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Histoire de la province de Québec

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Louis-Oliviet Taillon, "leader" du gouvernement ; Félix-Gabriel Marchand, chef de V opposition — Contraste entre l'élan du régime Mercier et la prudence du régime de Boucherville — Un programme raisonnable, et surtout agricole — Mais la situation financière, héritée des gouvernements précédents, oblige à taxer — Activité de l'opposition libérale; premiers projets d'une réforme de l'enseignement — Scission entre castors et conservateurs — Le procès de Mercier ; revirement de l'opinion en sa faveur — Les écoles du Manitoba — Chapleau, lieutenant-gouverneur — De Boucherville démissionne — IsraJél Tarte, lieutenant de Laurier.

Au fédéral, le remaniement ministériel donnait à la province de Québec : Abbott lui-même ; sir Adolphe Caron, passé de la Milice aux Postes ; Adolphe Chapleau, ministre des Douanes ; et Joseph-Aldéric Ouimet, ministre des Travaux publics. Le ministère des Travaux publics assumait, depuis quatre ans, le creusage et l'entretien du chenal, entre Montréal et Québec. La Commission du port de Montréal lui avait remis son outillage, y compris le chantier de Sorel. Le ministère des Travaux publics contrôlait ainsi un personnel et un

matériel assez importants, dans la province de Québec. Croyant, par cette mesure, accroître son influence, Hector Langevin avait travaillé pour son successeur. C'est Aldéric Ouimet. député de Laval, qui traiterait désormais avec la Commission du port, avec les armateurs et les importateurs, bref avec les gros bonnets du commerce montréalais. Hector Langevin se retirait définitivement de la vie publique, chassé par celui qu'il avait distingué et lancé, en 1874, en le faisant entrer au Canadien : Israël Tarte. Langevin n'avait plus besoin du Monde : il vendit ce journal périclitant au groupe Eusèbe Scnécal et Poitras, déjà propriétaire de la Minerve, et qui reconnaissait Chapleau pour chef politique.

Le député libéral J.-D. Edgar reprit aux Communes les accusations portées par L'Electeur contre Caron : en échange de son influence dans l'octroi des subventions, le ministre a fait verser cent mille dollars au fonds électoral du parti bleu — au "Fonds des reptiles" — par la Compagnie du chemin de fer du Lac-Saint-Jean, d'autres sommes par la Compagnie du chemin de fer de Témiscouata et par des entrepreneurs. Les livres de l'entrepreneur Beemer mentionnaient plusieurs versements, atteignant un total de $25.000, tantôt au compte de "A. P.C." (A. -P. Caron), tantôt au compte de "G.E.F." (General Election Fund). Edgar ne sut pas mettre dans son réquisitoire la logique, fougueuse et implacable, d'Israël Tarte. Le gouvernement put traiter ces accusations en racontars, et refuser l'enquête réclamée par Edgar, Laurier et les libéraux. Tarte lui-même se retournait contre Adolphe Caron — hier son inspirateur contre Langevin. Il relança l'affaire dans son Canadien. Il y mit assez de talent et d'acharnement pour emporter le morceau, inentamé par Edgar. Le gouvernement Abbott finit par accorder une enquête, et désigna les juges Tait et Routhier.

C'est dire le rôle grandissant de Tarte. Par un accord tacite avec Laurier, qui ne voulait pas se laisser compromettre par la Patrie, le Canadien devint l'organe officieux du parti, et Tarte engagea Sauvalle à la rédaction. Mercier abattu, Laurier apparaissait bien comme le grand chef, le chef unique. Et Tarte, de plus en plus, apparaissait comme un de ses premiers lieutenants.

Les ministériels, de leur côté, s'organisèrent. Consolidée de scrutin en scrutin, la majorité restait relativement faible. Pour la fortifier aux prochaines élections, le gouvernement prépara un "gerrymander", c'est-à-dire un remaniement tendancieux de la carte électorale. Dans la province de Québec, aux élections de 1891, les conservateurs avaient obtenu plus de voix et moins de sièges que les libéraux. C'est que Montréal, protectionniste et conservatrice, n'élisait toujours que trois députés, malgré sa population croissante. La constitution attribuant à Québec un nombre fixe de 65 sièges, Ouimet, chargé de la redistribution pour la province, ne pouvait renforcer la députation montréalaise qu'au détriment de comtés ruraux. Au détriment de comtés libéraux : ainsi les comtés de Saint-Jean et d'Iberville, "rouges" impénitents, désormais unis, n'enverraient plus à Ottawa qu'un député au lieu de deux.

