et achetait des maisons concurrentes de Toronto. Les Forget, qui avaient pris part prépondérante à la formation de deux gros mergers, celui de la Montréal Light, Heat and Power en 1900 et celui de la Dominion Textile en 1905, ne se mêlèrent point du merger de brasseries. Le sénateur Forget vieillissait et s'affaiblissait. Son neveu Rodolphe, député de Charlevoix, transportait le gros de ses intérêts dans le district de Québec. En 1910, il réussit à fusionner la Québec Railway, Light and Power Company, la Compagnie électrique Jacques Cartier et la Frontenac Gas Company, pour former la Québec Railway, Light, Heat and Power Company, sorte de holding compagnie — trust de valeurs

— qui contrôlerait à peu près tous les services publics de la ville : tramways, gaz, électricité. Les Québécois baptisèrent la holding compagnie d'un nom plus simple : le Merger. La Compagnie Jacques Cartier, formée en 1908, possédait une usine sur la rivière Jacques Cartier, près de Saint-Gabriel, et une usine auxiliaire à vapeur dans la ville de Québec. Elle s'était assuré les services de deux bons ingénieurs : James McCarthy, devenu président de la Compagnie, et Eugène Tanguay. Lors de l'amalgame, McCarthy entra dans la Compagnie Price, où il jouerait un rôle d'animateur ; Tanguay resta au service du Merger. Rodolphe Forget réalisait, en somme, à Québec, le monopole rcvé par son oncle à Montréal. En outre, la Québec Railway, Light and Power possédait un chemin de fer d'intérêt local, de Québec à Saint- Joachim. Ce chemin de fer et le Québec et Saguenav

— le fameux « chemin de fer à Forget », de Saint- Joachim à La Malbaie — ne formeraient donc qu'une seule ligne, de Québec aux principaux centres du comté de Charlevoix. Le fastueux député ne remplissait pas seulement ses promesses aux électeurs ; il les dépassait, en assurant un service ferroviaire continu jusqu'à la capitale provinciale. Rodolphe Forget multipliait les entreprises, et agissait vite. Il plaçait des titres sur le marché français. Louis de Gaspé Beaubien et Charles-Henri Branchaud l'imitèrent sur ce point : la maison L. de G. Beaubien et Cie ouvrit une succursale à Paris.

Certains mcrgers sont le fruit de longues manœuvres, poursuivies pendant plusieurs années. D'autres se réalisent sur un coup de chance d'audace, en un tournemain, à la manière d'un hold-up. Tout en

constituant le merger des services publics à Québec, Rodolphe Forget prêtait son concours à Max Aitken, de la Royal Securities Corporation, qui tentait et réussissait le même coup de filet sur les fabriques de ciment de tout le pays. Les auteurs de mergers procèdent par surcapitalisation. Un groupe achète des compagnies, puis les revend à une compagnie unique — le merger — formée exprès. Le groupe achète les compagnies, par exemple, un million, et les revend au merger — se les revend à soi-même — trois millions. Le groupe se payant les trois millions à lui-même, la seconde opération ne comporte aucune dépense. Mais elle permet de surcapitaliser l'entreprise. Le groupe garde deux millions d'actions, privilégiées et ordinaires, et émet pour un million d'actions ordinaires, vendues au public. L'affaire term.inée, le groupe a récupéré son placement initial, et reste, avec ses deux millions d'actions, le maître des entreprises qui ne lui ont rien coûté. Reste à répartir les parts de fondateur, les actions privilégiées ou actions « de la catégorie B » — ce que les Américains appellent, en argot de finance, le partage du melon. Cette méthode enlève aux actionnaires ordinaires — les naïfs qui ont réellement déboursé de l'argent — le contrôle de l'entreprise dont ils sont théoriquement propriétaires. D'ailleurs, la multitude des petits actionnaires sera neuf fois sur dix dans l'impossibilité pratique d'assister aux assemblées. Tel sera le schéma désormais suivi par tous les as, les sorciers, les prestigiditateurs de la finance, futurs baronnets ou pairs d'Angleterre, que le chiffre de leurs opérations distingue absolument des vulgaires escrocs.