Au provincial, le grand triomphateur était Angers. Au banquet des vainqueurs, auquel sa qualité de lieutenant-gouverneur l'empêchait d'assister, des ovations délirantes saluèrent son nom. Mercier était vaincu et malade. Ses revenus taris ne correspondaient plus à son train de maison ; on le savait dans la gêne ; des créanciers le harcelaient. Cela ne suffit pas aux vainqueurs.

Le 20 avril, le grand connétable Gale, que Mercier avait envoyé de Québec à Montréal pour arrêter Wbelan et Richard White, fut envoyé de Québec à Montréal pour présenter à Mercier cette sommation (rédigée en anglais) :

A l'honorable Honoré Mercier, de la cité de Monttréal et à Ernest Pacaud, écuyer, de la cité de Québec, avocat.

Attendu que vous avez été accusés devant le soussigné, jzige des sessions spéciales de la paix dans et pour la cité de Québec, par l'honorable Thomas-Chase Casgrain, procureur général de la province de Québec, d'avoir illégalement conspiré et combiné ensemble, par divers moyens et faux prétextes, pour enlever à la Reine un montant considérable d'argent, savoir la somme de $60.000 monnaie courante du Canada, de l'argent de Sa dite Majesté, avec l'intention de voler et frauder Sa dite Majesté d'icelui; contre la paix de Notre Dame la Reine, sa couronne et sa dignité. Les présentes sont pour V021S commander, au nom de Sa Majesté, d'être et de paraître, le vingt-huitième jour d'avril courant, à dix heures de V avant-midi, au Palais de Justice, siégeant à la Cour des Sessions de la paix, pour répondre à ladite accusation et être traités selon la loi.

Alexandre CHAUVEAU.

La nouvelle, vite répandue et amplifiée, souleva l'émotion à Montréal. Le télégraphe annonça partout "l'arrestation" de M. Mercier. Le drame était bien agencé : le procès coïnciderait avec la session provinciale.

La huitième législature se réunit en effet le 26 avril. De Boucherville siégeait au Conseil législatif. Ultramontain au sens intégral du terme, il eût volontiers imprimé un sceau catholique à toute la législation, à toute l'administration du Canada français. Il n'aimait pas Chapleau. qui le lui rendait ; et son règne marquerait une réaction contre les dépenses, l'abus du "patronage" et le laisser-aller des régimes Chapleau et Mercier. Mais ce "grand chrétien" manquait de l'éloquence et du dyamisme né-

ccssaires même à la Chambre haute — peuplée de libéraux et de nationaux par Mercier. Et ce n'est pas J.-J. Ross, d'ailleurs malade, qui l'eût suppléé. Le gouvernement de Boucherville fit entrer Thomas Chapais au Conseil législatif, et rendit la présidence à de La Bruère. Ces nominations parurent justes, car on estimait de La Bruère et Chapais, hommes dignes et religieux selon le cœur de M. de Boucherville, mais aussi combattants vigoureux. Angers s'opposa, par contre, à ce qu'Owen Murphy reçût le siège au Conseil, prix convenu de sa félonie. Chapais devrait enrayer les assauts de son ancien condisciple Horace Àrchambault et des lions du Nord, Marcil et Prévost, un peu déplumés mais encore rugissants.

Taillon dirigea les forces ministérielles à la Chambre. Pur de mœurs, capable de violence mais loyal dans les combats politiques, il imposait le respect presque à l'égal du premier ministre. Plus vivant, plus combatif que de Boucherville, et à l'occasion spirituel — plusieurs de ses boutades sont restées fameuses — il n'avait ni le lyrisme de Chapleau, ni cette étonnante et convaincante plausibilité de Mercier, propre à opérer des conversions parmi les auditoires non prévenus. Taillon commençait un discours, s'échauffait progressivement, puis l'argumentation et le débit faiblissaient, s'arrêtaient, donnaient l'impression d'une chute, d'un trou. L'orateur repartait, s'échauffait de nouveau, jusqu'à un nouvel arrêt, un nouveau trou. Troisième départ : et ainsi de suite. Mais à la moindre interruption, gare à la riposte !

Autour de ce "leader" à la barbe fleurie, ses collègues : Louis Beaubien, pontifiant ; Flynn, minutieux ; Tom-Chase Casgrain, cassant ; Louis-Philippe Pelletier, travailleur et nerveux ; John-Smytbc Hall, l'homme lige de la Banque de Montréal,

sans sympathie profonde pour les Canadiens français ; Alphonse Nantel, qui serait aussi réservé que ses frères si Chapleau, Dansereau et le curé Labelle ne lui avaient inculqué ses trois passions : la politique, le journalisme et la colonisation. Il fallait un chef aussi respecté que Taillon pour maintenir l'harmonie parmi ces ministres. Sans parler des rancunes personnelles, on distinguait deux courants, presque deux camps parmi les conservateurs: le courant ultramontain, représenté par de Boucherville, Beaubien, Louis-Philippe Pelletier ; et la nuance qui avait été celle de Chapleau, représentée par Casgrain, Hall, Nantel. L'Electeur les appelait la branche aînée et la branche cadette. La branche cadette avait abattu Mercier ; la branche aînée avait recueilli l'essentiel du profit. L'un des meilleurs combattants de la jeune équipe, Evariste Leblanc, aurait pu, très normalement, figurer dans le ministère avec Nantel. A 39 ans, le député de Laval — blason immaculé, tournure de mousquetaire, âme de partisan — luttait déjà depuis un bon nombre d'années. En compensation, il fut élu Orateur.

Mercier ne prenant pas son siège, l'opposition dut se choisir un chef. Robertson battu et le "père" Picard à la retraite. Marchand se trouvait désormais le seul siégeant à la Législative depuis la Confédération. Lui aussi possédait des vertus privées et l'estime de ses adversaires. Il avait très discrètement réprouvé les habitudes de Mercier, les dépenses de son régime. Enfin il jouissait de l'amitié, de la gratitude même de Laurier, dont il avait appuyé l'entrée dans le cabinet fédéral en 1876 et 1877. Les libéraux le mirent à leur tête. Marchand serait le chef sans éclat, mais rassurant, un peu nécessaire après la turbulence des dernières années. Il n'était pas très éloquent, mais courtois, lettré, spirituel. Les assauts d'esprit de Taillon et de Marchand mirent les calembours à la mode au point que ce de-

vint, à Québec, une scie. Les principaux lieutenants du chef libéral seraient Charles Fitzpatrick, Jules Tessier, Adélard Turgeon, et le député d'Yamaska, Victor Gladu, bon tribun considéré déjà comme un vétéran. Encore Fitzpatrick refusait-il de combattre les bonnes mesures proposées par le gouvernement. Shehyn, malade, siégea rarement à cette session, et n'y joua qu'un rôle effacé. Simon- Napoléon Parent, échevin et député de Saint-Sauveur, se taillait une sérieuse popularité dans le quartier ouvrier de Québec. Ce *'self-made man" tutoyait tout le monde, assistait aux combats de coqs interdits par la loi, et révélait, à l'hôtel de ville, de remarquables aptitudes d'administrateur. Il aspirait à la mairie. Mais il était dépourvu du minimum d'éloquence nécessaire pour s'imposer vite dans une assemblée parlementaire.

Des libéraux jetaient le voile du silence sur le souvenir et le nom même de Mercier. Trois jeunes, Adélard Turgeon, François-Gilbert-Miville Dechcne et Jules Tessier, ne l'entendirent pas ainsi. C'étaient trois rouges — rouges comme des tomates mûres — du groupe Langelier. Ils dépassaient Marchand en violence comme Pelletier, Leblanc et Casgrain dépassaient Taillon. C'étaient aussi trois fidèles de Mercier. Tessier et Dcchcnc avaient commencé leur carrière aux élections du 14 octobre 86 — aux élections de la campagne Riel. Ils avaient participé, à l'été de 1887, à l'inoubliable voyage au Lac-Saint-Jean, avec Charles Langelier, Arthur Boyer, François-Xavier Lcmicux, Philippe- Auguste Choquette, le joyeux Barnèche, le papa Saint-Hilaire et une vingtaine d'autres bons comgagnons. Appuyés à l'extérieur par les Langelier, le député fédéral Philippe-Auguste Choquette et l'ancien ministre Robidoux, les trois mousquetaires ne toléreraient aucune attaque contre Mercier. Ils prendraient même l'offensive contre Angers.