Max Aitken réunit, par cette méthode, la Vulcan Portland Cément Company, de Montréal, la Lehigh

Portland Cernent Company, de Bellcville (Ontario) , la Canadian Portland Cernent Company, de Marlbank et de Port-Colborne (Ontario), la Bellcville Portland Cément Company, de Belleville (Ontario) , rintcrnational Portland Cément Company, de Hull, la Lakefield Portland Cernent Company, de Lakeôeld (Ontario) , la Owen Sound Portland Cernent Company, de Shallow-Lake (Ontario), TAlberta Portland Cément Company, de Calgary, et la Eastern Canada Portland Cément Company, de Québec. Le tout forma la Canada Cernent Company. L'actif valait quinze millions, en chiffres ronds. La nouvelle compagnie émit pour $24,000,000 d'actions, ordinaires et privilégiées, et $5,000,000 d'obligations à 6%. Tandis que Rodolphe Forget cherchait des capitaux à Paris, Max Aitken plaça une partie de ses titres à Londres. Aitken réserva la présidence à sir Sandford Fleming, du Pacifique-Canadien, et un siège d'administrateur à Rodolphe Forget. La Canada Cément réorganisa les usines absorbées, et les administrateurs déployèrent la haute stratégie habituelle : fermer l'usine A, rouvrir l'usine B, déplacer l'usine C, limiter la production de l'usine D... L'usine de Québec, entre autres, ferma ses portes. Cependant sir Sandford Fleming protesta, au conseil d'administration, contre la surcapitalisation du merger. Cette indignation d'honnête homme et d'administrateur prudent répondait-elle à l'attitude de Max Aitken, refusant d'incorporer au merger une fabrique de ciment de l'Ouest, présidée par sir Sandford ? Le président et deux autres administrateurs de la Canada Cément démissionnèrent. Fleming, influent au Pacifique-Canadien et à la Banque de Montréal, pouvait inspirer des journaux. Une campagne de presse re-

procha au merger de hausser les prix. Max Aitken résista victorieusement. Mais ce petit homme remuant, qui préparait ses combinaisons avec minutie, n'était pas de ceux qui se repaissent longuement du spectacle de leur réussite. Il se désintéressait, le plus souvent, de l'affaire réalisée. Il confia la direction, et même le contrôle de la Canada Cément, à son ami Frank P. Jones, comme lui né en Ontario et venu à Montréal après un long détour par les provinces Maritimes. Aitken partit pour l'Angleterre, où il devait s'occuper d'une émission des Price. Son ami Frank Jones avait pelleté du charbon, vendu de l'assurance, dirigé une entreprise sidérurgique en Nouvelle-Ecosse. C'était un ambitieux du genre émotif — à l'opposé d'Herbert Holt, ambitieux taciturne. Nous le retrouverons. Nous retrouverons presque tous ces hommes, en posture d'alliés ou d'adversaires, dans de gigantesques batailles d'argent.

Le ciment, comme le textile, bénéficiait d'une sérieuse protection douanière. Les événements n'avaient pas justifié la légère inquiétude de l'industrie textile, manifestée dans un rapport de la Dominion Textile, avant les élections fédérales de 1908. Ce merger versait de gros dividendes, et Charles Gordon, son directeur devenu également son vice-président, entra au conseil d'administration de la Banque Molson. La Montréal Cotton, de Valleyfield, versait aussi de gros dividendes, et son capital atteignait trois millions. La Wabasso Cotton. des Trois-Rivières, avait, à l'expérience, modifié son programme et baissé la qualité de ses tissus ; la réussite combla les espérances, et l'usine s'agrandit, en 1910. L'activité de la Wabasso contribua au relèvement de la vie des

Trois-Rivicrcs, après l'incendie de 1908. D'autres idées vinrent à C. R. Whitehead, fondateur de la Wabasso, curieux esprit qui savait insérer la part de l'intuition dans les calculs les plus pratiques. Il constatait la position avantageuse de l'industrie du papier dans la province de Québec, et dans la région trifluvienne en particulier. Mais il voulut fabriquer un article de grosse consommation, et cependant sans concurrence locale. Il acheta une île sur le Saint-Laurent, et fonda la Wayagamack pour la fabrication du papier kraft. Rodolphe Forget participa au financement ; et le sénateur Mackay, administrateur de la Wabasso, figura parmi les administrateurs de la Wayagamack. Les compagnies de pulpe et de papier prospéraient. Vincent Meredith, de la Banque de Montréal, avait conçu le projet d'électrifier la voie du C.P.R. entre Montréal et Québec. Dans ce but, il voulut acheter le « pouvoir d'eau » de la Laurentide Pulp Company, à Grand'Mère. Mais Cahoon incita sa compagnie à demander un million, et Meredith trouva ce prix trop élevé.