Dès les premières séances, le 28 avril, Turgeon déclara qu'il ne laisserait pas sans protêt, dans la nouvelle Chambre, "l'empiétement contre les droits du peuple" commis par le lieutenant-gouverneur Angers. Il rappela des textes de chefs conservateurs, MacDonald, Masson, Langevin, Baby, lors du coup d'Etat de Letellier. Le lieutenant-gouverneur a abusé de la prérogative royale, dit l'un ; il a, par le renvoi d'office, sapé les bases du gouvernement responsable, dit l'autre ; il a exercé un pouvoir tombé en désuétude, dit un troisième ; il aurait dû choisir la nouvelle administration parmi la majorité, dit un quatrième . . . N'est-ce pas tout ce qu'a répété M. Angers ? Et qu'on ne dise pas : le peuple a ratifié le coup d'Etat. L'élection s'est faite sur des scandales, des accusations personnellles et passionnées, qui ont oblitéré la question constitutionnelle. Et Turgeon de conclure :

"Nous avons fait un pas de cinquante années en arrière; nous sommes revenus aux plus mauvais jours de notre histoire, au temps où les caprices des gouverneurs étaient l'unique loi du pays."

Turgeon, bien découplé, avait la parole vigoureuse. Libéral de doctrine, et assez avancé, il suivait la logique de ses convictions en dénonçant le lieutenant-gouverneur. Mais un député ministériel (Allard, de Berthier) démolit son argumentation en quelques mots :

"Tous les chefs libéraujc, en 1878, ont approuvé M. Letellier d'avoir chassé des ministres qui n'avaient point fait la millième partie des fautes de l'administration Mercier."

Dechène. appuyant Turgeon, déclama contre l'alliance des protestants et du clergé catholique, acte de fanatisme d'une part et d'ingratitude de l'autre, "étrange accouplement" qui a terrassé

Mercier et maintenu le gouvernement de Boucherville. Quelques libéraux, souhaitant enterrer le passé, blâmèrent ces revendications emphatiques.

Ces préliminaires achevés, la première séance intéressante fut celle du 1 8 mai. Morris, député de Montréal-Saint-Laurent, secondé par Hackett, demandait l'abolition du Conseil législatif. L'initiative de ces deux députés conservateurs, combattue par le ministère et appuyée par les libéraux, pouvait surprendre. Elle revêtait un air de provocation l'égard du premier ministre, qui n'était pas député, mais conseiller législatif. Elle esquissait une offensive de la "branche cadette," à laquelle se ralliaient naturellement les Anglo-protestants. Marchand et les libéraux l'appuyèrent. Mais Taillon éventa l'ébauche de conjuration, et la fit échouer. "L'Ontario n'a gardé qu'une seule Chambre", dit-il à Morris et Hackett ; "mais notre tempérament n'est pas le même ; nous avons besoin de la sagesse du Conseil législatif." Et, s'adressant aux libéraux : "Pourquoi n'avez-vous pas aboli le Conseil législatif quand vous aviez le pouvoir et la majorité ?" La motion fut repoussée par 44 voix contre 1 9, ce qui fixait à peu près la force des deux partis pour le reste de la session.

A la demande de l'abbé Proulx, Taillon présenta lui-même le bill constituant en corporation "Les administrateurs de l'Université Laval à Montréal". ' C'était le projet que Mgr Racine et l'abbé Proulx avaient fait approuver à Rome. Sa rédaction était l'œuvre d'un comité composé de M. Louis Colin, supérieur de Saint-Sulpicc, de l'abbé Proulx, des juges Jette et Pagnuelo, des Drs Rottot et Hingston. Mais la part prépondérante

1. Pour ce pansage : Abbé J.-B. Proulx : "Mémoires ei documents" ; et aussi les documents Proulx, au Séminaire de Sainte-Thérèse.

revenait à Pagnuelo, ami intime de Taillon, et trop heureux de préparer les voies à l'université montréalaise indépendante — le grand dessein qui obsédait le groupe ultramontain depuis vingt ans.

On se rappelle le but essentiel : assurer l'autonomie financière sans laquelle Saint-Sulpice et les Montréalais riches refuseraient leurs souscriptions à Laval de Montréal. On se rappelle aussi les derniers épisodes : le voyage de Mgr Racine et de l'abbé Proulx à Rome ; les mille retards, sursis et difficultés ; la requête personnelle et pressante de Mgr Racine au pape ; enfin, le 1 6 février, l'approbation du projet, à peine modifié, par la Sacrée Congrégation de la Propagande. Mgr Racine et l'abbé Proulx de rentrer tout réjouis. Mais voilà que Jette propose de nouvelles retouches ! Nul ne soupçonnne les intentions du juge Jette, ancien député libéral et bien vu à l'archevêché de Québec, mais aussi Montréalais, père d'un Jésuite déjà distingué, et dont l'action conciliatrice s'est toujours inspirée de louables motifs. D'autres personnes aussi bien intentionnées l'appuient ou l'imitent — proposent des retouches. Mais Pagnuelo défend son texte, et. surtout, Mgr Racine proteste vivement — et éloquemment, à sa manière. Par lettre du 2 mai, les évêques de la province ecclésiastique de Montréal : NN. SS. Fabre, Racine, Moreau et Emard, prient le premier ministre de Bouchervillc de soutenir le bill. sans changement. On sait de quel poids pèsent les désirs des évêques auprès de Charles de Boucherville et de Louis-Olivier Taillon ; ceuxci présenteront le bill eux-mêmes, et tel quel, l'un au Conseil et l'autre à l'Assemblée législative.

Les administrateurs seront : l'archevêque et les évêques de la province ecclésiastique de Montréal ; le vice-recteur ; le Supérieur de Saiht-Sulpice ; le doyen et un professeur, choisi par ses collègues, de chacune des facultés de Théologie. Droit. Médc-

cinc et Arts ; deux délégués de chacune des facultés de Droit et de Médecine, élus par les anciens élèves diplômés depuis cinq ans ; un délégué de chacun des collèges affiliés et situés dans la province ecclésiastique de Montréal ; treize membres catholiques, élus par les deux tiers de la corporation, et choisis de telle sorte que celle-ci comprenne toujours un nombre égal de laïcs et d'ecclésiastiques. La corporation peut acquérir et posséder des biens meubles et immeubles. Le bill n'entend en ricii amoindrir les droits et privilèges de l'Université Laval de Québec et de la Faculté de Médecine de Montréal constituée, dans une large mesure, par l'ex-école de Médecine. Il le stipule expressément. C'est une prudence de l'abbé Proulx. En fait, le recrutement des administrateurs sera exclusivement montréalais, et la gestion financière échappera définitivement à Laval.

Quelle sera l'attitude de Laval .? L'Université québécoise a toujours protesté de sa soumission au Saint-Siège. Trop ancienne, trop solide, trop sérieuse pour négliger son enseignement au plus fort de ses luttes, elle est entrée à pleines voiles dans le courant thomiste. Ses jeunes théologiens se sont instruits à Rome, sous Mgr Satolli, le grand ami de Léon XIIL spécialement chargé de la restauration des études théologiques d'après saint Thomas. Mgr Satolli et Léon XIII lui-même ont distingué l'un des jeunes prêtres canadiens, l'abbé Louis-Adolphe Paquet. Le pape n'a-t-il pas assisté lui-même à la soutenance de thèse du jeune prêtre "optimus inter optimos" ? Rentré à Québec en 1883, l'abbé Louis Adolphe Paquet enseigne et commente la Somme, propage le thomisme, considéré comme "la nouvelle école" de philosophie religieuse. En huit ou neuf ans, il a suscité des disciples. C'est presque une révolution, mais une révolution souhaitée par le pape, et qui vaut à Laval la protection du pape.

Or le Saint-Siège approuve un projet qui consacre l'autonomie de la filiale montréalaise. Un projet détestable, en principe, aux yeux de Laval. L'Université tentera-t-elle une ultime résistance — représentations à Rome ou manœuvres à Québec ?