Ce dernier épisode nous rappelle l'importance de rindustrie hydroélectrique, qui prenait figure d'industrie-mère, en fournissant aux autres la force motrice. La proximité des sources d'énergie constituait, avec les facilités de transport, la protection douanière, Tabondance et le bon marché de la main-d'œuvre, un des principaux facteurs de localisation. Les rivières ne sont plus seulement la parure de notre province, mais sa grande réserve d'énergie. Ce sont les chutes du Saint-Maurice, disciplinées par la Shawinigan Water and Power Company, qui animent les métiers de la Wabasso, aux Trois-Rivières, les fours de

l'Aluminium Company et les machines de la Belgo Paper à Shawinigan, les machines de la Laurentide à Grand'Mère et celles de la Brown Corporation à La Tuque. L'industrie américaine, en progrès rapides, elle aussi, et craignant une pénurie de force motrice, jette les yeux sur les sources canadiennes d'énergie hydroélectrique. La technique de la transmission s'est perfectionnée. On commence à parler, aux Etats-Unis, d'un projet de canalisation du Saint-Laurent, exécuté conjointement avec le Canada, et qui offrirait le double avantage d'entretenir une voie navigable des Grands Lacs à la mer, et de permettre une production considérable d'énergie, sur le parcours, en utilisant la dénivellation et les chutes. Les Canadiens préféreraient le canal de la Baie Géorgienne. Ce dernier projet, longtemps caressé par Israël Tarte, n'est d'ailleurs pas tout à fait abandonné : une compagnie privée formée en Angleterre fait renouveler périodiquement sa charte.

D'autres entreprises, à l'échelle provinciale, sortaient graduellement des limbes. Un groupe dont l'animateur était Louis Gosselin, et dans lequel figurait Henry Miles, gros marchand de produits pharmaceutiques et membre influent du Board of Trade de Montréal, sollicita une charte fédérale pour l'exploitation des chutes de Carillon. Les ressources naturelles appartiennent aux provinces, observa le gouvernement de Québec ; c'est à nous d'octroyer les chartes — et de toucher les redevances. Les rapides de Carillon sont mitoyens, répondit Gosselin ; c'est pourquoi nous nous adressons au gouvernement fédéral plutôt qu'aux deux gouvernements de Québec et de Toronto. En réalité, la Compagnie en formation, escomptant

le concours de financiers américains, voulait exporter de réncrgie aux Etats-Unis, et craignait, de la part des gouvernements provinciaux, un embargo semblable à celui qui frappait le bois de pulpe. Le fédéral accueillit la demande de charte. Le provincial protesta. La contestation resta pendante ; une conférence fédérale-provinciale l'examinerait.

D'autres compagnies s'en tinrent à la charte provinciale. Ainsi la Central Heat, Light and Power et la Soulanges Power Company, ayant toutes deux leur siège à Montréal. L'ingénieur électricien James Blain Woodyatt, fraîchement diplômé de l'Université McGill, rêva d'un merger ^^ui réaliserait, dans les cantons de l'Est, un monopole analogue à celui que Rodolphe Forget venait de réaliser à Québec. Il persuada un financier montréalais, le colonel C. J. McCuaig, qui contrôlait les tramways de Sherbrooke. La Sherbrooke Street Railway Company obtint la concession d'une chute sur la rivière Magog et se transforma en Sherbrooke Railway and Power Company, base du merger éventuel. La ville de Sherbrooke, qui avait municipalisé l'électricité en 1908, après de longues luttes et avec succès, se prépara pour de nouvelles batailles. En même temps, la Beauharnois Light, Heat and Power fit élargir ses privilèges et porter son capital-actions à quatre millions de dollars. La Beauharnois était encore une affaire de famille, appartenant aux héritiers des meuniers Robert. Mais on retrouvait Edmund Arthur Robert, en compagnie de gros financiers, à la présidence d'une société-sœur, la Canadian Light and Power, formée à Valleyfield. La Beauharnois elle-même venait de régler à l'amiable sa longue contestation avec le gou-

vcrncment fédéral, dont les vannes modifiaient le débit du canal. Par contrat du 29 décembre 1909, le fédéral gardait ses droits de propriété, mais les louait aux Robert pour un dollar par an. Le 26 mars 1910, les Robert transmirent ce contrat à la Beauharnois Light, Heat and Power, c'est-à-dire à eux-mêmes. Puis ils obtinrent de la législature un élargissement de leur charte. La Beauharnois Light, Heat and Power pourrait désormais « fournir, vendre et distribuer de la lumière, de la chaleur et de la force motrice, partout dans un rayon de quarante milles de la ville de Beauharnois » ^. A quarante milles de Beauharnois, Ton franchit la frontière américaine. Les Robert caressaient la même idée qu'Henry Miles et Louis Gosselin. Ou bien ils songeaient à fournir toute la région montréalaise.

Déjà, un curieux mouvement se discernait, à la Bourse de Montréal, sur les actions de la Montréal Street Railway — la Compagnie des tramways, contrôlée par le sénateur Forget. Un groupe mystérieux tentait d'accaparer « le Street » — les actions de la Compagnie. Le vieux Forget devina le rôle de son ancien associé James Ross, devenu son ennemi, et qui cherchait à l'évincer de la Compagnie des tramways après avoir, vainement, cherché à l'évincer de la Dominion Steel ^. Mais un autre chef de la conjura-

Page 1