Non, puisque le Saint-Siège a parlé. Mgr Hamel a souvent dit. au cours des luttes : "Vienne un ordre contraire à nos prétentions, et nous l'exécuterons sans murmure." L'ordre arrivé, Laval tient parole. Elle se rend à l'inéluctable. Elle conserve un contrôle sur l'enseignement, point essentiel. Pour le reste, à bien des égards, on la débarrasse d'un fardeau. Laval laisse passer le bill, adopté à l'Assemblée, puis au Conseil législatif (6 juin 1892). Un autre bill, patronné par Horace Archambault, constitue en corporation la Faculté de Droit de l'Université Laval à Montréal. Saint- Sulpicc. la Compagnie qui, depuis deux cents ans, s'identifie à Montréal, donne à l'institution montréalaise financièrement autonome le terrain nécessaire à la construction d'un immeuble, rue Saint- Denis.

Pas à pas, l'abbé Proulx se rapprochait de ses buts : "Décentralisation des pouvoirs universitaires, liberté entière et complète du siège montréalais dans la sphère de son action, autonomie légalement reconnue des facultés, contrôle de l'épiscopat de la province ecclésiastique de Montréal pour tout ce qui concerne la morale ou la doctrine, influence prépondérante des laïcs pour le reste." Il ne laissait plus guère à Québec qu'une suzeraineté théorique. Le vice-recteur se contraignait, au contraire de son tempérament, pour affecter la modération. Il blâmait le Dr Durocher, les ultramontains, les Montréalais fanatiques et autres adversaires de Laval qui voulaient aller trop vite ou crier trop haut leur dessein d'indépendance. Il récusait leur concours et s'opposait ostensiblement à eux. Mais il poursui-

vait bien les mêmes fins, et il écrivit à Mgr Laflè-

cbe (17 août 1892) :

"Personne mieux que vous, Monseigneur, n'a résiimé avec fidélité et clarté les grandes lignes du progratnme que nous nous sommes tracé. Aîissi je vous avoue que, dans plusieurs circonstances, je me stiis inspiré des idées que, dans le passé, vous avez exprimées avec tant de courage. Et, dans les résultats obtenus, vous devez reconno.itre en plus d'un endroit votre ouvrage.. .

"Je me propose d'aller passer toute une journée aux Trois-Rivières. Je dois cela à la cordialité avec laquelle vous m'avez invité plusieurs fois, et aux services que, peut-être sans le savoir, vous m'avez rendus."

La législature évoqua ensuite la question des asiles d'aliénés, aussi rituelle que la question universitaire. Tactique toute tracée, pour l'opposition, que d'embarrasser là-dessus Louis-Philippe Pelletier, fort ami d'Angers et de Landry. Toutes les fureurs libérales se concentraient sur ce trio. Angers le vainqueur et le bourreau de Mercier ! Landry, la bête noire de Pacaud et de Charles Langelier î Landry qui avait fourni à Pelletier l'argent nécessaire à la fondation du journal Le Matin I Soulever la question des asiles, c'était embarrasser, à défaut d'Angers, lieutenant-gouverneur inaccessible. Pelletier, secrétaire provincial, et Landry, propriétaire de l'asile de Beauport. Dès le 1 1 mai, Jules Tessier demanda si le gouvernement comptait renouveler le contrat de l'asile de Beauport. à son expiration, le 1er mai 1893.

Louis-Philippe Pelletier, intelligent, nerveux, capable de réactions généreuses comme de solides rancunes — bref, une forte personnalité — se révélait excellent ministre, dépouillant lui-même les dossiers, et soucieux d'équité dans les questions extra-politiques. Attaqué, il avait bec et ongles pour se défendre. Cette fois, cependant, il répondit

de manière cvasivc. Jules Tcssier revint à la charge le 30 mai, et provoqua un débat, en demandant copie de la correspondance relative à Tasile de Bcauport et à l'entretien des aliénés.

Pour mieux accabler Beauport, Tessier et Marchand firent l'éloge de Saint-Jean-de-Dicu. L'aflFermage est un système vicieux, dirent-ils ; la régie d'Etat serait préférable ; on peut toutefois afi^ermer les asiles à des religieuses, dont le désintéressement est une garantie. Le gouvernement n'a-t-il pas reçu les offres d'une communauté prête à se substituer aux gérants de Beauport ? Tessier et Marchand sommèrent Pelletier de dévoiler ses intentions. Le secrétaire provincial continua de se dérober : Rien ne presse, nous avons presque un an devant nous, et la question ne peut se régler à cette session. Il ne livra point ses projets. Au cours d'une séance suivante, il reprit une législation du temps de Chapleau, tombée en désuétude, puis abolie sous Mercier. De nouveau, les municipalités participeraient à l'entretien des aliénés pauvres et des pensionnaires des écoles de réforme. Les dilapidations du régime Mercier, dirent les ministres, ne permettent plus à la province d'assumer toute la charge.

Car on attendait l'exposé budgétaire et l'aggravation du fardeau fiscal.

Par nécessité autant que par goût, de Boucherville et Hall répudiaient la prodigalité de leurs prédécesseurs. Des influences extérieures conseillaient cette ligne de conduite — si elles ne la dictaient pas. C'étaient les grosses firmes de la rue Saint-Jacques, à Montréal. La Banque de Montréal, la plus puissante institution financière du pays, ouvrait des succursales jusque dans l'Ouest. Elle avait mis sur pied le syndicat du Pacifique et restait étroitement alliée au grand réseau. Donald Smith était à la fois président de la Banque de Montréal, administrateur prépondérant du Pacifi-

que-Canadien, et député de Montréal aux Communes. La Banque de Montréal dominait la finance montréalaise et parlait en son nom. Créancière de la Province, la Banque appréhendait l'insolvabilité de sa débitrice. On se rappelle les avertissements publics de Donald Smith à Mercier. On se rappelle la demi-capitulation de Mercier, renonçant à la conversion de la dette. On sait qu'à la chute de Mercier, la Banque avait imposé la nomination d'un trésorier anglo-canadien, et agréé sinon désigné John-Smythe Hall. Celui-ci tiendrait le plus grand compte des désirs de la Banque. Et la Banque voulait des finances saines — ce qui répondait aux tendances générales d'un gouvernement de Boucherville-Taillon.

Hall était un bon avocat, d'intelligence et de valeur moyennes. "Il y a cinq ans", commença-t-il, "M. Shehyn déclarait difficile la situation laissée par ses prédécesseurs. Combien c'est encore plus vrai pour moi aujourd'hui !" L'exposé de Hall se résume ainsi : L'administration Mercier a été désastreuse, au point de vue financier. Le produit des emprunts est englouti. Le service de la dette absorbe une part importante des trois millions et demi du revenu provincial (dont un million, en chiffres ronds, du subside fédéral, 750.000 dollars des terres de la Couronne, et 500.000 des licences). A cette situation, quel remède ."* L'emprunt à jet continu aggraverait les choses. Nous ferons toutes les économies possibles. Nous retrancherons sur tout, même sur les subventions aux œuvres et aux institutions de bienfaisance. Mais cela ne suffira pas ; il faudra recourir aux impôts. Le peuple devra s'en prendre à M. Mercier.

Ce sont les conservateurs, répliqua Marchand, c'est en particulier la première administration de Boucherville. qui ont inauguré l'ère des déficits, avec la politique des chemins de fer. Mais les con-

servateurs et leurs journaux continuaient de rejeter toutes les responsabilités sur Mercier. Et sur ce point, la "branche cadette" ne contredisait pas la "branche aînée". Contre Mercier, ultramontains et protestants, conservateurs de toujours et nationaux d'hier, enfiévrés de rancune, rivalisaient d'acharnement. Casgrain était dur, et Pelletier féroce.

L'ex-premicr ministre subissait son enquête préliminaire devant le juge Chauveau — l'un des cinq "veaux" qui avaient abandonné Joly et Mercier en 1879, déterminé ainsi la chute de Joly, mais essuyé, en représailles, les violentes attaques de la presse libérale. Et c'est vers le Palais de Justice, non vers la Chambre, que se portait la curiosité. L'annonce du huis clos déçut la foule ; mais les épisodes des séances transpirèrent.

François-Xavier Lcmieux, Fitzpatrick et Greenshields — les trois avocats de Riel — défendaient Mercier. Fitzpatrick n'avait pas été seulement le défenseur de Riel. mais le défenseur aussi éloquent et aussi retors de Louis-Philippe Pelletier et de Thomas McGrcevy. Il venait en outre de se faire élire comme "libéral indépendant", au grand scandale des libéraux restés fidèles à Mercier. Mais il tenait à cette belle cause ; il s'offrit ; un refus l'eût définitivement rejeté chez l'ennemi. Charles Langclier et Tarte assistèrent aux séances comme journalistes.

On fit comparaître les employés des banques oîi s'adressaient Mercier et Pacaud. On fit surtout comparaître Langlais. puisque l'accusation portait sur le pot-de-vin versé par lui pour obtenir son contrat de papeterie.

J.-A. Langlais était un débrouillard. Venu à Québec à l'âge de quatorze ans, avec quatre piastres dans son gousset et une valise de toile, il avait débuté comme colporteur. Il avait prospéré, s'était

créé des relations, s'était rendu utile. Il avait fait partie du Cercle Catholique, avec les Landry père et fils. C'est lui qui avait accompagné Riel de Quebec aux Etats-Unis, à sa sortie de l'asile de Beauport. Devenu conservateur national, Langlais appuyait Mercier et même Laurier.

Langlais ne s'embarrassait pas de rhétorique. Il déclara tout de go que, pour obtenir son contrat, il avait, sur le conseil et par l'intermédiaire de Pacaud, souscrit à la caisse électorale. Ils avaient même finassé, l'un pour donner moins, l'autre pour obtenir plus. Pacaud avait agité l'épouvantail d'un concurrent plus généreux.

Mais je puis souscrire aussi généreusement

que n'importe qui. avait répliqué Langlais.

Dans ce cas. je crois que tu as ton contrat.

Tu verseras vingt pour cent sur le montant des fournitures.

Pacaud était encore traduit en Cour Supérieure devant le juge Routhier, pour les $100.000 de la Baie des Chaleurs. Le juge Routhier n'était plus l'ultramontain jadis tourné en ridicule par la Patrie. Il avait évolué ; conservateurs ou libéraux, les amis des lettres et de la musique se rencontraient dans son salon. Cet éclectique regretta les accrocs infligés à la morale, mais ne trouva point matière à jugement.

L'enquête préliminaire d'Alexandre Chauveau se terminerait-elle de la même manière ? Juge, accusés, avocats et témoins se connaissaient, se rencontraient, se fréquentaient depuis des années. Le huis clos accentuait cet aspect — gênant — de l'enquête. Alexandre Chauveau, petit homme distingué, doucereux, trancherait le sort d'anciens camatades. transformés en ennemis par les hasards de la politique. Il y eut trois réquisitoires, trois plaidoiries, une réplique du procureur et une réplique de

François-Xavier Lcmicux pour la défense — toujours à huis clos.

Mercier n'avait plus ni santé ni argent. Il avait signé cinq billets de deux cents dollars chacun à l'ordre de Mme Duperrouzel, chez qui l'on dînait si bien — à crédit. Puis le tailleur avait réclamé, le marchand de charbon, l'épicier, le plombier, le ferronnier, les grands magasins Morgan, les grands magasins Dupuis frères, tous les fournisseurs de Montréal, ceux de Québec, ceux de Sainte-Annede-la-Pérade, et les banquiers, et les prêteurs, et les créanciers hypothécaires. Mercier tenta d'emprunter pour les apaiser, mais il n'obtint pas un sou. Le 7 juin, l'ex-premier ministre Honoré Mercier fit session de ses biens à deux de ses amis conjointement, devant le notaire Victor Morin. Le surlendemain, 9 juin, en séance publique, le juge Chauveau condamna les accusés Honoré Mercier et Ernest Pacaud à subir leur procès aux prochaines assises criminelles. La nouvelle, reçue tandis que la Législative cherchait une fois de plus à concilier les droits et les intérêts des colons et des marchands de bois, fit sensation à Québec. Le télégraphe et la presse la transmirent partout, à grand fracas.

Dans la presse. Tarte, à peu près seul, défendit Mercier. Henri Trudcl, dans L'Etendard, piétinait le "jouisseur éhonté, type de l'égoïste". Dans la Patrie même, Arthur Buics, sous couleur de dresser un portrait de Mercier, l'accabla. Sans doute Buies, toujours gueux, aurait-il besoin des nouveaux maîtres. Dans son article de la Patrie, il parla de Mercier au passé — et d'ailleurs non sans justesse ;

"Mercier était canadien- français et national avant tout, et nous devons lui en tenir d'autaiit plus de compte que ce fut l'une des grandes causes de sa perte. Malheureusement, il a été national avec cet esprit provocateur, avec cette arrogance et cette rudesse paysan-

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